FRACASSÉS À LA MAC DE CRÉTEIL / KATE TEMPEST PAR GABRIEL DUFAY


« L’addiction est représentée ici dans sa réalité, comme une échappatoire et une impasse satisfaisant pour un temps une soif d’évasion, mais précipitant par la suite une descente aux enfers. » Gabriel Dufay.
Photo : © Laure Hirsig [Clément Bresson et Claire Sermonne]
Étonnamment, j’ai toujours ressenti un sentiment particulier vis-à-vis des pauvres, des exploités, du prolétariat britannique. Je ne sais si je dois cette proximité particulière à mes lectures d’enfance de Charles Dickens ou très récemment d’Alan Moore, aux images terribles de l’exploitation des ouvrières et ouvriers de l’industrie textile, minière, à celle de ces villes-taudis comme l’était Glasgow ou Liverpool sous l’ère des magnats des chantiers navals, des mines et du commerce de l’Empire. Ce peut-être aussi Charlot… ce pauvre parmi les pauvres. Charlie Chaplin, le plus grand ! Toujours est-il que la désespérance – toujours actuelle ! – de ces laissés-pour-compte du capitalisme probablement le plus dur de l’histoire industrielle me touche, notamment chaque fois que je me rends sur cette île attachante, mais à la classe dominante arrogante et si anti-sociale que je la quitte toujours sans regrets… avant d’y retourner. Est-ce pour cela aussi que j’ai une certaine sympathie envers les bad guys ? Dans le foot, Robbie Fowler, Paul Gascoigne, Waine Rooney, dans le rock avec les Clash, les Who, les Stones,… Foot et Rock, deux cris de vie et deux portes d’espoir pour les délaissés. Et puis, comme dans les films de Ken Loach, cette volonté farouche de toujours lutter, de toujours protester de ses droits, de toujours rester dignes. Avec une solidarité et un humour sans faille qui réchauffe les cœurs les plus secs.

Avec « Fracassés », texte de l’anglaise Kate Tempest mis en scène par le français Gabriel Dufay, j’ai été bouleversé hier soir par l’histoire de ces trois paumés, jeunes adolescents « potes inséparables» à la vie – vaille que vaille – après les années d’adolescence où ils se voyaient héros, le monde à leurs pieds alors que leurs têtes de rêveurs et de révoltés bâtissaient un monde nouveau. « L’addiction est représentée ici dans sa réalité, comme une échappatoire et une impasse satisfaisant pour un temps une soif d’évasion, mais précipitant par la suite une descente aux enfers. » écrit Gabriel Dufay. Les trois compères se retrouvent régulièrement en souvenir de la mort de Tony leur ancien copain « Tony truand ». Resteront-ils éternellement des enfants dans leur solitude et leurs échecs ? Cette fois, ils font le point, sincèrement, sans détours. Danny, drogué, amoureux sincère de Charlotte mais incapable de l’être, leader d’un groupe de rock « de merde » qui, années après années, attend chaque fin de semaine le producteur qui reconnaîtra son talent. Il se sait « Gros connard » mais sait aussi qu’il n’est pas le seul. Charlotte, qui en a marre d’être une professeur des écoles en zone difficile constate qu’elle ne peut rien (ou presque) pour ces enfants déjà condamnés. Elle plaque tout. Ted, lui, a trouvé l’amour et un travail insipide mais rémunérateur et stable… où il s’ennuie mais lutte pour ne pas y laisser ses forces vives.

Les dialogues de Kate Tempest sont d’une magnifique poésie bien que d’une cruelle et crue réalité. Par ailleurs toujours rappeuse, les propos de l’auteur ont une rythmique claquante parfaitement utilisée par Gabriel Dufay. Les mots et la musique suffisent pour nous plonger pleinement dans ces années de galère et d’amour. Un décor très sobre aux jeux de lumières très maîtrisée et à quelque projections vidéos sans lourdeur ni pléonasme place les trois acteurs, très bons, face au public auquel ils s’adressent – c’est expressément dit au début et à la fin de la pièce – pour faire passer un message : vivre ! Pas malgré tout, mais instant après instant en sachant saisir les opportunités d’être soi. Avoir ce courage d’aimer la vie. Y arriveront-ils ? Charlotte comprend, après une volonté de tout laisser tomber, qu’elle aime les enfants de sa classe. Elle y retournera. Danny, après une (dernière ?) ligne de coke répète une nouvelle fois qu’il va changer du tout au tout. Ted, toujours dans sa ligne de conduite, se satisfait sans résignation ni désagrément excessif à la vie en kit, prête à monter, comme les meubles Ikéa qu’il va acheter avec sa femme.

La fête qu’ils se donnent mutuellement en mémoire de leur copain Tony a une allure de tragédie. Leurs danses saccadées sous l’effet des « pilules de bonheur » qui les défoncent est pour chacun l’occasion d’un hurlement au fond de leurs impasses respectives. Mais l’espoir est encore présent bien que fragile. Les « Fracassés » sont lucides de leur situation, ils aiment leur ville, leur quartier, ses habitants, sa solidarité (comme celui des Boroughs à Northampton décrit dans Jérusalem d’Alan Moore). Et ils le crient, comme les supporters de Liverpool ou Manchester City ou comme les groupes de rocks nuls ou géniaux qui éclairent la nuit des week-ends qui seraient sans eux triste comme la pluie.

Bien sûr, ces vies en recherche d’elles-mêmes, en lutte, on les trouve en Allemagne, en Espagne, en France, en Italie. Mais la hargne, plus que la haine je crois, inextinguible et avec un tel recul sur soi-même, me semble so British qu’il ne m’étonne pas que ce soit Kate Tempest qui ait écrit un texte aussi puissant de vérité.

JUSQU’À DEMAIN SAMEDI 13 OCTOBRE

Fracassés

Texte de Kate Tempest, mise en scène Gabriel Dufay

SPECTACLE À 20h00

MAC (Maison des Arts Créteil)

Place Salvador Allende – 94100 Créteil

Réservation : 01 45 13 19 19

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