Chemins de lecture


Il n’est pas de jour sans que je ne lise quelques pages d’un livre. Un vrai, un de ceux qu’on aime sortir d’un rayon de bibliothèque pour le lire… ou lire à nouveau. Principalement des romans. Des essais aussi, mais très rarement des livres politiques. Je m’extrais ainsi du flot médiatique. J’ai l’habitude de noter des phrases avec une logique de choix spontanée : le plus souvent un propos qui résonne avec une réalité vécue récemment. J’ai souvent envie de les envoyer aux personnes à qui elles me font penser et je ne le fais pas. Ce pourrait être parfois blessant. Ici, elles ne visent qu’à donner envie de découvrir certains auteurs que j’apprécie et dont, souvent, j’offre des livres car mes cadeaux proviennent le plus souvent de librairies dans lesquelles j’aime être saisi par un titre… ou justement par une phrase découverte dans l’odeur des pages.

OÉ, SURSAUTS ORGANIQUES, BRUTALITÉ ET CALEMBOURS

(…) En fait, ajoutait-il, tout le temps qu’il demeurait éveillé, il n’était environné que de pensées heureuses, il ne respirait que le bonheur. Souvent, à l’intention de ceux qui allaient et venaient autour de son lit et ne doutaient pas de prolonger indéfiniment les jours d’un patient qui, lui, attendait, étendu sur sa couche, l’instant de sa mort comme une chose concrètement programmée, et en usait avec eux comme si, pour lui, ils avaient déjà été authentiquement morts, il chantait – non pas spécialement pour faire parade de son bonheur, mais à sa seule fin de délecter des sons qui, partis de ses cordes vocales qui ne demandaient que cela et propagées le long de son maxillaire, arrivaient jusqu’à son oreille, ou de jouir des résonnance mêlées et secrètes de ses viscères où proliféraient à présent les cellules malignes –, il chantait en anglais la chanson : Voici revenus les jours de bonheur ! Bien entendu, comme il l’exécutait, ce refrain, dans une tonalité extrêmement haute, venait-il à l’attaquer par erreur trop haut, il en résultait comme des sanglots stridents qui non seulement effrayaient tout le monde autour de lui, mais le remplissaient lui-même, jusqu’au tréfonds de ses entrailles, d’une singulière sensation de malaise. Il en était fermement convaincu : son foie, appelé à se muer bientôt définitivement en une sorte de bloc de pierre, fonctionnait comme un véritable haut-parleur au-dedans de lui et, tout en répercutant à plein volume les notes les plus hautes, expulsait de la musique émanée de ses viscères les dissonances produites par des causes essentiellement organiques. (…) Sa mère quitterait donc la haute vallée dans une camionnette à trois roues, traverserait les bois, franchirait à vive allure la plaine au pied du col, arriverait au chef-lieu et pourrait prendre son avion à temps. Puis elle changerait d’avion, comme prévu, à Itami et, toujours selon l’horaire prévu, atterrirait à Haneda. La tête bien droite, les yeux clos, ne desserrant pas les dents, si quelque bonhomme un peu trop affable et tenace s’avisait de vouloir à tout prix engager la conversation, elle tirerait de sa ceinture strictement ajustée la carte qu’elle aurait préalablement reçue, en même temps que son billet d’avion. Sur cette carte il était écrit : « Cette vieille dame ne parle jamais aux gens qu’elle ne connaît pas. En cas de nécessité urgente, veuillez, s’il vous plaît, l’aider à se rendre à l’adresse suivante… » (…) Seul le jeune chef de bande avait su déceler, derrière ce masque de brutalité, l’existence d’une passion fiévreuse aux déconcertantes accalmies et impétuosités – juste sous la surface de la brutalité qui s’affichait. Tout indiquait qu’un instinct aigu l’avait averti de l’énergie étrange, et dont il sentait l’authentique réalité, engendrée par la différence de niveau, la hauteur de chute séparant les fureurs des moments de calme. Et c’est sans ambages qu’il avait donné pour instructions à ses acolytes : « Faites gaffe : ce gars à tout du pilote-suicide ; il est capable d’aller jusqu’au bout des choses ! » Ainsi venait de s’instaurer, entre la bande et lui, un équilibre précaire, qui parvint toutefois à se maintenir. Si l’intérêt qu’on lui portait n’avait été fondé que sur sa seule violence, ses ennemis, qui étaient en nombre, auraient vite senti que, sur le plan de la force brutale, ils avaient nettement l’avantage et dès cet instant sa violence à lui, ramenée à ses justes proportions, à sa stricte valeur absolue, serait devenue un poids écrasant suspendu désormais à son cou, un poids qui l’aurait étranglé et sûrement précipité, suffoquant, à terre. Mais le chef de la bande avait débusqué en lui quelque chose dont ses camarades, malgré toute leur ardeur combative, ne parviendraient jamais à triompher totalement – quelque chose de difficile à démêler. Aussi adoptèrent-ils une attitude de compromis, faisant semblant de ne pas le voir et le considérant comme un être inférieur, répugnant à l’égal de l’Esprit même de la peste. (…) Dans une vallée cernée par la forêt, le moindre écho relatif à la vie locale passe de l’un à l’autre comme on se passe une balle et n’importe quel incident finit par donner naissance à une histoire nouvelle. Ajoute que les gens ne disposent que d’une seule ressource « rhétorique » – et encore bien médiocre – pour transformer un petit fait en récit qui passe de bouche en bouche : c’est le calembour ! Ainsi supposons que ma mère vienne d’en réussir un bon : ce sera suffisant pour qu’il devienne « l’histoire qui fera le tour du pays » et qu’on redira pendant un certain temps. J’avais gardé ce pli à l’université, quand j’étudiais les langues étrangères ; et c’est pourquoi, à la différence de mes condisciples enfants de la grande ville qui, eux, ne faisaient point de faux pas, je me laissais, moi, happer à tout moment par des associations d’idées parfaitement idiotes, qui vidaient ma tête de tout le reste et faisaient de moi un étudiant rêvasseur et paresseux. Par exemple, je n’avais qu’à tomber sur le mot banal « mori » pour, instantanément, m’évader de la classe de latin et retourner à tire-d’aile vers ma « forêt »*. Pour autant que je sache, à l’origine ce que je puis avoir de talent d’écrivain, il y a de simples jeux de calembours.

* « Forêt » se dit mori en japonais.

Ôé (Kenzaburô), Le jour où Il daignera Lui-même essuyer mes larmes, Gallimard Folio, janvier 1996.

ECHENOZ, LE TROC SCOPIQUE ET L’ESPERANTO PARLÉ COURAMMENT

(…) Même à moi qui débute, son affaire m’a paru simple, sa femme avait disparu, c’est ce qu’il m’a annoncé d’un trait, j’ai pris soin de ne pas laisser voir combien je la comprenais. Je me suis emparé de mon bloc et d’un Bic pour résumer ce qu’il racontait mais voici que mon Bic était sec : j’ai vainement gratté le bloc qui s’est déchiré avec une traînée sale. Comme je voyais le vieux suivre le mouvement, je me suis ravisé : j’ai marqué une pause, rangé le Bic et prétendu adapter ma méthode à son cas particulier. Dans ce genre de conjoncture, lui ai-je exposé, j’aime mieux ne rien noter pour le moment. Je préfère, ai-je développé, qu’à notre interaction verbale se conjugue un échange de regards, voyez-vous, que ce premier entretien passe en quelque sorte par une manière de troc scopique – je ne sais comment je venais de forger ce concept, en tout cas le vieil homme a hoché avec vigueur. C’est ainsi que je travaille, ai-je effrontément conclu. Le vieux a paru épaté par cette problématique : après qu’il a mordu, le voici qui déballe. (…) À la voir ainsi nager, l’on peut comprendre l’enthousiasme de Gérard Fulmar tant l’anatomie de Louise Tourneur – floutée par le remous, prolongée par le sillage, festonnée par l’écume – paraît élancée, longiligne, harmonieuse, d’autant mieux proportionnée que le mouvement flatte ces attributs. Ses cent vingt longueurs accomplies, comme elle sort de l’eau, se hissant aux barreaux de l’échelle en agitant ses cheveux, nue à l’air libre on le voit d’autant mieux. Dès lors on se prend à déchanter un peu car enfin n’exagérons rien, Fulmard s’est exalté, Louise Tourneur n’est pas mal du tout, certes, mais pas tant que ça. Même si elle incarne un modèle standard de grande blonde mince bronzée, aux courbes assurément calibrées, son menton présente une légère angulosité, son œil gauche diverge légèrement, ses pieds ne sont pas si menus, de petites choses comme ça. N’allons pas cependant trop loin non plus, reconnaissons qu’elle a de l’allure, mais quand même pas au point imaginé par Gérard – celui-ci ne l’a d’ailleurs jamais vue que maquillée sur un écran, photoshoppée sans un magazine ou retouchées sur des affiches, ce qui assure de la marge. (…) Une fois entré, Franck voit tout de suite qu’il y a pas mal de monde dans cet établissement : des types avec des filles hyper-décolletées autour de guéridons où s’érigent des magnums de champagne, des types avec des filles en général. Réglée pas trop fort, la musique hésite entre ascenseur et samba, les éclairages sont tamisés mais pas tant que ça non plus. Franck n’a pas le temps de se demander s’il va s’asseoir au bar ou à une table qu’une très jolie fille en effet, conformément aux prédictions de la rabatteuse, marche vers lui. Elle n’est vêtue que d’un bustier guêpière et d’un porte-jarretelles noirs comme on en trouve dans les commerces du boulevard, mais en plus distingué, elle a l’air très à l’aise et tellement détendue qu’on en oublierait presque sa tenue. Sourire avenant, gestuelle élégante et diction délicate – il pourrait parfaitement s’agir d’une étudiante en thermodynamique ou en droit constitutionnel arrondissant ses fins de semaine –, la jeune femme fait savoir à Franck sans transition ni manières qu’il lui en coûtera quatre cents euros pour une prestation particulière. (…) M’est apparu qu’il se rendait surtout à des rendez-vous médicaux, ce qui n’était pas illogique à son âge où le médecin traitant ne suffit plus, où l’on doit se soumettre de plus en plus souvent aux spécialistes. Arrive un temps où tout s’érode un peu plus chaque jour, là encore est l’usure du pouvoir : du royaume digestif à l’empire urogénital, de la principauté cardiaque au grand-duché pulmonaire, sous protection de plus en plus fragile du limes fortifié de l’épiderme et sous contrôle bon an mal an de l’épiscopat cérébral, ces potentats finissent par s’essouffler. Il faut alors courir sans cesse de contrôle en examen, d’analyse en prélèvement, de laboratoire en officine, toujours en retard d’un expert en attendant le gériatre et, à plus ou moins long terme, le médecin légiste et son certificat. Et justement, ce légiste, était de le convoquer, auprès de Franck Terrail plus tôt que prévu. (…) Cet hôtel, somme toute, je m’y faisais. Je m’y sentais moins coupé du monde que dans l’appartement de la rue Erlanger. Résidant à plein temps, j’avais ainsi loisir d’entendre tout le jour les sonores allées et venues, montées et descentes d’escalier, exclamations, proclamations, interpellations tonitruantes et polyglottes et souvent imbibées des touristes à bas budget. Puis je pouvais écouter, la nuit, les cris et les gémissements de leurs coïts affaiblis ou stimulés par les bières, plus faciles à comprendre que leurs énoncés, les bruits de copulation n’ayant pas besoin d’être traduits : ce sont partout à peu près les mêmes, tout le monde entend bien ce dont il s’agit, c’est une espèce d’espéranto qui n’aurait pas raté son coup.

Echenoz (Jean), Vie de Gérard Fulmard, Les éditions de Minuit, janvier 2020.

DOS PASSOS, LA HONTE D’ÊTRE UN HOMME ET L’ESPOIR DE RESTER HUMAIN

(…) Ni l’un ni l’autre ne parlaient, ils restaient allongés là sur le sable, haletants. Enfin, elle murmura : « Dick, il ne faut pas que j’ai d’enfants… on n’a pas les moyens… C’est pour ça qu’Edwin ne veut pas coucher avec moi. Dick, j’ai envie de toi. Tu ne vois donc pas comme tout ça est terrible ? » Tout en parlant, ses mains se faisaient brûlantes sur lui, descendant sur sa poitrine, sur ses côtes, puis tout autour de la courbe de son ventre. « Non, Hilda, non ! » Il y avait des moustiques autour d’eux. Les vagues invisibles venaient se briser presque à leurs pieds en sifflant. Cette nuit-là Dick n’eut pas le courage d’aller jusqu’à la gare pour attendre Edwin comme d’habitude. Il retourna au Bayview en tremblant et se jeta sur son lit dans la petite chambre étouffante sous les toits. Il pensa à se suicider mais il eut peur d’aller droit en enfer ; il voulut prier, ou du moins se remémorer le Notre-Père. Il fut épouvanté de constater qu’il ne se souvenait même plus du Notre-Père. Peut-être que c’était le péché contre le Saint-Esprit qu’ils avaient commis. Le ciel était déjà gris et les oiseaux commençaient à chanter quand il s’endormit. Le lendemain, les yeux creusés, il passa la journée derrière le bureau, à transmettre les demandes des clients qui voulaient de l’eau glacée et des serviettes, à répondre aux questions sur le tarif des chambres et les horaires des trains ; il tournait dans sa tête un long poème sur mon péché écarlate et ton péché écarlate, et des oiseaux sombres volant au-dessus des vagues écumantes, et des âmes damnées soupirant passionnément. Quand il l’eut achevé il montra le poème au Thurlow ; Edwin lui demanda d’où il tenait des idées aussi morbides et se réjouit de voir la foi et l’Église triompher à la fin du poème. Hilda éclata d’un rire nerveux et dit qu’il était drôle et qu’il deviendrait peut-être un écrivain un jour. (…) Hibben croyait à un monde nouveau. De retour en Amérique quelqu’un s’empara d’une photographie montrant le capitaine Paxton Hibben déposant une gerbe sur la tombe de Jack Reed ; on essaya de le faire exclure du corps des officiers de réserve ; à Princeton, au cours de la vingtième réunion de sa promotion, ses anciens camarades de classe entreprirent de le lyncher ; ils étaient saouls et peut-être n’était-ce qu’une farce de collégien à laquelle ils se livraient avec vingt ans de retard mais ils lui avaient passé la corde au cou, lynchons le maudit rouge, plus de place en Amérique pour le changement, plus de place pour ces vieilles blagues : justice sociale, progrès, révolte contre l’oppression, démocratie ; les rouges au poteau, pas d’argent pour eux, pas de travail pour eux. (…) Ce que Dick préférait dans ce jardin, c’étaient les cabinets, semblables à ceux d’une ferme de la Nouvelle-Angleterre, avec un siège bien propre et une demi-lune découpée dans la porte, par laquelle les guêpes qui nichaient sous le plafond s’affairaient à entrer et sortir quand le soleil luisait. Il s’asseyait là, le ventre douloureux, écoutant les voix basses de ses amis qui bavardaient autour de la fontaine desséchée. Ces voix le réconfortaient quand il s’essuyait avec les petits carrés de papier jauni d’un numéro de 1914 du Petit Journal qui étaient restés pendu à leur clou. Une fois il sortit en se reculottant et déclara : « Vous savez quoi ? Je viens de penser que ce serait rudement chic si on pouvait réorganiser l’économie des cellules de notre corps pour changer d’espèce… c’est vraiment trop moche d’être un humain… j’aimerais être un chat, un bon gros chat dodu assis devant le feu. » « Ça c’est une sacrée idée ! » s’exclama Steve en remettant sa chemise comme il faisait soudain plus frais, un nuage masquant le soleil. Les canons tiraient tranquillement au loin. Dick frissonna et se sentit bien seul. « Oui, c’est une sacrée idée d’avoir honte d’appartenir à sa propre espèce. Mais je le jure que j’ai honte, je jure que j’ai honte d’être un homme… il faudrait une grande vague d’espérance semblable à une révolution pour me rendre mon amour-propre, Steve, et le respect de nous autres singes, pourquoi n’en profites-tu pas, maintenant que tout est calme, pour aller nous acheter une bouteille d’eau champagnisée ? » dit Ripley. (…) Son travail le dégoûtait, un correspondant ne parvenait plus à rendre compte de quoi que ce soit, il avait toujours trois ou quatre censures sur le dos et était obligé d’envoyer des articles truqués qui contenaient tous autant de sales mensonges que de mots, à force de faire ça année après année un homme en perd tout amour-propre, un journaliste ne valait pas beaucoup mieux qu’un vagabond avant la guerre, mais maintenant il ne trouvait plus de termes assez bas pour qualifier sa profession. (…) Un dimanche de juin ils allèrent se promener dans la forêt de Saint-Germain. Eveline, prise de faiblesse et de nausée, dut s’allonger dans l’herbe à plusieurs reprises. Paul en était malade d’inquiétude. Enfin ils atteignirent un petit village sur les rives de la Seine. La Seine coulait, rapide, striée de vert et de mauve dans la lumière du soir, entre des berges basses plantées d’immenses peupliers. Un vieil homme qu’Eveline appela Père le Temps leur fit traverser le fleuve à la rame. À mi-chemin elle à Paul : « Savez-vous ce qui se passe Paul ? Je vais avoir un bébé. » Paul soupira en sifflant. « Eh bien, je ne m’attendais pas à ça… Je crois que je me suis mal conduit, je ne vous ai pas demandé de m’épouser avant… Nous allons nous marier tout de suite. Je vais voir quelles démarches on doit faire pour pouvoir se marier quand on appartient à l’AEF. Ne vous en faites pas, Eveline… mais, bigre, ça change mes projets. » Ils atteignirent l’autre rive et marchèrent jusqu’à la gare de Conflans pour y prendre le train de Paris. Paul semblait préoccupé. « Et vous ne croyez pas que ça change mes projets, à moi aussi ? dit Eveline sèchement. C’est comme descendre les chutes du Niagara dans un tonneau, voilà ce que c’est. » « Eveline, dit Paul gravement, les larmes aux yeux, qu’est-ce que je peux faire pour que vous me pardonniez ?… Je ferai de mon mieux, vraiment. » Le train siffla et gronda juste devant eux. Ils étaient si absorbés dans leurs pensées qu’ils le virent à peine. Ils grimpèrent dans un compartiment de troisième classe et s’assirent face à face, genoux contre genoux, en silence ; ils regardaient par la fenêtre les faubourgs de Paris sans les voir, sans rien dire. Eveline finit par parler, la gorge nouée : « Je veux qu’il naisse ce petit, Paul, il faut tout endurer dans la vie. » Paul acquiesça. Elle ne vit pas son visage plus longtemps. Le train était entré dans le tunnel. (…) Par la fenêtre de la chambre d’Ed ils voyaient des masses noires de gens passer et repasser dans tous les sens à la lueur des réverbères au coin des escaliers de la place d’Espagne. « Seigneur ! C’est terrible, Anne Elizabeth, quand on y réfléchit… Tu ne sais pas ce que ressent le peuple, le peuple qui prie pour lui dans les cabanes de paysans… oh, nous ne savons rien de tout ça et nous sommes en train de les fouler aux pieds… C’est le sac de Corinthe… ils pensent qu’il va leur apporter la paix, leur rendre leur petit monde tranquille d’avant la guerre. Ça rend malade d’entendre tous ces discours… Oh, pour l’amour de Dieu, restons humains aussi longtemps que nous le pourrons… évitons d’avoir des yeux de reptile, des visages de pierre et de l’encre dans nos veines à la place du sang… J’aime mieux être pendu que de devenir un Romain. – Je comprends ce que tu veux dire, répondit Anne Elizabeth en lui ébouriffant les cheveux. Tu es un artiste, Dick, et je t’aime énormément… tu es mon poète, Dick.

Dos Passos (John), 1919, Quarto Gallimard, août 2002.

JACQUES DEMANGE, @ LES REGARDS D’@ANTONIONI LE CINÉASTE DE #FERRARE

(…) L’importance du regard tient autant à son origine qu’à sa visée, à ce qu’il touche ou rencontre. L’homme regarde toujours mais voit rarement, son regard est constamment ouvert mais peu souvent éveillé. Le cinéma impose justement cet éveil du regard, la production d’un sens principalement appréhendé par la vue. Pour Élie Faure*, en effet, le cinéma « est une musique qui nous touche par l’intermédiaire de l’œil ». Une sensibilité extrême qui trouve sa matérialité dans l’omniscience (et l’omni-vision) de la machine cinématographique. Révélateur, le cinéma dévoile un monde que l’on ne pouvait ou ne savait pas voir. Le gros plan, le travelling, la multiplicité des points de vue créent un monde qui se (dé)place au-delà de la nature, capable d’exprimer selon Münsterberg**, les impressions psychologiques de l’homme, dans une sorte de réalisme transfiguré, habité par la présence d’un artiste. (…) @Michelangelo Antonioni expliquait d’ailleurs que « nous savons que sous l’image révélée il en existe une autre, plus fidèle à la réalité, et sous cette autre, une autre encore, et ainsi de suite. Jusqu’à l’image de la réalité, absolue, mystérieuse, que personne ne verra jamais. » (…) Si nous voulons nous prêter au jeu de l’analogie, nous pourrions dire que l’entreprise de @Godard se rapproche de celle de @Cendrars, tandis que le style d’@Antonioni s’apparente à celui de @Flaubert. Aux premiers correspond une mise en évidence du procédé créateur par l’exposition de ses mécanismes ; chez les seconds, la description se fait forme nouvelle, la vérité se construit à travers une sensibilité subjective portée par le regard. (…) Les actions entreprises par les personnages d’@Antonioni sont dès leur origine marquée par l’ineptie. L’épuisé abandonne par lui-même, le fatigué pense pouvoir continuer sans jamais y arriver. Les protagonistes sont alors plongés dans un cercle de mouvements abscons à l’intérieur duquel l’arrivée escomptée équivaut toujours à un retour. (…) Dans Identification d’une femme, le comportement névrotique de la jeune nymphomane (un personnage que l’on trouvait déjà au début de La Nuit) prouve que l’amour meurt au profit d’une consommation obsessionnelle et solitaire de sa propre chair. Dans Le Désert rouge, Roger Tailleur*** assimile la couleur rouge à une « sexualité obsessionnelle », l’univers du film se présentant comme un « désert de l’érotisme pur ». Autant de termes qui renvoient à une maladie de l’homme et du monde moderne. (…) Alors que dans les premiers films d’@Antonioni les personnages s’acharnent à trouver une identité correspondant à un canon social (la carrière de vedette de Clara dans La Dame sans camélia, celle de styliste de Clelia dans Femmes entre elles) ou narratif (l’amour interdit de Paola dans Chronique d’un amour), dans la seconde partie de son œuvre, les protagonistes acceptent cette perte identitaire au profit d’une quête plus existentielle que dramatique. Les premiers appellent donc à une réalité consubstantielle au désir, tandis que les seconds errent dans ce « labyrinthe » qui ne comporte aucun « fil d’Ariane » sinon celui de la mort. (…) À #Cannes en 1960, @Antonioni parle d’une « grave scission entre la science qui est totalement et consciemment tournée vers l’avenir et une morale que tout le monde considère comme rigide et stéréotypée mais à laquelle on s’accroche par lâcheté ou simple paresse […] Car même si nous savons que les vieilles lois sont caduques et n’ont plus de validité, nous persévérons avec une force que je ne peux en toute ironie qu’appeler pathétique. (…) Le motif du miroir défit l’ordre de la raison, il affirme le règne du dédoublement et de la duplicité. Symboles de la distance, miroirs et ombres sont aussi des rappels : la réalité perceptive n’existe pas, toute perception du monde n’est qu’une re-présentation vue à travers un prisme (miroir, ombre, caméra, soit autant de regards). Ces rappels prennent la forme d’adresses visuelles tant destinées au spectateur qu’aux personnages. C’est cette même ombre que l’on retrouve dans la Dame sans camélia, lorsque Gianni (Andrea Checchi), le producteur, embrasse pour la première fois Clara sur le plateau de tournage de son dernier film. Derrière les deux amants apparaissent les ombres des techniciens, comme pour souligner le factice de l’univers cinématographique décrit par le film. De nombreux miroirs ou vitres apparaissent aussi dans les récits de Par-delà les nuages, ou dans Identification d’une femme, illustrant les réflexions narrateur-cinéaste sur le pouvoir et le sens des images. Les reflets marquent ici l’illusion de l’amour, d’un drame qui ne pourra perdurer. (…) La ritournelle est celle du sentiment, d’un comportement que rien ne peut changer. Ainsi, Sandro trompera Claudia comme il avait trompé Anna. Le leitmotiv exprime donc ici l’absurdité du drame qui se développe dans une légèreté comparable à celle du morceau. À l’inverse, la musique sombre qui apparaît lors de la recherche d’Anna sur l’île marque la présence du néant. La faible densité de l’accord musical fait ressentir l’imperceptibilité de la puissance qui se dévoile à Claudia, avant d’éclater lors de la séquence finale marquant ainsi le renoncement de la jeune femme qui pardonne à Sandro. (…) Le son extérieur exprime aux spectateurs et aux personnages la présence d’un monde qui ne s’assujettit pas à leurs désirs mais continue d’exister en totale autonomie, sans que leurs actes ne viennent jamais perturber son cours. La matière sonore acquiert donc son indépendance et permet de distancier le rapport du spectateur à l’image dramatique, un effet particulièrement sensible dans les premiers films d’@Antonioni. Parce qu’il entoure et traverse continuellement les personnages, le son apparaît comme leur principal lien avec le monde, un lien intrinsèque, quasi-organique. La révélation promise par le cinéma d’@Antonioni se focalise alors sur la place qu’occupe l’Homme à l’intérieur de ce monde inconnu de lui mais pourtant continuellement entendu par lui. (…) Si le départ vers l’ailleurs n’est pas possible, il ne reste plus alors que le retour aux habitudes : Lidia retourne dans les bras de Giovanni, Vittoria dans ceux de Piero, Claudia pardonne la faute de Sandro, un ensemble d’étreintes qui doivent se comprendre comme autant d’échecs. Dans Le Désert rouge, les nombreux bateaux qu’observe Giuliana ne resteront que les promesses jamais tenues d’un autre monde. L’aliénation touche d’ailleurs son point paroxystique avec ce film dans lequel la claustration du monde moderne entraîne celui de l’esprit et du paysage. Car si Giuliana fixe l’horizon lointain de la mer, le personnage ne l’empruntera pas, ne suivra jamais son cours libérateur. La situation de Giuliana synthétise et résume celles de Claudia, Lidia et Vittoria. Ces personnages éprouvent sans cesse le paradoxe de leur existence, celle qu’à définit Blaise Pascal comme propre à la condition de l’Homme : « dépendance, désir d’indépendance, besoin ». (…) Ce que ressentent ces personnages, perdus dans les rues d’une ou sur des routes de campagne, est une angoisse existentielle, une peur consécutive à une nouvelle vision du monde qui s’est emparée de leur regard. L’instabilité règne et impose une condition de vie à laquelle les personnages ne peuvent plus échapper.

Demange (Jacques), Michelangelo Antonioni, D’un regard l’autre, éditions LettMotif, novembre 2019.

*Faure Élie, Fonction du cinéma, éditions Gonthier, 1964.

** Münsterberg Hugo, Psychologie du cinématographe, éditeur Saint-Vincent-de-Mercure, 2010.

***Tailleur Roger, Le désert jusqu’à plus soif, Positif, n°67-68.

 

DOS PASSOS, REVOLUCION, TAQUINERIES, PÂTÉ AUX ROGNONS ET VENT D’AMOUR

(…) Les Mexicains choyaient Mac comme un enfant le jour de son anniversaire. On lui fit boire force verres de bière et de cognac. Perez rentra chez lui de bonne heure et confia Mac à un jeune homme nommé Pablo. Ce Pablo portait un pistolet automatique passé dans une courroie et dont il était très fier. Il parlait un peu l’anglais en petit nègre et était assis une main autour du cou de Mac, l’autre reposant sur la boucle de la gaine de son pistolet. « Américains mauvais… Tuer eux vite… Camarade… Bon… International… Hourrah », répétait-il. Ils chantèrent à plusieurs reprises L’Internationale, puis La Marseillaise et La Carmagnole. Il semblait à Mac qu’il vivait dans une brume pimentée. Il chanta, but, mangea et tout autour de lui commença à perdre son contour. – Camarade marier jolie fille, dit Pablo. Ils étaient quelque part devant un zinc. Il fit le geste de dormir, ses deux mains contre sa figure. « Viens. » Ils allèrent dans un dancing. À l’entrée tout le monde devait déposer son pistolet sur une table gardée par un soldat coiffé d’une casquette à visière. Marc remarqua que les hommes et les filles l’évitaient un peu. Pablo rit. « Ils pensent vous Américain… Je leur dire vous international révolutionnaire. Voici elle jolie fille… non pas sacrée putain… pas faire payer elle gentille fille ouvrière… de camarade… » Mac se trouva présenté à une fille brune au visage large nommée Encarnacion. Elle était proprement vêtue et ses cheveux étaient d’un noir brillant. Elle le salua d’un sourire éclatant. Il lui caressa la joue. Ils prirent de la bière au bar et sortirent. Pablo aussi avait une fille avec lui. Les autres restèrent au dancing. Pablo et son amie les accompagnèrent à la maison d’Encarnacion. C’était une chambre située dans une petite cour. Au-delà s’étendait à perte de vue un champ désert faiblement éclairé par la lune à son déclin. À l’horizon, on distinguait de petits points brillants. Pablo les montra de toute sa main tendue et murmura : « Revolucion. » Ils se dirent bonne nuit devant la porte de la petite chambre d’Encarnacion où se trouvaient un lit, une image de la Vierge et une photographie récente de Madero épinglée au mur. Encarnacion ferma la porte, la verrouilla, s’assit sur le lit et leva la tête vers Mac avec un sourire. (…) Janey sentait sa gorge se serrer à voir le dos d’Alec et les muscles qui saillaient sur son bras au fur et à mesure qu’il maniait les rames éveillaient en elle un sentiment de joie et l’intimidaient. Elle était là dans sa robe de voile de coton blanc, laissant traîner sa main dans l’eau herbeuse d’un brun verdâtre. Ils s’arrêtèrent pour cueillir des nénuphars, des fleurs blanches de sagittaires qui étincelaient comme de la glace, et tout était imprégné de l’odeur d’eau croupie qu’exhalaient les racines boueuses des nénuphars. La limonade devint tiède, mais ils la burent comme elle était ; ils plaisantèrent et se taquinèrent ; Alec attrapa un crabe et éclaboussa la robe de Janey de vase verte, mais cela était bien égal à Janey ; ils appelèrent Joe le capitaine et il leur fit des confidences et dit qu’il serait ingénieur civil, qu’il construirait un bateau à moteur et qu’il les emmènerait tous faire une croisière ; et Janey était heureuse parce qu’ils la comprenaient dans leurs projets comme si elle avait été un garçon. Un peu avant les Chutes, à un endroit où le canal était barré par des écluses, ils durent transporter leur canot un bon bout de route pour atteindre la rivière. Janey portait le manger, les rames et la casserole et les garçons suaient et juraient sous le poids du canot. Puis ils traversèrent la rivière, descendirent sur la rive opposée en Virginie et ils firent un feu dans un petit creux au milieu des galets ternes et rouillés. Joe fit cuire le steak, Janey déballa les sandwiches et les galettes qu’elle avait faites et apporta tous ses soins à faire cuire des pommes de terre qui rôtissaient sous la cendre. Ils firent cuire aussi des épis de maïs qu’ils avaient cueillis dans un champ au bord du canal. Tout fut réussi à merveille, bien qu’ils n’aient pas apporté assez de beurre. Après ils restèrent assis autour des cendres et bavardèrent tranquillement en mangeant des galettes et en buvant de la limonade. Alec et Joe sortirent des pipes et elle avait le sentiment de son importance d’être assise là près des Grandes Chutes du Potomac en compagnie de deux hommes qui fumaient la pipe. (…) Un soir d’été Johnny était sur le quai quand l’escadre de l’amiral Comara en formation de combat fut aperçue passant les caps Delaware par un détachement de la milice d’État ; immédiatement les hommes ouvrirent le feu sur un vieux nègre qui pêchait des crabes dans la rivière. Johnny courut chez lui comme le héros Paul Revere et Mrs Moorehouse rassembla ses six enfants ; poussant deux d’entre eux dans leur voiture d’enfant et traînant les quatre autres après elle, elle se mit en route vers la gare pour rejoindre son mari. Ils avaient décidé de sauter dans le prochain train pour Philadelphie quand la nouvelle se répandit que l’escadre espagnole n’était pas autre chose qu’un groupe de bateaux qui pêchaient des harengs et que les hommes de la milice étaient consignés au quartier pour ivrognerie. Quand le vieux nègre eut ramené sa dernière ligne de pêche, il rama jusqu’à la rive et montra à ses copains plusieurs endroits où les balles avaient fait éclater le bois en pénétrant au flanc de sa barque. (…) Un soir Eleanor rentra tard dîner et le vieux commis de l’hôtel lui apprit que Miss Perkins avait eu une crise cardiaque à déjeuner alors qu’elle mangeait un steak et du pâté aux rognons ; elle était morte en pleine salle à manger et son corps avait été transporté à la Chapelle Funéraire Irving ; il lui demanda si elle connaissait des parents qu’il fallait avertir. Eleanor ne savait rien excepté que ses affaires financières étaient gérées par la Corn Exchange Bank et elle croyait que Miss Perkins avait des nièces à Mound City, mais elle ne savait pas leurs noms. Le commis s’inquiétait beaucoup de savoir qui paierait les frais de transport du corps, la note du docteur et la semaine qu’elle devait à l’hôtel et il dit que toutes ses affaires seraient mises sous scellés jusqu’à ce qu’une personne qualifiée vint les réclamer. Il semblait croire que Miss Perkins avait fait exprès de mourir pour causer des ennuis à la direction de l’hôtel. (…) Elle but énormément à dîner et redemanda du whisky chaud après ; il l’embrassait sans cesse et passait la main le long de sa jambe. Elle semblait indifférente à ce qu’elle faisait et elle l’embrassait devant le propriétaire de l’auberge. Quand ils voulurent remonter en voiture pour rentrer, le vent soufflait avec une vitesse de soixante milles à l’heure, la neige avait effacé la route et Ward dit que ce serait vouloir se suicider que d’essayer de rentrer à Pittsburgh par une nuit pareille ; l’aubergiste dit qu’il avait une chambre toute prête pour eux et que monsieur et madame seraient fous de partir, surtout qu’ils allaient avoir le vent debout tout le long du chemin. Sur ce Gertrude eut un instant de frousse et déclara qu’elle se tuerait plutôt que de rester. Puis soudain elle se fit toute petite dans les bras de Ward et sanglotant nerveusement s’écria : « Je veux rester, je veux rester, je t’aime tant ! »

Dos Passos (John), 42ème parallèle, Gallimard Folio, novembre 1985.

BRUCKNER, ÊTRE CONTEMPORAIN DE CE QUE NOUS VIVONS

(…) Vivre consiste donc à transformer un hasard en choix pour se constituer un destin. Mais un destin pliable et flexible jusqu’au terme. Le temps nous emmène peut-être vers un affaiblissement progressif, il ne cesse aussi de repasser les plats : telle est la bonne nouvelle. Il n’est pas une roue qui nous broie inexorablement, il est une suite de bifurcations, de croisements qui nous offrent l’occasion de corriger ce que nous avions raté une première fois. Il donne raison à ceux qui ne lâchent rien quand leur est octroyée la chance d’une seconde, d’une troisième ou quatrième fois. La résurrection a lieu au sein de cette existence où nous mourons et revivons sans cesse. « Je voudrais pouvoir ne jamais cesser de venir au monde », disait magnifiquement J.B. Pontalis. Cette renaissance n’est pas plus miraculeuse que ces insectes, évoqués par D.H. Thoreau, dont la larve enclose dans l’épaisseur du bois d’une table se réveille après des années grâce à la chaleur d’une théière. Jusqu’au bout nous ne sommes qu’ébauchés et nous partons inaccomplis. Non seulement il peut y avoir, à la suite d’une rencontre amoureuse, d’une découverte, d’un voyage un rajeunissement soudain, ce qu’on appelait autrefois l’été de la Saint-Martin mais il y a des re-départs tardifs dans l’existence qui recèlent toute une épaisseur de destins possibles. (…) Quant au Enfin, il est, lui aussi, lourd d’ambivalence, tel un reproche suspendu : enfin un scandale dévoilé des décennies après, enfin un génocide nommé comme tel, enfin le mal mis à nu, un long combat judiciaire couronné de succès. Enfin cet admirable romancier reconnu dans son talent, ce dissident célébré comme il se doit, ce poste tant convoité dans mon entreprise décroché. Mais cet Enfin est souvent un Trop tard : c’est l’amertume des récompenses tardives que de blesser deux fois la personne qui en bénéficie. On l’a ignorée toute sa vie et quand on la fête à un âge canonique, elle n’en veut plus, ça ne lui fait aucun plaisir. Il fallait y penser avant ! Tel un soupirant, admis après des années de cour assidue et de rebuffades aux bras de son idole et qui tourne casaque : il n’est plus temps, il s’est trop langui. Ainsi de Frédéric Moreau, dans L’Éducation sentimentale de Gustave Flaubert, retrouvant Madame Arnoux dont il fut follement amoureux. Seize ans après, elle se précipite chez lui, à l’improviste. Elle semble sur le point de s’offrir, défait son chapeau quand la lampe éclaire soudain ses cheveux : ils sont devenus blancs. « Ce fut comme un heurt en pleine poitrine. » Il n’ose plus la toucher, par répulsion, vague effroi de l’inceste. Le charme est rompu. Ils se séparent. Nous sommes donc rarement contemporains de ce que nous vivons. La dissonance est notre lot de mortel. Il est des auteurs, des artistes, des cinéastes, des inventeurs qui ratent ainsi leur époque, quel que soit leur talent, qui échouent à s’installer sur le même fuseau horaire que leurs compatriotes. Le Zeitgeist, l’esprit du temps leur a échappé. Ils restent en porte-à-faux, éternellement. Leurs paroles, leurs productions résonnent dans le vide, ils ne sont pas dans le rythme. La pâte n’a pas levé, parmi leurs admirateurs, qui leur aurait permis d’inscrire leur travail dans la durée. Dix ans avant, dix ans après, ils auraient été acclamés. Ils ont raté le bon moment. L’histoire est cruelle envers ceux ou celles, en politique, en philosophie, dans les sciences, le monde de l’entreprise, qui ont démarré au mauvais moment, n’ont pas été reconnus, ont échoué dans leur carrière, ont perdu la guerre de la reconnaissance. (…) Il est possible que l’immaturité prolongée au-delà des dates permises soit aussi un atout, une façon de rester face au monde en état d’étonnement, jusque sur le tard. La jeunesse : tous ou presque se veulent citoyens honoraires de ce pays perdu depuis longtemps. Je me sens encore jeune disent le quadra, le quinqua et même le sexagénaire et ils ont peut-être raison dans leur révolte puérile contre l’évidence. « Quarante ans, disait Péguy, est un âge terrible, un âge impardonnable (…) il ne souffre plus qu’on lui en conte (…) Car c’est l’âge où nous devenons ce que nous sommes » Vision fatale qui sonne comme une guillotine : le quadra est incarcéré dans son cadre temporel sans possibilité de s’en évader. Seul, en tête-à-tête avec soi-même, on se sent vite de trop. Il est urgent alors de ne pas rester encombré de sa personne, de se fondre dans l’action, dans le travail, dans l’amour. Il n’y a là rien de terrible ni d’irrémédiable pour reprendre la formule de Péguy sinon qu’à son époque la quarantaine frôlait déjà la vieillesse. Mais un quadragénaire, aujourd’hui, est un quasi-puceau de la vie et dispose encore d’assez de ressources pour se changer et se surprendre. (…) Pour vouloir changer sa vie, il faut déjà considérer qu’elle vous appartient plutôt qu’à Dieu, à l’Église, à la synagogue, à la mosquée, à votre communauté ou classe d’origine. Cela suppose non seulement un allègement des liens tribaux, claniques ou traditionnels mais la certitude que le changement, d’une génération à l’autre, est préférable à la stabilité. Grandir, accéder à la majorité, selon le credo des Lumières, c’est passer de l’hétéronomie de l’enfance où je reste sous surveillance à la maturité où je suis censé me donner moi-même ma propre loi. (…) Grande question dans l’éducation comme dans la politique : comment consoler les perdants, pacifier la compétition, les réinstaller dans la cité, leur donner une autre chance ? Comment éviter les rancœurs, les haines inexpiables, comment se remettre d’un ratage, pour éviter de dire comme ce personnage de Zweig : « Il y a en moi toujours un vaincu qui veut prendre sa revanche. » (…) Officiellement l’Univers tel que nous le connaissons a été créé par le Tout-Puissant pour rendre l’éternité désirable. Et si c’était l’inverse ? Si Dieu avait inventé le monde par fatigue de son statut ? N’est-il pas tombé amoureux de sa création alors même qu’il incite ses créatures à tout faire pour le rejoindre au Paradis ? Et si son omnipotence était sa faiblesse, si le devoir des hommes était d’aider Dieu à mourir ? C’est la brièveté de l’existence qui est le vrai miracle, non les constructions fantasmagoriques des religions nous promettant la béatitude, c’est-à-dire, de notre point de vue, un engourdissement sans fin. Les délices de l’Eden sont moins délicieux que la fugace destinée humaine. S’il y a une éternité, elle est ici et maintenant, où nous vivons.

Bruckner (Pascal), Une brève éternité (philosophie de la longévité), Grasset, septembre 1989.

BALZAC, FROIDES STATUES ET FROIDE FEMME

De cettuy Angelo, les dames estoyent vrayment toutes picquées, pour ce qu’il estoyt ioly comme un resve, mélancholique comme est la palumbe seule en son nid par mort du compagnon. Et vecy comme. Cettuy scupteur avoyt le grant mal de paouvreté, qui gehenne la vie en ses mouvemens. De faict, il vivoyt durement, mangiant peu, honteulx de ne rien avoir, et s’adonnoyt à ses talens par grant dézespoir, voulant, à toute force, gaigner la vie oysive qui est la plus belle de touttes pour ceulx dont l’asme est occupée. Par braverie, le florentin venoyt en la Court gualamment vestu ; puis, par grant timidité de ieunesse et de maleheur, n’ozoit demander ses denniers au roy qui, le voyant ainsy vestu, le cuydoit bien fourni de tout. Courtizans, dames, ung chascun souloyt admirer ses beaulx ouvraiges et aussy le faiseur ; mais, de carolus, nullement. Tous, et les dames sur tout, le treuvant riche de natture, l’estimoient suffisamment guarny de sa belle ieunesse, de ses longs cheveux noirs, yeux clairs, et ne songioyent poinct à des carolus, en songiant à ces choses et demourant. De faict, elles avoyent grandement rayson, vu que ces advantaiges donnoyent à maint braguard de la court, beaulx domaines, carolus et tout. (…) Néanmoins, tout flambant de ses amours phantasques, il tapoyt derechef sur ses figures marmorines et engravoyt de iolis tettins à fayre venir l’eaue en la bousche de ces beaulx fruicts d’amour, sans compter les autres chozes qu’il bomboyt, amenuizoit, caressoyt de son ciseau, purifioit de sa lime, et contournoyt à faire comprendre l’usaige parfaict de ces choses, à ung coquebin et le decocquebiner dans le iour. Et dames souloyent se recognoistre en ces beaultez, et de Messer Cappara toutes s’encapparassonnoyent. Et messer Cappara les frosloit de l’œil iurant que iou où l’une d’elles luy donneroyt son doigt à bayser, il en auroyt tout. (…) – Ie ne vous tueray pas, Madame, fit-il, mays ie vais vous estafiller le visaige, en sorte que vous ne cocquetterez plus avec de paouvres ieunes amoureux dont vous iouez la vie ! Vous m’avez truphé honteusement, et n’estes poinct une femme de bien. Vous sçaurez que ung bayser ne se peut essuyer iamays en la vie d’ung amant de cueur, et que la bouche baysée vaut le reste. Vous m’avez rendeu la vie poisante et maulvaise à toujours ; doncques, je veux vous faire esternellement songier à ma mort, que vous cauzez ; Et, de faict, vous ne vous mirerez oncques en vostre mirouer sans y voir aussi ma face. Puis il leva le bras, et fit mouvoir l’espée pour tollir ung bon morceau de ces belles ioues fresches en lesquelles il y avoyt trace de ses baysers.

Balzac (Honoré de), Dezesperance d’amour, Michel de l’Ormeraie, deuxième trimestre 1989.

@OÉ, LA NUIT SANS L’ENFANT / (…) D*** était penché sur un magnétophone qu’il était sur le point d’arrêter. Au milieu d’un tohu-bohu d’où un certain ordre n’était pourtant pas absent, avec une promptitude manuelle étonnante, il fit taire en une fraction de seconde les cris d’animaux, engloutis dans une trappe, noire et profonde, de silence. Puis, se redressant, il me considéra avec un calme sourire ingénu. Je jetai un rapide coup d’œil autour de moi et, constatant que l’infirmière n’était pas là, je me tins un peu sur mes gardes ; mais conformément aux dires du banquier, rien, dans le comportement du compositeur, ne put me donner à penser qu’il fût à la seconde de se déchaîner. « Mon père m’a mis au courant à votre sujet. Entrez donc ; venez par là », dit-il d’une belle voix basse, parfaitement posée. J’enlevai mes chaussures et, sans même enfiler une paire de pantoufles, je posai le pied, la marche franchie, sur de la moquette. J’eus beau chercher autour de moi de quoi m’asseoir : hormis un tabouret rond devant les pianos et l’orgue électrique, il n’y avait rien, pas un seul coussin. Aussi restai-je debout dans une position des plus inconfortables, les pieds joints, coincés entre des boîtes vides de bandes de magnétophone et des tambours bongos. Le musicien faisait de même, les mains pendantes de chaque côté ; si bien que je me demandai s’il lui arrivait quelquefois de s’asseoir. Il ne m’invita d’ailleurs pas à le faire, se contentant de sourire sans dire une seule parole. « Est-ce que c’étaient des cris de singes ? demandai-je abruptement afin de rompre un silence qui menaçait de s’épaissir. – Non ; de rhinocéros. Mais c’est parce que j’ai augmenté la vitesse que ça donne ce bruit-là. Et j’ai aussi considérablement augmenté le volume. Si toutefois, ajouta-t-il, il s’agit bien de rhinocéros. C’est du moins ce que j’avais demandé qu’on m’enregistre sur bande. Mais à présent, puisque tu as l’amabilité de venir, je pourrai aller faire moi-même mes prises de son sur place. (…) « Il dit que c’est un énorme poupon emmailloté de coton blanc. Grand comme un kangourou. Et qui, à ce qu’il raconte, descend du ciel. Que ce bébé-fantôme a une peur bleue des chiens et de la police. À l’entendre, il s’appelle Agwîî ! De vrai, quand il lui arrive d’être possédé par cette chose, le mieux, croyez-moi, c’est de faire semblant de ne rien remarquer ; de s’en tenir à l’indifférence. En tout cas notre homme a le timbre un peu fêlé. Autre chose : ne l’emmenez surtout pas dans les lieux de plaisir, même s’il en a envie. Au reste, s’il attrapait une blennorragie ou quelque chose comme ça, ce ne serait pas une catastrophe ! » (…) « À sa naissance, notre enfant avait sur l’arrière du crâne une si grosse protubérance qu’on aurait pu croire qu’il avait deux têtes. Le médecin s’est trompé dans son diagnostic – une hernie du cerveau, disait-il. Mis au courant D***, par désir de nous éviter à tous deux une effroyable calamité, et après en avoir discuté avec le médecin, a fait disparaître l’enfant. Je suppose qu’au lieu de lait ils lui ont fait boire de l’eau sucrée malgré ses cris. C’est parce qu’il ne voulait pas que nous ayons la charge d’un bébé réduit à une vie végétative, comme ce médecin le prédisait, qu’il a fait mourir le petit. Plus qu’à toute autre chose, il a obéi à un mouvement d’abject égoïsme. Seulement, lors de l’autopsie, on s’est aperçu qu’en fait cette protubérance n’était qu’une tumeur sans gravité. C’est à la suite du choc qu’il a alors ressenti que D*** s’est mis à voir des fantômes. Vous voyez, il n’a même plus trouvé le courage nécessaire pour assumer entièrement son égoïsme ; et de même que précédemment il avait refusé de laisser vivre le bébé, il s’est aussi refusé, catégoriquement, à continuer à vivre. Notez pourtant qu’il ne s’est pas suicidé ! Il s’est contenté de fuir les réalités pour se réfugier dans le monde des chimères. Mais dès l’instant où le meurtre d’un enfant vous a mis du sang sur les mains, vous avez beau fuir les réalités, vous n’arrivez plus jamais à avoir les mains propres. Eh bien ! lui, il a les mains sales, et son Agwîî n’est qu’une histoire d’enfant gâté ! » (…)

Ôé (Kenzaburô), Agwîî le monstre des nuages, Gallimard Folio, janvier 1996.

BALZAC, QUAND L’AMOUR MENAIT AU BÛCHER

(…) Lors, ha dict avoir cogneu en l’armée des Croissez le desmon dont il s’agit. Puis, en la ville de Damas, ha veu le sievr de Bueil deffunct se battre en champ clos pour en estre l’unicque tenant. La dessus dicte gouge ou desmon appartenoyt en cettuy temps au sire Geoffroy IV, seigneur de la Roche-Pozay, lequel souloyt dire l’avoir amenée de Tourayne, encore que elle feust Sarrazine ; ce dont les chevalliers de France s’estomiroyent moult aultant que de sa beauté qui faysoyt grand bruict, et mille scandaleux ravaiges au camp. Durant le voyaige, ceste gouge feut occazion de plusieurs meurtres, vu que, la Roche-Pozay avoyt jà desconfit aulcuns Croissez qui soubhaittoyent la guarder à eulx seuls, pour ce que, elle donnoyt, suyvant certains seigneurs guerdonnez en secret par icelle, des ioyes à nulles aultres pareilles. Mais finablement le sire de Bueil, ayant occis Geoffroy de la Roche-Pozay, devint seigneur et maistre de ceste guaisne meurtrière et la mussa dedans ung couvent ou harem à la fasson sarrazine. Par avant ce, souloyt on la voir et l’entendre desbagouler en ses festoyemens, mille patoys d’oultre-mer. Arabesques, Griec de l’empire Lattin, Moresque, et d’abundant le Françoys comme pas ung de ceulx qui sçavoyent au mieulx les languaiges de France en l’ost des christians, d’où vint cette créance que elle estoyt prou demoniacque. (…) Puis, par advis d’en hault, avoyt repris sons espouze sa relicque de vraye croix et estoyt demouré en son manoir ; où, nonobstant ces prevoyances chrestiennes, la dicte voix lui frestilloyt auculnes foys en la cervelle ; et, au mattin, avoyt soubvent en remembrance ceste dyablesse mammalement ardente comme mesche. Et pour ce que la veue de ceste gouge estoyt si chaulde que elle le faisoyt arser comme ung homme ieune, luy quasi mort, et pour ce que il luy en coustoyt lors force transbordemens d’espertz vitaulx, nous ha requis le dict seigneur, de ne poinct le confronter avecque cette empérière d’amour à laquelle, si ce n’estoyt le diable, Dieu le père avoyt octroïé d’estranges licences sur les choses de l’homme. Puys s’est rettiré aprest lecture de ses dires, non sans avoir recogneu le dessusdict Affricquain pour estre le seruiteur et paige de la dame. (…) Ores, quoique, de ceste nuictée, il se feut longtems sentu les os desjoincts, et les reins conquassez, il ne avoyt poinct experimentez, comme aulcuns disoyent, que qui tomboyt une foys là n’en revenoyt poinct, et s’y fondoyt comme plomb en ung creuset d’alquemise. (…) A la dicte dame abbesse, avons argumenté sommairement la prezente cauze où il s’en va de la saincte ecclise, de la gloire de Dieu, de l’heure esternel des gens de ce dioceze, affligez d’ung desmon, et aussy de la vie d’une créature qui, possible, seroyt du toust innocente. Puys, la cause élabourée, avons requiz ladicte seigneure abbesse de tesmoigner ce qui estoyt à sa cognoissance sur la dispartion magicque de sa fille en Dieu, Blanche Bruyn, espouzée par nostre Saulveur, soubz le nom de sœur Claire. Lors, ha dict la trez noblr, trez haulte et trez puissantte dame abesse ce qui suit. La sœur Claire, d’origine à elle incogneue, ains soubpssonnée d’estre de père et de mère héréticques et gens ennemys de Dieu, auoir esté vrayment mize en relligion au Moustier dont le gouvernement luy estoyt canonicquement escheu, maulgré son indignité. Ladicte sœur avoir fermement accomply son noviciat et faict ses vœux suyvant la saincte règle de l’Ordre. Puys, les vœux dicts, estre cheue en grant tristesse et auoir moult blesmi. Par elle abbesse, interroguée sur sa maladdie melancollieuse, avoyt est respondeu par ladicte sœur avecque larmes, que elle ne en sçavoyt aulcunement la cauze, que, en elle, s’engendroyent mille et ung pleurs de ne pluz se sentir ses beaulx cheveux en la teste ; que, en oultre de ce, avoyt soif d’aër, ne pouvoyt rezister à ses envies de saulter ez arbres, grimper, faire ses tourdions suyvant les usaiges de sa vie à plein ciel ; que elle passoyt ses nuicts en larmes, resvant aux forests soubz la feuillée desquelles, iadys elle couchioyt ; et, en remembrance de ce, elle abhorroit la charité de l’aër claustral qui gehennoyt son respirouère ; que, en dedans d’elle, sourdoyent des vapeurs maulvaises ; et que, par foys elle estoyt interieurement dibvertie en l’ecclise par des pensers qui faysoyent perdre contenance. Lors ai rebattu la paouvrette des saincts enseignemens de l’ecclize, luy ay remiz en mémoyre le bonheur esterne dont les femmes sans pesché iouyssoient en paradis, et combien estoyt transitoire la vie d’icy bas, et certaine de la bonté de Dieu ; lequel, pour aulcunes liesses amères perdueues, nous guardoit ung amour sans fin. Maulgré ces saiges advis maternels, l’esprit maulvais ha persisté en la dicte sœur. Et, touiours resguardoyt elle le feuillaige des arbres, les herbes des prées par les fenestres de l’ecclize pendant les offices et temps des prières ; puys, s’obstinoyt à paslir comme linge par malice à ceste fin de demourer couchiée en son lict ; puis, aulcunes fois courrattoyt par le cloistre comme chievre desliée du picquet. (…) Considérant que besoing est d’une enqueste de sa personne, de ses biens, et des desportements, à ceste fin de verifier si ces effects de l’amour sont légitimes et ne proccèdent poinct, ainsi que le desmontrent ses gestes, d’ung maléfice de Sattan, lequel viend soulvent visitter la chrestienté soubz forme femelle, ainsy qu’il appert des livres saincts, où il est dict que nostre benoist saulveur feust emporté jus ung mont d’où Lucifer ou Astaroth luy monstra de fertilles dommaines en Judée, et que, en pluzieurs endroicts, ont esté veus, des succubes ou desmons, ayant visaige de femme, lesquels ne voulant poinct rattourner en enfer ; et, guardant en eulx ung feu insatiable, tentent de se rafreschir et substanter en aspirant des asmes. (…) Lors par nous a esté requize l’accuzée de desclairer si elle avoyt eu amour et copulation charnelle avecque touz les hommes nobles, bourgeois et aultres dont tesmoignent les plaintes et desclairatins des habittans. À quoy, par elle qui parle, ha esté respondeu trez effrontement : Amour ouy ; mais copulation, ie ne sais. Par nous, lors lui a esté dict que tous estoyent morts par son faict. Par elle qui parle, ha esté dict : que leur mort ne sçauroyt estre son faict, pource que touiours se refusoyt à eulx, et tant plus les fuyoit, tant mieulx venoyent-ils ; et la sailloyent, elle qui parle, avecque raiges infinies ; et alors, que, elle qui parle, estoyt par eulx prinse ; bien y alloyt-elle de tout son mouvement à la grace de Dieu, pourceque elle sentoit des ioyes à nulle autres pareilles en ceste chose. Puys, ha dit, elle qui parle, advouer ses secrets sentimens unicquement pource que, par nous, elle estoyt requize de dire la veritté de toust ; et que, elle qui parle, redoubtoyt moult les gehennemens des tortionnaires. (…) Brief, ie frestilloys comme un espoulx voulant aller à sa fiancée, sans songier que ceste espouzée estoyt la mort esternelle. Je n’avois nul soulcy des choses de ce monde, ni des intérêts de Dieu, ne resvant que d’amour, des bons tettins de cette femme qui me faysoyent arser, et de sa porte d’enfer en laquelle ie cuisoys de me getter. Las, mes frères ! durant trois jours et trois nuicts, ie fus ainsy contrainct de besoigner, sans pouvoir tarir la source qui fluoyt de mes reins, en lesquels plongeoient comme deux picques les mains de ce succube, lesquelles communicquoient à ma paoure vieillesse, à mes os desseichez ie ne sçais quelle sueur d’amour. En prime abord, cettuy demon, pour m’attirer à elle, fit couler en moy comme une doulceur de lait ; puis, vinrent des félicitez poignantes qui me picquèrent comme ung cent d’esguilles, les os, la mouelle, la ceruelle, les nerfs. Lors, à ce ieu, s’enflammères les choses absconses de ma teste, mon sang, mes nerfs, ma chair, mes os ; puys, ie bruslay du vray feu de l’enfer qui me cauza des tenaillons en mes joinctures, et une incrédible, intolérable, escuerante volupté qui lachoyt les liens de ma vie.

Balzac (Honoré de), Le succube, Michel de l’Ormeraie, deuxième trimestre 1989.

OÉ, LE TEMPS DE LA FLAMME D’UNE BOUGIE

(…) Jusqu’à ce jour décisif en effet il ne s’endormait jamais qu’avec un bras tendu vers le berceau de son fils, installé à son chevet ; et si sa femme ne couchait plus avec lui et faisait chambre à part, c’était moins pour cause de mésentente que pour ne pas gêner l’intimité du père et de l’enfant. Il dormait ainsi, le bras tendu vers le berceau de son fils, afin que celui-ci, se réveillant la nuit, pût atteindre tout de suite, dans les ténèbres au-dessus de sa tête, la main grasse et chaude de son père. Cette attitude relevait de la volonté délibérée d’être celui qui protège et qui sauve. Mais à présent il lui fallait bien reconnaître que, même dans ces détails de son existence, quelque chose n’allait pas, comme quand des grains de sable aux arêtes vives se glissent dans vos chaussettes – et ce, à la lumière de cette rupture qui s’était produite en lui tout de suite après ces quelques minutes pendant lesquelles les voyous, le soulevant par la tête et les chevilles, avaient fait mine de le précipiter dans le gouffre au fond duquel l’ours blanc, les yeux levés vers lui, manifestait un intérêt soupçonneux. En tout état de cause, ne pouvait-on aussi bien imaginer que c’était lui, le gros homme, qui dormait en requérant assistance de son bras tendu – que, l’équilibre ainsi se rétablissant, c’était lui qui, réveillé par un rêve terrifiant au milieu de la nuit, promenait aussitôt une main tâtonnante dans l’obscurité et rencontrait la chaude menotte de son fils endormi ? (…) À moins que d’aventure vous n’ayez repris à votre compte la bonne vieille scène de la folie ? Mais c’est un trop vieux truc : personne ne s’y laissera prendre ! En admettant même que ça prenne une fois, que votre folie ait tous les caractères de l’authenticité, assez en tout cas pour tromper quelqu’un, croyez-moi, mère, c’est qu’il ne s’agirait plus d’une fausse folie ; c’est que vous seriez réellement folle !… Mère, mère, pourquoi gardez-vous ainsi le silence ? Pourquoi cachez-vous mon manuscrit et mes notes ? De quoi avez-vous peur ? Que, si j’écris et publie quelque chose sur mon père, tous les gens qui connaissent notre famille pensent qu’il était fou et que, comme son sang coule dans les veines de ses descendants, mon fils en est la preuve manifeste, concrète irréfutable ? C’est ça ?… Peur que mes frères et mes sœurs n’en ressentent de l’humiliation ? Mais ne voyez-vous pas qu’avec votre folie simulée d’une part et en propageant d’autre part que c’est une vilaine maladie qui m’a détraqué l’esprit à moi, le résultat risque d’être encore pire ?… Non, je n’arrive pas à croire que mon père soit mort fou ; je veux seulement savoir ce qu’il a en a exactement été. À cette époque, mes frères aînés étaient à l’armée ; les plus jeunes et mes sœurs, tout petits ; je suis le seul de nous tous qui ait gardé le souvenir du grand cri poussé tout à coup par notre père, et de sa mort dans la resserre où il vivait confiné : alors je cherche à savoir ce qu’il en a été au juste. Pourquoi, que je vous parle de cela, restez-vous murée dans le silence ? Pourquoi faites-vous semblant d’avoir l’esprit dérangé ?… (…) Sa grand-mère lui avait raconté que son père, assailli avec un sabre japonais par un homme qui voulait l’assassiner, ne s’en était tiré qu’en renonçant à se défendre et en restant longtemps sans bouger dans l’obscurité de la resserre de pisé. L’assassin devait être en cheville avec le groupe de jeunes officiers du complot fomenté par son père et ***. Mais c’était à coup sûr un personnage aussi dépourvu que « l’autre » de détermination et de cran, qu’il s’agit de se joindre à un soulèvement armé ou, au second stade des opérations, d’envisager une action individuelle. Il avait traqué jusque dans le repaire où il se confinait un être aussi couard que lui, l’avait menacé de quelques moulinets, mais en fin de compte n’avait jamais eu l’intention d’aller au-delà. (…) De toute façon, il savait vaguement que son père avait eu des liens avec les insurgés ; il en avait même touché quelques mots à sa femme : c’était peu de temps auparavant, par une nuit de tempête ; il lui avait conté un souvenir qui lui était revenu de son père, un souvenir on ne peut plus ordinaire : par une pareille nuit de tempête, son père lui avait dit que la vie des hommes consistait à surgir des ténèbres, à rester pendant quelque temps groupés autour de la flamme d’une bougie, puis à retourner chacun à ses propres ténèbres et y disparaître.

Ôé (Kenzaburô), Dites-nous comment survivre à notre folie, Gallimard Folio, janvier 1996.

BALZAC, RABELAIS, HENRI II, DIANE DE POITIERS… ET MUSARAIGNE

(…) Vécy mon Muzaraigne de caprioler en son beau pourpriz, heureulx comme ung prince qui est heureulx, allant recongnoistre ses immenses païs de moustarde, contrées de sucreries, prouince de iambons, duchiés de raysins, comtez d’andouilles, baronnies de toutes  sortes, grimpant ez tas de bled, et ballayant toust de sa queue. Brief, partout avecque honneur feut reçeu le Muzaraigne par les potz qui se tinrent en ung respectueulx silence, sauf ung ou deux hanaps d’or qui s’entre-choquèrent comme cloche d’ecclize, en manière de toc sainct, ce dont il se montra très content, et les mercia, de dextre à senestre, par ung hoschement de teste, en se pourmenant dedans ung rais de lumière qui soleilloyt en son pourpris. Là resplendit si bien la couleur tannée de son pélage, que vous eussiez cuidé un roy du Nord en sa fourrure de martre zibeline. (…) La souris promist de deslivrer les grayniers : car ; par cas fortuict, ce estoyt la royne des souris, souris douillette, blondelette, grassouillette, la plus mignonne dame qui oncques eust trottiné ioyeulsement ez solives, allaigrement couru ez frizes, et getté les plus gentils cris en trouvant noix, miettes et chaplys de pain en ses pourmenades ; vraye fée, jolye, follette, à resguard clair comme dyamant blanc, teste menue, poil lisse, corps lascif, pattes roses, queue de velours, une souris bien née, de beau languaige, aymant par natture à vivre couchiée, à ne rien fayre, une souris ioueuze, pluz ruzée que n’est ung vieulx docteur de Sorbonne cognoissant à fund les decretalles, vifve, blanche de ventre, rayée au dos, petits tettins poinctans comme ung soupçon, dents de perle, natture fresche, morceau de roy… Cette paincture estoyt si hardie pour ce que la souris sembloyt à tous estre le vray pourtraict de madame Diane, lors prezente, que les courtizans demourèrent pantois. La royne Catherine soubrioyt, mais le Roy n’avoyt nulle envie de rire. (…) Alors que ung chascun fust plassé pour la cérémonie, le vieulx cardinal des rats print la parolle et fist une concion en lattin de souris pour desmontrer au Muzaraigne que nul, fors Dieu, n’estoyt au-dessus de luy ; et que à Dieu seul il debvoyt obéissance ; puys, force belles périphrazes fanfreluchées de citations évangeliques pour destourner les principes et emberlucoquer les assistants ; enfin beaulx arraizonnemens picquez de rouelles de bon sens. Laquelle concion fina par une péroraizon amplement taborinée de mots ronflants en l’honneur des muzaraignes, parmi lesquels cettuy estoyt le pluz inclyte et le meilleur que iamais eust été soubz le soleil ; dont du toust, fust esblouy le guardien de grayniers. (…) Ung iour, sa maytresse, reslevant de ses couches, après avoir pondeu le pluz muzaraigne souriquoizé, ou la plus iolie souris muzaraignée, ie ne sçais de quel nom fust appelé ce produit d’alquémie amoureuse, que bien vous pensez les chatz fourrez légitimèrent, il se fist une feste ez grayniers à laquelle ne sçauroyent se comparer aulcuns festoiements et gala de Court que vous cognoissiez, voire mesme celuy du Drap d’or. En tous les coins se rigolloyent les souris. Partoust ce estoyent des dances de toutes sortes, concerts, beuvettes, apprests, sarabandes, musicques, chants ioyeulx, épithalames. Les ratz avoyent desfoncé les piots, descouvert les jarres, abattu les dames-jeannes, defagotté les réserves. Et, s’y voyoit on des fleuves de moustarde, des iambons deschiquetez, des taz esparpillez. Tout couloyt, fluoyt, pissoyt, rouloyt et les petits ratz barbottoyent dedans les ruisseaulx de saulce verde. Les souris naviguoyent sur des sucreries, les vieulx convoyoient les pastez. Il y avoit des fouynes à cheval ez langues de bœuf sallées. Aulcuns mulotz nageoient dedans les piots, et les plus rusez voituroyent le bled en leurs trous espéciaulx, prouffictant du tracas de la feste pour se fournir amplement.

Balzac (Honoré de), Le prosne du joyeulx curé de Meudon, Michel de l’Ormeraie, deuxième trimestre 1989.

OÉ, LE VILLAGE ET SON PRISONNIER

(…) Une fois « en ville », serré contre la hanche de mon père, je marchai le long des rues sans un regard pour les gamins qui me provoquaient. Sans la présence de mon père, ils m’auraient sûrement hué et lancé des pierres. Je les haïssais, ces gamins de « la ville », autant que certaines bestioles auxquelles je n’avais jamais pu m’habituer ; je méprisais ces galopins aux regards sournois, maigres comme des clous dans la lumière de midi répandue à flots sur « la ville ». Et sans les grandes personnes qui, du fond des boutiques, nous suivaient certainement des yeux, je me serais fait fort, à coups de poing, d’en étendre un par terre. (…) Gratte-Papier expliquait que ni la mairie de « la ville », ni le commissariat de police n’étaient habilités à décider du sort d’un prisonnier de guerre. On avait informé la préfecture, mais aussi longtemps qu’on n’aurait pas reçu de réponse, c’était au village de le prendre en charge ; il lui en était fait obligation absolue. Le chef du village essayait bien de soulever des objections, répétant que le village ne disposait pas de moyens suffisants pour héberger un soldat noir prisonnier de guerre ; sans compter qu’escorter ce dangereux personnage le long des chemins de montagne serait pour les villageois réduits à leur seule forces une tâche par trop ardue, car l’interminable saison des pluies et les inondations avaient tout compliqué, tout rendu difficile… Rien n’y fit : devant le ton impératif de Gratte-Papier – un ton de fonctionnaire subalterne qui se donne de l’importance –, les villageois pusillanimes s’inclinèrent. Pour moi, sitôt assuré que, jusqu’à ce que les intentions de la préfecture soient précisées, le noir resterait confié à la garde du village, je m’éloignai du groupe des grandes personnes visiblement perplexes et mécontentes pour aller vite rejoindre Bec-de-Lièvre et mon frère, assis en tailleur devant le soupirail, comme des gens qui en auraient eu le monopole. Les sentiments dont j’étais rempli, c’étaient immense soulagement, attente chargée d’espoir, inquiétude aussi – car celle des adultes m’avait gagné, avait rampé en moi comme une grosse chenille. « Je vous l’avait bien dit qu’ils ne le tueraient pas ! triompha Bec-de-Lièvre. Est-ce qu’un nègre peut être considéré comme un ennemi ? (…) Dès lors nous tirâmes fréquemment le captif de sa cave pour lui faire faire une promenade le long de la route empierrée. Les grandes personnes ne nous dirent rien. Venaient-elles à le rencontrer avec son cercle d’enfants autour de lui ? Elles se contentaient de détourner les yeux et de faire quelques pas de côté, exactement comme entraient dans les buissons quand elles croisaient sur le chemin, venant de chez le chef du village, le taureau communal. (…) À ce moment, le couvercle de la trappe vola en morceaux ; des pieds nus et boueux, couverts de poils drus jusqu’aux orteils, glissèrent jusqu’en bas et la cave se trouva pleine de villageois au faciès affreux enflammé d’une fureur folle. Toujours hurlant le noir m’étreignit de plus belle et se coula jusqu’au pied du mur où il s’accroupit. Mes fesses et mon dos collés à son corps gluant de transpiration, je sentis passer entre nous comme un courant de rage incandescente ; et comme un chat surpris au milieu de l’accouplement, je laissai malgré ma honte éclater ma rancune : rancune à l’égard des grandes personnes agglutinées au bas des marches, témoins attentifs et placides de mon humiliation ; rancune à l’égard du noir dont l’énorme patte me serrait la gorge, dont les ongles entamaient sans effort la peau de mon cou et la faisaient saigner ; rancune à l’égard de tout et qui montait, pêle-mêle, en moi. Le noir rugissait. Mes tympans assourdis ne réagissaient plus ; je sombrais dans une torpeur qui, au fond de cette cave, au plus fort de l’été, atteignait à la plénitude de celle que donne le bonheur. (…) Je ne faisais plus partie de la communauté des enfants : telle était la pensée, surgie comme une révélation, qui m’occupait maintenant tout entier. Les batailles sanglantes avec Bec-de-Lièvre, la chasse aux oisillons par les nuits de lune, les glissades en traîneau, les petits des chiens sauvages, tout cela était bon pour des enfants. Mais ce genre de relations avec le monde n’avait désormais plus rien à faire avec moi. Épuisé et grelottant de froid, je m’assis sur la terre encore tiède de la chaleur de la journée. À mesure que mon corps se rapprochait du sol, l’herbe luxuriante et pleine de sève de l’été me dissimulait le travail silencieux des hommes au fond de la gorge que je finis par ne plus voir. En revanche je vis brusquement surgir et se dresser devant moi les silhouettes sombres, qu’on eût pu prendre pour celles de divinités pastorales, des enfants en train de s’amuser avec le traîneau. Et entre les ombres de ces jeunes dieux champêtres suivis de leurs chiens, courant de tous côtés comme des sinistrés chassés par une inondation, l’air du soir prenait une teinte de plus en plus riche, gagnait en rigueur et en limpidité. (…) « Quand une guerre en arrive là, ça ne va vraiment plus, dit Gratte-Papier. Quand on en est à écraser les doigts des enfants… » Je ne dis mot, allant chercher très loin ma respiration. La guerre, cette interminable et sanglante bataille aux dimensions gigantesques, allait sûrement se prolonger encore. Cette espèce de raz de marée qui, dans des pays lointains, emportait les troupeaux de moutons et ravageait les gazons fraîchement tondus, cette guerre-là, qui eût jamais pensé qu’elle dût parvenir jusqu’à notre village ? Pourtant elle y était venue, pour réduire en bouillie ma main et mes doigts, saoulant mon père du sang des combats et lui faisant brandir sa serpe. D’un seul coup, notre village se trouvait enveloppé dans la guerre ; et moi, au milieu de ce tumulte, je n’arrivais plus à respirer.

Ôé (Kenzaburô), Gibier d’élevage, Gallimard Folio, janvier 1996.

BOBIN : LA GENTILLESSE DES GENS INEXPLICABLE

(…) Sous le pont qui enjambe en la méprisant la voie ferrée, et mène au « centre » ville (il n’y a pas plus de centre ici que dans tout l’univers) une locomotive à vapeur passait. Sa fumée blanche faisait disparaître le passant à ses propres yeux. Des fantômes, l’haleine chargée de soufre, lui chuchotaient que disparaître et aimer étaient la même extase, inséparables comme la locomotive l’était de la détresse de son sifflet. (…) Tu fais cent mètres en sortant du bureau de tabac et tu reçois de fraîches nouvelles de l’éternel : près de la statue d’Henri II Schneider, capé de bronze, tenant entre ses mains mortes un plan de la ville, trois tilleuls géants. Ils sont si rapprochés, si amis les uns des autres qu’ils semblent de loin ne faire qu’un seul arbre. Leur conversation est un triomphe. C’est Montaigne en plein air, un brassage d’oiseaux, d’ombres et de rires. À eux seuls ces tilleuls sortent Le Creusot de la malédiction de ses succès. Un canon pèse bien moins qu’une fleur de tilleul dont les petites clochettes appellent les dieux insomniaques et leur proposent, moyennant un peu d’eau chaudes et quelques minutes d’attente, un breuvage d’oubli et de paix éternelle. (…) L’éternité est brève – c’est ce que m’apprennent les fleurs d’acacia couchées, gluantes, dans le caniveau, définitivement empêchées de frémir par la pluie. La modernité s’arrête au visage d’un rêveur. Elle n’ira pas plus loin. Chassée de son royaume la vie s’est repliée en province où elle attend l’aurore. Il y a au Creusot à peu près vingt-cinq mille habitants, sans compter les milliers de fleurs d’acacias. Elles naissent d’un bois noir, dur, âpre, épineux. Elles parfument le vide puis meurent en dansant, c’est parfait. (…) Le petit théâtre de Copy Jet où je fais saisir mes textes et à la place de mon ancienne école maternelle. La porte s’ouvre à chaque seconde sur un océan de demandes. Cartes d’identité aux sourires interdits, photographies ressuscitées des morts, menus de mariage assassins, mémoires illisibles de fin d’études, factures d’artisans brûlés au troisième degré par l’angoisse – mes phrases s’ajoutent au cortège et me reviennent armées. Une gaieté d’oiseaux de paradis envahit le lieu, une gentillesse des gens inexplicable. (…) Le Creusot est partout en France où la modernité, si soucieuse de ses apparences n’a pas enlevé à la pauvreté cette dureté qui son bleu royal.

ELLROY : JAPS, CHINETOQUES, COCOS, NAZIS, SINARQUISTAS ET CINQUIÈME COLONNE

(…) La police s’est alliée au Hop Sing. Oncle Ace est le Chinetoque préféré de Jack Horrall. Les bars fréquentés par le Hop Sing sont sacro-saints. En ce qui concerne les Quatre familles, c’est le contraire. Rien à foutre de la trêve du mois dernier ! Elmer marche en tête. Il brise les vitrines et attire tous les regards. Il est le premier à franchir la porte. Rice et Kapek se postent en éventail derrière lui. Ils ne tiennent aucun compte des cris, des exclamations et des femmes qui piquent une crise de nerfs. Ils foncent vers les membres du Tong des mouchoirs bleus et leur rentrent dedans, violemment. Elmer s’attaque aux types assis sur les tabourets du bar. À coups de matraque, il écrase des mains sur le comptoir et brise quelques os. Il renverse les tabourets. Il perçoit des cris et des protestations en deux langues. Rice et Kapek s’occupent des box et des tables. Ils enfilent des gants lestés de plombs et démolissent des physionomies. Ils plongent lesdits visages dans des soupières d’ailerons de requin. Leurs acolytes serrent les clients de près et les bombardent de questions, en criant encore plus fort, mais ils n’obtiennent que des Je sais rien ! Je sais rien du tout ! Personne sait qui a donné un coup de couteau au Dudster – mais c’est pas nous ! Elmer reste planté sur place. Il a pris la pose du flic pas commode. Mais il n’a pas l’air si méchant à côté de Kapek et Rice. Il s’approche. Il entend du charabia truffé de caftages. Tommy Glennon connaît Huey Cressmeyer ! Tommy fait le pédé à Preston ! C’est du sabir ; Elmer appelle ça du « chin-glish ». Du bafouillage et des âneries. Et aussi quelques commérages instructifs. Huey C. est un mouchard qui travaille pour le Dudster, c’est connu. Point final en ce qui concerne les bars et les gargottes. Point final aussi pour la partie nord de Broadway. Tous ces tuyaux se révèlent décevants. Jusqu’à présent, il n’y a pas de clients à qui passer les menottes. (…) Elle vient de laminer un crétin de rouge. Partie comme elle est, pourquoi s’arrêterait-elle en si bon chemin ? Elle entre dans le vestiaire. Elle se déshabille et pend ses vêtements dans le hammam. La vapeur est brûlante. Les autres sont assis, tout nus, sur le gradin le plus élevé. Elle laisse tomber son peignoir et s’assied en face d’eux. Welles dit : « Salut, la Rouquine » Joan répond : « Hello, monsieur Welles. » Il part d’un gros rire, comme s’il était sur scène, en représentation. C’est le ho-ho-ho de Falstaff. Il ajoute : « Je vous présente Claire De Haven. » Joan dit : « Je m’appelle Joan Conville. » Claire est cachée derrière un voile de vapeur d’eau. Joan plisse les yeux. Elle a envie de voir Claire toute nue. Claire demande : « Vous êtes une amie d’Otto, ma chère ? » Joan ruisselle de transpiration. Il émane d’elle des relents d’absinthe et de scotch. « J’ai travaillé dans un labo de recherche scientifique, jusqu’à l’attaque de Pearl Harbor. C’est là-bas que j’ai rencontré un médecin qui m’a invitée. » Welles dit : « La Rouquine est médecin, je le savais. Hé, rédigez-moi une ordonnance pour de la cocaïne pharmaceutique. J’ai besoin de juguler mon appétit et de perdre du poids. » Joan rit ; « Vous me semblez en pleine forme, monsieur Welles. – Appelez-moi Orson, je vous prie. – Nous cherchons à connaître votre métier, ma jolie, à savoir de quelle façon vous gagnez votre vie en ce moment. » Prenez ça dans les dents. « Je travaille pour la police de L.A. Je suis biologiste. – La Rouquine, c’est une grosse tête. Je le savais », fait Welles. Claire s’essuie avec une serviette. Joan jette un coup d’œil. On pourrait lui compter les côtes. Ses seins s’évasent de façon asymétrique. Ses jambes sont trop grêles. Elle n’est que transparence et veines saillantes. (…) Novembre 1940. Une conférence secrète se tient à Ensenada. Le pacte germano-soviétique a été signé et produit ses effets. Des gros bonnets nazis et soviétiques sont présents. Ils tournent en ridicule leurs divisions politiques. Ils clament leurs idéaux anti-démocratiques. Ils parlent fascisme et communisme. Ils les définissent comme une philosophie unique, unifiée. Ils reconnaissent la malédiction des divisions en factions. Ils critiquent les rhétoriques divergentes qui les différencient et les définissent. Ils se redéfinissent comme n’étant pas opposés. Ils ne font qu’un dans leur haine de l’Ouest démocratique. (…) Il adorerait un rapprochement stratégique avec Jean Staley. Ça ne va pas être facile. Elle s’est barrée. En route pour Des Moines. Elle y va à une allure d’escargot et lui envoie des cartes postales. C’est bizarre. Ça lui chatouille les couilles. Ça lui démange le manche. Ça lui gratte le cul. Ça le fait réfléchir. Jean était coco, autrefois. En 33. L’incendie de Griffith Park a lieu. Wayne Frank meurt. La cellule de Jean attire l’attention. Appelons ça une coïncidence. C’était la Grande Dépression. La fièvre rouge s’emparait de tout le monde. Et en plus… Wayne Frank était son frère. L’incendie criminel est une possibilité. Elmer est censé être enquêteur. La Joviale Jean esquive leur histoire-qui-aurait-dû-être-d’amour. Il entre chez elle par effraction et fouille toutes les pièces. Trop de choses sont parties. Plus rien n’est accroché aux murs. Elle a laissé de la lingerie. Il y enfouit son visage et renifle ; ça le rend euphorique. (…) Je suis rentrée pour travailler mon piano. Otto m’apprend la Sonate Reminiscenza de Medtner et les variations de tempo ne cessent de me dérouter. Le moment est parfait pour jouer le morceau intégralement, d’un bout à l’autre, en l’honneur de Joan. Je suis déterminée à y arriver, peu importe les bourdes et les plantages. Le morceau exprime le passage du temps, dans son écoulement et son éternité. Je pose la partition sur le piano et je me lance. J’ai la capacité de jouer et de rêvasser en même temps, et dans le cas présent, mon interprétation s’en ressent. Je pense à Otto et au rôle qu’il a joué pour faire sortir clandestinement la symphonie de Chostakovitch de Russie lors d’un voyage d’une complexité sans nom avec de nombreuses étapes en cours de route. Ma performance improvisée est censée honorer Joan mais les images soudaines de ma défunte amie nuisent à ma concentration. Je me trompe sur beaucoup de notes et je bégaye dans ma narration intérieure. Otto avait reçu du grand Chostakovitch une lettre en V-mail qui contenait des mélodies griffonnées censées décrire les tanks allemands approchant de Léningrad. Je me mets à jouer et je supplie Joan de me pardonner. Je joue ces notes jusqu’à l’épuisement. On sonne à la porte. Je me lève et j’ouvre. Le facteur a déposé un paquet d’une taille respectable. Il m’est adressé. Je reconnais l’écriture de Joan, c’est elle qui me l’a expédié. (…) Pimentel claque des talons. « Vos nouveaux Américains sont les premiers exemples témoignant de l’effort humanitaire de notre gouverneur pour sauver des juifs persécutés par l’Allemagne fasciste. » Je désigne son couvre-chef typiquement nazi. Ses rangers astiqués à la salive et son luger dans son étui à rabat sont également dont le ton. « Je suis tout à fait favorable au sauvetage des juifs persécutés, mais je ne peux m’empêcher de remarquer que votre tenue est d’inspiration nettement facho. » Pimentel claque des talons. Son geste exprime un dédain marqué et un certain flottement dans sa morale. Il claque à nouveau des talons. Ça lui donne quelque chose à faire et l’aide à réprimer son envie de tuer les infidèles. Breuning et Carlisle sourient. Cette Kay Lake, un sacré numéro. (…) – Les rumeurs circulent, Claire. Je suis une marie-salope de la campagne, coupable d’une agression au couteau, du moins, c’est ce que vous croyez. Comment pourrais-je me comporter vaillamment ? – J’admire les risques que vous êtes capable de prendre, tout en vous méprisant. – Et moi, j’admire votre capacité à supporter Dudley Smith, tout en restant confondue devant l’amour que vous lui portez. » Une seule larme coule sur sa joue. Je tends la main et je l’essuie. « Allez-vous continuer à vous incrustez là où vous n’êtes pas désirée, Katherine ? Allez-vous continuer à incendier des gens qui ne vous ont fait aucun mal ? – Vous avez organisé la fête et je me suis incrustée. C’est vous qui avez instillé le goût du risque que vous voyez en moi. Je vais rembourser ma dette et rendre caduques mes molles excuses. » Claire reprend ma main et la pose à nouveau contre sa joue. Elle dépose un baiser au creux de ma paume et glisse mes doigts dans sa bouche. Son regard oscille entre la dureté et la douceur. Elle pose ma main sur son sein. Le téton durcit à mon contact. « Jeune fille, vous ne savez pas qui vous êtes. – Gente dame, vous ne savez pas ma détermination. » (…) Salvy est en retard. D’autres Soldaten mex arrivent. Au volant de voitures américaines confisquées customisées. Pots d’échappement spéciaux. Mitrailleuse Browning installées sur le capot. Peintures de saints sanguinolents et de panthère aux babines retroussées sur les carrosseries. Ils avancent à trois de front. Ils entrent dans la cantina et réquisitionnent les tables extérieures. Ils pincent les fesses des serveuses et exigent d’être servis pronto. Le Mexique « neutre ». Bientôt allié aux Alliés. L’Axe, dans le tempérament et l’esthétique.

Ellroy (James), La tempête qui vient, éditions Rivages/Noir, octobre 2019.

NIZAN, VOULOIR ÊTRE SOI ET TROMPE-L’ŒIL DE LA VIE

(…) Dans ces molles où le dégoût, où l’impatience des êtres des hommes montaient dans tous les corps comme des accès de fièvre, une force centrifuge irrésistible attirait les hommes les moins pesants de l’Europe, loin de ce nombril de la terre qu’était peut-être Paris. Ils volaient du côté où les dernières chances paraissaient accrochées à la roue des vents : le prétexte des aventures garantissait la confiance qu’ils ne pouvaient s’empêcher, malgré tout, de conserver à la vie. L’aventure était l’attention merveilleuse qu’ils portaient à leur avenir. Il y avait une grande part de naïveté dans ces entreprises qui avaient rarement une signification commerciale ; mais cette naïveté a des excuses ; des écrivains, des philosophes promettaient merveilles des voyages. C’était un mot où pendaient bien des ornements littéraires et moraux. Les souillures de la morale gâtaient tout. (…) Seulement la terre connue, arpentée, cadastrée, les gens d’Europe l’ont mise en coupe : on est partout volé comme dans un bois ; les paradis sont des entreprises commerciales de cobalt, d’arachides, de caoutchouc, de coprah ; les sauvages vertueux sont des clients et des esclaves. Les curés de tous les dieux blancs se sont mis à convertir ces idolâtres, ces fétichistes, à leur parler de Luther et de la Vierge de Lourdes, à leur révéler les culottes de chez Esders. Avec l’Eucharistie arrive le travail forcé du Brazzaville-Océan. Ainsi sont réduits au silence ceux-là mêmes de qui nos pères attendaient des secrets. Tout va bien : la prière et l’absinthe entrent dans le jeu, la courbe des valeurs coloniales monte dans les bourses civilisées. Ceux qui abordent en dépit de tous les mauvais signes à Tahiti et aux Marquises y trouvent des missionnaires, si bons pour les lépreux, de grandes filles molles syphilitiques, des trafiquants grecs aux dents cariées, des sous-officiers alcooliques qui rêvèrent pour leur retraite d’être policiers à Saigon. Reste à conjuguer au futur les dernières utopies, à les enfoncer dans le brillant avenir du temps, à inventer pour la consolation des populations urbaines les uchronies de la vie intérieure. (…) La liberté est un pouvoir réel et une volonté réelle de vouloir être soi. Une puissance pour bâtir, pour inventer, pour agir, pour satisfaire à toutes les ressources humaines dont la dépense donne la joie. Les voyageurs sont comme les autres tirés de toutes parts par les puissances qu’aucun objet ne satisfait, par l’amour sans amant, l’amitié sans ami, la course sans parcours, le moteur sans mouvement, la force qui n’a jamais d’actualité : il n’y a pas d’objet, de dessein, d’occasion. Libres comme les sages qui paralysent une par une les parties de l’humanité et qui appellent sagesse mutilation : il est grandement temps de n’être plus stoïques, vous n’aurez pas de ciel où rattraper le temps. (…) Blair ne descend même pas à terre pour contempler les paysages : il a fait vingt-cinq ou trente fois escale à Massaouah et il ne cherche pas à savoir que c’est la plus belle baie du monde avec son cirque de montagnes, ses eaux jaunes et plates qui traînent des rivières de sable jaune, des amas d’herbes comme l’Amazone, et les débris de cet arbre que j’appelle le Flamboyant. Mais il sait que le cheb, ou la bande des coraux, s’étend là jusqu’au milieu de la mer Rouge. Les instructions nautiques lui disent que ce dédale de rues, de passages, de sentiers sous-marins change d’année en année. Il voit l’écume des lignes de brisants, mais il n’admire pars les prairies de zoophytes à vingt-cinq mètres de lui avec leurs bourgeonnements, leurs inflorescences. Il sait seulement que la navigation n’est pas commode ; son action est dirigée là où elle possède tout son efficace. Tous ces marins se morfondent à périr, Blair, qui pense à ses enfants morts, aux sous-marins allemands que son patrouilleur poursuivait dans les brouillards glacés de la mer du Nord vers l’automne 1917, Beaton, Hiddleston l’ingénieur qui ne rêve que d’un embarquement sur un paquebot, comme un fonctionnaire veut monter d’une classe. Tous les marins diffèrent moins qu’on ne pourrait le croire des voyageurs de commerce qui font une région française dans une six chevaux Renault. Je vous dis que tous les hommes s’ennuient. (…) Chaque être est divisé entre les hommes qu’il peut être, il a laissé vaincre celui pour qui la vie consiste à faire monter et descendre les cours des cuirs abyssins, et ceux du café sur le marché de Djibouti ou de Dire Daoua, celui qui est vendeur et acheteur de signes : dans l’histoire d’un sac de café, vous ne trouverez que peu d’actions, faire pousser un arbre, boire une tasse. Combattre des êtres de raison comme des firmes, des syndicats, des corporations de marchands : appellerez-vous cela des actions ? Je veux détester et battre tel homme particulier, cette figure de traître que je vois, ce patron, cet avoué, ce chef de bataillon, cet empêcheur de faire l’amour. Sortez de la vie avec vos imitations, avec vos trompe-l’œil qui ne comptent pas dans l’établissement de la vie charnelle, de la justice, de la joie, avec vos fabrications de haine, de défaillance et de colère, vos diminutions et vos images dans l’eau.

Nizan (Paul), Aden Arabie, éditions PCM / éditions de la découverte, janvier 1984.

MUSIL, LES VÉRITÉS DE LA CHAMBRE À COUCHER

(…) « – Je ne sais. Il me semblait humiliant de vivre avec un être qu’on n’aime pas. Mais maintenant… comme tu voudras ! – Est-ce pire que le fait qu’une femme qui veut se remarier moins de trois mois après son divorce doit accepter qu’un médecin, commis par l’État, examine sa matrice, en vertu du droit successoral, pour savoir si elle est enceinte ? C’est tout à fait vrai, je l’ai lu ! » Dans sa colère défensive, le front d’Agathe parut s’arrondir, elle eut de nouveau sa petite ride verticale entre les sourcils. « Et toutes les femmes passent là-dessus quand il le faut ! dit-elle avec mépris. – Je ne te contredirai pas, repartit Ulrich. Tous les événements, une fois qu’ils sont vraiment là, passent comme la pluie et le beau temps. Tu es probablement plus raisonnable que moi en voyant les choses si naturellement ; mais la nature de l’homme n’est pas naturelle, elle veut modifier la Nature, c’est pourquoi elle est parfois extrême. » (…) « – Mais quel acte ? Quelle espèce d’acte ? – Peu importe ! Il y a dans l’acte un pessimisme grandiose à l’égard des paroles. Ne nions pas qu’on n’ait jamais fait, dans le passé, que parler. Nous avons vécu pour de grands mots, pour des idéaux éternels ; pour un accroissement de l’humain ; pour notre plus grande intériorité ; pour une plénitude croissante de l’existence. Nous avons rêvé d’une synthèse, nous avons vécu pour de nouvelles jouissances esthétiques, de nouvelles valeurs hédoniques ; je ne nierai pas que la recherche de la vérité ne soit un jeu d’enfant, comparée au désir infiniment grave de devenir soi-même vérité. C’était néanmoins, si l’on considère le médiocre contenu réel de l’âme aujourd’hui, une exagération, et dans cette ardente nostalgie de rêve, nous avons, pour ainsi dire, vécu pour rien ! » Diotime s’était redressée sur son coude avec énergie. « C’est un signe de santé que de renoncer aujourd’hui à chercher l’accès éboulé de l’âme, et de s’efforcer plutôt que de s’accommoder de la vie telle qu’elle est ! » conclut-elle. (…) « C’est là une idée très actuelle. Nous ne sommes pas capables de nous libérer nous-mêmes, la chose ne fait aucun doute : nous appelons cela démocratie, mais la démocratie n’est que l’expression politique d’un état psychique d’indifférence absolue. Nous sommes à l’époque du bulletin de vote. Déjà, chaque année, nous élisons notre idéal sexuel, la reine de beauté, par le moyen du vote. Nous avons fait de la science positive notre idéal : c’est comme si nous glissions de force dans la main des prétendus faits un bulletin de vote, afin qu’ils choisissent à notre place. L’époque est antiphilosophique et lâche : on n’a pas le courage de décider ce qui est valeur et ce qui n’en est pas. La démocratie, réduite à sa plus simple expression, revient à faire ce qui se produit ! Soit dit en passant, c’est là un des plus infâmes cercles vicieux que l’histoire de notre race ait connus. » (…) L’amour, les enfants, les beaux jours, les gaies compagnies, les voyages et un peu d’art : la bonne vie est simple, elle comprenait sa complaisance et n’y était pas insensible. Mais, si disposée qu’elle fût à se sentir inutile, Agathe portait néanmoins en elle tout le mépris de l’être né pour la révolte à l’égard de cette trop simple simplicité. Elle y reconnaissait l’imposture. La vie prétendue « pleinement vécue » est en vérité absurde comme un vers sans rime, il manque quelque chose au bout, au vrai bout, c’est-à-dire à la mort. C’est, se disait-elle en cherchant l’expression la plus juste, comme un entassement d’objets que n’organise aucune aspiration supérieure : une abondance sans plénitude, le contraire de la simplicité, une confusion que l’on accepte avec la joie de la routine ! Sans transition, elle pensa : « C’est comme une bande d’enfants inconnus que l’on observe avec une gentillesse apprise et une angoisse grandissante parce qu’on n’arrive pas y découvrir le sien ! » (…) Un magasin de gants : que de connexions, que d’inventions avant qu’une peau de chèvre soit tendue sur une main de dame et que la peau de bête soit jugée plus élégante que notre propre peau. (…) « La femme, aujourd’hui, a adopté face au problème sexuel une attitude nouvelle : elle n’exige pas de l’homme simplement qu’il agisse, mais qu’il agisse avec une exacte connaissance de la nature féminine ! » Pour distraire Ulrich, ou peut-être parce que cela l’amusait elle aussi, elle ajouta plaisamment : « Imagine-toi l’effet que ça peut avoir sur son mari qui n’a pas la moindre idée de ces nouveautés et qui en apprend la plus grande part dans sa chambre à coucher, au moment de se déshabiller, quand Diotime, les cheveux à demi dénoués, les jupes serrées entre les jambes, cherche ses épingles ! J’ai essayé avec mon mari, il a failli en avoir une attaque. Il faut donc bien reconnaître une chose : s’il doit vraiment y avoir des mariages pour la vie, ils ont au moins l’avantage d’enlever au partenaire tout son potentiel érotique. C’est pourquoi Diotime travaille Tuzzi, qui est un tant soit peu grossier. (…) Les relations sociales et individuelles ne sont plus assez solides pour des maisons, plus personne n’éprouve un vrai plaisir à afficher sa durée, sa constance, de la sorte. On le faisait jadis : le nombre des pièces, des domestiques et des hôtes montrait qui on était. Presque tout le monde se rend compte, aujourd’hui, qu’une vie sans forme est la seule forme qui corresponde à la multiplicité des volontés et des possibilités dont notre vie est pleine. Les jeunes aiment la simplicité nue qui ressemble à une scène de théâtre encore vide, où rêvent des malles-cabines, de championnat de bob et de palaces sur les autostrades, avec paysage de golf et musique courante dans toutes les chambres. (…)  À sa vive surprise, l’impatience de perdre son temps, sentiment insatiable qui ne l’avait pas lâché de toute sa vie, à quelques prétendument graves problèmes qu’il se fût attelé, avait complètement disparu.(…) Elle savait sans doute que la religion jouait encore un grand rôle en politique, mais on est si bien habitué à ne pas prendre au sérieux les idées officielles qu’il semblerait presque aussi excessif de supposer que les partis de la foi sont constitués de croyants que d’exiger des buralistes qu’ils collectionnent les timbres postes. (…) Le général ajouta une remarque pleine de sagesse. « Vois-tu, tu voudrais toujours qu’on soit clair, dit-il à son voisin en manière de reproche. Certes, j’admire ce trait, mais si tu pensais historiquement, une fois ? Comment donc ceux qui participent immédiatement à un événement pourraient-ils savoir à l’avance qu’il sera un grand événement ? Tout au plus en s’imaginant qu’il en est un ! Si tu me permets un paradoxe, j’affirmerai donc que l’histoire universelle est écrite avant de se produire : elle commence toujours par être des racontars. (…) « Te voilà enfin ! murmura le général soulagé. Le Ministre voudrait savoir ce que c’est que des images directrices. – Pourquoi ça ? – Pourquoi, je l’ignore. Mais qu’est-ce que c’est ? – Des vérités éternelles qui ne sont ni vraies, ni éternelles, mais valables pour une époque, afin que celle-ci puisse se diriger sur quelque chose. C’est une expression philosophique et sociologique assez rare. (…) La masse a besoin d’avoir une poigne de fer, elle a besoin de guides qui la traitent avec énergie et ne se contentent pas de paroles, en un mot, elle a besoin d’avoir au-dessus de soi l’esprit de l’action. La société humaine est constituée, pour ainsi dire, d’un petit nombre de volontaires qui possèdent la formation nécessaire, et de millions d’individus sans ambition supérieure qui ne font que servir sous la contrainte : c’est bien à peu près cela ? (…) En dépit de tous les doutes, l’intelligence et ses produits suivent à travers les variations de l’histoire une ligne plus ou moins droite et toujours ascendante, alors que les sentiments, les idées, les possibilités de vie s’accumulent en une montagne de débris où ils demeurent en couches tels qu’elles sont apparus, tels qu’on les a délaissés, éternels accessoires. (…) À l’armée, l’essentiel est qu’on puisse toujours annoncer un progrès ; un certain optimisme y est indispensable jusque dans la défaite, c’est professionnel. (…) Il croit aux idées non parce qu’il leur arrive d’être vraies, mais parce qu’il doit croire. Parce qu’il doit faire régner l’ordre dans son cœur. Parce qu’il doit boucher au moyen d’une illusion ce trou dans les parois de sa vie par lequel ses sentiments ne demandent qu’à fuir à tous les vents. La voie juste serait sans doute, plutôt que de se laisser aller à de passagères illusions, de chercher au moins les conditions de l’enthousiasme authentique. Mais, bien que le nombre des décisions qui relèvent du sentiment, tout compte fait, soit infiniment plus élevé que le nombre de celle que peut prendre l’intelligence seule, bien que tous les événements qui touchent les hommes naissent de l’imagination, seuls les problèmes rationnels se révèlent soumis à une organisation supra-personnelle ; pour tout le reste, il n’a jamais été rien fait qui mérite d’être appelé un effort commun, ou qui révèle ne serait-ce que la reconnaissance de son urgente nécessité. (…)

Musil (Robert), L’homme sans qualités (tome 2 – troisième partie), éditions du Seuil, octobre 2004.

HUGO, LES NÉCESSITÉS REDOUTABLES DE LA RÉVOLUTION CONTRE LA VIE ET L’HONNEUR DES HOMMES

(…) Ah ! oui, c’est vrai, tu as raison, j’ai tué ton frère. Ton frère avait été courageux, je l’ai récompensé ; il avait été coupable, je l’ai puni. Il avait manqué à son devoir, je n’ai pas manqué au mien. Ce que j’ai fait, je le ferais encore. Et, je le jure par la grande sainte Anne d’Auray qui nous regarde, en pareil cas, de même que j’ai fait fusiller ton frère, je ferais fusiller mon fils. Maintenant, tu es le maître. Oui, je te plains. Tu as menti à ton capitaine. Toi, chrétien, tu es sans foi ; toi, Breton, tu es sans honneur ; j’ai été confié à ta loyauté et accepté par ta trahison ; tu donnes ma mort à ceux à qui tu as promis ma vie. Sais-tu qui tu perds ici ? C’est toi. Tu prends ma vie au roi et du donnes ton éternité au démon. Va, commets ton crime, c’est bien. Tu fais bon marché de ta part de paradis. Grâce à toi, le diable vaincra, grâce à toi, les églises tomberont, grâce à toi, les païens continueront de fondre les cloches et d’en faire des canons ; on mitraillera les hommes avec ce qui sauvait les âmes. En ce moment où je parle, la cloche qui a sonné ton baptême tue peut-être ta mère. Va, aide le démon. Ne t’arrête pas. Oui, j’ai condamné ton frère, mais, cache cela, je suis un instrument de Dieu. Ah ! tu juges les moyens de Dieu ! tu vas donc te mettre à juger la foudre qui est dans le ciel ? Malheureux, tu seras jugé par elle. Prends garde à ce que tu vas faire. Sais-tu seulement si je suis en état de grâce ? Non. Va tout de même. Fais ce que tu voudras. Tu es libre de me jeter en enfer et de t’y jeter avec moi. Nos deux damnations sont dans ta main. Le responsable devant Dieu, ce sera toi. Nous sommes seuls et face à face dans l’abîme. Continue, termine, achève. Je suis vieux et tu es jeune, je suis sans armes et tu es armé ; tue-moi. (…) – Ce sera une date sanglante que cette année 93 où nous sommes. – Prends garde ! s’écria Cimourdain. Les devoirs terribles existent. N’accuse pas qui n’est point accusable. Depuis quand la maladie est-elle la faute du médecin ? Oui, ce qui caractérise cette année énorme, c’est d’être sans pitié. Pourquoi ? Parce qu’elle est la grande année révolutionnaire. Cette année où nous sommes incarne la révolution. La révolution a un ennemi, le vieux monde, et elle est sans pitié pour lui, de même que le chirurgien a un ennemi, la gangrène, et est sans pitié pour elle. La révolution extirpe la royauté dans le roi, l’aristocratie dans le noble, le despotisme dans le soldat, la superstition dans le prêtre, la barbarie dans le juge, en un mot tout ce qui est la tyrannie, dans tout ce qui est le tyran. L’opération est effrayante, la révolution la fait d’une main sûre. Quant à la quantité de chair saine qu’elle sacrifie, demande à Boerhave ce qu’il en pense. Quelle tumeur à couper n’entraîne une perte de sang ? Quel incendie à éteindre n’exige la part du feu ? Ces nécessités redoutables sont la condition même du succès. Un chirurgien ressemble à un boucher ; un guérisseur peut faire l’effet d’un bourreau. La révolution se dévoue à son œuvre fatale. Elle mutile, mais elle sauve. Quoi ! vous lui demandez grâce pour le virus ! Vous voulez qu’elle soit clémente pour ce qui est vénéneux ! Elle n’écoute pas. Elle tient le passé, elle l’achèvera. Elle fait à la civilisation une incision profonde d’où sortira la santé du genre humain. Vous souffrez ? Sans doute. Combien de temps cela durera-t-il ? Le temps de l’opération. Ensuite vous vivrez. La révolution ampute le monde. De là cette hémorragie, 93. – Le chirurgien est calme, dit Gauvain, et les hommes que je vois sont violents. – La révolution, répliqua Cimourdain, veut. pour l’aider des ouvriers farouches. Elle repousse toute main qui tremble. Elle n’a foi qu’aux inexorables. Danton, c’est le terrible, Robespierre, c’est l’inflexible, Saint-Just, c’est l’irréductible, Marat, c’est l’implacable. Prends-y garde, Gauvain. Ces noms-là sont nécessaires. Ils valent pour nous des armées. Ils terrifieront l’Europe. – Et peut-être aussi l’avenir, dit Gauvain. (…) – Nous ne plaisantions pas. Non, non, point d’écrivassiers ! Tant qu’il y aura des Arouet, il y aura des Marat. Tant qu’il y aura des grimauds qui griffonnent, il y aura des gredins qui assassinent ; tant qu’il y aura de l’encre, il y aura de la noirceur ; tant que la patte de l’homme tiendra la plume de l’oie, les sottises frivoles engendreront les sottises atroces. Les livres font les crimes. Le mot chimère a deux sens, il signifie rêve, et il signifie monstre. Comme on se paie de billevesées ! Qu’est-ce que vous nous chantez avec vos droits ? Droits de l’homme ! droits du peuple ! Cela est-il assez creux, assez stupide, assez imaginaire, assez vide de sens ! (…) En ce moment-là, quand ils virent leur jeune capitaine si décidemment engagé sous le couteau, les soldats n’y tinrent plus ; le cœur de ces gens de guerre éclata. On entendit cette chose énorme, le sanglot d’une armée. Une clameur s’éleva. « Grâce ! grâce ! » Quelques-uns tombèrent à genoux ; d’autres jetaient leurs fusils et levaient les bras vers la plate-forme où était Cimourdain. Un grenadier cria en montrant la guillotine : « Reçoit-on des remplaçants pour ça ? Me voici. » Tous répétaient frénétiquement : « Grâce ! grâce ! » et des lions qui auraient entendu cela eussent été émus ou effrayés, car les larmes des soldats sont terribles. Le bourreau s’arrêta, ne sachant plus que faire. Alors une voix brève et basse, et que tous pourtant entendirent tant elle était sinistre, cria du haut de la tour : – Force à la loi ! On reconnut l’accent inexorable. Cimourdain avait parlé. L’armée frissonna. Le bourreau n’hésita plus. Il s’approcha tenant sa corde. – Attendez, dit Gauvain. Il se tourna vers Cimourdain, lui fit, de sa main droite encore libre, un geste d’adieu, puis se laissa lier. Quand il fut lié, il dit au bourreau : – Pardon. Un moment encore. Et il cria : – Vive la République ! On le coucha sur la bascule, cette tête charmante et fière s’emboita dans l’infâme collier, le bourreau lui releva doucement les cheveux, puis pressa le ressort, le triangle se détacha et glissa, lentement d’abord, puis rapidement ; on entendit un coup hideux… Au même instant on en entendit un autre. Au coup de hache répondit un coup de pistolet. Cimourdain venait de saisir un des pistolets qu’il avait à sa ceinture et, au moment où la tête de Gauvain roulait dans le panier, Cimourdain se traversait le cœur d’une balle. Un flot de sang lui sortit de la bouche, il tomba mort. Et ces deux âmes, sœurs tragiques, s’envolèrent ensemble, l’ombre de l’une mêlée à la lumière de l’autre.

Hugo (Victor)), Quatre-Vingt Treize, éditions Rencontre, 1er août 1961.

KAWAKAMI, LE FIL TÉNU DE LA RÉCONCILIATION

(…) Makiko a trente-neuf ans, quarante à la fin de l’année. Elle est actuellement hôtesse dans un bar. Si je dis ça, on va croire qu’on a tout compris, mais d’abord des hôtesses il y en a de toutes sortes. En fonction du quartier, on peut deviner le salaire, le type de clientèle, le type de service. Bien sûr, à Osaka, il y a des quartiers de bars où on boit comme à l’abattoir, mais celui où travaille Makiko, c’est dans le quartier de Kyôbashi. C’est très local, disons, pas du tout le genre d’endroit où on va pour trouver quelque chose de classieux. C’est rempli de nomiya (bistrots populaires traditionnels) où on consomme debout et de game centers aux couleurs fanées, où contre une librairie indépendante dont la bicoque penche d’un côté on trouve un restaurant de viande grillée long et étroit comme un couloir, lui-même accolé à un club de rencontres clinquant à piquer les yeux ; ensuite on a un restaurant de fugu (poisson-globe), sauf que dès la première bouchée tu peux être sûre que celui-là n’a jamais vu de vrai fugu de sa vie ni de près ni de loin, le fond sonore est gracieusement offert par le pachinko d’à côté, il y a des loupiotes qui clignotent, un café très, mais alors très sombre avec des tables de mah-jong intégrées, un graveur de sceaux où personne n’a jamais vu le moindre employé ni le moindre client, et cetera et cetera ; on entend des hurlements de disputes, des rires, il y a des montagnes de bouteilles de bière cassées sur le côté de la rue, c’est un capharnaüm indescriptible. Mais faut pas croire, en fait c’est un endroit de profonde humanité, pas prétentieux, où le petit commerce est surtout… petit. (…) Rien que de penser que moi aussi quand un jour j’aurai mes règles, pendant des dizaines d’années jusqu’à ce que ça soit fini complètement, tous les mois tous les mois j’aurai du sang qui me coulera entre les jambes, j’en peux plus d’être dégoutée. En plus, il n’y a pas de serviettes hygiéniques à la maison, ça aussi c’est trop la déprime. Si un jour j’ai les règles, secret absolu. J’ai lu un livre, l’héroïne était une fille qui avait ses premières marées (qui « accueillait ses premières marées » on dit ! Personne ne leur a demandé de venir, que je sache…) Elle disait : « Oh merci ! Merci ! Je suis si heureuse, un jour moi aussi je serai maman ! Merci maman de m’avoir donné la vie ! » Il a fallu que je relise pour le croire ! Dans les livres, quand une fille a ses règles, tout le monde est content, les filles parlent avec leur mère sur la signification et les mères disent : « Te voilà une femme, ma fille » ! J’ai des copines, leur famille a organisé une cérémonie du riz rouge pour les féliciter, comme si elles avaient droit à une prime, j’en reviens pas. Dans les livres, avoir ses règles, c’est toujours trop bien. Ça fait trop chiqué, comme si c’était pour nous montrer la façon correcte de penser. (…) Le temps passait mollement, sans événement particulier. Leur séjour sera si court, et même si Makiko est la seule à avoir fait le déplacement avec un but concret, elles sont tout de même venues de loin. J’aimerai leur consacrer un peu d’attention, mais que puis-je faire pour elles, concrètement parlant ? Alors je restais assise à côté d’elles devant la télé, forte lumière dans les yeux et images de gens qui changent perpétuellement. Ni l’une ni l’autre ne prononçaient un mot ni ne riaient, je pouvais voir les particules de rire émises par l’écran se désintégrer avant de les atteindre. Une sorte d’ennui était en train de s’installer, un sentiment vague et pénible, pénible pour moi en tout cas. Alors, même s’il ne faisait pas encore nuit, pour changer d’air j’ai dit : – Et si on allait prendre une bonne suée au bain public, toutes les trois ? Après on pourrait manger… (…) Et maman, elle, elle dit au téléphone qu’elle veut se les faire gonfler ! Elle parle avec les gens de sa clinique, alors pour entendre je m’approche sans faire de bruit. « C’est depuis que j’ai eu ma fille, parce que je l’ai allaitée au sein… » Comme d’habitude. Et tous les jours tous les jours tous les jours au téléphone, tous les jours les mêmes bêtises, elle veut se faire opérer pour se fourrer des machins là où avant il y avait du lait pour moi, et refaire sa poitrine comme avant ma naissance. Mais si c’est ça, il ne fallait pas m’avoir ! Toute sa vie aurait été meilleure si elle ne m’avait pas eue. Si personne n’était né il n’y aurait aucun problème. Pas de joie, pas de tristesse, rien du tout dès le départ. Avoir des ovules ou des spermatozoïdes c’est la faute à personne, mais au moins on devrait éviter de les faire se rencontrer. (…) Je voyais ses épaules se soulever à grandes saccades, je m’attendais à ce qu’elle éclate en pleurs, mais soudain, elle a relevé la tête, elle a expiré un grand coup, elle a ouvert d’un geste net le couvercle de la boite d’œufs que j’avais posée sur le côté de l’évier pour les mettre à la poubelle, elle a pris un œuf dans sa main droite et a levé la main. Aïe, elle va le lancer ! j’ai pensé. Et juste à ce moment-là un flot de larmes a jailli de ses yeux, un vrai jet d’eau, et elle s’est écrasé l’œuf sur sa tête à elle. Ça a fait un craquement atroce et le jaune a explosé de partout. Elle s’est martelé la tête avec ces morceaux d’œuf et à chaque coup elle appelait Maman ! Maman ! Maman !

Kawakami (Mieko), Seins et œufs, Babel, mars 2014.

BALZAC, LE DOUZAIN À L’OUVRAGE

(…) Il avoyt, en sa saincture, deux doublons, lesquels il mesnagioyt plus que sa peau, vu que elle pourvoyt se refayre, et les dessus dicts doublons, nullement. Par ung chascun iour, il prenoyt sur ses denniers le prix d’une miche et de quelques meschantes pommes avecquoy il se substentoyt ; puys, beuvoyt, à son aize et discrettion, l’eau de la Loire. Ceste saige et preudente diette, oultre que elle estoye saine pour ses doublons, l’entretenoyt frisque et légier comme ung leurier, luy faisoyt ung entendement cler et un ung cueur chauld, vue que l’eaue de la Loire est de tous les sirops le plus eschauffiant, pourceque, issue de loing, elles s’est eschauffee à courir sur les gresves par avant d’estre à Tours. (…) Jacques de Beaune pourpensoyt en luy-mesme que bien difficile estoit que il couchiast avec la Régente, tels trafficqs ne parfaysoient poinct comme le mariaige des chattes qui ont toujours une gouttière ès toits des maysons pour y aller margauder à leur ayse. Doncques, il se gaudissoyt d’estre cogneu de la quasi-Royne, sans avoir à luy compter ce douzain diabolicque ; vue que, pour ce, besoing estoyt que meschines et gens fussent à l’escart, et l’honneur sauf. Néanmoins redoubtant l’engin de la bonne dame, parfoys il se tastoyt, se disant : – En aurois-je l’estoffe ?… (…) Lors, l’heure du sacrifice diabolicque estant sonnée, Jacques tomba aux genouils de la Régente, lui baysa piés, mains ; toust, dict-on. Puys, en baysant et faysant ses préparatoires, prouva par maint argument à la vieille vertu de sa souveraine, que, une dame portant le faix de l’estat estoyt bien en droict de s’esbattre ung petit. Licence que n’admit poinct ladicte Régente, laquelle tenoyt à estre forcée, affin d’encharger son amant de tout le peschié. Ce néanmoins comptez que elle s’estoyt, par advance, très bien perfumée, attornée de nuit, et reluisoyt de ses dezirs d’accointance, dont la haulte couleur luy prestoyt ung fard de bon alloy, lequel luy avoyt biens esclairci le tainct. Et maugré sa molle deffense fust, comme ung tendron, emportée d’assault en son lict roïal, où la bonne dame et le ieune douzainier s’espousèrent en conscience. Là, de jeux en noize, de noize en riottes, de riottes en ribaulderies, de fil en esguille, la régente desclaira croire mieulx en la virginité de la Royne Marie qu’au douzain promis. Or, par adventure, Jacques de Beaune ne trouvoyt poinct d’aage à ceste grande dame, sous les toilles, vu que tout chet en métamorphose à la lueur des lampes de nuict. Bien des femmes de cinquante ans, au iour, ont vingt ans sur le minuit, comme aulcunes ont vingt ans à midi et cent après vespres. Doncques Jacques, pluz heureulx de ceste renconstre que de celle du Roy en ung iour de pendaison, tint derechef sa gageure. Or, madame, estonnée ci-dessus à part elle, y promist de son cousté bonne assistance, oultre la seigneurie d’Azay-le-Bruslé, bien guarnie de mouvances, dont elle s’engageoyt à ensaisiner son cavalier, oultre la grace du père, si, de ce duel, elle sortoyt vaincue. Lors, le bon fils de se dire : – Vécy pour saulver mon père de iustice. Ce cy pour le fief ! – Cela pour les lods et ventes ! – Cettui pour la forest d’Azay. – Item pour le droit de pesche. – Encore pour les isles de l’Indre. – Gagnons la prairie. – Desgageons des mains de la iustice nostre terre de la Carte, si chièrement acheptée par mon père… – Voilà pour une charge en court… En arrivant sans encombre à cet à compte, il creut la dignité de sa braguette engagée, et songia que, tenant soubz luy la France, il s’en alloyt de l’honneur de la couronne. (…) Ie lui en veulx d’avoir cuidé que une braguette nourrie de bierre ayt peu fournir à ceste alquemie, honneur des braguettes chinonnoises tant prizées de Rabelays. Et i’ai pour l’advantage du païs, la gloire d’Azay, la conscience du chastel, le renom de la maison de Beaune, d’où sont issus les Sauves et les Noirmoustiers, restably le faict dans sa véritable, historicque et mirificque gentillesse. Si les dames vont voir le chasteau, elles treuveront encores, dans le pays, quelques douzains, mais en dettail.

Balzac (Honoré de), Comment fust basti le chasteau d’Azay, Michel de l’Ormeraie, deuxième trimestre 1989.

BALZAC, NULLE AUTRE PAROLES QUE CRIS D’AMOUR

(..) Que ceste abominacion maritale estoyt très-feslonne, en ce que, pour le moins, ung debvoyt-il, en recognoissance de la saige vie d’une femme de bien et de ses tant cousteulx merittes, s’eschiner, se bender, s’exterminer à la bien servir, en toutes les fassons, pigeonnieries, becquetaiges, rigollerie, beuvettes, frianddises et gentilles confictures de l’amour ; Et que, si elle vouloyt gouster, ung petist, à la séraphique doulceur de ces mignonneries à elle incongneues, elle ne verroyt le restant des choses de la vie que comme festus ; et, si tel estoyt sa voulonté, luy, seroyt pluz muet que ne sont les trez-passez ; par ainsy, nul scandale ne conchieroyt sa vertu. (…) Quoique femme à prendre ung autel pour son lict, elle est néanmoins trop grande dame pour se laisser voir, et trop cogneue pour proférer aultres parolles que cris d’amour. Mais poinct n’est besoing de lumière, vu que ses yeulx gettent des flammes ; et poinct n’est besoin de discours, vu que elle parle par des mouvements et torsions plus rapides que celles des bestes faulves, surprinses en la feuillée. Seullement, mon bon Raoul, avecque monture si gaillarde, tiens-toye mie aux crins de la beste, lucte en bon chevaulcheur, et ne quitte point la selle, vu que d’ung seul ject, elle te cloueroyt aux solives, si tu avois à l’eschine ung boussin de poix. Elle ne vit que sur la plume, brusle touiours et touiours aspire à homme. Nostre paouvre amy défunct, le ieune sire de Giac, est mort blesmi par son faict, elle en ha frippez la moelle en ung printems. Vray Dieu ! pour cognoistre feste pareille à celle dont elle sonne les cloches et allume les joies, quel homme ne quitterait le tiers de son heur à venir ; et qui l’a cogneue, donneroyt, pour une seconde nuictée, l’esternitez toute entière, sans nul regret. (…) Ceste adventure estoyt si griefvement espouventable que, alors que elle fust racomptée par le comte de Charoloys au Daulphin, deppuis le roy Loys le unziesme, cettuy ne voulait poinct que les secrettaires la missent en lumière dedans son Recueil, par esguard pour son grant uncle le duc d’Orléans, et pour Dunois son vieil compaignon, fils d’iceluy. Mais le personnage de la dame de Hocquetonville est si reluysant de vertus et beau de mélancholie, que, en sa faveur, sera pardoint à cettuy conte d’estre icy, maulgré la diabolicque invention et vengeance de monseigneur d’Orléans. Le iuste trépas de ce braguard ha néamoins cauzé plusieurs grosses guerres, que, finablement, Loys le unziesme, impacienté, esteignit à coups de hache. Cecy nous desmontre que dans toutes les choses il y a de la femme, en France et ailleurs ; puys, nous enseigne que, tost ou tard, il fault payer nos follies.

Balzac (Honoré de), La fausse courtizanne, Michel de l’Ormeraie, deuxième trimestre 1989.

ECHENOZ, LES RÊVES ET LES ANGOISSES DE GLOIRE SUR LE CHEMIN DE L’AMOUR

(…) Impossible de la regarder, comme si Gloire en avait perdu le mode d’emploi. Un téléfilm démarre, qu’elle se contraint à suivre jusqu’à la fin – mais ce n’était que la fin du prégénérique, le téléfilm ne commence vraiment qu’à présent, c’en est décourageant ; Elle tente de se concentrer sur l’intrigue mais en vain : sans qu’en elle rien ne les retienne, les images la traversent comme des rayons X, comme un vent électronique indifférencié, monochrome et lisse, tiède et sourd. Gloire trouve la force d’éteindre l’appareil avant l’hypnose. (…) Elle est nue devant le miroir carré au-dessus du lavabo, trop petit pour qu’elle puisse y voir son corps qu’elle n’a de toute façon pas envie de voir, aucune envie de voir ses longues jambes infaillibles, ses seins hauts, ronds et durs et ses fesses hautes et dures que, fagotés dans le survêtement, Jean-Claude Kastner n’aurait jamais imaginés. (…) Humble antenne de police que celle du quartier Amérique. Bâtiment bas sans grâce en mal de ravalement, fenêtres aux grillages oxydés, façade pouilleuse au milieu de quoi les trois couleurs d’un drapeau national malpropre, entortillé sur sa hampe en vieux rideau, se grimpaient les unes sur les autres. Petit commissariat loin des choses de ce monde. N’y devaient être affectés qu’officiers débutants, officiers en préretraite, officiers fautifs et rétrogradés. La porte principale avait une tête d’entrée de service. Jouve la poussa. (…) Les grandes blondes. Récapitulons. Procédons par auteurs. Nous avons donc les hitchcockiennes. Puis nous avons les bergmaniennes. Puis nous avons celles des films soviétiques, pays satellites inclus. Ensuite je ne vois plus trop. Reprenons. Procédons peut-être géographiquement, plutôt. Principalement américaines, européennes, disons d’Outre-Atlantique à l’Oural : les grandes blondes peuplent surtout l’hémisphère nord. Oui. Pas terrible non plus, comme angle. Nous pourrions commencer par un repère classique où tout le monde se retrouve. Disons le triangle emblématique Monroe-Dietrich-Bardot. Est-ce que ce n’est pas un peu convenu ? s’inquiéta Donatienne, est-ce qu’on n’a pas déjà vue ça cent fois ? (…) Les passagers avaient cloué leurs écouteurs dans leurs oreilles, sauf Gloire et quelques autres qui, sans autre bande-son que les moteurs, surveillaient distraitement une revue sur leurs genoux. Deux heures plus tard, tout le monde dormait, même les conscrits s’étaient calmés. Discrètement, Gloire se leva pour se rendre aux toilettes, déposant au passage un regard sobre mais précis sur le beau poids lourd de l’armée française, qui l’y rejoignit vingt secondes plus tard et lui tint compagnie vingt minutes. (…) Toujours est-il qu’un instant il paraît déconcerté, se déséquilibre puis reprend son étreinte, plus vivement, proférant contre le visage de Gloire de nouvelles paroles brèves dont, faute de les comprendre, elle peut sans trop de mal se faire une idée. Mais tel est le pouvoir de Béliard qu’il régénère les cellules, multiplie l’énergie : aussitôt après, sous l’effet d’une résistance neuve, d’une contre-attaque imprévue, l’homme se trouve brusquement propulsé sur le sol et sa tête heurte sourdement le revêtement. Il crie, tente de se relever de lui-même, peut-être envisage-t-il déjà de déclarer forfait : peut-être n’insisterait-il pas devant cette femme aux forces décuplées si Béliard, trépignant sur son épaule, ne continuait d’exhorter Gloire qui remet brutalement l’agresseur sur ses pieds. Sans lui laisser le temps de fuir, elle le plaque contre la rambarde avant de le gifler très violemment, à plusieurs reprises, et le regard de l’homme qui oscille follement entre la douleur et l’étonnement se pose bientôt sur la jeune femme d’un air fatigué, l’air de dire bon, d’accord, j’ai compris, on arrête. Tout cela pourrait s’en tenir là. Gloire finirait par lâcher l’homme si Béliard, contre son oreille, ne lui hurlait d’anéantir ce con, de le réduire en miettes. De sorte que dans le sillage d’une dernière gifle, Gloire croche vivement l’épaule de l’homme, lui tord un bras dans le dos jusqu’au seuil de la fracture pour le retourner vers la rambarde et, grognant brièvement comme une bête, elle le bascule d’un coup d’épaule par-dessus le garde-fou puis le pousse dans le vide. Interloqué, les yeux ouverts, l’homme tombe sans rien avoir compris à rien, surpris au point de ne penser même pas à crier. La baie de Sydney l’avale silencieusement vingt mètres plus bas. (…) De ce consortium de trafics en tous genres, économie mondiale alternative à moins qu’elle ne fût la seule vraie, Rachel lui dressa un tableau en trois volets. Biens, services, méthodes. Les biens : valeurs classiques, d’abord, telles qu’explosifs militaires, armes de guerre, devises, alcool, enfants, cigarettes, matériel pornographique, contrefaçons, esclaves des deux sexes, espèces protégées. Puis de nouveaux secteurs, ces derniers temps, paraissaient en pleine expansion. Les organes humains par exemples – reins et cornées prélevés sur les champs de bataille de l’Europe de l’Est, dans les cliniques maronnes d’Amérique centrale ou du sous-continent, sang plus ou moins correct pompé un peu partout – constituaient un marché non moins actif que celui des produits radioactifs traînant en provenance des centrales démantelées de l’Est : uranium, césium et strontium à la pelle, plutonium comme s’il en pleuvait. Des pavots gigantesques, au rendement miraculeux, croissaient d’ailleurs à toute allure autour de ces centrales désossées, contribuant à nourrir le marché traditionnel des stupéfiants, autre spécialité de la compagnie Moopanar. Rajoutez quelque vingt-mille marque de faux médicaments, et voilà qui produit masse de bons narcodollars, d’excellents narcomarks indispensables pour entretenir un personnel profus de chimistes, de recycleurs et de sicaires. Quant aux services, les sicaires tenaient aussi leur partie dans toutes sortes de rackets et de rapts avec rançon, d’extorsions de fonds, taxes à la protection, jeux et prostitution, détournements de subventions au développement, distraction de l’aide internationale ou des fonds communautaires, caisses noires et travail noir, escroqueries à l’investissement, traitement spécial de déchets nocifs, sous-traitances imposées, faillites illicites et fraudes à la politique agricole commune, bref tout un monde. Oui, le monde et la vie regorgent de choses à faire, et pour qui sait s’y prendre avec méthode ils regorgent d’argent, recueilli par des collecteurs cravatés de clair sur chemise foncée – puis blanchi par une arborescence de casinos et de palaces, pizzerias et salons de coiffure, institut de massage, lavomatics, stations-services – puis viré sur des comptes inviolables à Bad Ischl, à Székesfehéervár ou dans les îles anglo-normandes. (…) Son roman émouvant posé sur ses genoux, madame Jouve est assise très droite au bord de son canapé, seule devant son téléviseur qui ne diffuse, à cette heure-ci de l’après-midi, que des séries produites outre-Atlantique et outre-Rhin. Interprétées par des comédiennes siliconées aux coiffures sculptées dans la masse, laquées et thermodurcies, ce sont des séries également émouvantes. De la sorte, selon qu’elle suit l’action du livre ou sur l’écran, madame Jouve ôte ou remet ses lunettes derrière lesquelles ou pas, de toute façon, coulent ses larmes. Elle attend le retour de son époux, elle n’a pas fait le ménage à fond, les restes de son déjeuner gisent épars sur la table ; sur le lit, dans la chambre adjacente, les draps sont encore froissés. (…) L’amour, tu vois, lui a-t-il expliqué, c’est vraiment comme la neige à Paris. C’est bien joli quand ça vous tombe dessus mais ça ne tient pas. Et ensuite c’est foutu. Soit que ça vire à la boue, soit que ça vire à la glace, très vite c’est plus d’ennuis que d’émois. – Ah bon, lui a répondu Berthomieux, tu crois ? – Oui, a dit Boccara, je crois. Mais je crois surtout, je te le rappelle, que tu dois me dire vous. – Ah oui, s’est repris Berthomieux, excusez-moi.

Echenoz (Jean), Les grandes blondes, Les Éditions de Minuit, 1995.

KOESTLER : LES CAMARADES, INÉLUCTABLEMENT, SONT AUSSI ÉLIMINÉS PAR DE NOUVEAUX « HÉROS » DU PARTI

(…) « Le Parti n’a jamais tort, dit Roubachof. Toi et moi, nous pouvons nous tromper. Mais pas le Parti. Le Parti, camarade, est quelque chose de plus grand que toi et moi et que mille autres comme toi et moi. Le Parti, c’est l’incarnation de l’idée révolutionnaire dans l’Histoire. L’Histoire ne connaît ni scrupules ni hésitations. Inerte et infaillible, elle coule vers son but. À chaque courbe de son cours elle dépose la boue qu’elle charrie et les cadavres des noyés. L’Histoire connaît son chemin. Elle ne commet pas d’erreurs. Quiconque n’a pas une foi absolue dans l’Histoire n’est pas à sa place dans les rangs du Parti. » (…) Le Parti avait cessé d’être une organisation politique : ce n’était plus qu’une masse de chair sanglante, aux mille bras et aux milles têtes. De même que les cheveux et les ongles d’un mort continuent de pousser, de même on constatait encore des mouvements dans les cellules, les muscles et les membres du Parti défunt. Dans tout le pays il existait de petits groupes réunissant ceux qui avaient survécu à la catastrophe et qui continuaient de conspirer dans la clandestinité. Ils se rencontraient dans des caves, des bois, des gares, des musées et des sociétés sportives. Ils changeaient constamment de chambre, de nom et d’habitudes. Ils ne se connaissaient que par leurs prénoms et ne se demandaient jamais leurs adresses. Chacun remettait sa vie entre les mains de l’autre, et aucun n’avait confiance en son camarade. Ils imprimaient des tracts dans lesquels ils essayaient de se convaincre eux-mêmes et de persuader autrui qu’ils étaient encore en vie. Ils se faufilaient la nuit par d’étroites rues de faubourgs et crayonnaient sur les murs les anciens mots d’ordre pour démontrer qu’ils étaient encore en vie. Ils escaladaient à l’aube les cheminées d’usine pour y arborer l’ancien drapeau, afin de prouver qu’ils étaient encore en vie. Rares étaient ceux qui voyaient leurs tracts, que l’on se hâtait de jeter, en frissonnant d’avoir vu ce message d’outre-tombe ; lorsque chantait le coq, les cris de guerre sur les murs étaient effacés et les drapeaux étaient arrachés des cheminées, mais ils reparaissaient sans cesse. Car dans tout le pays il y avait de petits groupes d’hommes qui se nommaient « morts en vacances » et qui consacraient leur existence à démontrer qu’ils étaient encore en vie. (…) Il y a quelques temps, B., le plus éminent de nos agronomes, a été fusillé avec trente de ses collaborateurs parce qu’il soutenait que les nitrates sont un engrais supérieur à la potasse. Le N°1 est pour la potasse. Il fallait donc liquider comme saboteurs B. et ses trente collègues. Pour une agriculture basée sur une centralisation étatiste, le choix entre les nitrates et la potasse est d’une immense importance : l’issue de la prochaine guerre peut en dépendre. Si le N°1 avait raison, l’Histoire lui donne l’absolution, et l’exécution de trente et un hommes ne sera qu’une bagatelle. S’il avait tort… Cela seul compte : savoir qui a objectivement raison. Les moralistes de l’école du jeu de tennis s’excitent sur un tout autre problème : celui de savoir si B. était subjectivement de bonne foi lorsqu’il recommandait l’azote. S’il était de bonne foi, alors, il fallait l’acquitter et lui permettre de faire de la propagande en faveur des nitrates, même si cela devait ruiner le pays… Cela est, bien sûr, d’une parfaite absurdité. Pour nous, la question de la bonne foi subjective est dépourvue d’intérêt. Celui qui a tort doit expier ; celui qui a raison recevra l’absolution. C’est la loi du crédit historique ; c’était notre loi. (…) La géométrie est la plus pure réalisation de la raison humaine ; mais nul ne peut prouver les axiomes d’Euclide. Celui qui n’y croit pas voit s’écrouler tout l’édifice. Le N°1 a foi en lui-même, lui qui est tenace, lent, morose et inébranlable. Il a attaché son ancre au câble le plus solide de tous. Le mien s’est usé pendant ces dernières années… Le fait est que je ne crois plus à mon infaillibilité. C’est pourquoi je suis perdu. » (…) Un mois environ s’écoula avant qu’il prononçât la première remarque personnelle. Il était fatigué de dicter en marchant de long en large, et tout à coup il s’aperçut du silence qui régnait dans son bureau. « Pourquoi ne dites-vous jamais rien, camarade Arlova ? demanda-t-il, et il s’assit dans le confortable fauteuil placé derrière sa table de travail. – Si vous voulez, répondit-elle de sa voix endormie, je répéterais toujours le dernier mot de la phrase. » Chaque jour elle s’asseyait devant la table, avec sa blouse brodée, sa gorge lourde et bien faite penchée sur son carnet, la tête baissée et ses boucles d’oreilles parallèles à ses joues. Le seul élément discordant était les souliers vernis aux talons pointus, mais jamais elle ne croisait les jambes, comme le faisait la plupart des femmes que connaissant Roubachof. Comme il se promenait toujours de long en large en dictant, il la voyait ordinairement de derrière ou de trois quarts, et ce qu’il se rappelait le plus clairement, c’était la courbe de sa nuque penchée. Cette nuque n’était ni duveteuse ni rasée ; la peau était blanche et tendue au-dessus des vertèbres ; au-dessous, il y avait les fleurs brodées sur l’encolure de sa blouse blanche. Dans sa jeunesse, Roubachof n’avait pas eu grand-chose à faire avec les femmes ; presque toujours c’étaient des camarades, et presque toujours cela avait commencé par une discussion prolongée si tard dans la nuit que celui ou celle qui était chez l’autre avait manqué le dernier tram. Une quinzaine s’écoula encore après l’échec de cette tentative de conversation. Tout d’abord, Arlova avait répété de sa voix engourdie le dernier mot de la phrase dictée ; puis elle avait cessé de le faire, et lorsque Roubachof s’arrêtait, le bureau était de nouveau silencieux et saturé de son parfum ami. Un après-midi, il en fut lui-même surpris, Roubachof s’arrêta derrière sa chaise, posa les deux mains doucement sur ses épaules, et lui demanda si elle voulait sortir avec lui le soir. Elle ne sursauta pas et ses épaule restèrent immobiles sous ses mains ; elle hocha la tête en silence et ne se détourna même pas. Roubachof n’était pas coutumier des plaisanteries légères, mais pendant la nuit, il ne put s’empêcher de lui dire en souriant : « On dirait que tu écris encore sous ma dictée. » Les belles formes arrondies de ses seins généreux semblaient aussi familières dans l’obscurité de la chambre que si elle avait été là depuis toujours ; mais maintenant les boucles d’oreilles étaient posées à plat sur l’oreiller. Ses yeux n’avaient pas changé d’expression, lorsqu’elle prononça cette phrase qui, pas plus que les mains jointes de la Pietà et l’odeur du varech dans le petit port, ne pouvait plus sortir de la mémoire de Roubachof : « Vous ferez toujours de moi ce que vous voudrez. » (…) Une « Commune » fut constituée ; elle mena pendant plusieurs semaines une existence romanesque, et sombra dans le sang comme à l’ordinaire. Les meneurs de la révolution étaient des amateurs, mais la répression qui suivit fut menée avec une perfection toute professionnelle ; le N°406, à qui la Commune avait donné le titre ronflant de « Secrétaire d’État à la Diffusion des Lumières dans le Peuple », fut condamné à être pendu jusqu’à ce mort s’ensuive. Il attendit un an son exécution, puis la sentence fut commuée en prison à perpétuité. Il fit vingt ans de prison.  Vingt ans de prison, la plupart du temps au secret, sans communication avec le monde extérieur, et sans journaux. Il était virtuellement oublié ; l’administration de la justice dans ce pays du Sud-Est avait encore un caractère plutôt patriarcal. Une amnistie venait de le libérer tout à coup depuis un mois, et Rip Van Winkle, après plus de vingt ans de sommeil dans l’obscurité, se retrouvait sur terre. Il prit le premier train pour ce pays, la terre de ses rêves. Quinze jours après son arrivée, il était arrêté. Peut-être qu’après vingt ans au secret il était devenu trop bavard ? Peut-être avait-il raconté comment, pendant les journées et les nuits passées dans sa cellule, il s’était imaginé la vie dans ce pays ? Peut-être avait-il l’adresse de vieux amis, héros de la Révolution, sans savoir qu’ils n’étaient que des traîtres et des espions ? Peut-être avait-il déposé une couronne sur une tombe – pas la bonne – ou avait-il exprimé le désir de rendre visite à son illustre voisin, le camarade Roubachof ? Maintenant, il pouvait méditer sur ce qui valait mieux, de deux décennies de rêves sur une paillasse dans une cellule obscure, ou de deux semaines de réalité à la lumière du jour ? Peut-être avait-il perdu la raison ? Telle était l’histoire de Rip Van Winkle. (…) Roubachof s’étendit et attendit. Au bout d’un moment, il remit son pince-nez, puis resta immobile, un bras passé sous le cou. Dehors, on n’entendait rien. Tous les mouvements étaient étouffés, figés dans l’obscurité de la prison. Roubachof n’avait jamais assisté à une exécution. Il avait bien failli assister à la sienne ; mais c’était pendant la Guerre civile. Il ne se représentait pas bien à quoi cela pouvait ressembler dans des circonstances normales, quand cela faisait partie d’un emploi du temps ordinaire. Il savait vaguement que les exécutions avaient lieu la nuit dans les caves, et que le délinquant était tué d’une balle dans la nuque ; mais il ne connaissait pas les détails. Dans le Parti, la mort n’était pas un mystère, elle n’avait rien de romantique. C’était une conséquence logique, un facteur avec lequel on comptait et qui revêtait un caractère plutôt abstrait. D’ailleurs, on parlait rarement de la mort, et l’on employait presque jamais le mot d’« exécution » ; l’expression habituelle était « liquidation physique ». Ces mots n’évoquaient qu’une idée concrète : la cessation de toute activité politique. L’acte de mourir n’était en soi qu’un détail technique, mais sans aucune prétention à intéresser qui que ce soit : la mort en tant que facteur dans une équation logique avait perdu toute caractéristique corporelle intime. (…) « Apage Satanas ! » répéta Ivanof en se versant encore un verre d’eau-de-vie. Dans le temps, la tentation était de nature charnelle. Maintenant, elle prend la forme de la raison pure. Les valeurs changent. Je voudrais écrire une tragédie de la Passion dans laquelle Dieu et le Diable se disputeraient l’âme de saint Roubachof. Après une existence pécheresse, il s’est tourné vers Dieu – le Dieu au double menton du libéralisme industriel et des charitables soupes populaires de l’Armée du Salut. Satan, au contraire, est maigre et ascétique ; c’est un fanatique de la logique. Il lit Machiavel, Ignace de Loyola, Marx et Hegel ; son impitoyable froideur envers le genre humain découle d’une sorte de pitié mathématique. Il est condamné à faire toujours ce qui lui répugne le plus : à devenir un boucher pour abolir la boucherie, à sacrifier des agneaux afin que l’on ne sacrifie plus jamais d’agneaux, à fouetter le peuple au knout afin de lui apprendre à ne plus se laisser fustiger, à se défaire de tout scrupule au nom de scrupules supérieurs, et à s’attirer la haine de l’humanité par amour pour elle – un amour abstrait et géométrique. (…) « Aux moments difficiles – et la politique est une suite ininterrompue de moments difficiles – les gouvernants ont toujours pu invoquer des « circonstances exceptionnelles », qui exigeaient des mesures exceptionnelles. Depuis qu’il existe des nations et des classes, elles vivent l’une contre l’autre dans un état permanent de légitime défense qui les force à remettre à d’autres temps l’application pratique de l’humanitarisme… »

Koestler (Arthur), Le Zéro et l’Infini, Le Livre de Poche, édition 15 août 2018.

MAURIAC, FAIRE LA HAINE COMME FAIRE L’AMOUR

(…) « Oh ! ma fille, quoi que vous ayez fait ou que vous fassiez encore, ne croyez surtout pas que je me sente engagée le moins du monde. Soit dit, sans vous offenser, on ne saurait être moins que vous ne l’êtes, incorporée à la famille. » Elle gardait le ton de la bonne compagnie et un sourire retroussant sa longue lèvre supérieure, découvrait de belles dents trop intactes. Paule, irritée, déjà se contenait mal : « Il est vrai que je n’ai jamais tenu à ressembler aux Cernès… –  Eh bien, alors, ma chère fille, réjouissez-vous : personne n’a jamais pu vous faire injure au point de vous prendre pour ce que vous n’êtes pas. » (…) Comme on dit « faire l’amour », il faudrait pouvoir dire « faire la haine ». C’est bon de faire la haine, ça repose, ça détend. Elle ouvrit l’armoire et sa main hésita. Elle choisit le curaçao, jeta les coussins du divan sur le tapis, le plus près possible du feu, s’étendit avec le verre et la bouteille à portée de sa main. Elle commença de fumer et de boire et se mit à penser à l’homme, à l’instituteur, à l’ennemi des nobles et des riches, un rouge, peut-être un communiste. Méprisé comme elle, par la même espèce de gens… Elle s’humilierait devant lui. Elle finirait bien par entrer dans sa vie… Il était marié… Comment était l’institutrice ? Paule ne la connaissait même pas de vue. Elle l’écarta pour l’instant de l’histoire qu’elle imaginait. (…) L’instituteur ne lisait pas sa revue, il déchiffrait le sommaire, coupait les pages, s’arrêtait aux signatures, approchait le fascicule de son visage, le flairait avec gourmandise. Cette revue qui venait de Paris… Il songeait au bonheur inimaginable des hommes qui y collaboraient. Il essayait de se représenter leurs visages, la salle de rédaction où ils se rencontraient pour des échanges de vues : ces hommes qui savent tout, « qui ont fait le tour des idées… ». Léone ignorait qu’il avait envoyé à la revue une étude sur Romain Rolland. Il avait reçue une réponse très polie, mais c’était un refus. (…) Demain il commencerait Sans Famille. Tous les soirs il irait chez M. Bordas. Il regarderait aussi longtemps qu’il en aurait envie la photographie de Jean-Pierre. Il aimait follement Jean-Pierre. Il deviendrait son ami pendant les grandes vacances. Tous les livres de Jean-Pierre, il les feuilletterait un à un : ces livres que les mains de Jean-Pierre avaient touchés. Ce n’était pas de M. Bordas, c’était de ce garçon inconnu que venait le bonheur dont Guillou débordait, qu’il garda en lui tout ce soir-là, durant le repas interminable où les dieux irrités étaient séparés par des steppes de silence et où Guillou écoutait Galéas mastiquer et déglutir. Ce bonheur l’habitait encore tandis qu’il se déshabillait presque à tâtons entre le mannequin et la machine à coudre, qu’il grelottait sous ses draps tachés, qu’il recommençait sa prière parce qu’il n’avait pas fait attention au sens des mots, qu’il luttait contre l’envie de se coucher sur le ventre. Longtemps après que le sommeil l’eut pris, un sourire illuminait cette très vieille figure d’enfant à la lèvre pendante et mouillée, un sourire dont sa mère se fût étonnée peut-être si elle avait été de celles qui viennent border dans son lit et bénir leur petit garçon endormi.

Mauriac (François), Le Sagouin, Pocket, décembre 2016.

JEAN ROLIN, DE L’ÉVANGILE AU DREAM

(…) Le jour marquant la fin du Ramadan, dix Palestiniens ont été tués par l’armée israélienne à Gaza. Par la suite, chacun attend l’attentat suicide que le Hamas, ou peut-être un autre groupe, devrait commettre en représailles. À Bethléem, comme chaque jour en ce début du mois de décembre, la ville est réveillée par le premier appel à la prière vers 4 heures et demie, avec une puissance qui interdit de s’y soustraire, et une persévérance qui ôte presque tout espoir de se rendormir par la suite. Conformément à une tactique en vigueur dans tout le monde musulman, comme je l’ai éprouvé au printemps dernier en Turquie, et singulièrement à Konya, chaque mosquée lance son appel avec un décalage plus ou moins long par rapport à la précédente, ce qui multiplie la durée de cette émission. Ce matin, hébété, dans un demi-sommeil, il m’a semblé que des enregistrements d’acclamations venaient s’intercaler dans le texte sacré, et il est indéniable que celui-ci se prolongeait par d’inhabituels développements, vraisemblablement des versets du Coran, interprétés d’une voix à la fois tonitruante et par instants presque miaulante de suavité. Un peu plus tard, les cloches des couvents ont pris le relais, puis les haut-parleurs israéliens, des véhicules militaires parcourant la ville à plusieurs reprises pour enjoindre à ses habitants de rester chez eux (injonction ponctuée de signaux sonores particulièrement – et sans doute délibérément – exaspérants, dont certains évoquent des sortes de coassements démesurément amplifiés). Puis cette cacophonie a pris fin et le silence s’est appesanti sur la ville. (…) Chez lui, comme tout le monde, M. Jamil regarde la télévision. Rue de la Crèche, les baies vitrées de son appartement donnent sur le toit de l’immeuble d’en face, couronné de réservoirs métalliques et de panneaux solaire, au-delà duquel la vue porte au loin sur les collines du désert de Judée, de moins en moins désertes (de plus en plus mitées), se propageant par vagues jusqu’à l’escarpement de la vallée du Jourdain. Privée d’école par le couvre-feu, la plus jeune de ses filles lui tient compagnie. Elle est âgée peut-être d’une douzaine d’années, et ses goûts, en matière de télévision, la portent plutôt vers les clips, tel celui qui en ce moment même montre Britney Spears, vêtue de cuir en train de se tortiller comme un ver sur la selle d’une moto. Zappant sur une chaîne israélienne qui présente une émission culinaire – une grosse dame pétrit une grosse boule de pâte dans un saladier –, elle fait en toute innocence ce commentaire, d’autant plus déconcertant qu’il s’agit d’une petite fille charmante, bien élevée, polyglotte, issue d’une famille à laquelle tout préjugé racial ou religieux est manifestement étranger : « C’est drôle, chaque fois que la télévision montre des juifs en train de faire la cuisine, le plat qu’ils préparent est dégoûtant ! » (Un jour où des soldats s’aventurent dans la vieille ville, certains en jeep, d’autres à pied, matraque haute et lançant des grenades lacrymogènes, les enfants fuient devant eux au cri de « les juifs ! les juifs ! » Difficulté d’accepter l’usage que chacun fait ici du mot « juif », effort pour le comprendre.) (…) La conversation, à laquelle hommes et femmes participent à part égale, et qui porte classiquement sur la santé des plus vieux, la croissance des plus jeunes, les difficultés matérielles des uns et des autres ou la situation politique, se déroule autour d’une table garnie des inévitables boîtes de kleenex. Le prêtre et les autres visiteurs se voient offrir du café, des liqueurs, des petits gâteaux ou des quartiers de fruits. Parfois la télévision joue en sourdine, et toujours la pièce principale est chauffée, plus ou moins, par un poêle à gaz ou un radiateur à résistance que l’on oriente si possible dans la direction du prêtre. Le chef de la première famille visitée, le mercredi 1er janvier, est un petit entrepreneur qui possède un taxi collectif et plusieurs autocars affectés notamment au ramassage scolaire. Coiffé d’un keffieh, il est entouré de deux jeunes couples et de leurs enfants, ces derniers ne se sentant pas obligés, une fois les présentations faites, d’accorder une attention trop soutenue à ce que racontent les adultes. Comme beaucoup de gens dans le village, le vieux ne doute pas que Taybeh, qui ne serait autre que l’Ephraïm de l’Évangile de Jean, ait accueilli le Christ de son vivant et reçu favorablement sa prédication. Le vieux s’enorgueillit également de l’étendue des terres possédées par le village : environ 24 000 hectares, qui s’étendraient jusqu’à la vallée du Jourdain, plantés entre autres choses de plus de 200 000 oliviers. (…) Le supermarché Dream a ouvert quelques jours avant Noël. Il offre un choix infiniment plus vaste de produits mieux présentés que ses concurrents : quand on y pénètre, on a l’impression de se trouver en Amérique, et c’est évidemment le but recherché. Ainsi les habitants de Taybeh qui n’ont pas obtenu de visa peuvent-ils pendant quelques instants se sentir transportés dans le pays de leurs rêves. Le propriétaire du Dream est rentré au village en 1997, donc bien avant le déclenchement de la seconde Intifada. « À l’époque, explique son fils, les affaires étaient trois fois meilleures ici qu’aux États-Unis. » Auparavant, et depuis plusieurs années, la famille tenait à Houston, au Texas, une station-service et un « one dollar shop ». En sortant du Dream, et comme de nouveau il faisait beau, je me suis dirigé vers le cimetière – chrétien – de Taybeh, lequel compte au moins une tombe de martyr, à en juger par le médaillon enchâssé dans la pierre et représentant un jeune homme vêtu d’un uniforme et porteur d’une arme (d’ailleurs le portrait de ce martyr, ou d’un autre en tout point semblable, je l’avais déjà remarqué au mur de l’une des épiceries qui n’est pas le Dream).

Rolin (Jean), Chrétiens, P.O.L, octobre 2003.

JÓN KALMAN STEFÁNSSON, CES TEMPÊTES OÙ L’ON SE JETTE POUR ÉVITER DE SE DÉBATTRE AVEC SOI-MÊME

(…) Je ne comprends pas ce qui t’a pris de t’en aller, qui va s’occuper de toi maintenant ? Qui sera là pour te dire si tu as mauvaise haleine ou si, malgré ton corps svelte, tu te tiens comme si tu avais une bedaine ? Qui te passera la main dans les cheveux pour les ébouriffer si tu les as par hasard coiffés trop impeccablement, au risque de ressembler à un vendeur de voitures ou à un enseignant qui vote à droite ? Qui se chargera de te secouer et de mettre à mal ta prudence avec une foule d’idées qui ne peuvent pas attendre, car l’attente est la sœur de la mort ? Au fait, tu ne trouves pas que la mort est suffisamment encombrante comme ça dans l’histoire de l’humanité ? Elle n’a pas besoin que nous l’aidions par nos hésitations. Mais je me dis, aïe, tu es peut-être parti pour avoir la paix. Pour échapper au flot permanent de mes idées plus ou moins saugrenues ou de mes réactions passionnées face à tout et n’importe quoi, qu’il s’agisse de détails ou de choses importantes… Tu as souvent affirmé, je dois avouer de manière assez convaincante, que la meilleure façon d’être soi-même est parfois de ne rien faire – que l’être humain découvre qui il est quand il réfléchit dans le calme. Je trouve tellement dommage que tu te sois senti forcé de me quitter pour trouver ce calme, et pour te trouver toi-même. Dommage que ma présence t’en ait empêché. Peut-être t’a-t-il fallu choisir entre moi et la sérénité. Toi qui as autrefois sacrifié… ta vie pour me posséder… (…) Les autocars remplis de touristes vont et viennent. Et mes voisins ne se sont pas contentés d’ériger cette imposante bâtisse, ils ont également fait construire douze jolis petits chalets en bois sur leurs terres, chacun d’environ trente mètres carrés, et la façade tournée vers la mer est presque entièrement vitrée. Certains viennent de l’autre bout de la terre et paient des sommes astronomiques pour y séjourner. Assis, pétrifiés, devant les grandes baies vitrées, ils regardent l’océan, ils écoutent le vent malmener le chalet, et parfois les bourrasques se jettent sur les vitres comme d’invisibles géants… Nous leur vendons la nuit, la mer et le vent. On leur fait enfiler des vareuses de pêcheurs bien raides qui puent le poisson, on leur offre des repas simples et rustiques sous la pluie battante en disant que c’est là un luxe exotique, m’a confié le voisin en riant. Il est passé tout à l’heure avec son chien. Il a traversé son champ d’herbes folles pour venir voir à qui il avait affaire. La maison que je loue pour une somme modique appartient à un vieux pêcheur. En réalité, le loyer dont je m’acquitte est dérisoire. L’ancien n’est pas intéressé par l’argent, il dit qu’il est trop vieux pour ça, mais il apprécie de savoir que sa maison est occupée par « quelqu’un de bien ». Je l’ai rencontré pour signer le contrat de location, qui se résumait pour ainsi dire à une poignée de main concluant notre transaction. Le montant du loyer était la seule chose écrite, pour le fisc. J’ai envie, m’a dit le vieux, de vivre dans un monde où l’on peut faire confiance aux gens. C’est sans doute puéril, mais je suis plus buté que le diable et je mets ma modeste contribution sur la balance. (…) Je me souviens qu’une partie de moi s’est réjouie quand Donald Trump a été élu président des États-Unis. Comme tout mon entourage, j’étais évidemment choquer de découvrir que les forces obscures et le visage triomphant de la bêtise occuperaient bientôt le fauteuil le plus important du monde. Mais parallèlement, je savais qu’avec un tel homme à ce poste, il me serait plus facile d’éviter de parler de moi. De répondre à ceux qui me demandent si je vais bien. Ce type de préoccupations disparaît des conversations dès qu’une menace plane sur notre quotidien. Guerres, attentats, catastrophes naturelles, fascisme et populisme… Alors, personne ne peut plus se permettre de s’occuper de ses petits malheurs. Il arrive que la fuite et le déni aient l’apparence d’une certaine noblesse. (…) Le frère de Sigvaldi, l’homme qui s’est endormi en tenant sa chaussure gauche sur sa poitrine comme l’enfant qu’il n’a jamais eu, dit quelque part qu’un poète a le devoir d’écrire la douleur du monde plutôt que la sienne. Parce que le diable et le capital ont tous deux comme objectif de s’arranger pour que l’être humain s’intéresse avant tout à lui-même – et soit tellement centré sur sa petite existence qu’il en néglige tout le reste. Il est mort avant l’époque des réseaux sociaux. Il a eu chance… serait-on tenté de dire… Mais n’oublions pas non plus que certains force l’admiration, s’attirent la renommée, parce qu’ils n’hésitent pas à affronter les tempêtes de ce monde, alors qu’en réalité, ils s’y réfugient. On peut même aller jusqu’à dire qu’ils se jettent à corps perdu dans ces tempêtes afin de ne pas avoir à se débattre avec leurs démons personnels. À regarder en face leurs sentiments les plus intimes et les plus embarrassants. (…) Kristín a tout à fait raison, je veux dire, concernant Árni, on a parfois l’impression qu’il est sourd ou qu’il n’écoute que ce qu’il considère comme important. Ce qui est sans doute une bonne ligne de conduite. On a assez parlé dans ce monde et on continue de le faire, sans jamais s’arrêter. Une personne normalement constituée devient folle ou idiote si elle n’apprend pas à fermer ses oreilles à tout ce brouhaha sauf aux choses importantes, et qui ont du sens. (…) Mon amour, ils ont parlé des aurores boréales. Ils ont dit qu’elles étaient particulièrement nombreuses et qu’on les voyait très bien depuis Reykjavik malgré la pollution lumineuse. Les touristes se sont rassemblés par dizaines, peut-être même par centaines sur le boulevard Sæbraut, le long de la mer, surtout à côté de Sólfarid, le Voyageur solaire, cette sculpture en acier. Il y avait là des Allemands, a dit le présentateur, mais aussi des Chinois, des Britanniques, des Japonais, des Américains, des Français, des Italiens, des Danois… Tu vois, le ciel a le pouvoir d’unir toutes les nations. Certes, ils n’ont pas dit ça aux informations, en revanche, ils ont précisé que des dizaines d’autocars remplis de touristes quittent chaque semaine la ville pour fuir son halo de lumière et se rendre à la campagne en quête d’aurores boréales. Que certains viennent ici, traversant les mers et les continents, avec le coût que cela suppose, uniquement pour assister à ce phénomène. Par conséquent, a commenté le présentateur, concluant le reportage par l’essentiel, ces aurores rapportent une quantité considérable de devises étrangères à la nation. La beauté fait rarement les gros titres contrairement à l’argent. (…) J’oublie le fauteuil, je reste ici, à mon bureau, et j’ouvre le dictionnaire. « Le grésil est une averse de neige subite, souvent accompagnée de vent. Après le grésil vient le beau temps. Le grésil le plus violent. Une averse de grésil. L’averse de grésil s’éloigne. » Ce dictionnaire est décidemment très sage. Après le grésil vient le beau temps. L’averse de grésil s’éloigne. Vraiment ? Les averses violentes qui frappent le monde en ce moment finiront-elles par s’éloigner – et y aura-t-il des éclaircies ? Et qui d’entre nous les verra ? Qui parmi nous survivra aux ténèbres qui en ce moment ravagent la planète ? (…) Toute la stratégie du marketing consiste à créer chez le consommateur une insatisfaction centrée sur son apparence physique, sa voiture, sa maison, ses fesses… La règle fondamentale est la suivante : moins nous sommes satisfaits, plus nous allons mal et plus nous sommes susceptibles de dépenser de l’argent. Notre mal-être dope la consommation. Voilà pourquoi le but de la publicité est de nous rendre insatisfaits du moment présent, de nous donner l’impression que nous passons à côté de quelque chose, que nous n’avons pas la vie que nous méritons. Une personne heureuse de sa condition est piètre consommatrice. Ce n’est pas nouveau. Il y a deux mille ans, le satiriste grec Lucien de Samosate écrivait : « La faiblesse qui consiste à se laisser commander par ces despotes que sont l’espoir et la peur plutôt que par la raison accompagne depuis toujours l’être humain. » Le dieu moderne de la consommation n’est en rien différent des divinités antiques : il exige des sacrifices. Le premier de ces sacrifices, c’est celui du simple bon sens. Dès que nous y avons renoncé, nous ne tardons pas à nous comporter en troupeau, ce qui nous rend tous égaux, comme dans le socialisme ou encore à en croire le message du Christ. (…) Voyez-vous, il y a tant de petits fonctionnaires étriqués dans cette vie ! Les gens qui manquent d’imagination se contentent de suivre servilement les règles. Certes, elles sont nécessaires et vous devez apprendre à les maîtriser parfaitement, j’ai annoté votre travail là où il vous faut pallier certains manques, je vous ai également indiqué des ouvrages qui vous aideront à progresser. Voyez-vous, connaître les règles vous permet de savoir comment les enfreindre. Ainsi les petits fonctionnaires étriqués ne vous embêteront pas, ils se tiendront à l’écart. Ils respectent les règles, mais les idées générales les effraient parce qu’elles font tomber leurs chapeaux. N’allez pas répéter que c’est moi qui vous ait dit ça ! Comprenez que je suis tout à fait honnête avec vous. Je ne saurais vous dire exactement pourquoi. Peut-être simplement parce qu’il y a quelque chose de revigorant, de distrayant et de très original dans votre travail. D’accord, il n’est pas très académique, diraient certains qui ne manqueraient pas de vous juger en fonction des conventions définies par leur profession. Dieu Tout-Puissant, comme je suis fatigué des convenances et des conventions.

Kalman Stefánsson (Jón), Ásta, Grasset, septembre 2018.

HRABAL ET LES DEUX ÉGLISES

(…) Devant nous, deux accordéonistes aveugles, soûls comme des bourriques, faisaient résonner le trottoir sous les coups de leurs cannes. Ils se tenaient l’un l’autre sous les aisselles comme des petits enfants qui se font porter – c’est ce qu’on appelle « faire l’ange » ; vu de derrière, leur accordéon faisait penser à un crâne de vache enduit de phospore. Lorsque nous les dépassâmes en faisant un crochet respectueux, ces géants aveugles se parlaient en chuchotant, chacun écrasant le bras de l’autre ; Maintenant, j’ai envie de te traîner dans un coin, de casser tes jolis petits bras, de briser tes petites jambes, de crever tes beaux yeux, de mordiller tes ravissantes oreilles… Et l’autre (le même peut-être) lui rendait amoureusement la pareille ; Moi non plus je ne te ferai pas de mal, je te torturai juste un tout petit peu, histoire de te faire mourir… (…) – C’est terrible, maintenant, tous ces gens qui se tirent, qui ne veulent plus travailler dans les tramways. Quand on nous a formées, nous étions quatorze mille filles, mais il y en a déjà douze mille qui ont donné leur congé, comme quoi rouler dans les trams c’est mauvais pour les ovaires, ça secoue trop fort. J’avais beau leur faire la morale, comme quoi c’est justement maintenant que l’État a besoin d’elles, mais elles sont parties tout de même, et au bout de quatre ans, j’ai compris que ces transports en tramways étaient aussi contre moi, le docteur m’a appris que j’avais les organes malades moi aussi. Je me souviens ! (…) – Mais l’école d’Alexandrie ! Et ils ne se sont trompés que de quelques mètres. Qu’on essaie de nos jours de mesurer la circonférence de la Terre avec un simple bâton. Il n’y a pas de progrès ! Pas de progrès ! Tout heureux, il s’enroula dans sa veste pendue au crochet et tira si fort qu’il arracha le cordonnet. (…) Dans un coin l’ivrogne, l’homme prématurément vieilli marmonnait dans son manteau : Jésus à l’école… Lénine à l’école… Jésus dans le désert… Lénine dans le désert… Le tombeau de Jésus à Jérusalem… Le tombeau de Lénine à Moscou. On dirait bien qu’elles se ressemblent, ces deux églises.

Hrabal (Bohumil), Rencontres et visites (nouvelle «Rencontres et visites»), éditions Robert Laffont, pavillons poche, mai 2019.

BALZAC, LA MARQUISE QUI FIT CRAQUER LES OS ET LA MOËLLE DU ROY

(…) Doncques, il n’estoyt bruict que de ce ieusne desplourable et du défault d’exercice amoureux si contraire à ung prince qui en estoyt si grant coustumier. Brief, de plainte, en quérimonie, les femmes finirent par pluz penser à la braguette du Roy qu’à lui-mesme. La Royne fust première à dire que : elle soubhaittoit avoir des aësles. À ce, respondit Monseigneur Odet de Chastillon que : elle n’avoyt poinct besoing de ce, pour estre ung ange. Une, ce fust madame l’Admirale, s’en prenoyt à Dieu de ne pouvoir envoïer en courrier ce qui défailloyt tant au pauvre sire, vu que chascune d’elle le presteroyt à son tour. – Dieu a bien faict de les clouer, s’escria gentiment la Daulphine, car nos marys nous lairreroyent, en leurs absences, bien traistreusement despourvues. Tant fust dict, tant fust pensé, que la Royne des Marguerittes fust, à sa despartie, enchargée par ces bonnes chrestiennes de bien bayser le captif pour touttes les dames du royaulme ; et, s’il leur eust esté loysible de faire provision de liesse comme de moustarde, la Royne en eus testé encumbrée à en vendre aux deux Castilles. (…) À quoi consentit la marqueza d’Amaëguy pour l’honneur de l’Hespaigne, et aussy pour le plaisir de sçavoir de quelle paste Dieu faisoyt les roys, vu que elle l’ignoroyt, n’en estant encore qu’aux princes de l’Église. Doncques, elle vind, fougueuse comme un lion qui ha brizé sa caige, et fit craquer les os, la moëlle du Roy et toust si druement qu’ung austre en seroyt mort. Mais le dessus dict seigneur estoyt si bien guarny, si bien affamé, si bien mordant que il ne sentist poinct mordre, et de ce duel horrificque, la marqueza sortit quinaulde, cuidant avoir eu le dyable à confesser. Le capittaine, confiant en sa guaisne s’en vind saluer son seigneur, pensant à luy faire hommaige de ce fief. Lors, le Roy lui dict en manière de raillerie que les Hespaignoles estoyent d’assez bonne température ; qu’elles y alloyent druement ; mais que elles mettoyent trop de phrenezie là ou besoing estoyt de gentillesse ; et qu’il cuidoyt à chasque gaudisserie que ce fust ung esternuement, ou ung cas de viol ; brief, que les accointances francoyses y ramenoient le beuveur pluz altéré ne le lassant iamays, et que, avecque les dames de sa court, l’amour estoyt une doulceur sans pareille et non labeur de maistre mistron en son pestrin. (…) À sa venue, le prizonnier de s’escrier : – Baron de la Ville-aux-Dames, Dieu vous procure joyes pareilles !… J’ayme ma geole ! Par nostre Dame, ie ne veulx poinct iuger entre l’amour de nos pays, mais païe la gageure !… – Je le sçavoye bien ! dit le capittaine. – Et comment ? fit le Roy. – Sire, c’est ma femme !… Voilà l’origine des Larray de la Ville-aux-Dames, en nostre pays, vue que, par corruption de nom, celuy de Lara-y-Lopez fina par se dire Larray. Ce fust une bonne famille, bien affectionnée au service des Roy de France, et qui ha moult frayé.

Balzac (Honoré de), Le jeusne de François Premier, illustrations de Charles Huard gravées sur bois par Pierre Gusman, éditions Michel de l’Ormeraie, 2ème trimestre 1989.

PAASILINNA, LA HONTE DE VIVRE / (…) Les deux hommes lurent quelques cartes et ouvrirent un premier lot d’enveloppes. Les plis suintaient le désespoir. Les candidats au suicide avaient griffonné leurs messages d’une écriture irrégulière, sans souci des règles de grammaire et sous l’emprise d’une énergie incontrôlée, appelant les destinataires au secours : se pouvait-il qu’ils ne soient pas seuls dans leur détresse ? Contre toute évidence ? Des inconnus étaient-ils susceptibles de les aider ? Les signataires des lettres avaient vu leur monde s’écrouler. Leur moral était à zéro, certains étaient si désespérés que même les yeux endurcis du colonel se mouillèrent. Ils s’étaient saisis de l’annonce salvatrice comme des noyés d’un dernier fétu de paille. Tenter de répondre personnellement à chacun semblait impossible. Le simple effort d’ouvrir et de lire toutes les lettres paraissait surhumain. Après avoir parcouru en diagonale une centaine de missives, le président Rellonen et le colonel Kemppainen étaient déjà si épuisés qu’ils n’avaient plus la force de continuer. Ils allèrent se baigner. « Si nous décidions maintenant de nous noyer dans le lac, nous abandonnerions plus de six cents malheureux à leur sort. Ils risqueraient de se tuer. Moralement, nous serions responsables de leur mort, philosopha Rellonen au bout du ponton. – Oui… ce n’est plus le moment de se suicider, maintenant que nous nous sommes mis sur le dos un bataillon entier de pauvres diables, renchérit le colonel. – Un véritable escadron de kamikazes » conclut l’homme d’affaires. (…) Korpela roulait à vive allure et le colonel Kemppainen avait du mal à se maintenir dans le sillage de l’autocar. Il craignait une rafle ou un accident, mais la directrice adjointe le rassura. Inutile de s’en faire. Peu importait qu’ils quittent la route, c’était de toute façon vers la mort qu’ils allaient. Helena Puusaari avait emporté une bouteille de champagne entamée. Elle posa tendrement la tête sur l’épaule du colonel et se mit à chanter d’une voix douce et un peu voilée un air d’opérette de la Comtesse Maritza de Káldman. Le délicat parfum de son eau de toilette emplissait la voiture et la glorieuse féminité tournait la tête du colonel. Il commençait à trouver que le suicide avait finalement du bon. (…) Pendant le trajet, l’empêcheur de déprimer en rond Seppo Sorjonen assura l’animation. Au micro, il récita des poèmes de sa composition et raconta des histoires drôles. Au sud de Stockholm, il révéla avoir écrit un conte, qu’aucun éditeur n’avait accepté de publier. Le sujet, d’après lui, était pourtant passionnant, et l’histoire était en tout point magnifique. On autorisa l’auteur à en faire le récit. La radio suédoise, au même moment, diffusait du hard rock que personne ne voulait entendre et, sur une autre station, des commentaires sportifs. Seppo Sorjonen expliqua qu’il avait écrit son conte quelques années plus tôt. Il avait lu par hasard un article parlant de la dégradation des conditions de vie des écureuils finlandais. Les oiseaux de proie, dont la population avait augmenté, décimaient l’espèce. Il y avait aussi de moins en moins de pommes de pin comestibles. Le pire était cependant que l’on ne trouvait plus, dans la forêt, la précieuse usnée dont les écureuils avaient besoin pour tapisser leurs nids. Cette pénurie était due à la pollution de l’air, qui avait fait disparaître le lichen de tout le sud du pays. La situation était également préoccupante dans la région de Salla, dans l’est de la Laponie, en raison des émanations industrielles toxiques de la péninsule de Kola. Les écureuils étaient obligés de garnir leurs nids de fibres arrachées à l’écorce des genévriers. Aux abords des zones d’habitation, ils avaient eu l’idée de remplacer l’usnée par de la laine de verre trouvée sur les chantiers. Mais ces ersatz n’avaient pas la qualité du véritable lichen : les bébés écureuils souffraient du froid dans ces nouveaux nids humides et malsains. La laine de verre risquait en outre de provoquer chez ces pauvres petits des cancers du poumon. Les écureuils n’avaient pas appris à recouvrir l’isolant de papiers peints, dont ils auraient pourtant pu trouver des restes en abondance sur les chantiers. (…) Les prisonnières avaient été interrogées à plusieurs reprises. On leur avait expliqué que les fêtes des vendanges ne se tenaient, selon les coutumes locales, qu’une fois la récolte achevée, ce qui n’aurait pas lieu avant deux mois au moins. Les trois femmes se plaignirent d’avoir été abusées, tout au long de leur escapade, sur bien d’autres points. Elles avaient compris que les hommes qu’elles avaient fréquentés étaient en fait mariés. Elles avaient en outre été considérées comme des putains de bas étage qui racolaient leurs partenaires sans souci de leur âge ou de leur apparence, et sans même se faire payer pour leurs services. Elles cassaient les prix. Se faire entretenir, même somptueusement, n’était pas considérer en France comme une juste rétribution pour la vente de son corps, mais comme une pratique tout à fait ordinaire. En conclusion, les fugueuses se déclarèrent profondément contrites et demandèrent l’autorisation de réintégrer la communauté familière et rassurante de leurs compatriotes. Leur envie de vivre s’était dissoute dans les détestables cellules en béton du commissariat de Colmar, et elles assurèrent qu’elles participeraient sans se faire prier au suicide collectif, dont elles espéraient qu’il aurait lieu le plus vite possible. Elles admettaient s’être conduites en têtes de linotte stupides et avaient terriblement honte de leur aventure.

Paasilinna (Arto), Petits suicides entre amis, Gallimard Folio, octobre 2005.

THOMAS MANN SUR LES PENTES ARDUES DE LA LIBERTÉ

– De la bière, du tabac, de la musique, dit-il. Voilà votre patrie ! Je vois que vous avez le sens des atmosphères nationales, ingénieur. Vous voilà dans votre élément, j’en suis ravi. Laissez-moi prendre une petite part à l’harmonie de votre état. Hans Castorp rectifia sa position ; une première fois déjà il avait fait un effort sur lui-même en apercevant de loin l’Italien. Il dit : – Mais vous arrivez tard au concert, monsieur Settembrini. Cela va sans doute bientôt être terminé. Aimez-vous la musique ? – Pas exactement par ordre, répondit Settembrini. Pas d’après le calendrier, pas beaucoup lorsqu’elle sent la pharmacie et m’est octroyée pour des raisons sanitaires. Je tiens un peu à ma liberté, ou tout au moins à ce reste de liberté et de dignité humaine que nous avons encore gardé. En de telles circonstances, je parais volontiers en visiteur, tout comme vous le faites chez nous, en grand : je viens pour un quart d’heure et je passe mon chemin. Cela me donne une illusion d’indépendance. Je ne dis pas que ce soit plus qu’une illusion d’indépendance. Je ne dis pas que ce soit plus qu’une illusion, mais que voulez-vous, si elle me procure une certaine satisfaction ! Avec votre cousin, c’est autre chose. Pour lui, c’est la consigne. N’est-ce pas, lieutenant, vous considérez que cela fait partie du service ? Oh ! je sais, vous connaissez le truc pour garder votre fierté dans l’esclavage. C’est un truc troublant. Tout le monde en Europe ne s’y entend pas. Ne me demandiez-vous pas si je faisais profession d’aimer la musique ? Eh bien ! si vous avez dit « amateur de musique » (Hans Castorp ne se souvenait pas de s’être ainsi exprimé), l’expression n’est pas mal choisie, elle comporte une nuance de frivolité affectueuse. Eh bien ! tope là ! Oui, je suis un amateur de musique – ce qui ne veut pas dire que je l’estime particulièrement, comme j’estime et j’aime par exemple le verbe, le véhicule de l’esprit, l’instrument, le soc étincelant du progrès. La musique, elle, est l’informulé, l’équivoque, l’irresponsable, l’indifférent. Peut-être allez-vous m’objecter qu’elle peut être claire, mais la nature aussi peut être claire, le ruisseau peut-être clair, et en quoi cela nous sert-il ? Ce n’est pas la clarté véritable, c’est une clarté rêveuse, et partant dangereuse, parce qu’elle vous entraîne à vous en contenter… Laissez prendre à la musique une attitude magnanime. Bien. Elle enflammera nos sentiments. Mais il s’agit d’enflammer notre raison ! La musique semble être le mouvement lui-même, n’importe, je la soupçonne de quiétisme. Laissez-moi pousser ma thèse jusqu’à son extrême. J’ai contre la musique une antipathie d’ordre politique. Ici, Hans Castorp ne put s’empêcher de frapper de la main sur ses genoux et de se récrier que, de sa vie, il n’avait jamais rien entendu de pareil. – Prenez-le quand même en considération, dit Settembrini en souriant. La musique est inappréciable comme moyen suprême de provoquer l’enthousiasme, comme force qui nous entraîne en avant et plus haut, lorsqu’elle trouve l’esprit déjà préparé à ses effets. Mais la littérature doit l’avoir précédée. La musique seule ne fait pas avancer le monde. La musique seule est dangereuse. Pour vous personnellement, ingénieur, elle est, à coup sûr, dangereuse. Votre physionomie me l’a appris aussitôt que je suis arrivé. (…) – L’analyse est bonne comme instrument du progrès et de la civilisation, bonne dans la mesure où elle ébranle des convictions stupides, dissipe des préjugés naturels et mine l’autorité, bref, en d’autres termes, dans la mesure où elle affranchit, affine, humanise et prépare les serfs à la liberté. Elle est mauvaise, très mauvaise dans la mesure où elle empêche l’action, porte atteinte aux racines de la vie, est impuissante à lui donner une forme. L’analyse peut-être une chose très peu appétissante, aussi peu appétissante que la mort dont elle relève en réalité, apparentée qu’elle est au tombeau et à son anatomie tarée. (…) – Je suis à vos ordres. Je ne crois pas me tromper en supposant que nous sommes d’accord pour admettre un état originel et idéal de l’humanité, un état sans organisation sociale ni recours à la force, une vie en Dieu, où il n’y avait ni domination ni service, ni loi, ni peine, pas d’injustice, pas d’union charnelle, pas de différences de classes, pas de travail, pas de propriété, mais l’égalité, la fraternité, la perfection morale. – Très bien. Je suis d’accord, déclara Settembrini. Je suis d’accord, sous réserve de l’union charnelle, qui, de toute évidence, a toujours existé puisque l’homme est un vertébré supérieur et n’est pas différent des autres êtres… – Comme vous voudrez. Je constate notre accorde de principe, en ce qui concerne l’état primitif, paradisiaque, indemne de justice, proche de Dieu, état que le péché originel a compromis. Je crois que nous pouvons encore nous tenir compagnie un bout de chemin, en ramenant l’État à un contrat social qui, tenant compte du péché, a été conclu pour protéger l’homme contre l’injustice, et en plaçant là l’origine du pouvoir souverain. – Benissimo, s’écria Settembrini, Contrat social. C’est le siècle des lumières, c’est Rousseau. Je n’aurais pas cru… (…) Il se montra épris de tout son entourage féminin, sans choix ni préférence et sans accorder la moindre attention à la personne. Il fit à la naine des propositions telles que le visage trop grand et vieillot de cette créature infirme se creusa de plis grimaçants. Il dit à Mme Stoehr des amabilités d’un calibre tel que cette femme, naturellement vulgaire, fit jouer ses épaules encore plus que d’habitude, et poussa ses airs affectés jusqu’à la folie. Il pria Hermine Kleefeld de lui donner un baiser sur grande bouche déchirée et coqueta même avec l’infortunée Mme Magnus, tout cela en dépit de son dévouement tendre à l’égard de sa compagne de voyage dont il portait souvent avec une ferveur galante la main à ses lèvres. « Le vin, disait-il. Les femmes… C’est… quand même… Permettez-moi… Le crépuscule du monde… Gethsémané… » Vers deux heures, la nouvelle courut que « le vieux » – c’est-à-dire le docteur Behrens – approchait en marche forcée des salons. Une panique éclata aussitôt chez les pensionnaires fatigués. Des chaises et des seaux à glace tombèrent. On prit la fuite par la bibliothèque. Peeperkorn, saisi d’une colère royale en voyant se dissoudre si brusquement sa fête de la vie, frappa du poing et traita les fuyards d’esclaves peureux, mais Hans Castorp et Mme Chauchat réussirent pourtant à l’adoucir dans une certaine mesure par la réflexion que cette réception qui avait duré environ six heures devait, malgré tout, prendre fin. Il prêta également l’oreille à un rappel de sainte délectation du sommeil et consentit à se laisser mener au lit.

Mann (Thomas), La montagne magique, Fayard mars 1985.

BALZAC, L’AMOUR DES MIGNONNERIES ET DE LA RUE NATALE

(…) Là dessus, voilà le taincturier qui, voyant au clair de la lune ung homme en sa porte, lui guette une bonne pottée d’eaue froide et crie : au voleur !… en sorte que force fust au bossu de s’enfuir ; mais, dans sa paour, il saulta fort mal par dessus la chaisne tendue au bout de la rue, et tomba dans le trou punais que, lors, les eschevins n’avoyent poinct fait encore remplacer par une vanne à descharger les boues en Loire. De ce bain pensa crever le méchanicien, qui mauldit la bel Tascherette, vue que son mary se nommant Taschereau, les gens de Tours avoient ainsi désigné sa gentille femme par mignonnerie. Et comptez, si vous y allez, que vous lui trouverez, au milieu d’elle, une jolie raye, qui est une rue délicieulse où tout le monde se pourmène, où touiours il y ha du vent, de l’umbre et du soleil, de la pluye et de l’amour… Ha ! ha ! riez donc, allez-y donc !… C’est une rue touiours neufve, touiours royalle, touiours impériale, une rue patrioticque, une rue à deux trottoirs, une rue ouverte des deux bouts, bien percée, une rue si large que iamays nul n’y a crié : gare !… Une rue qui ne s’use pas, une rue qui mène à l’abbaye de Grant-Mont et à une tranchée qui s’emmanche très-bien avecque le pont, et au bout de laquelle est ung beau champ-de-foire ; une rue bien pavée, bien bastie, bien lavée, propre comme ung mirouère, populeuse ; silencieuse à ses heures, coquette, bien coiffée de nuict par ses iolys toicts bleus ; brief, c’est une rue où je suis né, c’est la royne des rues, toujours entre la terre et le ciel, une rue à fontaine, une rue à laquelle rien ne manque pour estre céllébrée parmy les rues !… Et de faict, c’est la vraye rue !… la seule rue de Tours… S’il y en ha d’aultres, elles sont noires, tortueuses, estroites, humides, et viennent touttes respectueuses saluer ceste noble rue, qui les commande !… Où en suis-je… car, une foys dans cette rue nul n’en veut issir, tant playsante elle est… Mays je debvoys cet hommaige filial, hymne descriptive, venue du cueur, à ma rue natale, aux coins de laquelle manquent seullement les braves figures de mon bon maistre Rabelais et du sieur Descartes, incogneux aux natturels du pays. (…) De faict, le cocqu n’eust pas la griefve peine d’attendre la ioye des deux amans. La jolye taincturière et son bien aymé estoyent occopez à prendre, dans ioly lacqs que vous sçavez, cet oyseau mignon qui touiours s’en eschappe ; et rioyent, et touiours essayoient, et touiours rioyent. – Ah ! mon mignon, disoyt la Tascherette en l’estreignant comme pour se l’engraver dessus l’estomach, je t’ayme tant que je voudroys te crocquer !… Non… Encore mieulx, t’avoir en ma peau pour que tu ne me quittasses iamays. – Je le veulx bien !… respondoit le prebstre ; mais je ne puys y estre tout entier, il faut se contenter de m’avoir en destail. Ce fust en ce douls moment que le mary entra l’épée haulte et nue. La belle taincturière, à qui le visage de son homme estoyt bien cogneu, vid que c’en estoyt faict de son bien aymé le prebstre. Mais, tout-à-coup, elle s’élança vers le bourgeois, demi-nue, les cheveux espars, belle de honte, pluz belle d’amour, et lui dict : – Arrête, malheureux, tu vas tuer le père de tes enfans !… Sur ce, le bon taincturier tout esblouy par la maiesté parternelle du Cocquaige et peut-estre aussi par la flamme des yeulx de sa femme, lairra tomber l’espée sur le pied du bossu qui le suivoyt ; et, par ainsy, le tua. Cecy nous apprend à n’estre poinct haineulx.

Balzac (Honoré de), L’apostrophe, illustrations de Charles Huard gravées sur bois par Pierre Gusman, éditions Michel de l’Ormeraie, 2ème trimestre 1989.

HRABAL : VOUS ÊTES DÉJÀ VIEUX !

(…) Car vous êtes de ceux qui ont permis à une questionnaire de régenter l’harmonica de votre âme et vous n’êtes désormais plus qu’une marionnette désarticulée, vous n’êtes pas moins qu’un cadavre sans royaume. Cher ami, il ne reste que de vous qu’un sexe sans amour, un mollusque sans coquille, une beauté sans forme ! Vous n’avez plus de refuge, plus de lieu où vous blottir. Vous devez rêver, vous inventer à nouveau ! (…) Pourtant, l’allée de platanes où vous êtes toujours agenouillé, elle non plus, n’a pas pris acte de votre présence ! Lorsque vous vous retournez, c’est comme si vous n’étiez jamais passé en ce lieu. Pas la plus légère empreinte de votre soulier ! Peut-être si vous étiez venu en chaussures crottées, alors peut-être, peut-être auriez-vous créé le plan du tunnel creusé par votre corps ! Vous avez compris que tout se termine et ne fait que recommencer sans cesse. Quoi qu’on vous ait fait, peu importe que cette innocente allée ne vous ait pas pris en compte, vous devez aller plus loin sans regarder en arrière. Tout cela est pour des prunes. Vous avez aussi compris, dans cette posture d’archer agenouillé, que seuls comptent le scandale et la dalle funéraire. Que pourtant c’est la fin. Archet ! (…) Il n’est pas loin le temps où il ne restera de la vie qu’un long hurlement de sirène, c’est l’heure d’être au travail, une sirène pour les repas, une sirène qui vous enjoint d’aller dormir. Une chaîne de hurlements compliqués pour vous apprendre que vous êtes déjà vieux !

Hrabal (Bohumil), Rencontres et visites (nouvelle « Fuite impossible»), éditions Robert Laffont, pavillons poche, mai 2019.

WOLTON ET LA CONVERGENCE DES NÉGATIONNISMES DE DROITE ET DE GAUCHE

(…) Georges Bernard Shaw qui avait le goût du paradoxe et le sens de la formule prétendait que « celui qui n’a pas été communiste à vingt ans n’a pas de cœur, celui qui l’est encore à quarante ans n’a pas de tête ». Le précepte a fait florès, pour justifier l’engagement, bien que l’auteur, lui, se soit amouraché de l’URSS et de son Guide suprême, Staline, à plus de soixante-dix ans, pour devenir un impénitent compagnon de route, jusqu’à sa mort en 1950. La force d’attraction de l’utopie communiste tient à son monopole de l’espérance, qui parle à l’humanité entière. La promesse de l’égalité pour tous, la manière d’y parvenir grâce à la volonté du peuple, et le but à atteindre, une société libérée de toute entrave, font rêver. Il y a dans cette religion séculière, comme l’a qualifiée Raymond Aron, un côté christique où les « derniers deviendront les premiers », où la cuisinière pourra diriger l’État, comme l’a annoncé Lénine, avec le paradis promis pour ici-bas. Il faut un cœur de pierre, ou être indifférent au sort commun, pour rester insensible à ces engagements. En ce sens, nous avons tous, ou peu s’en faut, quelque chose de communiste en nous. Une idée, aussi belle soit-elle, n’a toutefois de valeur, ou ne s’apprécie que dans sa réalisation, sous peine de demeurer ad vitam un fantasme. (…) Dès 1920, Léon Blum annonçait la catastrophe, au congrès de Tours qui aboutit au ralliement de la majorité des socialistes français aux thèses de la IIIe Internationale de Moscou pour fonder le Parti communiste. Depuis la tribune, Blum a mis en garde sur la tentation de vouloir appliquer à tous les pays l’expérience bolchévique, sans tenir compte des particularités nationales. Il accusa Moscou de chercher à imposer dans chaque PC une direction clandestine, aux ordres, qui allait détenir l’autorité au sein du parti dans le but d’entraîner à leur insu les « masses inconscientes derrière des avant-gardes ». La révolution réduite à une « conquête des pouvoirs publics par un coup de surprise en même temps que par un coup de force », comme l’a fait Lénine en octobre 1917, n’est rien d’autre que du « blanquisme », dénonça-t-il. Le centralisme démocratique, le mode d’organisation interne qu’impose Moscou aux partis qui adhèrent à l’Internationale, bloque toute respiration politique, a poursuivi Blum. De ce fonctionnement, il ne peut résulter qu’« uniformité, homogénéité absolues», qui fixe la doctrine une fois pour toutes : « Qui ne l’accepte pas n’entre pas dans votre parti, qui ne l’accepte plus devra en sortir. » La dictature du prolétariat a été au centre des critiques du dirigeant socialiste. Il avertit ceux qui voulaient suivre ce modèle : « Votre dictature n’est plus la dictature temporaire qui vous permettra d’aménager les derniers travaux d’édification de votre société, dit-il. Elle est un système de gouvernement stable, presque régulier dans votre esprit, et à l’abri duquel vous voulez faire tout le travail. C’est cela le système de Moscou (…). Cela est si vrai que, pour la première fois dans toute l’histoire socialiste, vous concevez le terrorisme, non pas comme le recours de dernière heure, non pas comme l’extrême mesure de salut public qui vous imposerez aux résistances bourgeoises, non pas comme une nécessité vitale pour la révolution, mais comme un moyen de gouvernement ». (…) L’opprobre dont continue d’être l’objet de nos jours l’anticommunisme, péjorativement qualifié de « primaire » ou « viscéral », est l’un des stigmates de ce terrorisme intellectuel. Pour en mesurer l’efficacité, il suffit de se livrer sur soi-même à un rapide examen de conscience. Se défendre d’être un anticommuniste reste une figure imposée, ce qui ne viendrait à l’idée de personne concernant l’antifascisme et l’antinazisme. Les plus intimidés par l’invective s’empressent d’afficher une bonne foi progressiste en dénonçant les maux du capitalisme – il n’en manque point – tout en assurant qu’ils restes attachés aux idéaux généreux du communisme. Les audacieux admettent ne plus croire à ces mêmes idéaux, mais concèdent des aspects positifs au socialisme réel – l’éducation, la santé gratuite, le plein emploi, etc., des éléments de propagande devenus vérité – pour ne pas passer réactionnaires. Les plus courageux, ou les plus lucides, assument leur anticommunisme en prenant soin d’ajouter qu’ils sont avant tout antitotalitaires, joignant le nazisme et l’islamisme à leur détestation. (…) Communisme ne rime-t-il pas toujours avec égalité, progrès, paix, intelligence, en bref avec des valeurs humanistes dont on nous explique qu’elles ont été mal appliquées, qu’elles n’ont pas encore été réalisées, comme le proclament les négationnistes de gauche ? Affirmer a contrario que le diable est dans l’idéologie, que le communisme qui a existé est le seul possible, demeure difficile à entendre et encore plus à dire. (…) Victor Serge, un révolutionnaire de la première heure, qui a eu le tort de croire au paradis soviétique, qui s’est rendu sur place dans les années 1920, qui y a connu le Goulag avant d’en être libéré en 1936 grâce à une campagne internationale en sa faveur, a dénoncé en son temps la connivence de ces deux poètes (Paul Éluard et Louis Aragon) avec les exécuteurs de frères de plume. « Que la poésie se lève pour flageller les bourreaux, exalter l’héroïsme des torturés, garder la fière mémoire des fusillés, c’est sans nul doute l’une des missions les plus humaines au temps présent, écrit Serge. Mais que cette poésie soit souvent signée de poètes qui, par ailleurs, louent le bourreau, louent le tortionnaire, insultent les fusillés, mentent sur les tombes d’une autre résistance “mue’’ par les mêmes mobiles – la défense de l’homme contre la tyrannie –, cela nous amène, par une effrayante alchimie, à la négation de toutes les valeurs affirmées. L’or pur n’est plus que vase trouble. La conscience de l’écrivain se révèle pleine de noires coulisses. » (…) Malgré sa défaite et son terrible bilan, le régime khmer rouge a continué de représenter le Cambodge à l’ONU jusqu’en 1991, avec le soutien conjugué de la Chine, des Etats-Unis et de l’Europe, scellant la deuxième mort des victimes du régime. Comme si l’Allemagne nationale-socialiste avait siégé aux Nations unies après 1945. (…) La mondialisation, que la disparition du rideau de fer a favorisée, se voit désormais chargée de tous les maux, bien que l’état de la planète se soit améliorée : en un quart de siècle la sous-nutrition a été divisée par deux, l’extrême pauvreté est devenue marginale (9 % de la population mondiale), l’humanité a gagné dix ans d’espérance de vie, la démocratie a séduit plus de la moitié des pays. Le tableau reste noir, c’est certain, le capitalisme financier poursuit une course folle aux profits, les écarts se creusent entre riches et pauvres, comme la récente révolte des « gilets jaunes » en France l’a dénoncé. Il n’empêche, que serait devenue une planète communisée si la doctrine l’avait emporté, comme le bilan du socialisme réalisé l’a laissé voir après la chute ? Un monde paupérisé, sans même pouvoir s’en plaindre. Edgar Morin, l’un des rares intellectuels français à avoir fait une autocritique de son passé de militant communiste, a expliqué à quel point l’aveuglement idéologique lui permettait d’être imperméable à la réalité lorsqu’il était membre du PCF. Il parle à ce sujet d’«arguments-transferts ». (…) Que le rôle, la place de la femme dans la société soit au cœur de la résistance des islamistes atteste de la contre-modernité de leur combat. Le communisme a régné dans des pays agraires qui redoutaient la révolution industrielle, l’islamisme s’impose et recrute en des terres et des lieux où les us de l’islam sont menacés par les avancées de l’émancipation humaine. L’islamisme sert de rempart là où l’intégration à ce nouveau monde est particulièrement difficile : les sociétés patriarcales arabes, les banlieues des métropoles occidentales où règnent des bandes qui imposent leur ordre machiste pour compenser la marginalité dans lesquelles l’absence d’intégration les enferment. Société ouverte, libéralisme, mondialisme : le rejet commun des négationnistes de gauche et des islamistes pour ce monde scelle leur « alliance objective ». Que l’antisémitisme soit un point de convergence entre eux certifie la contre-modernité de leur démarche respective, dans le sens où le Juif a souvent été dans l’histoire à l’avant-garde de l’évolution des sociétés puisque, minoritaire, il lui a fallu sans cesse surmonter codes, castes et classes pour s’intégrer, et inciter davantage d’ouverture. (…) Nous sommes en présence du même mouvement réactionnaire qui a pris de multiples visages au fil des siècles – religieux avant-hier, nationalistes et communistes hier, islamiste dans sa forme radicale et populiste dans son expression la plus générale aujourd’hui : autant d’entraves à la volonté d’émancipation des hommes. De tous ces ennemis, l’invention totalitaire, rouge et brun, est sans conteste la pire que les sociétés démocratiques aient eu à affronter. C’est la raison pour laquelle ce qui altère ce passé constitue un frein à la compréhension de la marche du monde si l’on veut bien admettre que l’histoire n’est qu’un perpétuel continuum. Dénier la réalité de ses maux, ou les minimiser, brouille la frontière du bien avec le mal, entre les sociétés ouvertes et leurs ennemis. Les négationnistes contaminent notre présent dans l’espoir de ramener le monde en arrière, faut de parvenir à en stopper l’avancée.

Wolton (Thierry), Le négationnisme de gauche), éditions Grasset, avril 2019.

BALZAC ET LA VOLÉE DES CLOCHES

(…) À la faveur des umbres grises et demi-jour de la cabane, il vid le doulx minois de la pucelle de Thilhouze ; ses bons bras rouges et fermes ; ses avant postes durs comme bastions qui déffendoyent son cueur frois ; sa taille ronde comme ung ieusne chesne ; le tout bien frais et net et fringuant et pimpant comme une première gellée ; verd et tendre comme une pousse d’avril ; enfin elle ressembloyt à tout ce qu’il y a de ioly dans le munde. Elle avoyt les yeulx d’ung bleu modeste et saige ; et le resguard, encore plus coi que celuy de la Vierge, vu que elle estoyt moins advancée, n’ayant poinct eu d’enfant. (…) – Ah bien, ie ne dis non, mon seigneur ; mais, aussy vray que ie suys une paouvre filandière, i’ayme trop ma fille pour la quitter… Elle est trop jeune et foyble encore, elle se romproyt au service. Hier, au prosne, le curé disoyt que nous respondrons à Dieu de nos enfans… – Là, là, fist le seigneur, allez quérir le nottaire… Ung vieulx buscheron courust au tabellion ; lequel vint et dressa bel et bien ung contrat, auquel le sire de Valesnes mist sa croix, ne sachant poinct escrire ; puis, quand tout fust scellé, signé : – Eh bien la mère, dit-il, ne respondez-vous donc plus du puccelaige de votre fille à Dieu ?… (…) Brief, au bout de six mois, le sire n’avoyt pas encore seullement recouvré le prix d’ung seul fagot. À touttes ses besognes, la Ficquet, toujours plus ferme et plus dure, une foys respondoyt à la gracieulse queste de son seigneur : – Quand vous me l’aurez osté, me le rendrez-vous ?… Hein ! (…) Puis, ne pouvant se tenir de depescher les premières bouchiées de ce friant morceau roïal, le seigneur se mist en debvoir de fanfrelucher, en maistre passé, ce jeune formulaire. Vécy donc le bienheureux qui, par trop grande gloutonnerie, vétille, glisse, enfin ne sçait plus rien du joly mestier d’amour. Ce que voyant, aprez ung moment, la bonne fille dit innocemment à son vieulx cavalier : – Monseigneur, si vous estes, comme je pense, donnez, s’il vous plaist, ung peu plus de vollée à vos cloches. Sur ce propos, qui finit par se répandre je ne sçay comment, Marie Ficquet devint fameuse, et l’on dit encore en nos païs : – C’est une puccelle de Thilhouze !…

Balzac (Honoré de), La puccelle de Thilhouze, illustrations de Charles Huard gravées sur bois par Pierre Gusman, éditions Michel de l’Ormeraie, 2ème trimestre 1989.

DIDEROT, L’OR ET LA DISSIMULATION

(…) Et à quoi diable voulez-vous donc qu’on emploie son argent, si ce n’est à avoir bonne table, bonne compagnie, gons vins, belles femmes, plaisirs de toutes les couleurs, amusements de toutes les espèces ? J’aimerais autant être gueux que de posséder une grande fortune sans aucune de ces jouissances. (…) Lui. – Moi, j’y recueille tout ce qu’il faut faire et tout ce qu’il ne faut pas dire. Ainsi quand je lis l’Avare, je me dis : «Sois avare si tu veux, mais garde toi de parler comme l’avare. » Quand je lis le Tartuffe, je me dis : « Sois hypocrite si tu veux, mais ne parle pas comme l’hypocrite. Garde des vices qui te sont utiles, mais n’en aie ni le ton ni les apparences qui te rendraient ridicules. » Pour se garantir de ce ton, de ces apparences, il faut les connaître ; or, ces auteurs en ont fait des peintures excellentes. Je suis moi et je reste ce que je suis, mais j’agis et je parle comme il convient. Je ne suis pas de ces gens qui méprisent les moralistes. Il ya beaucoup à profiter, surtout en ceux qui ont mis la morale en action. Le vice ne blesse les hommes que par intervalles ; les caractères apparents du vice les blessent du matin au soir. Peut-être vaudrait-il mieux être un insolent que d’en avoir la physionomie ; l’insolent de caractère n’insulte que de temps en temps, l’insolent de physionomie insulte toujours. (…) Moi. – S’il eût été sage, il eût fait fortune, la seule chose qu’il paraît que vous ayez en vue. Lui. – Sans doute. De l’or, de l’or. L’or est tout ; et le reste, sans or, n’est rien. Aussi, au lieu de lui farcir la tête de belles maximes, qu’il faudrait qu’il oubliât sous peine de n’être qu’un gueux, lorsque je possède un louis, ce qui ne m’arrive pas souvent, je me plante devant lui. Je tire le louis de ma poche, je lui le montre avec admiration, j’élève les yeux au ciel, je baise le louis devant lui, et pour lui faire entendre encore mieux l’importance de la pièce sacrée, je lui bégaye de la voix, je lui désigne du doigt tout ce qu’on peut en acquérir, un beau fourreau, un beau toquet, un bon biscuit. Ensuite je mets le louis dans ma poche, je le promène avec fierté, je relève la basque de ma veste, je frappe de la main mon gousset ; et c’est ainsi que je lui fais concevoir que c’est du louis qui est là que naît l’assurance qu’il me voit.

Diderot (Denis), Le neveu de Rameau, éditions Rencontre, 1960.

KUNDERA, LA MÉMOIRE ET L’OUBLI… NE PAS EN RIRE

(…) Camarades, c’est seulement pour faire une farce, dis-je, et je sentis que personne ne pourrait me croire. Vous trouvez ça drôle, vous ? dit l’un des camarades à l’adresse des deux autres. Ceux-ci hochèrent la tête. Il faudrait que vous connaissiez Marketa ! dis-je. Mais nous la connaissons, me répliquèrent-ils. Eh bien, vous voyez, dis-je. Marketa prend tout au sérieux, nous l’avons toujours un peu fait marcher histoire de la mettre dans l’embarras. Intéressant, dit l’un des camarades, d’après tes lettres suivantes il ne nous semble pas que tu n’aies pas pris Marketa au sérieux. Quoi, vous avez lu toutes mes lettres à Marketa ? Ainsi donc, sous prétexte que Marketa prend toute chose au sérieux, s’interposa un autre, toi, tu l’emmènes en bateau. Mais dis-nous un peu, qu’est-ce qu’elle prend au sérieux ? Le Parti par exemple, l’optimisme, la discipline, pas vrai ? Et tout cela, qu’elle prend au sérieux, elle, tu ne fais qu’en rire. (…) Pourquoi est-ce qu’elle met tout le temps ces chaussures noire avec des talons hauts ? Je les lui avais achetées exprès dans l’intention de la faire évoluer devant moi, toute nue, rien qu’avec ces chaussures ; elle avait honte, mais elle faisait tout ce que je voulais ; je restais toujours vêtu aussi longtemps que possible et elle se promenait nue dans ces petits souliers là (ça me plaisait terriblement qu’elle fût nue et moi habillé !), nue, elle allait chercher du vin dans l’armoire et, nue, elle venait remplir mon verre… (…) Je n’aime pas les journalistes. Ils sont le plus souvent superficiels, verbeux et d’un aplomb sans pareil. Qu’Helena se présentât pour la radio et non pour un journal me refroidissait seulement davantage. C’est que les journaux peuvent, à mon sens, se prévaloir d’une circonstance atténuante, et de taille  : ils ne sont pas bruyants. Leur futilité demeure silencieuse ; ils ne s’imposent pas ; il est possible de les mettre à la poubelle. Également futile, la radio ne jouit pas de cette circonstance atténuante ; elle nous poursuit au café, au restaurant, voire durant nos visites chez des gens devenus incapables de vivre sans la nourriture ininterrompue des oreilles. (…) Les Églises n’ont pas compris que le mouvement ouvrier était la montée des humiliés et des soupirants affamés de justice. Elles ne souciaient pas d’instaurer, avec eux et pour eux, le royaume de Dieu sur la terre. Elles se sont alliées aux oppresseurs, et ainsi ont enlevé Dieu au mouvement ouvrier. Et voici qu’elles prétendent lui reprocher d’être sans Dieu ? Quel pharisaïsme ! Certes, le mouvement socialiste est athée, seulement, moi, je vois là un blâme divin, qui s’adresse à nous ! Blâme pour notre carence du cœur à l’égard des miséreux et des éprouvés. Et que me faut-il faire en cette occurrence ? M’effrayer du nombre décroissant des fidèles ? M’épouvanter de ce que l’école enseigne aux enfants une pensée antireligieuse ? Non. La véritable religion n’a nul besoin des faveurs de la puissance temporelle. La malveillance séculière n’a d’autre effet que de terrifier la foi. Ou bien devrais-je combattre le socialisme parce qu’il est, par notre faute, athée ? Je ne peux que déplorer la tragique méprise qui éloigna le socialisme de Dieu. Je ne puis que m’efforcer de la mettre en lumière et travailler à la réparer. Au reste, pourquoi cette inquiétude, chrétiens, mes frères ? Tout s’accomplit par la volonté de Dieu et, souvent, je me demande si ce n’est pas à dessein que Dieu fait connaître à l’humanité que l’homme ne saurait s’asseoir impunément sur son trône à lui, et qu’aussi équitable soit-elle, l’ordonnance des choses de ce monde hors de sa participation ne peut que mal tourner et se corrompre. Je me rappelle ces années où, chez nous, les gens déjà se croyaient à deux pas du paradis. Et comme ils étaient fiers : c’était leur paradis, ils allaient y parvenir sans que personne dût les aider du haut des cieux ! Seulement, après, il s’est évaporé sous leurs yeux.

Kundera (Milan), La plaisanterie), éditions Gallimard, 2 avril 1987.

HRABAL, LE TITAN ET L’AMOUR DU PÈRE

(…) À travers le nuage de fumée, les ouvriers s’inspirent des femmes qui passent. Bien en chair, celle-là… Bon Dieu, elles doivent avoir chaud… elles suent… entre les jambes ! Un vieux, au visage rempli de rides joyeuses, lâche dans un nuage de fumée : Les Tartares se les rasaient. Nous, on regardait, à travers une fente dans la paroi de la salle des bains publics, les filles et les femmes mariées, je ne vous dis que ça… Il ferme à demi les yeux, imité par les autres, y compris M. Ferdinand. Elles font bien mousser le savon et ensuite elles se les rasent avec un couteau bien affûté… Tout le monde voit, à portée de main, des baigneuses tartares, elles affûtent leur couteau sur une sangle, elles posent leur pied sur un banc, elles se rasent entre les jambes, ou bien l’une l’autre… En revanche, à Alger, ce n’était pas la fête, de vraies cochonnes, reprend un grand maigre. Des cochonnes, je vous dit, il fallait qu’on les baigne avant et si vous aviez vu ces maladies, une horreur… De nouveau, ils font tous la grimace à cette idée et se touchent la braguette. (…) Fricek, moi aussi je voudrais me défaire de moi-même, moi aussi je voudrais me muer en tapis comme toi, mais toute cette beauté qui se perd, qui se perd… Jan Hvezdar se met à genoux pour laver le visage du portrait. Fricek bondit sur lui et lui tire l’épaule : La vie et l’art sont une réalité, pas un rêve, il ne s’agit pas de marcher dans la rue comme un aveugle, mais avec les yeux ouverts, imbécile. Maintenant, ouste ! Siffle-moi ce soir. Jan Hvezdar se lève péniblement, se calme et tend la main à Fricek : Fricek, merci, c’est ce dont j’avais besoin, tu m’as fait naître. (…) Fricek, la tête rejetée en arrière, revit son instant de faiblesse à côté du cercueil paternel. Il sent qu’il a tout inventé à force de mensonges, que sa raison, cette cinquième roue du carrosse, a fabriqué tous ces mensonges, qu’au fond il avait de l’affection pour son père, même qu’il l’aimait sans lui en avoir jamais parlé, il a joué au Titan et donc il s’est menti à lui-même, à son père, à tout le monde. Jamais plus il n’entendra la petite source d’eau minérale gargouiller ici, à côté de lui, jamais plus la voix tonitruante de son père ne se fera entendre dans la maisonnette. Il se lève en nage, pour la première fois il est triste. (…) Il s’effondre dans le fauteuil et s’endort. Lorsqu’il se réveille, il commence à faire jour. Par la fenêtre donnant sur la cour, il voit que quelqu’un a allumé la lampe dans la boutique d’eau minérale. Fricek n’est pas dans la pièce. Il se lève lentement, tombe, se relève et sort d’un pas lourd. Se retenant d’une main au mur, il se traîne vers la porte entrouverte. À la lumière de la lampe il voit Fricek étendu de tout son long sur le comptoir en zinc, sa main gauche touche le filet d’eau minérale, dans la droite il serre sa photo d’enfant avec le chien et il pleure doucement. Jan Hvezdar ferme la porte, ouvre le portillon et sort sur la place. En titubant, il arrive jusqu’aux tilleuls et au monument aux morts où une grande tache noircit l’asphalte. Pendant un moment, il regarde devant lui d’un air hébété, puis, comme s’il s’était repris en main il s’en va d’un pas vif, presque militaire.

Hrabal (Bohumil), Rencontres et visites (nouvelle « Les fringants tireurs »), éditions Robert Laffont, pavillons poche, mai 2019.

BALZAC, EN AMOUR LES FEMMES PERDENT MOINS LA TÊTE QUE LES HOMMES

(…) Ung mattin que monsieur d’Armignac avoyt ung morceau de bon tems à prendre par la fuyte du duc de Bourgoigne, lequel quittoyt Lagny, le connestable doncques, s’advisa de soubhaitter bon jour à sa dame, et la voulsit resveigler d’une façon assez douce pour qu’elle ne se faschast point ; mais elle, embourbée dans les grasses sommeilleries de la mattinée, respondit au geste sans lever les paupières : – Laisse-moy donc, Charles !… – Oh ! oh ! fist le connestable, oyant ung nom de sainct qui n’estoyt poinct de ses patrons, i’ay du Charles dans la teste !… Lors, sans toucher à sa femme, il saulta hors du lict, et monta le visaige rouge, et l’épée nue à l’endroyt où dormoit la chamberière de la comtesse, se doubtant que lacdicte servante mettoyt les mains à cette besongue. – Ha ! ha ! gouge d’enfer, luy cria-t-il pour commencer le deduict de sa cholère, dis tes pastenostres, car ie vais te tuer sur l’heure, à cause des mennées du Charles qui vient céans !.. – Ha ! Monseigneur, respondit la femme, qui vous a dict cela ?… – Sois ferme que ie te déffais sans rémission, si tu n’advoues les moindres assignacions données, et en quelle mannière elles s’accordoyent ; si ta langue se tortille, si tu bronches, ie te cloue avecque mon poignard… Parle ! – Clouez-moy, respartit la fille, vous ne scaurez rien ! Le connestable, ayant mal prins cette excellente réponce, la cloua net, tant le courroux l’eschauffoyt ; puys, revinst en la chambre de sa femme, et dit à son escuyer qu’il renconstra par les desgrés, tout esvéillé aux aboys de la fille : – Allez là hault, j’ay corrigé ung peu fort la Billette !…Devant qu’il reparust en présence de Bonne, il alla prendre son fils, lequel dormoyt comme ung enfant, et le traisna chez elle avecque des façons peu mignonnes. La mère ouvrit les yeulx, et bien grands, comme pensez, aux cris de son petist ; puis, fut grandement esmeue en le voyant aux mains de son mary, lequel avoyt la dextre ensanglantée et gettoyt un resguard rouge à la mère et au filz… – Qu’avez-vous ?… dit-elle. – Madame, demanda l’homme de briefve exécution, cet enfant est-il issu de mes reins ou de ceux de Savoisy, vostre amy ?… Sur ce propous, Bonne devint pasle, et saulta sur son filz comme une gresnouille effraiée qui se lance à l’eaue. – Ah ! il est bien à nous !… fist-elle. –Si vous ne voulez pas voir rouler sa teste à vos piés, confessez-vous à moy et respondez droict. – Vous m’avez adjoinct ung lieutenant ?… – Ouy, dà !… – Quel est-il ?… – Ce n’est poinct Savoisy !…. et ie ne diraiy iamais le nom d’ung homme que ie ne congnois pas !… Là dessus, le connestable se leva, prist sa femme par le bras pour lui trancher la parole d’un coup d’épée ; mais elle, lui gettant ung resguard impérial, s’escria : – Oh, bien ! tuez-moy, mais ne me touchez plus… – Vous vivrez !… respartit le mary, pour ce que ie vous réserve ung chastiment plus ample que la mort. (…) Sur ce, la comtesse seicha ses pleurs, se fist ung visaige de fiancée, prist son aumosnière, son livre d’heures, et devalla vers l’éclisse de saint Paul, dont elle entendoyt sonner les cloches, vue que la darrenière messe alloyt se dire. Or, à ceste belle dévotion ne failloyt iamais la connestable, en femme noyseuse comme toutes les dames de la court. Aussy nommoyt-on cette messe, la messe attornée, pourceque il ne s’y renscontroyt que muguetz, beaulx fils, jeunes gentilshommes et femmes bien gorgiasées, de hautls parfums ; brief, il ne s’y voïoit poinct de robes qui ne fussent armoiriées ; ni d’esperons qui ne fussent dorés. Doncques, la comtesse Bonne s’y despartist, lairrant à l’ostel la buandière bien esbahie et enchargée d’avoir l’œil au grain ; puys, vint en grand’ pompe, accompaignée de ses paiges, de deux enseignes, et gens-d’armes, etn la paroësse. Il est occurent de dire que, parmy la bande de iolys chevaliers qui frétilloyent dans l’église, autour des dames, la comtesse en avoyt plus d’ung dont elle faisait la ioye, et s’estoyt adonné de cueur, à elle ; suyvant la coustume du ieune aage où nous en couchons tant et pluz sur nos tablettes, seullement ; à ceste fin d’en conquérir au moins une sur le grand nombre. (…) Et, de faict, mon sieur d’Armignac se montra bien tost, avecque une teste à la main, et la posant toute sanglante sur le hault de la cheminée : – Vécy, madame, dit-il, ung tableau qui vous endoctrinera sur les devoirs d’une femme envers son mary !… – Vous avez tué un innocent !… respondit la comtesse sans paslir. Savoisy n’estoyt pas mon amant !… Et, sur ce dire, elle resguarda fièrement le connestable aveque ung visaige masqué de tant de dissimulacion et d’audaces féminines que le mary resta sot comme une fille qui laisse échapper quelque note d’en bas devant une nombreuse compaignie, et il fust en doubte d’avoir faict ung malheur. – A qui songiez-vous donc ce matin ?… demanda-t-il. – Je resvais du Roy !… fit-elle. – Et doncques, ma mie, pourquoi ne pas me l’avoir dit ? – M’auriez-vous creu, dans la bestiale cholère où vous estiez ?…

Balzac (Honoré de), Le Connestable, illustrations de Charles Huard gravées sur bois par Pierre Gusman, éditions Michel de l’Ormeraie, 2ème trimestre 1989.

MUSIL, L’HOMME SANS QUALITÉS, QUALITÉS SANS HOMME

« La dame et son compagnon s’étaient approchés eux aussi et, par-dessus les têtes et les dos courbés, avaient considéré l’homme étendu. Alors, embarrassés, ils firent un pas en arrière. La dame ressentit au creux de l’estomac un malaise qu’elle était en droit de prendre pour de la pitié ; c’était un sentiment d’irrésolution paralysant. Après être resté un instant sans parler, le monsieur lui dit : « Les poids lourds dont on se sert chez nous ont un chemin de freinage trop long. » La dame se sentit soulagée par cette phrase, et remercia d’un regard attentif. Sans doute avait-elle entendu le terme une ou deux fois, mais elle ne savait pas ce qu’était un chemin de freinage et d’ailleurs ne tenait pas à le savoir ; il lui suffisait que l’affreux incident pût être intégré ainsi dans un ordre quelconque, et devenir un problème technique qui ne la concernait plus directement. Du reste, on entendait déjà l’avertisseur strident d’une ambulance, et la rapidité de son intervention emplit d’aise tous ceux qui l’attendaient. Ces institutions sociales sont admirables. On souleva l’accidenté pour l’étendre sur une civière et le pousser avec la civière dans la voiture. Des hommes, vêtus d’une espèce d’uniforme, s’occupèrent de lui, et l’intérieur de la machine, qu’on entr’aperçut, avait l’air aussi propre et bien ordonné qu’une salle d’hôpital. On s’en alla, et c’était tout juste si l’on n’avait pas l’impression, justifiée, que venait de se produire un événement légal et réglementaire. « D’après les statistiques américaines, remarqua le monsieur, il y aurait là-bas annuellement 190 000 personnes tuées et 450 000 blessées dans les accidents de circulation. – Croyez-vous qu’il soit mort ? demanda sa compagne qui persistait dans le sentiment injustifié d’avoir vécu un événement exceptionnel. – J’espère qu’il vit encore, répliqua le monsieur. Quand on l’a porté dans la voiture, ça en avait tout l’air. » (…) Parmi ces idées fixes sociales est apparue, depuis longtemps déjà, une espèce de ville hyper-américaine, où tout marche et s’arrête au chronomètre. L’air et la terre ne sont plus qu’une immense fourmillière sillonnée d’artères en étages. Les transports, de surface, aériens et souterrains, les déplacements humains par pneumatique, les files d’automobiles foncent dans l’horizontal tandis que dans la verticale des ascenseurs ultra-rapides pompent les masses humaines d’un palier de circulation à l’autre ; aux points de jonction, l’on saute d’un transport dans l’autre ; leur rythme qui, entre deux vitesses tonnantes, fait une pause, une syncope, un petit gouffre de vingt secondes, vous aspire et vous enlève sans que vous ayez le temps de réfléchir, et dans les intervalles de ce rythme général, on échange hâtivement quelques mots. Les questions et les réponses s’emboîtent les unes dans les autres comme les pièces d’une machine, chacun n’a devant soi que des tâches bien définies, les professions sont groupées par quartiers, on mange tout en se déplaçant, les plaisirs sont concentrés dans d’autres secteurs, et ailleurs encore se dressent les tours où l’on retrouve son épouse, sa famille, son gramophone. (…) Cet homme qui était revenu au pays ne pouvait se rappeler une seule période de sa vie que n’eût pas animée la volonté de devenir un grand homme ; Ulrich semblait être né avec ce désir. S’il est vrai qu’une telle ambition peut aussi trahir de la vanité et de la bêtise, il n’en est pas moins vrai que c’est une très belle et très légitime aspiration, faute de quoi, sans doute les grands hommes ne seraient guère nombreux. (…) Le siècle qu’on venait d’enterrer n’avait pas spécialement brillé par sa seconde moitié. Il s’était montré adroit dans le domaine de la technique, du commerce et de la recherche, mais, en dehors de ces foyers d’énergie, calme et menteur comme une eau dormante. On avait peint comme les vieux maîtres, écrit comme Goethe et Schiller, bâti dans le style gothique ou Renaissance. L’exigence d’idéal pesait sur toutes les manifestations de la vie comme une préfecture de police. Mais en vertu de cette loi secrète aux termes de laquelle aucune imitation n’est permise à l’homme si elle ne s’accompagne d’un excès, tout se faisait alors avec une méthode dont les modèles tant admirés n’auraient jamais été capables, méthode dont on peut voir les traces aujourd’hui dans nos rues et dans nos musées ; et, que ces choses soient ou non en rapport, les femmes de cette époque, aussi farouches que pudiques, devaient être couvertes de vêtements des pieds à la tête, mais présenter une poitrine abondante et un plantureux derrière. D’ailleurs, et pour mille raisons, il n’est pas de passé qu’on connaisse plus mal que ces trois ou quatre décennies qui séparent vos propres vingt ans des vingt ans de votre père. C’est pourquoi il n’est peut-être pas inutile de se remémorer encore le fait que les maisons et les poèmes les plus laids des mauvaises époques naissent de principes exactement aussi beaux que ceux des bonnes époques ; que tous les gens qui sont intéressés à démolir les réussites d’une bonne période ont le sentiment qu’ils les améliorent ; et que les jeunes gens exsangues de ces époques-là tirent autant de qualités de leur jeune sang que les hommes nouveaux de n’importe quelle autre époque. (…) Si la bêtise, en effet, vue du dedans, ne ressemblait pas à s’y méprendre au talent, si, vue du dehors, elle n’avait pas toutes les apparences du progrès, du génie, de l’espoir et de l’amélioration, personne ne voudrait être bête et il n’y aurait pas de bêtise. Tout au moins serait-il aisé de la combattre. Le malheur est qu’elle ait quelque chose d’extraordinairement naturel et convaincant. Aussi quand quelqu’un juge un chromo plus artistique qu’une peinture à l’huile, son jugement comporte une part de vérité beaucoup plus facile à démontrer que le génie de Van Gogh. De même est-il très facile, et très rentable, d’être un dramaturge plus puissant que Shakespeare, un romancier plus égal que Goethe ; un bon lieu commun est toujours plus humain qu’une découverte nouvelle. Il n’est pas une seule pensée importante dont la bêtise ne sache aussitôt faire usage, elle peut se mouvoir dans toutes les directions et prendre tous les costumes de la vérité. La vérité, elle, n’a jamais qu’un seul vêtement, un seul chemin : elle est toujours handicapée. (…) Mais quand l’esprit demeure tout seul, substantif nu, glabre comme un fantôme à qui l’on aimerait prêter un suaire, qu’en est-il donc ? On peut lire les poètes, étudier les philosophes, acheter des tableaux, discuter toute la nuit : mais ce que l’on y gagne, est-ce de l’esprit ? En admettant même qu’on en gagne, le possédera-t-on pour autant ? Cet esprit-là est si étroitement lié à la forme fortuite qu’il a prise pour entrer en scène ! Il passe à travers celui qu’il aimerait l’accueillir, ne lui laissant qu’un ébranlement léger. Qu’allons-nous faire de tout cet esprit ? On ne cesse d’en produire en quantités proprement astronomiques sur des tonnes de papier, de pierre et de toile, on ne cesse pas davantage d’en ingérer et d’en consommer dans une gigantesque dépense d’énergie nerveuse : qu’en advient-il ensuite ? Disparaît-il comme un mirage ? Se dissout-il en particules ? Se soustrait-il à la loi terrestre de la conservation de la matière ? Les parcelles de poussière qui descendent au fond de nous et lentement s’y immobilisent n’ont aucun rapport avec la dépense faite. Où est-il parti ? Où est-il, qu’est-il ? Peut-être se formerait-il autour de ce mot « esprit », si l’on en savait davantage, un cercle de silence angoissé… (…) Mais, quand quelque chose paraissait particulièrement urgent à Son Altesse, il lui fallait choisir une autre méthode. Elle commençait alors par envoyer la proposition à la Cour, à son ami le comte Stallburg, en demandant si on pouvait la considérer comme « provisoirement définitive, ainsi qu’elle s’exprimait. La même réponse lui était faite immanquablement au bout de quelque temps : on ne pouvait encore, sur ce point, faire état du bon plaisir de Sa Très Gracieuse Majesté, et il paraissait souhaitable de laisser d’abord l’opinion publique prendre forme, afin de reconsidérer la proposition plus tard, selon l’accueil que celle-ci lui aurait réservé et toutes contingences qui pouvaient se manifester alors. Le dossier en quoi le projet s’était ainsi transformé était transmis ensuite au département compétent et en revenait accompagné d’une note précisant que le département en question ne s’estimait pas en mesure de prendre une décision unilatérale sur ce point ; la chose faite, le comte Leinsdorf prenait note qu’il lui faudrait proposer, à l’une des prochaines séances du comité exécutif, la nomination d’un sous-comité interministériel pour l’étude de la question. (…) Il pressent que cet ordre n’est pas aussi stable qu’il prétend l’être ; aucun objet, aucune personne, aucune forme, aucun principe ne sont sûrs, tout est emporté dans une métamorphose invisible, mais jamais ininterrompue, il y a plus d’avenir dans l’instable que dans le stable, et le présent n’est qu’une hypothèse que l’on n’a pas encore dépassée. Que pourrait-il donc faire de mieux que de garder sa liberté à l’égard du monde, dans le bon sens du terme, comme un savant sait rester libre à l’égard des faits qui voudraient l’induire à croire trop précipitamment en eux ? C’est pourquoi il hésite à devenir quelque chose ; un caractère, une profession, un mode de vie défini, ce sont là des représentations où perce déjà le squelette qui sera tout ce qui restera de lui pour finir. Il cherche à se comprendre autrement ; avec cet appétit qu’il a de tout ce qui pourrait l’enrichir intérieurement (serait-ce même au-delà des limites de la morale ou de la pensée), il a l’impression d’être un pas, libre d’aller dans toutes les directions, mais qui va toujours d’un point d’équilibre au suivant, et toujours en avançant. Et s’il pense, un beau jour, avoir eu l’idée juste, il s’aperçoit qu’une goutte d’une incandescence indicible est tombée dans le monde, et que la terre, à sa lueur, a changé d’aspect. (…) Tout homme commence par réfléchir sur la vie dans son ensemble, expliqua-t-il, mais plus il réfléchit avec précision, plus son domaine se rétrécit. Quand il a atteint la maturité, tu as devant toi un homme qui est si ferré sur un certain millimètre carré qu’il n’y a pas dans le monde entier deux douzaines d’hommes aussi ferrés dans ce domaine. Il voit fort bien que les autres, moins ferrés que lui, ne disent que des bêtises sur ses affaires, et pourtant il ne peut bouger, parce que c’est lui, s’il quitte sa place ne fût-ce que d’un micromillimètre, qui en dira à son tour. » (…) Son cousin s’amusait souvent à décrire à Diotime les expériences officielles qu’il collectionnait aux côtés de Son Altesse, et il tenait beaucoup à lui montrer régulièrement les portefeuilles qu’emplissaient les propositions arrivées au bureau du comte Leinsdorf. « Puissante cousine, rapporta-t-il, un énorme dossier sous le bras, je ne puis plus m’en tirer seul ; le monde entier semble attendre de nous les améliorations dont une moitié commence par les mots À bas !… et l’autre par les mots En route pour !… J’ai ici des propositions qui vont de À bas Rome ! à En route pour la culture des légumes. Pour quoi vous déciderez-vous ? » Il n’était pas facile de mettre de l’ordre dans les désirs que le monde exprimait au comte Leinsdorf, mais deux groupes, par leur importance, se détachaient de l’ensemble des suppliques. L’un rendait responsable des troubles de l’époque tel ou tel détail dont il exigeait l’abolition, et ces détails n’étaient rien de moins que les Juifs ou l’Église catholique, le socialisme ou le capitalisme, la pensée mécaniste ou le retard du développement technique, le croisement ou le décroisement des races, la grande propriété ou la grande ville, l’excès d’intellectualisme ou les insuffisances de l’instruction populaire. L’autre groupe, au contraire, déterminait certains buts qu’il suffirait amplement d’atteindre, et ces buts hautement souhaitables du second groupe ne se distinguaient d’ordinaire des détestables détails du premier que par le signe émotionnel qui les précédait, sans doute parce qu’il y a dans le monde des natures critiques et des natures positives. Les suppliques du second groupe laissaient entendre par exemple, dans une dénégation joyeuse, qu’il fallait en finir une bonne fois avec le culte ridicule de l’art, parce que la vie était un bien plus grand poète que tous les scribouillards réunis, et réclamaient des collections de reportages d’audience et de récits de voyage pour l’usage général ; alors que les suppliques du premier groupe, dans le même cas, proclamaient dans une joyeuse affirmation que l’ivresse des sommets, chez l’alpiniste, dépassait toutes les exaltations de l’art, de la philosophie et de la religion qu’il fallait donc abolir pour favoriser les clubs alpins. On réclamait ainsi, par ces deux chemins opposés, le ralentissement du rythme de la vie ou un concours du meilleur feuilleton, la vie étant intolérablement ou précieusement brève, et l’on souhait délivrer l’humanité de ou par les cités-jardins, de ou par l’émancipation de la femme, de ou par la danse, le sport et la vie familiale, comme on souhaitait la délivrer de toutes sortes d’autres choses ou par toutes sortes d’autres choses. Ulrich referma le portefeuille et commença une conversation privée. « Puissante cousine, dit-il, c’est une chose bien étrange que la moitié du monde cherche la guérison dans l’avenir et l’autre moitié dans le passé. Je ne sais ce qu’il faut en conclure. Son Altesse dirait que le présent est incurable. » (…) Ce sont en effet les heures où l’homme, qui l’a cueilli négligemment dans les magazines du beau et du grand monde, poursuit le rêve éveillé du « paraître ». Tous ces êtres bronzés et musclés, tennismen, cavaliers et coureurs automobiles, qui semblent destinés aux plus hautes performances et ne sont d’ordinaire que d’honnêtes spécialistes, ces dames très habillées ou très déshabillées sont des rêveurs diurnes et se distinguent des ordinaires rêveurs éveillés par le seul fait que leur rêve ne reste pas enfermé dans leur cerveau, mais surgit à l’air libre, créé par l’âme collective, et prend une forme corporelle, dramatique, on serait même tenté de dire, en évoquant certains phénomènes occultes plus que douteux, idéo-plastique. Leurs rêves ont néanmoins en commun avec ceux des songe-creux habituels une certaine platitude, eu égard autant à leur contenu qu’à leur proximité du réveil. Le problème de la physionomie générale semble aujourd’hui encore résister à l’examen ; bien que l’on ait appris à tirer de l’écriture, de la voix, de la position du dormeur et de Dieu sait quoi encore toutes sortes de conclusions sur la nature des hommes qui sont même, parfois, d’une surprenante exactitude, on ne dispose guère, pour l’ensemble du corps, que des images de mode qui le modèlent, ou tout au plus d’une sorte de naturisme moral. Mais est-ce là le corps de notre esprit, de nos idées, de nos intuitions et de nos projets, ou celui de nos folies (les charmantes comprises) ? (…) Pour on ne sait quelle impondérable raison, les journaux ne sont pas, ce qu’ils pourraient être à la satisfaction générale, les laboratoires et les stations d’essais de l’esprit, mais, le plus souvent, des bourses et des magasins. S’il vivait encore, Platon (prenons cet exemple, puisqu’on le considère, avec une douzaine d’autres, comme le plus grand de tous les penseurs) serait sans doute ravi par un lieu où chaque jour peut être créée, échangée, affinée avec une idée nouvelle, où les informations confluent de toutes les extrémités de la terre avec une rapidité qu’il n’a jamais connue, et où tout un état-major de démiurges est prêt à en mesurer dans l’instant la teneur en esprit et en réalité. Il aurait deviné dans une rédaction de journal ce topos ourianos, ce céleste lieu des idées dont il a évoqué l’existence si intensément qu’aujourd’hui encore tout honnête homme se sent idéaliste quand il parle à ses enfants ou à ses employés. S’il survenait brusquement aujourd’hui dans une salle de rédaction et réussissait à prouver qu’il est bien Platon, le grand écrivain mort il y a plus de deux mille ans, il ferait évidemment sensation et obtiendrait d’excellents contrats. S’il se révélait capable, ensuite, d’écrire en l’espace de trois semaines un volume d’impressions philosophiques de voyage et un ou deux milliers de ses célèbres nouvelles, peut-être même d’adapter pour le cinéma l’une ou l’autre de ses œuvres anciennes, on peut être assuré que ses affaires iraient le mieux du monde pendant quelques temps. Mais aussitôt que l’actualité de son retour serait passée, si monsieur Platon insistait pour mettre en pratique telle ou telle de ces célèbres idées qui n’ont jamais vraiment réussi à percer, le rédacteur en chef lui demanderait seulement de bien vouloir écrire sur ce thème un joli feuilleton pour la page récréative (léger et brillant, autant que possible, dans un style moins embarrassé, par égard pour ses lecteurs) ; et le rédacteur de ladite page ajouterait qu’il ne peut malheureusement pas accepter de collaboration de cet ordre plus d’une fois par mois, eu égard au grand nombre d’autres écrivains de talent. Ces deux messieurs auraient alors le sentiment d’avoir beaucoup fait pour un homme qui, pour être le Nestor des publicistes européens n’en était pas moins un peu dépassé et, comme valeur d’actualité, ne pouvait être comparé disons à un Paul Arnheim. (…) Cette tentative pour influencer l’opinion publique lui paraissait aussi timide et grossière que celle de l’homme qui offre de l’argent à une femme contre son amour, quand il pourrait l’avoir à bien meilleur marché en excitant son imagination. (…) Son attitude était la représentation un peu maladroite de ses désirs, comme si elle se préparait à danser. Ulrich, très sensible au mauvais goût de toute exhibition sentimentale, se souvint à ce moment-là que la plupart des hommes ou, pour parler franchement, les hommes moyens dont l’esprit est surexcité mais incapable de se libérer dans la création, éprouvent ce désir se donner en spectacle. » (…) Lorsqu’un homme important met une idée au monde, elle est aussitôt la proie d’un processus de division, fait de sympathie et d’antipathie : les admirateurs, d’abord, en arrachent de grands morceaux à leur convenance et déchiquettent leur maitre comme des renards une charogne ; ensuite, les adversaires anéantissent les passages faibles, et il ne reste plus bientôt de quelque œuvre que ce soit qu’une provision d’aphorismes où amis et ennemis puisent à leur gré. Il s’ensuit une ambiguïté générale. Il n’est pas de Oui qui n’entraîne son Non. (…) En cela, il n’était différent de son époque dont la force tendance religieuse ne naît pas d’une véritable vocation religieuse, mais seulement, semble-t-il, de la révolte d’une sensibilité presque féminine contre l’argent, le savoir et les chiffres à quoi elle se donne avec passion. (…) Personne n’est uniquement un être de raison ou de profit ; chacun a commencé par vivre avec une âme vivante, réfléchit-elle. Mais le quotidien l’enlise, les passions ordinaires passent sur lui ce gel qui comme un incendie, et le monde froid provoque en lui ce gel qui consume l’âme. (…) Le premier Bureau écrivait, le deuxième Bureau répondait ; quand le deuxième Bureau avait répondu, on devait en faire part au premier Bureau, et le mieux était de proposer une discussion ; quand le premier Bureau et le deuxième Bureau s’étaient mis d’accord, on constatait qu’aucun engagement ne pouvait être pris : de sorte qu’il y avait continuellement quelque chose à faire. De plus, il existait une quantité d’éléments secondaires à prendre en considération. On travaillait en parfait accord avec les autres ministères ; on ne voulait pas blesser l’Église ; on devait tenir compte de certaines personnes et de certaines conjonctures sociales ; en bref, même les jours où l’on ne faisait rien de particulier, il y avait tant de choses à ne pas faire qu’on avait l’impression d’une activité très intense. (…) Imagines que tu bois du schnaps : excellent dans certaines situations. Mais que tu bois encore, et encore, et encore du schnaps : tu me suis ? Tu commences par attraper une cuite, ensuite le delirium tremens, enfin les honneurs militaires, et le curé bredouille quelque chose sur ta tombe à propos du devoir accompli. La chose t’est bien claire ? Bon, si la chose t’est claire (et ce n’est pas bien compliqué), imagine maintenant de l’eau. Et imagine que tu doives en boire toujours davantage : tu finiras par te noyer. Et imagine un type qui mange jusqu’à l’occlusion intestinale ! Et imagine maintenant les remèdes : la quinine, l’arsenic, l’opium. Et pourquoi ? me diras-tu. Patience ! J’en arrive maintenant, mon vieux, à la plus éminente de mes propositions : imagine l’ordre. Ou plutôt, imagine d’abord une grande idée, puis une plus grande, puis une plus grande encore, et ainsi de suite ; et sur ce modèle, imagine toujours plus d’ordre dans ta tête ! D’abord, c’est aussi plaisant qu’une chambre de vieille demoiselle et aussi net qu’une écurie militaire ; puis grandiose, comme une brigade en formation de bataille ; puis enfin tout à fait fou, comme quand on rentre du mess en pleine nuit et qu’on commande aux étoiles : « Univers, attention : à droite, droite ! » Ou encore, disons, l’ordre est d’abord comme quand une recrue cafouille des jambes et que tu l’aides à marcher au pas ; ensuite, comme quand tu rêves que tu es nommé ministre de la Guerre par-dessus la tête de quelqu’un. Mais imagine-toi maintenant un ordre humain total, universel, en un mot, l’ordre civil parfait : parole d’honneur ! c’est la mort par le froid, la rigidité cadavérique, un paysage lunaire, une épidémie géométrique ! (…) Il semble que tout ce qui, dans cette opération extrêmement désordonnée, tombe, cloche, se révèle superflu ou peu satisfaisant pour l’esprit, compose alors et dilue dans l’atmosphère, pour la faire vibrer d’un être à l’autre, cette haine si caractéristique de la civilisation contemporaine qui remplace la satisfaction que l’on n’a pas obtenue dans son travail par l’insatisfaction, plus aisée à obtenir, de celui des autres. (…) C’est alors que naquit, parmi ceux qu’on appelle les intellectuels, le goût du mot « rédimer ». On était persuadé que la vie s’arrêterait si un messie n’arrivait pas bientôt. C’était, selon les cas, un messie de la médecine, qui devait « sauver » l’art d’Esculape des recherches de laboratoire pendant lesquelles les hommes souffrent ou meurent sans être soignés ; ou un messie de la poésie qui devait être en mesure d’écrire un drame qui attirerait des millions d’hommes dans les théâtres et serait cependant parfaitement original dans sa noblesse spirituelle. En dehors de cette conviction qu’il n’était pas une seule activité humaine qui pût être sauvée sans l’intervention d’un messie particulier, existait encore, bien entendu, le rêve banal et absolument brut d’un messie à la manière forte pour rédimer le tout. (…) Et tandis que la foi organisée par la raison des théologiens doit mener partout un rude combat contre le doute et l’opposition de la raison de notre temps, il semble que l’événement fondamental du ravissement mystique, l’expérience nue, dépouillée de tous les voiles de la foi conceptuelle et traditionnelle comme des vieilles images religieuses, cette expérience qu’il n’est peut être plus possible de juger exclusivement religieuse, se soit en fait extraordinairement répandue, et qu’elle forme l’âme de ce mouvement multiforme d’irrationalisme qui hante notre temps comme un oiseau de nuit égaré en plein jour. (…) Aujourd’hui, en effet, on ment moins par faiblesse que parce qu’on est convaincu qu’un homme qui maîtrise la vie doit pouvoir mentir.

Musil (Robert), L’homme sans qualités, éditions du Seuil, octobre 2004.

KADARÉ, LES RÊVES, LES IMPOSTURES ET LE MESSIE

(…) « Elle a laissé sa pauvre mère seule dans cette détresse, poursuivit-elle, et brusquement il lui a pris de revenir juste pour lui arracher ce petit peu de vie qui lui restait. Pauvre femme, quel sort affreux – C’est vrai, fit Stres. Un tel désert… – Dis plutôt une solitude d’enfer, acheva-t-elle. Voir s’en aller tour à tour ses belles-filles, la plupart avec des petits enfants dans les bras, et sa maison s’assombrir soudain comme un puits. Mais ses brus, en fin de compte, n’étaient que des pièces rapportées, et même si elles sont mal fait d’abandonner leur belle-mère dans le malheur, comment leur jeter la pierre quand la première à voir laissé tomber cette pauvre femme a été sa propre fille unique ?… Stres contemplait le chandelier en cuivre, étonnamment semblable à ceux qu’il avait vus en ce matin mémorable, dans la pièce où languissaient Doruntine et sa mère. Il se disait que tout un chacun, à sa façon, allait prendre position vis-à-vis de l’événement qui venait de se produire et que son appréciation dépendrait de la place qu’il s’était faite dans la vie, de sa chance en amour ou dans le mariage, de son aspect extérieur, de la mesure du bonheur ou de malheur qui lui était échue, des faits qui avaient marqué le cours de son existence, ou de ses motivations les plus secrètes, celles que l’on se cache parfois à soi-même. Tel serait dans l’ensemble l’écho que l’événement éveillerait chez ces gens qui, croyant émettre un jugement sur le drame d’autrui, ne feraient en réalité qu’exprimer le leur propre. (…) En fin de compte, c’était une histoire qui était plus ou moins advenue à n’importe qui, dans n’importe quel pays, à n’importe quelle époque. Il n’est personne en effet qui n’ait rêvé de voir quelqu’un venir de loin, des terres de l’au-delà, rester un moment avec lui et chevaucher avec lui sur le même cheval ; il n’est personne en ce monde que n’habite quelque regret à propos d’un disparu et qui ne se soit dit : ah ! s’il pouvait revenir une fois, une seule fois, que je l’embrasse (mais quelque chose m’empêche alors de l’embrasser) ; même si cela ne peut jamais advenir ni n’adviendra jamais dans les siècles des siècles, et c’est là l’une des plus grandes tristesses en ce bas monde, tristesse qui continuera de l’envelopper comme la brume jusqu’à son extinction… Voilà ce qu’il en est, se répéta Stres. Tout le reste, suppositions, recherches, raisonnements, n’était que petits mensonges mesquins, dépourvus de signification. Il eût aimé rester encore un peu à ces hauteurs où la pensée se déploie librement, mais il sentait un monde de banalités l’attirer en permanence vers le bas, de plus en plus vite, pour le faire choir au plus tôt dans son vol. Il se hâta de quitter ces lieux avant que sa chute ne fût consommée. Hagard, tel un somnambule, il s’approcha de son cheval, sauta en selle et s’éloigna d’un galop glacé. (…) L’Empereur en personne aurait été mis au courant de l’événement et il en aurait eu le sommeil troublé. L’affaire s’avérait beaucoup plus scabreuse qu’il n’y avait paru au début. Il ne s’agissait pas d’une simple apparition de fantôme, ni d’une de ces calomnies que l’Église avait punies et châtierait toujours par le bûcher. Non, il était question de quelque chose de bien plus grave, de quelque chose qui, Dieu nous garde, secouait la religion orthodoxe jusque dans ses fondements. Il s’agissait de la venue d’un nouveau Messie – Mon Dieu, baisse la voix, tu m’entends –, d’un nouveau Messie, car jusqu’ici un seul être a pu se lever de son tombeau, Jésus-Christ, en sorte qu’en soutenant cette nouvelle résurrection, on a commis un sacrilège impardonnable : on a cru à une nouvelle résurrection et on a par là même admis qu’il pouvait y avoir deux Christ, car si l’on croit aujourd’hui qu’un autre a réussi à faire ce qu’en son temps Jésus a fait, de là à admettre que cet autre, Dieu nous pardonne, puisse être son rival, il n’y a qu’un pas. Ce n’était pas en pure perte que Rome, dans son hostilité, prêtait l’oreille et suivait le déroulement de l’affaire. À coup sûr, les moines catholiques avaient soufflé à qui mieux mieux pour propager cette fable de la résurrection de Constantin, afin de tenter de porter un coup fatal à la religion orthodoxe en l’accusant de bi-christisme, partant d’une monstrueuse hérésie ? Les choses étaient allées s’aggravant au point qu’on parlait d’une guerre de religion universelle. Certains chuchotaient même que l’imposteur qui avait ramené Doruntine n’était autre qu’un agent de l’Église romaine, laquelle l’avait chargé de cette mission. D’autres allaient encore plus loin : selon eux, Doruntine elle-même aurait donné dans le piège des catholiques, acceptant de les servir. Ô Grand Dieu, que ne nous est-il pas donné d’entendre, répétaient les gens. Voilà donc comment s’étaient embrouillées les choses. Mais l’Église orthodoxe de Byzance, qui n’avait épargné ni patriarches ni empereurs pour des infractions de cet ordre, s’était finalement emparée de l’affaire et ne tarderait pas à tout tirer au clair. Ses ennemis en seraient bien déconfits. (…) Et ils se mirent à tout lui expliquer en détail. Constantin, comme monsieur le Capitaine devait sans doute le savoir, était dans l’ensemble, tout comme eux du reste, un opposant, un contestataire. Il était contre les lois, les institutions, les décrets, les prisons, la police, les tribunaux. Il pensait que ce n’était là qu’un ramassis de règles coercitives, frappant l’homme de l’extérieur comme la grêle, que ces lois devaient être abolies et remplacées par d’autres lois intérieures, émanant de l’homme lui-même. Et il n’entendait pas par là des normes purement spirituelles, relevant seulement de la conscience, non, ce n’était pas un doux rêveur pour croire que l’humanité pouvait être régie par la seule conscience. Ce qu’il pensait était quelque chose de bien plus tangible, quelque chose dont il avait, les derniers temps, trouvé la semence répandue çà et là dans la vie des Albanais et dont il disait qu’elle devait se développer, être encouragée à s’ériger en système. Il s’agissait d’un système où l’on n’aurait plus besoin de lois écrites, de tribunaux, de geôles ni de police. Naturellement, cet ordre non plus ne serait pas exempt de drames, de meurtres et de violences, mais l’homme lui-même condamnerait son prochain et serait condamné par lui hors de tout cadre juridique rigide. Il tuerait ou se ferait exécuter, s’emprisonnerait ou sortirait de prison lorsqu’il le jugerait lui-même opportun. Mais comment un ordre pareil était-il réalisable ? demandait Stres. Cela ne ramenait-il pas encore à la conscience, et eux-mêmes ne le tenaient-ils pas pour une chimère ?

Kadaré (Ismaïl), Qui a ramené Doruntine ?, Livre de poche, mai 1989.

BALZAC, LES PANSES GONFLÉES ET LE MAL PENDU

(…) Cette Nicole avoyt le bec affilé comme un papegay, se trouvoyt de belle corpulence, garnie de deux grands, beaulx et amples coussins de natture, fermes au déduict, blancs comme les ailes d’un ange ; et cogneue, du reste, pour estre fertile en façons péripathétiques qui faisoyent que iamais avecque elle mesme chose se renconstroyt en amour, tant elle avoyt estudié les belles résolutions de la science, manière d’accomoder les olives de Poissy, courroyeries des nerfs, et doctrines absconses du breviaire ; ce que amoyt fort le Roy. Elle estoyt gaye comme ung pinson, toujours chantoyt, rioyt, et iamais ne chagrinoyt personne, ce qui est le propre des femmes de cette nature ouverte et franche, lesquelles ont touiours une occupassion : equivoquez ?… (…) Le cardinal demanda qui estoyt le plus pretieulx pour une dame : ou le premier ou le dernier bayser. A quoi la Beaupertuys respondit que c’estoyt le dernier ; vu que elle sçavoyt ce qu’elle perdoyt ; et, au premier, ne sçavoyt jamais ce qu’elle gagnoyt. (…) ET, tout en les aydant à grossir leur principal aposteume, le bon monarque rioyt avec eulx, et on gaussoyt, disputoyt, crachoit, mouchoyt, rigoloyt comme si le Roy n’y eust pas été. Aussy, tant fust embarqué de victuaille, tans fust succé de flaccons, et ruyné de ragoust, que les trognes des convives se cardinalizèrent, et les pourpoincts firent mine de crever, vue que tous estoyent bourrés comme cervelatz de Troyes, depuis l’entonnoir jusques à la bonde de leurs panses. (…) Le jeune homme remua, devint plus vivant ; puis, il tomba, par le vœu de la nature, dans ung grand affaissement et profonde attrition, prostration des chairs, et flasquositez du tout. Ores, la vieille fille, qui estoyt tout yeulz, et suivoyt les grands et nottables changemens qui se faisoyent en la personne de ce mal pendeu, print le barbier par la manche ; et, luy montrant le piteux caz, par ung œillade curieuse lui dit : – Est-ce que d’oresenavant il sera ainsi ? – En dà !… bien souvent, respondit le véridique chirurgien. – Oh ! il estoyt bien plus gentil pendu !…

Balzac (Honoré de), Les joyeulsetez du roy Loys Le Unziesme, illustrations de Charles Huard gravées sur bois par Pierre Gusman, éditions Michel de l’Ormeraie, 2ème trimestre 1989.

ZWEIG, LES PASSIONS RETENUES ET DESTRUCTRICES

(…) Il y a des moments où il me semble que jamais jeune homme ne gaspilla son temps plus sottement que je ne le fis pendant ces mois-là. Je ne lus pas le moindre livre ; je suis certain de n’avoir alors ni dit une seule parole raisonnable ni conçu une véritable pensée. D’instinct je fuyais toute société cultivée, afin de pouvoir sentir plus fortement, dans mon corps qui seul m’intéressait, la saveur de la nouveauté et des plaisirs jusque-là défendus. Il se peut que cette façon de s’enivrer de sa propre sève et d’être enragé contre soi-même pour perdre son temps fasse partie, dans une certaine mesure, des exigences d’une jeunesse vigoureuse brusquement livrée à elle-même ; cependant, mon obsession toute particulière rendait déjà dangereuse cette sorte de paresse crasse et il est fort probable que je serais tombé complètement dans la fainéantise noire ou dans l’abêtissement, si un hasard ne m’avait pas retenu soudain sur la pente de la chute intérieure. (…) La fureur de ces cœurs passionnés se déchaîne à la manière des lions ; ils cherchent à se surpasser l’un l’autre en sauvagerie et en exaltation ; tout est permis à leur description, tout est autorisé : inceste, meurtre, forfait, crime ; le tumulte effréné de tous les instincts humains célèbre sa brûlante orgie. Ainsi qu’autrefois les bêtes affamées hors de leur prison, ce sont maintenant les passions ivres qui se précipitent rugissantes et menaçantes dans l’arène close de pieux. C’est une explosion violente, comme celle d’un pétard, une explosion unique qui dure cinquante ans, un bain de sang, une éjaculation, une sauvagerie sans pareille qui étreint et déchire toute la terre : à peine si l’on distingue l’individualité des voix et des figures dans cette orgie des forces humaines. L’un reçoit de l’autre le feu sacré ; chacun apprend du voisin ; on se vole mutuellement ; chacun combat pour surpasser et dépasser son camarade et, cependant, ce ne sont tous que des gladiateurs intellectuels d’une seule fête, des esclaves en rupture de chaîne, que fouette et pousse en avant le génie de l’heure. Il va les chercher dans les taudis louches et obscurs des faubourgs aussi bien que dans les palais : les Ben Jonson, petit-fils de maçon ; les Marlowe, fils de savetier, les Massinger, issu d’un valet de chambre, les Philipp Sidney, riche et savant homme d’État ; mais le tourbillon de feu les entraîne tous ensemble dans la même ronde infernale ; aujourd’hui, ils sont fêtés, demain ils crèvent, les Kyd, les Heydwoods, dans la misère la plus profonde ; ou bien ils s’abattent affamés, comme Spencer dans King Street, tous menant une existence irrégulière, bretteurs, acoquinés à des prostituées, comédiens, escrocs, – mais poètes, poètes, poètes, ils le sont tous. Shakespeare n’est que leur centre, « the very age and body of the time » ; mais on n’a même pas le temps de le séparer des autres, tellement ce tumulte est impétueux, tellement les œuvres pullulent pêle-mêle, tellement embrouillé est l’écheveau des passions. Et tout d’un coup, dans une convulsion semblable à celle de sa naissance, cette éruption, la plus splendide de l’humanité, s’arrête, faisant place au néant : le drame est fin, l’Angleterre est épuisée, et pendant des centaines d’années le brouillard gris et humide de la Tamise retombe lourdement sur l’esprit : dans un élan unique, une génération a gravi tous les sommets de la passion, elle en a fouillé dans les abîmes, elle a ardemment mis à nu son âme exubérante et folle. Maintenant le pays est là, fatigué, épuisé ; un puritanisme vétilleux ferme les théâtres et met ainsi fin aux effusions passionnées ; la Bible reprend la parole, – la parole divine, – là où la plus humaine de toutes les paroles avait osé la confession la plus brûlante de tous les temps et là où une génération embrasée d’une ardeur sans pareille avait en une seule fois vécu pour des milliers d’autres. (…) Rien ne touche aussi puissamment l’esprit d’un jeune homme qu’une douleur grave et virile : le Penseur de Michel-Ange, regardant fixement son propre abîme, la bouche de Beethoven, amèrement rentrée, ces masques tragiques de la souffrance de l’univers émeuvent plus fortement une sensibilité qui n’est pas encore formée que la mélodie argentine de Mozart ou la riche lumière enveloppant les figures de Léonard. Etant elle-même beauté, la jeunesse n’a pas besoin d’idéalisation : dans l’excès de ses forces vives, elle aspire au tragique, et elle permet volontiers à la mélancolie de sucer doucement son sang encore novice. De là vient aussi que la jeunesse est éternellement prête pour le danger et qu’elle tend, en esprit, une main fraternelle à chaque souffrance.

Zweig (Stefan), La confusion des sentiments, Livre de poche, 2ème trimestre 1966.

GUILLOUX,  SCANDALES EN VILLE ET FACES SOMBRES DES HOMMES

(…) Assis près d’un conducteur, M. Lanzer aperçut dans la foule un de ses collègues du collège, M. Badoiseau, qui se démenait plus que tous les autres et criait comme un beau diable, en agitant sa canne. M. Lanzer entendit qu’il parlait de revanche, de représailles, de mise à mort et de Patrie… Ce ne fut qu’un éclair. Repoussé avec les autres, malgré ses protestations véhémentes, M. Badoiseau du battre en retraite et M. Lanzer vit sa silhouette mince, élégante, légère, vaciller et se perdre dans le moutonnement de la foule qui s’écrasait au bord du trottoir. Le soir où les nouveaux indésirables arrivèrent au camp de la Croix-Perdue, on avait doublé les postes de garde. Les hommes étaient en nombre insuffisant, M. Lanzer reçut l’ordre de ne point quitter le camp. Il s’installa dans sa baraque et s’étendit sur un lit de planches, cherchant en vain à s’endormir. Les scènes récentes auxquelles il venait d’assister occupaient trop vivement son esprit. M. Lanzer n’était certes pas assez habile pour y voir clair en lui-même, et le spectacle de cette foule qui s’était dressée tout à l’heure avec tant de haine contre les prisonniers lui laissait au cœur une profonde tristesse – Mon Dieu ! Mon Dieu ! murmurait-il, est-ce possible ? Jamais encore il n’avait senti chez une foule un désir de meurtre aussi irrésistible. Dans le silence de la nuit, les paupières closes, il revoyait ces visages tordus, ces yeux sanglants, ces bouches qui vomissaient la haine. Une telle profondeur du mal l’atterrait, et en même temps, il s’en voulait de n’être pas haineux à son tour… Ne pas avoir de haine pour ces hommes et ces femmes ennemis, n’était-ce pas là manquer à son devoir ? – Ah ! Le Devoir ! (…) La guerre en province est sourde. C’est une guerre de taupes. Elle est polie. Les ennemis se rencontrent cent fois par jour, au coin des rues, et chaque fois qu’ils se rencontrent, ils échangent un salut. Ils observent d’autant mieux cette correction, qu’ils appartiennent au même corps, et ont à cœur de n’en point compromettre le bon renom. M. Lanzer et Badoiseau s’ignorèrent donc et s’ignorèrent poliment pendant des années. Il arriva bien souvent que leurs épouses se rencontrèrent sur le marché. Elles échangèrent donc bien souvent le même salut glacé. (…) On ne tarda pas à faire des rapprochements entre le geste de M. Badoiseau et les propos qui commençaient de circuler en ville au sujet de l’héritage. Ce ne furent que des rapprochements légers ; on ne voulait rien affirmer, on ne faisait que supposer encore. Cette période d’élaboration du scandale est une période incertaine, où la tournure des événements dépend encore d’un mot, d’une attitude, d’un incident futile, qui peut les précipiter, les retarder ou les empêcher. M. Lanzer le sentait bien. Mais il n’avait pas assez de force pour se rendre maître des événements et les diriger à son gré. Bien autre était Badoiseau. Celui-ci n’avait pas agi à la légère. Il avait tout prévu. Lanzer fut étourdi par l’affront que lui fit son collègue. Badoiseau avait prévu cela. Il ne manquerait pas un jour à tirer parti de ce fait. Souvenez-vous, dirait-il, comme il avait l’air penaud : son attitude était celle d’un coupable que l’on prend la main dans le sac. (…) Un maître psychologue a défini le scandale : la luxure des gens honnêtes. Et la vérité est que, dans une petite ville comme dans une grande, un scandale n’est vraiment un scandale que si l’on y trouve quelque côté qui offense la morale sexuelle. Qui, aujourd’hui, de Lanzer ou de Jean-Paul, excitait le plus la haine de la petite ville ? Lanzer avait trahi la Patrie ! Certes, crime impardonnable et qui justifiait abondamment les plus cruelles représailles. Mais Jean-Paul n’était-il pas l’amant de Madeleine ? et peut-être aussi de la mère de Madeleine ? Voilà qui, plus que tout au monde, était de nature à passionner la petite ville. On épiait les allées et venues de Jean-Paul. La petite ville exerçait sur le moindre de ses gestes le plus rigoureux des contrôles. Et comme elle avait tout loisir d’interpréter les gestes de Jean-Paul, elle obtenait ainsi d’incroyables certitudes. (…) Ce journal, assurait-il, répondait à un besoin mais la vérité est que nul ne saura jamais clairement à quel besoin il répondait, si ce n’est au besoin qu’avaient les Belzéciens de voir imprimés les ragots qu’on ne faisait, avant sa création, que colporter de bouche en bouche, et à celui de satisfaire aux ambitions politiques de M. Durocher. Par la voix de son journal, M. Durocher exhortait ses compatriotes à « tenir » et il leur démontrait une fois la semaine que la France et les Alliés menaient la guerre du Droit, de la Justice et de la Civilisation – que le conflit, à la vérité, était moins un conflit d’armées entre elles, que le conflit de deux cultures – et d’ailleurs, ajoutait-il, la culture allemande n’existait pas ! C’était là un thème inépuisable, et l’on voyait, à chacun de ses articles, revenir cette négation pure et simple de l’esprit, de l’art, de la philosophie allemands, où il n’y voyait goutte, des phrases obscures ou amphibologiques, qu’il resservait à ses lecteurs, en s’écriant triomphalement : Schopenhauer est un imbécile – Kant n’existe pas. Personne n’a jamais rien compris à Fichte ni à Hegel – quant à Nietzche, il vaut mieux ne pas parler de lui – car c’est lui qui a fait tout le mal… N’est-il pas le grand chantre de la force ?

Guilloux (Louis), L’indésirable, Gallimard La Blanche, février 2019.

BALZAC, LE DYABLE EST AU CŒUR DE L’OFFICE

(…) – Cettuy chanoine estoyt venu simple prebstre à Paris, nud comme dague, sauf la guaisne. Mais, vu qu’il se trouvoyt estre un bel homme, bien guarny de tout, et complexionné si plantureusement que, par adventure, il pouvoit faire l’ouvraige de plusieurs sans trop s’esbrecher, il s’adonna très-fort à la confession des dames : baillant aux mélancholiques une doulce absolution ; aux maladifves, une drachme de son beaume ; à touttes, une petite friandise. Il fust si bien cogneu pour sa discrettion, sa bienfaysance et aultres qualitez ecclésiasticques, qu’il eust des praticques à la court. Lors, pour ne point resveiller la ialousie de l’officialité, celle des maris et aultres ; brief, pour enduire de sainteté ces bonnes et prouffictables mennées, la mareschalle Desquerdes lui bailla un os de saint Victor, en vertu duquel os tous les miracles du chanoine se parfaisoient. Et aux curieux, il estoyt respondeu : – Il a ung os qui guarit de toust !… (…) Cettuy nepveu du dyable avoyt nom le capittaine Cochegrue ; et, ses créanciers, les lourdiers, bourgoys ou aultres dont il crevoyt les posches, l’appeloyent le Maucinge, vu qu’il estoyt malicieulx, aultant que fort ; mais il avoyt le dos guasté par l’infirmité naturelle d’une bosse, et ne falloyt poinct faire mine de monter dessus pour voir plus loing, car il vous auroyt navré, sans conteste. Le secund avoyt estudié les coustumes, et, par la faveur de son oncle, estoyt devenu bon proccureur et plaidoyt au palais, où il faisoit les affaires des dames que, iadys, le chanoine avoyt le mieux confessées. Cettuy-là se nommoyt Pille-grues, pour le railler de son vrai nom qui estoyt Cochegrue comme celui du capitaine, son frère. Pille-grues avoyt ung chétif corps, sembloyt lascher de l’eaue très froide, estoyt pasle de visaige, et possédoyt une phyzionomie en manière de bec de fouyne. Ce néanmoins, il valloyt bien ung denier de pluz que ne valoit le capitaine, et portoyt à son oncle une pinte d’affection ; mais deppuys environ deux ans, son cueur s’estoyt ung peu feslé ; et, goutte à goutte, sa recognoissance avoyt fuy ; de sorte que, de temps à aultre, quand l’aër estoyt humide, il aymoit à mettre ses piés dedans les chausses de son oncle, et à presser par advance le jus de cette tant bonne succession. Luy et son frère le soudard trouvoyent leur part bien légière, vue que, loyalement, en droict, en faict, en justice, en natture et en réalité, besoing estoyt de donner la tierce partie du tout à un paouvre cousin, filz d’une aultre sœur du chanoine, lequel hérittier, peu aymé du bonhomme, restoyt aux champs où il estoyt bergier près Nanterre. Cettuy gardien de bestes, paysan à l’ordinaire, vint en ville sur l’advis de ses deux cousins qui le mirent en la maison de leur oncle, dans l’espoir que tant par ses asneries, lourdderies, tant par son défault d’engin, tant par son maltalent, il seroyt desplaizant au chanoine qui le mettroit à la porte de son testament. (…) La bonne demoyselle estoyt, à l’entendre, ung vray moule à goguette, hardye à la renconstre ; despeschant une accolade pendant le tems que son mary montoyt les degrés, sans s’esbahir de rien ; dévorant la danrée comme si elle goboyt une fraize ; ne songeant qu’à hutiner ; touiours vétillant, frétillant ; gaye comme une honneste femme, à qui rien ne ne fault ; contentant son bon mary qui la chérissait aussi fort qu’il pouvoit aymer son gosier ; et fine comme ung parfum ; et tant, que, depuis cinq ans, elle affustoyt si bien le train de son mesnaige, et le train de ses amours, qu’elle avoyt renom de preude femme, la confiance de son mary, les clefs du logis, la bourse, et tout. – Et quand donc iouez-vous de la flute douce ?… demanda le chanoine. – Tous les soirs !… Et bien souvent, ie couche avec elle… (…) Et, la-dessus, il racompta naïfvement au chanoine comment le dyable, ou le bon Dieu peut-être, l’avoyt aidé à se se débarrasser loyallement de ses mauvais cousins ; ce que le bon chanoine admira fort et conceut très bien, vu qu’il avoyt beaucoup de son sens encore ; et, souventes foys avoyt observé des choses qui estoyent à l’advantaige du dyable. Aussy, ce vieulx bonhomme de prebstre disoyt-il qu’il se renconstroyt touiours autant de bien dans le mal, que de mal dans le bien ; et, partant, qu’il falloyt estre assez nonchalant de l’aultre vie ; ce qui estoyt uen grièfve hérezie, dont maint concille a faict iustice.

Balzac (Honoré de), L’héritier du dyable, illustrations de Charles Huard gravées sur bois par Pierre Gusman, éditions Michel de l’Ormeraie, 2ème trimestre 1989.

BOYKEY SIDLEY, LE NEZ DANS LA SALADE

(…) – Mademoiselle, MADEMOISELLE ! Je vous ai commandé une viande à point, oui ou non ? – Oui, monsieur. – Et selon vous, cette viande est-elle à point ? Vous avez un problème de vue ? – Je vais demander qu’on la fasse cuire davantage, monsieur. – Il faut combien d’années d’études pour être serveuse ? Zéro, à ma connaissance. J’en conclus donc que prendre une commande convenablement ne nécessite pour ainsi dire aucune compétence. Et prendre des commandes, c’est tout ce qu’on exige de vous à ce poste. Comment peut-on être aussi incapable ? – Je suis désolée, monsieur. – J’en doute. Vous savez qui je suis ? Si vous bossiez pour moi, vous prendriez la porte sur-le-champ, parce que vous ne seriez d’aucune utilité à mon entreprise. Vous comprenez ? Vous entendez ce que je vous dis ou est-ce que vous avez les oreilles bouchées aussi ? Cela se passait lors d’un dîner di « de motivation des troupes » organisé par le service des ressources humaines. Personne n’avait très envie d’être là. J’ai regardé les yeux de la serveuse se remplir de larmes et les faux derches du conseil d’administration fixer leurs salades. Alors, j’ai bondi par-dessus la table, j’ai planté mes doigts dans les narines du P.DG et je lui ai arraché le nez. En fait, non, moi aussi j’ai fixé ma salade. Voilà ce que c’est d’avoir un boulot bien payé. On accepte les compromis, les sacrifices. On ramène sa paie à la maison, en espérant que nos gosses ne se rendront pas jamais compte de la lâcheté de leur paternel. (…) Il fait nuit le temps qu’on arrive au Green Fig, un restaurant bio qui se vante de défendre le commerce équitable, le tout-gratuit et les aliments récoltés par des ouvriers agricoles correctement rémunérés, lesquels aliments sont, ça va sans dire, dépourvus de goût et mangeable uniquement avec une bonne rasade de sauce soja. Nous sommes passés prendre l’amie d’Innocent, une fille blafarde et maigre comme un clou répondant au nom de Wanda. Intarissable, elle déverse sur nous un flot de paroles, et dans sa bouche les sujets se télescopent, les pensées approximatives explosent et les gloussements inappropriés éclatent au milieu d’expressions dénuées d’humour. C’est perturbant. J’ai déjà vu ça. (…) Je cherche un truc à lancer de toutes mes forces. J’ai besoin d’infliger une souffrance à un objet innocent et sans défense. Il y a un cendrier sur la table, que je laisse là, en général pour les besoins de Van. C’est un cendrier en verre, avec le nom d’un hôtel milanais inscrit en relief sous un logo au symbolisme indéterminé. Il ne fait aucun doute qu’il s’agit du fruit d’un larcin, en revanche la genèse de son arrivée chez moi reste obscure. Et à présent, il vole dans les airs, propulsé par un bras surnommé « Mach V » au lycée, du temps où je jouais au base-ball. Dans la fougue du moment, j’ai tout de même pris soin de viser un point sur le mur, ni trop haut, ni trop bas, et une toute petite, petite partie de mon cerveau s’est déjà demandé si les outils nécessaires pour réparer les futurs dégâts sont toujours nichés dans le placard du sous-sol où je range mon matériel informatique. Hélas, l’atrophie musculaire et une fureur excessive ont altéré ma maîtrise des lois de la physique. Déviant de la trajectoire prévue, mon projectile s’en va fracasser un interrupteur mural, qui se décroche en jetant des étincelles, avant de ricocher en direction de ma chère et grande baie vitrée – celle qui donne sur le panneau Hollywood. Fasciné, un rictus en zizzag à la Charlie Brown sur les lèvres, je regarde le carreau ployer, se craqueler, se fissurer de plus en plus, puis exploser en mille morceaux et, dans un bruit joyeux, tomber en cascade sur le flanc de la colline au-dehors. Le carreau entier. Le cendrier s’échoue par terre, sur la tranche, et, en un dernier acte de représailles, roule paresseusement vers moi pour venir se poser à plat à mes pieds. Je remarque que le symbole de l’hôtel Dolce Italiano, à Milan, est un citron. Enfin, je crois. Je trouve ça gentiment amusant, jusqu’à ce je m’aperçoive que la télé, qui vomissait un feuilleton en silence, affiche maintenant un écran noir. Il semblerait que j’aie aussi fait sauter les plombs.

Boykey Sidley (Steven), Meyer et la catastrophe, Belfond, octobre 2015.

GIDE, LES INITIATIONS / (…) Sitôt après que le soleil fut couché, nous nous sommes baignés dans une eau rose et verte ; et, comme elle reflétait le ciel, elle est bientôt devenue mordorée. Les flots tièdes et pacifiques nous pénétraient de leur mollesse. Les rameurs attendaient. Nous sommes remontés dans la barque comme la lune se levait ; un peu de vent soufflait ; larguant les voiles, nous poussions des bordées. Et l’on voyait tantôt les nuages encore mauves, tantôt la lune. Dans le sillage argenté qu’elle faisait sur la mer calme, les avirons creusaient des remous de lumière ; devant nous, l’Orion passait, mystérieux, dans le sillage de la lune. On la voyait derrière un mât, – puis solitaire, – puis au matin elle est retombée dans la mer. (…) Les premiers habitants rencontrés puisaient de l’eau près d’une fontaine ; ils vinrent à nous dès qu’ils nous aperçurent. Ils étaient vêtus d’une robe très somptueuse, pesante et tombant à plis droits ; une coiffure en forme de diadème leur donnait l’air sacerdotal. Ils offrirent leurs lèvres pour des baisers et leurs yeux souriaient de vicieuses promesses. Mais à l’horreur de nos refus, nous voyant étrangers, ignorants des coutumes de l’île, ces femmes, que nous n’avions d’abord pas reconnues, entrouvant leur manteau pourpré, montrèrent leur sein peint de rose. Comme nous les repoussions encore, elles s’étonnèrent ; puis, nous ayant pris par la main, nous conduisirent vers la ville. (…) Paride ! – Nous l’avions vainement cherché ; je pensai que trop faible pour remuer, et trop malade pour répondre, il s’était caché là comme les chiens qui cherchent un coin pour mourir. Mais était-ce encore Paride ? – Il était sans cheveux, sans barbe ; on voyait, blanches sur le plancher, ses dents autour de lui crachées. Sa peau s’était déchiquetée ainsi qu’une étoffe passée ; elle était violette et nacrée ; rien n’était plus pénible à voir. Ses yeux n’avaient plus de paupières, et je ne compris pas d’abord si c’était nous qu’il regardait car il ne pouvait plus sourire. Comme un fruit sortant de sa bouche, ses gencives énormes, gonflées, tuméfiées et spongieuses repoussaient déchiraient ses lèvres ; on voyait au milieu, dressée, une dent blanche, sa dernière. Il voulut me tendre la main ; ses os trop fragiles cassèrent. Je voulus lui serrer la main ; elle se défit dans la mienne en me laissant entre les doigts du sang et de la pourriture. Je pense qu’il vit des larmes dans mes yeux, car il sembla comprendre alors que c’était lui que je pleurais, et je pense qu’il gardait encore sur son état quelque espérance que mes pleurs de pitié lui ôtèrent, car soudain il fit un cri rauque et qui devait être un sanglot, et avec la main que je n’avais pas en la lui serrant écrasée, dans un geste de désespoir, tragique et vraiment perdu, saisissant la dent et ses lèvres, ironique et comme riant, il s’arracha d’un coup tout un grand lambeau de figure puis retomba déjà fini.

Gide (André), Le voyage d’Urien, éditions Gallimard La Pléiade, 2ème trimestre 1989.

BALZAC, LE MOINE ET LE DUVET DE LA CHAIR / (…) Finablement quand il fust saoul de Turques, de relicques et aultres bénéfices de Terre-Sainctes, Bruyn, au grant étonnement des Vouvrillons, rattourna de la Croisade, encumbré d’escus et pierreries ; au rebours d’aulcuns qui, de riches au despart, revindrent lourds de lèppres et légiers d’argent. (…) Par ung matin mouillé qu’il faisoyt ce tems où les limaçons frayent leurs chemins, tems mélancholique et propre aux resveries, Blanche estoyt au logis, assize en sa chaire, et songeuse, pour ce que rien ne produict de plus vifves coctions des essences substantifiques, et aulcune recepte, spécifique ou philtre n’est plus pénétrante, transperçante, oultreperçante et fringuante, que la subtile chaleur qui mijote entre le duvet d’une chaire et celuy d’une pucelle size pendant un certain tems. Aussi, sans le savoir, la comtesse estoyt incommodée de son puccelage qui lui matagrabolisoyt la cervelle et grignottoyt de partout. (…) Le dimanche ensuyvant de la venue de Réné au manoir de la Roche-Corbon, Blanche alla chasser sans son bonhomme ; et, quand elle fust en sa forest, proche les Carneaux, vid ung moine qui luy parust poulser une fille plus que de besoing n’estoyt, et picqua des deux en disant à ses gens : – Hau ! hau ! Empeschez qu’il ne la tue !… Mais quand la senneschalle arriva près d’eulx, elle tourna promptement bridde, et la veue de ce moine l’empescha de chasser. Elle revint pensive ; et lors, la lanterne obscure de son intelligence s’ouvrist et receust une vive lumière qui esclaira mille choses, commet tableaux d’église ou aultres, fabliaux et lays des trouverres, ou manèges des oyseaulx. Soudain, elle descouvrit le doulx mystère d’amour escript en toutes langues, voire mesme en celles des carpes. Est-ce pas follie aussy, de vouloir céler cette science aux puccelles !… Tost se couchia Blanche, et tost dist au seneschal – Bruyn, vous m’avez truphée, et vous debvez besogner comme besognoit le moine des Carneaux avecque la fille ! Le vieux Bruyn se doubta de l’aventure et vid bien que sa male heure estoyt venue. (…) – Sainte Vierge, que les enfants sont difficiles à faire !… A disner, le paige suoyt dans le dos en arrivant servir sa dame et son seigneur ; mais il fust bien surprins en recevant de Blanche la plus pute de toutes les œillades que iamais femme ait gettée, et bien plaizante et puissante elle estoyt, vu qu’elle muta cet enfant en homme de couraige. Aussy, le soir mesme, Bruyn estant démouré ung brin de tems de plus qu’il n’avoyt coustume, en sa senneschaussée, le paige chercha, trouva Blanche endormie et lui fist un faire un beau resve !… Il luy tollist ce qui, si fort, la gehennoyt ; et, si plantureusement lui bailla de la grayne aux enfants que, de surplus, elle en eust parfaict deux autres. (…) – Il a plouré !… fit-elle. Ha ! c’est le père… Ayant dict, elle pencha la teste sur la chaire où elle estoyt size, et qui, pensez le bien, estoyt la chaire où elle avoyt péchié. Oyant ce mot incongru, les dames furent si surprinses que, de prime face, elles ne virent point que la paovre senneschalle estoyt morte ; sans que jamais il ait été sceu si son brief trespas advint par peine de la despartie de son amant, qui, fidèle à son vœu, ne la vouloyt poinct voir, ou par grand’ ioie de ce retourner et de l’espoire de faire lever l’interdit dont l’abbé de Marmoustiers avoyt frappé leurs amours.

Balzac (Honoré de), Le péché vesniel, illustrations de Charles Huard gravées sur bois par Pierre Gusman, éditions Michel de l’Ormeraie, 2ème trimestre 1989.

BALZAC, ARCHEVESQUES, CARDINAULX ET PIES GUALLANTES / (…) Comme il restoyt fort continent en ce qu’il se modeloit sur son paouvre vieulx archevesque, qui, par force, ne péchoit plus, et passoyt pour ung saint, il avoyt souvent à souffrir ardeurs intolérables suivies de tristifications, vu le numbre de belles courtisannes bien gorgiasées et gelives au paouvre monde, lesquelles habitoient Constance pour éclaircir l’entendement des pères du concile. Il enrageoit de ne pas savoir comment on abordoit ces pies guallantes qui rabrouient les cardinaulx, abbés commandataires, auditeurs de rote, légats, évesques, princes, ducs et margraves, comme elles auroient pu faire de simples clercs d’argent. (…) L’évesque de Coire montra combien les gros hommes sans légiers ; pource que les gens bien pansus ont, par la grâce de Dieu, en récompense de leurs travaux, les tubes intérieurs élastiques comme ballons. Or, ce dit évesque saulta d’un bond en arrière, en suant d’ahan, toussant déjà comme ung bœuf qui trouve des plumes dans son mangier. Puis, ayant blémi tout à coup, ils desgringola par les desgrés sans seulement dire adieu à madame. Quand l’huis fut fermé sur l’évesque, et qu’il dévalla par les rues, monsieur de Raguse se prist à rire et à vouloir gausser. – Ah ! ma mignonne, suis-je pas digne d’estre pape et, mieulx que cela, ton guallant ce soir ? … Mais, voyant l’Impéria soucieulse, il s’approucha d’elle pour la mignardement enlasser dans ses bras, et la mignotter à la façon des cardinauds, gens brinballants mieulx que tous aultres, voire même que les soudards, en ce qu’ils sont oizifs, et ne guastent point leurs esprits essentiels. – Ha ! ha ! fit-elle en reculant, tu veux ma mort… lou métropolitain… Le principal pour vous est de vous gaudir, méchant ruffian ; et mon caz, chouze accessoire. Que ta joie me tue, vous me canoniserez, est-ce pas ? Ah ! vous avez la coqueluche et me voulez ! … Tourne et vire ailleurs, moine despourveu de cervelle… – Et ne me touche aucunement, fit-elle en le voyant s’advancer, sinon, je te gourmande avecque ce poignard. (…) Ah ! ah ! viens, mon gentil cavalier, mon fils chéri, mon bedon, mon paradis de délectation, je veux boire tes yeux, te manger, te tuer d’amour. Oh ! mon florissant, mon verdoyant et sempiternel dieu !… – Va, de petit religieux, je veux te faire Roy, Empereur, pape, et plus heureulx qu’eulx tous !… – Dà, tu peux tout mettre léans à feu et à sang ! Je suis tienne ! et le montrerai bien, car tu seras tost cardinal, quand pour rougir ta barette je devrois verser tout le sang de mon cœur.

Balzac (Honoré de), La belle Impéria, illustrations de Charles Huard gravées sur bois par Pierre Gusman, éditions Michel de l’Ormeraie, 2ème trimestre 1989.

ALAIN CORBIN, LA CONSTELLATION DES SILENCES / (…) Désormais il est difficile de faire silence, ce qui empêche d’entendre cette parole intérieure qui calme et qui apaise. La société enjoint de se plier au bruit afin d’être partie du tout plutôt que de se tenir à l’écoute de soi. Ainsi se trouve modifiée la structure même de l’individu. Certes, quelques randonneurs solitaires, des artistes et des écrivains, des adeptes de la méditation, des femmes et des hommes retirés dans un monastère, quelques visiteuses de tombe et, surtout, des amoureux qui se regardent et se taisent sont en quête de silence et restent sensibles à ses textures. Mais ils sont comme des voyageurs échoués sur une île, bientôt déserte, dont les rivages sont rongés.(…) Baudelaire clame la délectation qui lui procure le fait d’être le soir, enfin réfugié dans sa chambre. Il échappe alors, écrit-il, citant La Bruyère, au « grand malheur de ne pouvoir être seul », contrairement à ceux qui courent dans la foule par peur « sans doute de ne pouvoir se supporter eux-mêmes ». (…) Un été dans le Sahara regorge de descriptions du silence. À D’jelfa, « le silence qui se fait autour de moi est grand, écrit Fromentin à un ami demeuré à Paris. Le silence communique à l’âme un silence que tu ne connais pas, toi qui a vécu dans le tumulte : loin de l’accabler il la dispose aux pensées légères. On croit qu’il représente l’absence de bruit comme l’obscurité représente l’absence de lumière : c’est une erreur. Si je puis comparer les sensations de l’oreille à celles de la vue, le silence répandu sur les grands espaces est plutôt une sorte de transparence aérienne, qui rend les perceptions plus claires, nous ouvre le monde ignoré des infiniment petits bruits, et nous révèle une étendue d’inexprimables jouissances ». (…) La tradition monastique a transmis, depuis l’Antiquité, un ars meditandi qui sort des cloîtres au XVIe siècle et qui constitue, dès lors, une discipline intérieure accessible aux laïcs. Sur cette souche se greffe la philosophie morale antique, celle de Sénèque, de Marc Aurèle, par exemple, dont les humanistes sont alors familiers. Tout cela conduit à prôner une lutte contre la distraction, une concentration de l’attention, une quête méditative étroitement dépendante du silence. (…) Quand on veut réformer un monastère, ajoute Bossuet, il faut commencer par le silence, bannir les « désirs de communiquer ». (…) Au cours de l’histoire, l’injonction de faire silence est multiple et banale. Elle implique des apprentissages, car le silence ne va pas de soi. Il est des individus, écrit Maeterlinck, « qui n’ont pas de silence, et qui tuent le silence autour d’eux ; et ce sont les seuls êtres qui passent vraiment inaperçus » car « nous ne pouvons nous faire une idée exacte de celui qui ne s’est jamais tu. On dirait que son âme n’a pas eu de visage ». L’apprentissage du silence est d’autant plus essentiel que ce dernier est l’élément dans lequel se forment les grandes choses. Pour qu’elles puissent enfin émerger, il faut donc apprendre le silence. « Essaie donc de retenir ta langue pendant un jour ; et le lendemain comme tes desseins et tes devoirs seront plus clairs ! » La parole, au contraire, est trop souvent l’art d’étouffer et de suspendre toute pensée, qui ne travaille que dans le silence. Pour toutes ces raisons nous avons peur du silence et nous passons une grande partie de notre vie, répète Maeterlinck, à rechercher des lieux où il ne règne pas. (…) Écrire est dérisoire, considère Maurice Blanchot : « Une digue de papier contre un océan de silence. Le silence – lui seul obtient le dernier mot. Lui seul détient le sens éparpillé à travers les mots. Et c’est vers lui, au fond, que nous tendons (…), nous aspirons (…), lorsque nous écrivons. Garder le silence, c’est ce que à notre insu nous voulons tous, en écrivant. » L’espace créateur, c’est la page blanche. C’est bien ce que perçoit François Mauriac : « Toute grande œuvre naît du silence et y retourne (…) comme le Rhône traverse le Léman, un fleuve de silence traverse le pays de Combray et le salon des Guermantes et ne s’y mêle pas. » Nous n’en finirions pas de citer les écrivains dont l’écriture est école de silence et apprend au lecteur à en analyser les diverses modulations. Tenons-nous en à la belle analyse à laquelle se livre Michael O’Dwyer du Thérèse Desqueyroux de Mauriac, véritable propédeutique du silence destinée au lecteur. Il n’y relève pas moins de dix formes de silences liés à la parole : silences qui traduisent l’anéantissement du sujet ou l’incommunicabilité entre les êtres, silence qui livre le sujet aux « ténèbres de son être », silence qui est voyage intérieur, silence menaçant de l’autre qui renvoie au néant, silence créé en vue de résister au vacarme du monde et, pour ce qui plus précisément nous concerne, silence de réflexion, silences suggestifs qui disent l’indicible. Pour Mauriac, le drame humain est presque toujours consubstantiel au silence. « Celui d’un être vivant, écrit-il, se poursuit presque toujours et se dénoue dans le silence. » (…°

Corbin (Alain), Histoire du silence, Albin Michel, avril 2016.

BALZAC, LES COUVENTS, LES COULEURS DU MAL ET LES HOMMES LAIDS / (…) ROBLOT : Taisez-vous. Apprenez qu’il est des hommes chez qui la bienfaisance et la bonté ne sont pas des calculs, (à part) et ce ne n’est pas ce qu’ils font de mieux ! (Haut) Ordinairement, ma chère, les bienfaiteurs exploitent leurs obligés ou les obligés deviennent les tyrans de leurs bienfaiteurs ; aussi, quand on a le bonheur de rencontrer d’aussi belles âmes que celles de mademoiselle Adrienne et de son frère, y a-t-il du plaisir à cultiver des sentiments qui se soldent de part et d’autre sans mécompte. Il n’est pas aussi facile que vous le croyez de placer un bienfait. (…) GÉRARD : Être vieux pour les regards, être jeune pour le cœur, quel martyre ! Sentir croître son affection chaque jour, et chaque jour perdre quelques-uns des avantages qui font qu’on nous aime ! J’éprouve à cette idée des mouvements de rage, et alors je suis prêt à tout méconnaître. Parfois aussi, mon amour me rend meilleur. Ma femme et mes filles ne savent pas que, par devoir, je les traite mieux depuis que je les sens en second dans mon cœur. Tout le bonheur que je leur dois me semble un vol fait à Adrienne. (…) Le meilleur des romanciers est un homme à pendre ! Voilà votre éducation moderne. En supprimant les couvents, on a supprimé l’innocence de l’âme. Si vous empêchez le roman d’arriver chez vous, vous le trouvez sur les boulevards en y promenant vos filles. Elles voient des femmes, créations du génie, déifiées, celle-ci pour avoir tuer un prétendu qu’elle n’aimait pas, celle-là pour être morte avec Roméo, dona Julia pour avoir tenu tête à son mari… Ne croyez pas que ce soit le bien de ces belles compositions qui frappe, mais les vives couleurs du mal. Aussi, avons-nous des filles, qui, dès seize ans, font de l’opposition au sein de leur famille. (…) MME GÉRARD : Faut-il que je l’honore ? Eh ! monsieur, si vous avez les vices d’un gentilhomme, ayez donc aussi leur sentiment des convenances, leur dignité. Vous ne ménagez rien. Une femme peut consentir à être abandonnée et ne veut pas en avoir l’air. Je dis cette fille, et j’ai raison : elle vous trompe… (…) ANNA : C’était beau de ma part, moi qui ne sais pas comment on peut aimer un homme. Je les trouve tous laids, de gros favoris noirs, des barbes dures, des teints à faire peur ! Quand ils sont jolis, ils nous ressemblent, et ils n’ont alors ni esprit, ni capacité… Vraiment, le monde est à refaire ; si je me marie, je ne veux que des garçons, afin de ne pas avoir l’ennui des gendres. Que va devenir ma sœur ?

Balzac (Honoré de), L’école des ménages, illustrations de Charles Huard gravées sur bois par Pierre Gusman, éditions Michel de l’Ormeraie, 1er trimestre 1989.

CONRAD, L’ESCLAVE ET LES IMPASSES DU MONDE / (…) Dans cette souple silhouette droite comme une flèche, si gracieuse et si aisée dans sa démarche, derrière ces yeux doux qui n’exprimaient rien de plus qu’une résignation inconsciente, dormaient tous les sentiments et toutes les passions, tous les espoirs et toutes les craintes, la malédiction de la vie et la consolation de la mort. Et elle n’en savait rien. Elle vivait comme les hauts palmiers entre lesquels elle était en train de passer, cherchant la lumière, désirant le soleil, craignant la tempête, sans avoir conscience de l’un ni de l’autre. L’esclave n’avait pas d’espoir et ignorait le changement. Elle ne connaissait pas d’autre ciel, pas d’autres eaux, pas d’autre forêt, pas d’autre monde, pas d’autre vie. Elle n’avait pas de désir, pas d’espoir, pas d’amour, pas de peur – sauf celle des coups – pas d’autre sensation vive que, de temps à autre, celle de la faim, rare d’ailleurs, car Bulangi était riche et il y avait du riz en abondance dans la maison isolée en sa clairière. L’absence de souffrance et de faim était pour elle le bonheur et quand elle se sentait malheureuse c’était simplement qu’elle était fatiguée, plus que d’ordinaire, après le travail de la journée. Puis dans les nuits chaudes de la mousson du sud-ouest, elle dormait sans un rêve sous les étoiles brillantes, sur la plate-forme construite devant la maison et au-dessus de la rivière. (…) Almayer frissonna en faisant un effort pour parler et de nouveau, avec un geste incertain, il eut l’air de libérer sa gorge de l’étreinte d’une main invisible. Le regard de ses yeux injectés de sang alla sans but d’un visage à l’autre. « Voilà, dit-il finalement. Êtes-vous tous là ? C’est un homme dangereux. » Hâtivement, brutalement, il tira sur la couverture et le corps, roulant lourdement, tomba des planches et vint s’abattre à ses pieds, rigide, inerte. « Froid, parfaitement froid, dit Almayer, regardant autour de lui avec un sourire sans gaieté. Désolé de ne pouvoir faire mieux. Et en outre il vous est impossible de le pendre. Comme vous pouvez le voir, messieurs, ajouta-t-il gravement, il n’a pas de tête et pour ainsi dire pas de cou. » Le dernier rayon de lumière disparut soudain du sommet des arbres, la rivière se fit brusquement sombre et dans le grand silence le murmure du cours d’eau sembla emplir la vaste étendue d’ombre grise qui s’abattait sur la terre. « Voici Dain, continua Almayer s’adressant au groupe silencieux qui l’entourait. Et j’ai tenu parole. D’abord un espoir, puis un autre, et voici maintenant le dernier. Il ne me reste rien ici désormais. Vous pensez qu’il y a un seul mort ici ? Erreur, je v’s assure. Je suis bien plus mort que lui. Pourquoi ne me pendez-vous pas ? suggéra-t-il brusquement d’un ton amical à l’adresse du commandant. Je vous ass… assure que ce serait une simple… simple forma… formalité. » (…) – Je me rappellerai toujours, répondit Nina avec ardeur ; mais où est mon pouvoir et que puis-je faire ? – Ne le laisse pas trop longtemps chercher ton regard ou mettre sa tête sur tes genoux sans lui rappeler qu’un homme doit se battre avant de se reposer. Et s’il s’attarde, donne-lui toi-même son criss et l’ordre de partir, comme doit le faire l’épouse d’un prince puissant, quand les ennemis sont proches. Qu’il égorge les Blancs qui viennent faire du commerce avec nous, des prières aux lèvres et des fusils chargés à la main. Ah, conclut-elle en soupirant, ils sont sur toutes les mers et sur tous les rivages et ils sont très nombreux ! » (…) Tandis qu’il suivait dans sa marche lasse la lisière de la forêt, il jetait de temps en temps un coup d’œil dans l’ombre épaisse, si attirante avec sa trompeuse apparence de fraîcheur, si repoussante avec son obscurité totale où gisaient, ensevelies et pourrissantes, d’innombrables générations d’arbres et où leurs successeurs se dressaient comme s’ils portaient le deuil avec leur feuillage vert sombre, immenses et impuissants, attendant leur tour. Seuls les parasites semblaient vivants en cet endroit où ils montaient d’un élan sinueux vers l’air et le soleil, en se nourrissant aussi bien des morts que des mourants et en couronnant leurs victimes de fleurs roses et bleues qui luisaient au milieu des grosses branches, incongrues et cruelles, comme une note stridente et sardonique dans l’harmonie solennelle des arbres condamnés.

Conrad (Joseph), La Folie Almayer, Gallimard La Pléiade, avril 2008.

BALZAC, LA SPÉCULATION, LA SOUMISSION, LES BONS À RIEN ET LES MOTS PASSE-PARTOUT : (…) MERCADET : Par l’affection ! Ah ! vous connaissez bien notre époque ! Aujourd’hui, madame, tous les sentiments s’en vont, et l’argent les pousse. Il n’y a plus que des intérêts parce qu’il n’y a plus de famille, mais des individus ! Voyez ! l’avenir de chacun est dans une caisse publique ! une fille, pour sa dot, ne s’adresse plus à une famille mais à une tontine. La succession du roi d’Angleterre était chez une assurance ! La femme compte, non sur son mari, mais sur la caisse d’épargne ! On paye sa dette à la patrie au moyen d’une agence qui fait la traite des blancs ! Enfin, tous nos devoirs sont en coupons ! Les domestiques, dont on change comme de chartes, ne s’attachent plus à leurs maîtres : ayez leur argent, il vous sont dévoués !… (…) Le spéculateur et l’actionnaire se valent ! tous les deux, ils veulent être riches en un instant. J’ai rendu service à tous mes créanciers ; tous croient encore tirer quelque chose de moi ! Je serais perdu sans la connaissance intime de leurs intérêts et de leurs passions : aussi jouai-je à chacun sa comédie. (…) JULIE : Beauté, incomparable privilège, le seul qui ne puisse acquérir, et qui cependant n’est qu’une chimère, qu’une promesse, oui, tu me manques ! Oh ! je le sais ! J’avais essayé de te remplacer par la tendresse, par la douceur, par la soumission, par le dévouement absolu qui fait qu’on donne sa vie comme un grain d’encens sur l’autel… Et voilà toutes les espérances de la pauvre fille laide envolées ! Mon idole tant caressée vient de se briser, là, en éclats !… Ce mot : – « Je suis belle, je puis charmer, accomplir ma destinée de femme, donner le bonheur, le recevoir ! » cette enivrante idée ne s’élèvera donc jamais de mon cœur pour le consoler !… Plus d’illusions, j’ai rêvé… Mes larmes couleront sans être essuyées : je serai seule dans la vie ! Il ne m’aimait pas ! J’ai revêtu de mes propres qualités, de mes sentiments, un fantôme qui s’est évanoui !… et ma douleur paraîtrait si ridicule que je dois la cacher dans mon âme… Allons ! un dernier soupir à ce premier amour et résignons-nous à devenir, comme tant d’autres femmes, le jouet des événements d’une vie inconnue ! Soyons madame de la Brive pour sauver mon père. Abdiquons la belle couronne de l’amour unique, vertueux et partagé !… (…) DE LA BRIVE : C’est un peu leste ! mais je me lasse de la vie fainéante… Je le vois ! le plus court chemin pour amasser du bien, c’est encore de travailler !… Mais… notre malheur, à nous autres, est de nous sentir aptes à tout et n’être en définitive bons à riens ! Un homme comme moi, capable d’inspirer des passions et de les justifier, ne peut pas être commis ni soldat. La société n’a pas créé d’emplois pour nous. Et ! bien, je ferai des affaires avec Mercadet. C’est un des plus grands faiseurs. À nous deux, nous remuerons le monde commercial. Tu es bien sûr qu’il ne peut pas donner moins de cent cinquante mille francs à sa fille ? (…) Il y a les journalistes qui écrivent et ceux qui n’écrivent point. Les uns, les rédacteurs, sont les chevaux qui traînent la voiture ; les autres, les propriétaires, sont les entrepreneurs ; ils donnent aux uns de l’avoine, et gardent les capitaux. Je serai propriétaire. On se pose dans sa cravate ! On dit : – « La question d’Orient… question très grave, qui nous mènera loin et dont on ne se doute pas ! » On résume une discussion en s’écriant : – « L’Angleterre, monsieur, nous jouera toujours ! » Ou bien on répond à un monsieur qui a parlé longtemps et qu’on n’a pas écouté : « Nous marchons à un abîme. Nous n’avons pas encore accompli toutes les évolutions de la phase révolutionnaire ! » À un ministériel : – « Monsieur, je pense que sur cette question il y a quelque chose à faire. » On parle fort peu, on court, on se rend utile, on fait les démarches qu’un homme au pouvoir ne peut pas faire lui-même… On est censé donner le sens des articles… remarqués !… Et puis, s’il le faut absolument… eh ! bien, l’on trouve à publier un volume jaune sur une utopie quelconque, si bien écrit, si fort, que personne ne l’ouvre, et que tout le monde dit l’avoir lu ! On devient alors un homme sérieux, et l’on finit par se trouver quelqu’un au lieu d’être quelque chose ! (…) Nous avons en France une carte de principes aussi variée que celle d’un restaurateur. Je serai socialiste. Le mot me plaît. À toutes les époques, mon cher, il y a des adjectifs qui sont le passe-partout des ambitions ! Avant 179, on se disait économiste ; en 1805, on était libéral. Le parti de demain s’appelle social, peut-être parce qu’il est insocial : car en France, il faut toujours prendre l’envers du mot pour en trouver la vraie signification…

Balzac (Honoré de), Le Faiseur, éditions Michel de l’Ormeraie, illustrations de Charles Huard gravées sur bois par Pierre Gusman, 1er trimestre 1989.

GRACQ, L’EXTASE DES JEUX DE L’ESPRIT (…) Peut-être les attaches qui le retenaient à la vie paraissaient-elles manquer de puissance, car ses curiosités, nombreuses et toujours pénétrantes, se dispersaient sans cesse. Tantôt c’était la facture unique de certains tableaux rares qui le conduisaient à travers les musées de l’Europe, tantôt une femme était pour un instant le foyer de ce magnétisme humain et avide : Herminien l’entraînait alors dans un tourbillon d’intrigues passionnées, où des complications insolubles paraissaient naître sous les pas comme par enchantement. Mais ces intrigues à l’instant où elles semblaient devoir prendre un caractère fatal avaient toujours tourné court, car Herminien, au moment où sa partenaire pénétrait sur la scène héroïque, et s’encourageait au drame par la réflexion complaisante de tout le décor où elle projetait une passion vive, savait s’armer à point d’une ironie détachée et sarcastique qu’il maniait alors avec la maîtrise d’une arme ou d’un charme, et à laquelle nulle passion tragique n’avait su encore résister. Ces jeux extravagants de l’esprit et du cœur auxquels il invitait sans cesse, et dont sa démarche merveilleusement naturelle révélait à chaque instant l’insignifiance, laissaient de durables rancunes chez toutes celles qu’il avait ainsi conviées à entrer dans un rôle que lui-même dessinait à chaque minute dans ses moindres replis. Herminien pénétrait les secrets de la littérature et de l’art avec un goût subtil et parfait, mais il en révélait le mécanisme plutôt que qu’il n’en faisait toucher la grâce dans tout son effet. Et cependant un enthousiasme, une vibration froide, une véritable exaltation restaient sensibles dans ces périlleux exercices : sa figure calme s’animait alors, son œil devenait lumineux, la fatigue physique restait sans prise sur ce corps d’acier, et la discussion ou l’analyse pouvaient se prolonger sans effort de sa part pendant des journées, des nuits entières, jusqu’à ce qu’elle fût parvenue à sa logique conclusion. Au centre de lui-même et dans les instants les plus fiévreux habitait une impénétrable réserve, une démoniaque lucidité. Peut-être Albert se méprenait-il en décorant du nom d’amitié des rapports à tout prendre extrêmement troubles, auxquels la similitude presque exacte des goûts, une façon pareille d’aborder les détours du langage, un système de valeurs à eux propre qui courait et s’affirmait sans cesse présent et invisible comme un filigrane au milieu de toute conversation qu’ils avaient avec des tiers, auraient mérité sans doute la qualification à tous égards plus inquiétante, de complicité (…) Elle éleva les bras, et soutint sans effort le ciel de ses mains comme une vivante cariatide. Il semblait que le flux ce cette grâce prenante et inconnue ne pût se prolonger un instant de plus sans rompre les vaisseaux du coeur à son rythme étouffant. Alors, elle rejeta la tête en arrière, et ses épaules se haussèrent d’un mouvement frêle et doux, et le froid de l’écume qui vola sur sa poitrine et son ventre fit bondir en elle une volupté si insoutenable que ses lèvres se replièrent sur ses dents – et à la surprise des spectateurs jaillirent à l’instant de cette silhouette exaltante les mouvements désordonnés et fragiles d’une femme.

Gracq (Julien), Au château d’Argol, éditions Gallimard La Pléiade, 9 mars 1989.

BALZAC, LES ILLUSIONS, LA DISSIMULATION ET LA JUSTICE / (…) LE GÉNÉRAL : Ah ! vous voyez le monde ainsi ? Moi, je conserve les illusions avec lesquelles j’ai vécu. Fouiller ainsi dans les consciences, ça regarde les prêtres et les magistrats ; je n’aime pas les robes noires, et j’espère mourir sans les avoir jamais vues ! Mais Godard, ce sentiment qui nous vaut votre préférence me flatte plus que votre fortune. Touchez-là, vous avez mon estime, et je ne la prodigue pas. (…) FERDINAND : Ma position ? mais elle est intolérable, à cause des trois caractères au milieu desquels je me trouve pris : Pauline est hardie ; comme le sont les jeunes personnes très-innocentes dont l’amour est tout idéal et qui ne voient de mal à rien, dès qu’il s’agit d’une homme de qui elles font leur mari. La pénétration de Gertrude est extrême : nous y échappons par la terreur que cause à Pauline le péril où nous plongerait la découverte de mon nom, ce qui lui donne la force de dissimuler ! Mais Pauline vient à l’instant de refuser Godard. (…) VERNON : Allons, général, vous querellez madame tant que vous voudrez, excepté devant du monde (On entend Godard). J’entends Godard. (Bas au général) Est-ce là ce que vous m’aviez promis ? Avec les femmes, et j’en ai bien confessé, comme médecin, avec elles, il faut les laisser se trahir, les observer… Autrement, la violence amène les larmes, et une fois le système hydraulique en jeu, elles noyeraient des hommes de la force de trois Hercules. (…) LE JUGE : La justice, en France du moins, est la plus parfaite des justices criminelles : elle ne tend jamais de pièges, elle marche, elle agit, elle parle à visage découvert, car elle est forte de sa mission, qui est de chercher la vérité. Dans ce moment, vous n’êtes qu’inculpée, et vous devez ne voir en moi qu’un protecteur. Mais dites la vérité, quelle qu’elle soit. Le reste ne nous regarde plus…

Balzac (Honoré de), La Marâtre, éditions Michel de l’Ormeraie, illustrations de Charles Huard gravées sur bois par Pierre Gusman, 1er trimestre 1989.

BÜCHNER, L’ENNUI, LES MARIONNETTES, (…) LÉONCE : Les abeilles sont posées avec tant d’inertie sur les fleurs, et le rayon de soleil s’étale avec tant de paresse sur le sol. Cela transpire une oisiveté effroyable. – L’oisiveté est la mère de tous les vices. – Qu’est-ce que les gens ne font pas par ennui ! Ils étudient par ennui, ils prient par ennui, ils tombent amoureux, se marient et se multiplient par ennui et enfin meurent par ennui, et – et c’est là l’humour de la chose – tout cela d’un air très sérieux, sans rien remarquer, et Dieu sait quoi encore. Tous ces héros, ces génies, ces imbéciles, ces saints, ces pécheurs, ces pères de famille ne sont au fond rien d’autre que des oisifs raffinés. Pourquoi faut-il que moi justement je le sache ? Pourquoi ne puis-je pas me prendre au sérieux et enfiler un frac à cette pauvre marionnette et lui mettre un parapluie à la main pour qu’elle devienne très honnête, très utile et très morale ? (…) VALÉRIO : Nous avons déjà traversé une douzaine de principautés, une demi-douzaine de grands-duchés et quelques royaumes et cela dans la plus grande hâte, en une demi-journée, et pourquoi ? Parce qu’on doit devenir roi et épouser une belle princesse. Et vous êtes encore vivant dans une situation pareille ? Je ne comprends pas votre résignation. Je ne comprends pas que vous n’ayez pas pris de l’arsenic, sur la balustrade d’un clocher, en vous tirant une balle dans la tête, pour parer à toute éventualité. LÉONCE : Mais Valério, les idéaux ! J’ai en moi l’Idéal d’une Femme et il faut que je le recherche. Elle est infiniment belle et infiniment sans esprit. La beauté est aussi démunie, aussi touchante qu’un enfant nouveau-né. Cela fait un délicieux contraste : ces yeux célestement stupides, cette bouche divinement niaise, ce profil grec au nez de brebis, cette mort spirituelle dans un corps spirituel. VALÉRIO : Diable ! Nous revoilà à la frontière ; c’est un pays comme un oignon, rien que des pelures, ou comme des boîtes les unes dans les autres, dans la plus grande il n’y a que des boîtes et la plus petite il n’y a rien du tout. (…) MAÎTRE DE CÉRÉMONIE : Quel malheur. Tout est fichu. Les rôtis se ratatinent. Tous les vœux de bonheur s’effondrent. Tous les faux-cols se rabattent comme des oreilles de cochons mélancoliques. Les ongles et la barbe des paysans repoussent. Les mèches des soldats se défrisent. De ces douze rosières, il n’en est pas une qui ne préfère la position horizontale à la verticale. Dans leurs petites robes blanches, on dirait des lapins angoras exténués et le Poète de la Cour grogne autour d’elles comme un petit cochon d’Inde accablé. Messieurs les officiers ont perdu tout maintien.

Büchner (Georg), Léonce et Lena, éditions L’Arche, juin 2004.

BUTOR, LA RONDE ÉTERNELLE / (…) On ne sait d’où elles proviennent. Sans doute ont-elles passé la nuit dans une caverne assez lointaine. On sent qu’elles ont déjà marché plusieurs heures. Pas un mot, mais quelques rires qu’elles essaient d’étouffer du dos de leurs mains. Leurs robes sans manches sont formées de lanières entrelacées en pans qui s’écartent autour de leurs genoux à chaque pas. Des colliers de dents sautent sur leurs seins menus. Leurs cheveux qui tombent déjà presque jusqu’à terre, sont retenus par une couronne de bourgeons. Elles forment une ronde en se tenant par la main, puis par les coudes, enfin par les épaules, visages tournés vers l’extérieur, lançant leurs jambes l’une après l’autre comme pour se défendre contre les jeunes gens entièrement nus, mais brandissant des javelots à pointe de silex taillé, ornés de queues de renard ou d’hermine, qui, depuis les quatre points cardinaux, se précipitent par groupes de quatre en poussant des cris pour isoler quatre adolescentes et les enlever en les hissant sur leurs épaules, puis les abandonner couchées comme mortes sur des place couvertes de feuilles sèches où leurs compagnes viennent les retrouver, les réveiller, soigner, consoler avant de les ramener dans la ronde qui se reforme et s’accélère, mais cette fois tous les visages tournés vers l’intérieur. (…) Un jour à New York, je rencontre le pianiste Paul Jacobs qui me dit aller à une répétition du Rake’s Progress en version de concert sous la direction de Robert Craft, où serait peut-être Stravinsky. Je laisse mes projets de visites de musées cette après-midi pour l’accompagner. Certes, Stravinsky physiquement ne ressemblait nullement à un ours. C’est la Russie en lui qui me fait le désigner par cet animal : un ours maigre, fort léché, un ours au sortir de l’hibernation, incroyablement savant, fort attentif à ne laisser que le hérissement, la broussaille qu’il faut. Mais parfois, dans le comportement, ongles et dents sortaient comme couteaux dans une rixe. Au moment de la pause, il se dressa dans l’allée centrale, les mains dans les poches de son manteau qu’il n’avait pas jugé bon d’enlever, et crie en français : « On m’avait dit que cet orchestre était mauvais, mais jamais je n’aurais imaginé qu’il pouvait être mauvais à ce point. » Puis il a vissé son chapeau sur sa tête et est sorti devant les musiciens médusés qui n’avaient évidemment pas compris un mot à son discours. Il ignorait que nous étions là ; il ignorait vraisemblablement qu’il y avait dans la salle des gens comprenant le français. Il n’avait pas pu s’empêcher de sortir ses griffes, mais il les avait immédiatement recouvertes du velours ou vernis français.

Butor (Michel), Stravinsky au piano, éditions Actes Sud, décembre 1995.

BALZAC, LES PAUVRES GENS, LES AMBITIEUX ET LES LÂCHES (…) DUPRÉ : J’ai vu faire beaucoup de choses pour sauver la tête… Il y a des gens qui mettent les autres en avant, qui ne risquent rien, et recueillent tout après le succès Ont-ils de l’honneur ceux-là ? est-on tenu à quelque chose envers eux ? (…) Je n’estime pas assez les hommes pour les haïr, car je n’ai rencontré personne que je puisse aimer… Je me contente d’étudier mes semblables ; je les vois tous jouant des comédies avec plus ou moins de perfection. Je n’ai d’illusion sur rien, il est vrai, mais je ris comme un spectateur du parterre quand il s’amuse… seulement je ne siffle pas, je n’ai pas assez de passion pour cela (…) PAMÉLA : C’est vous qui avez fait erreur ! Vous êtes venus ici, chez de pauvres gens, et vous ne saviez pas ce que vous leur demandiez… Vous, madame, qui deviez le savoir, quels que soient le rang, l’éducation, l’honneur d’une femme est son trésor ! ce que dans vos familles vous conservez avec tant de soin, tant de respect, vous avez cru qu’ici, dans une mansarde, on le vendrait ! et vous vous êtes dit : Offrons de l’or ! il nous faut l’honneur d’une grisette. (…) DUPRÉ : Écoutez-moi… vous parlez ici à demi-mots, et vous croyez, futur ambassadeur, faire sur moi vos études diplomatiques, vous avez mal choisi votre sujet, et je vais vous dire, moi, ce que vous ne voulez pas m’apprendre. Ambitieux, mais prudent, vous vous êtes fait le chef d’une conspiration… le complot échoué, preuve de courage, sans vous inquiéter de ceux que vous aviez mis en avant, impatient d’arriver, vous avez pris un autre sentier : vous vous êtes rallié, renégat politique, vous avez encensé le nouveau pouvoir, preuve d’indépendance ! Vous attendez une récompense… Ambassadeur à Turin !… dans un mois vous recevrez vos lettres de créance ; mais Paméla est arrêtée, on vous a vu chez elle, vous pouvez être compromis dans cette affaire de faux témoignage ! Alors vous accourez, tremblant d’être démasqué, de perdre cette faveur, prix de tant d’efforts !… vous venez à moi, l’air obséquieux, la parole doucereuse, croyant me rendre votre dupe, preuve de loyauté !… Eh ! bien, vous avez raison de craindre… Paméla est entre les mains de la justice, elle a tout dit.

Balzac (Honoré de), Paméla Giraud, éditions Michel de l’Ormeraie, illustrations de Charles Huard gravées sur bois par Pierre Gusman, février 1989.

CALVINO, ROMANS INACHEVÉS OU ROMAN DES ROMANS… / (…) Elle regarde autour d’elle, avec l’air de se moquer de moi ; je fais un signe du menton vers elle : les coins de sa bouche se soulèvent comme pour sourire, puis s’arrêtent : peut-être a-t-elle changé d’idée, ou c’est comme ça qu’elle sourit. – Je ne sais pas si c’est un compliment, en tout cas je le prends pour tel. Et alors ? – Et alors je suis ici, le moi de maintenant, avec cette valise, là. C’est la première fois que je parle de la valise, bien que je ne cesse d’y penser. Et elle : – C’est la soirée des valises carrées à roulettes. Je reste calme, impassible. Je demande : – Qu’est-ce que vous voulez dire ? – Que j’en ai vendu une aujourd’hui, une valise comme celle-ci. – À qui ? – À un étranger. Comme vous. Il partait vers la gare, il s’en allait. Avec cette valise vide, qu’il venait d’acheter. Tout à fait pareille à la vôtre. – Qu’est-ce qu’il y a d’extraordinaire à ça ? Vous ne vendez pas de valise ? – Des valises comme ça, j’en ai depuis longtemps en magasin, mais ici personne n’en achète. Elles ne plaisent pas. Ou elles ne font pas l’affaire. Ou on ne les connaît pas. Pourtant, elles ont l’air commode. – Pas pour moi. Quand je pense par exemple que cette soirée pourrait être une soirée superbe, je rappelle que je dois traîner ma valise, et je ne peux plus penser à autre chose. – Pourquoi ne la laissez-vous pas quelque part ? – Par exemple dans un magasin de valises ? – Par exemple. Une de plus, une de moins. Elle se lève de son tabouret, ajuste dans le miroir le col de son manteau, sa ceinture. – Si je passe par là plus tard, et si je frappe au rideau, vous m’entendrez ? – Essayez. Elle ne salue personne. Elle est déjà dehors, sur la place. (…) Tu jettes le livre sur le plancher, tu le lancerais bien par la fenêtre, et même à travers la fenêtre fermée, entre les lames du store, tu voudrais voir ces cahiers importuns lacérés, et dispersés les phrases mots morphèmes phonèmes au point que les reconstruire en discours soit exclu ; à travers les vitres, et tant mieux si elles sont incassables, pour transformer le livre en photons, vibrations ondulatoires, spectres polarisés ; à travers le mur, pour qu’il s’émiette en molécules et en atomes, passant entre les atomes du ciment armé, se décomposant en électrons, neutrons, neutrinos, particules élémentaires de plus en plus subtiles ; à travers les fils du téléphone, pour le réduire à des impulsions électroniques, un flux d’informations, secoué de redondances et de bruits, qui se dégrade enfin dans un tourbillon d’entropie. Tu voudrais le jeter hors de la maison, hors du bloc de maisons, hors du quartier, de la communauté, du département, de la région, du territoire national, du Marché commun, hors de la culture occidentale, de la plate-forme continentale, de l’atmosphère, de la biosphère, de la stratosphère, du champ de la gravitation, du système solaire, de la galaxie, de l’amas des galaxie, et l’envoyer plus loin encore, au-delà du point limite d’expansion des galaxies, là où l’espace-temps n’est pas encore arrivé, là où il rencontrerait le non-être, et même le non-avoir-été, sans avant ni après, et se perdrait enfin dans la négativité la plus absolue, la plus radicale, la plus incontestable. Comme il le mérite, ni plus ni moins. Mais tu n’en fais rien : tu le ramasses, tu l’époussettes ; il faut tu le rapportes au libraire pour qu’il te l’échange. Tu es plutôt impulsif, nous le savons, mais tu as appris à te contrôler. Ce qui t’exaspère le plus, c’est de trouver à la merci du hasard, de l’aléatoire, de la probabilité : avec, dans les affaires humaines, l’étourderie, l’approximation, l’imprécision, la tienne comme celle des autres. La passion qui t’emporte dans ces cas-là, c’est l’impatience d’effacer les effets perturbateurs de l’arbitraire ou de la distraction, de rétablir dans leur cours régulier les événements. Tu voudrais déjà avoir en main un exemplaire non défectueux du livre que tu as commencé. Pour un peu tu te précipiterais à la librairie ; mais, à cette heure-ci, tous les magasins sont fermés. Il faudra attendre demain. (…) Mercredi soir. Chaque soir je franchis les premières heures d’obscurité en couvrant ces pages que personne ne lira peut-être jamais. Le globe de verre de ma chambre, à la pension Kudgiwa, éclaire le mouvement de mon écriture sans doute trop nerveuse pour qu’un futur lecteur puisse la déchiffrer. Peut-être ce journal reviendra-t-il au jour des années et des années après ma mort, quand notre langue aura subi Dieu sait quelles transformations, les vocables et les tours de phrase que j’utilise couramment auront une allure désuète et une signification incertaine. N’empêche, celui qui trouvera mon journal aura sur moi un avantage certain : à partir d’une langue écrite on peut toujours déduire un vocabulaire et une grammaire, isoler des phrases, les transcrire ou les paraphraser dans une autre langue, tandis que moi, je cherche à lire, dans la succession des choses qui se présentent à moi chaque jour, les intentions du monde à mon endroit, et je vais à tâtons, car je sais qu’il ne peut exister de vocabulaire pour traduire en mots le poids d’obscures allusions qui plane sur toute chose. Je voudrais que ce climat de pressentiment et de doutes ne soit pas, pour celui qui me lira, comme un obstacle fortuit qui s’oppose à la compréhension de ce que j’écris, mais comme sa substance même ; et si l’ordre de mes pensées échappe à qui essaiera de les suivre en partant d’habitudes mentales radicalement transformées, l’important est que lui soit transmis l’effort que j’accomplis pour lire entre les lignes des choses le sens élusif de ce qui m’attend.

Calvino (Italo), Si par une nuit d’hiver un voyageur, éditions du Seuil, avril 1981.

BALZAC, LA GLOIRE ET L’ARGENT (…) Fontanarès : Une grande découverte est une vérité. (…) La vérité ruine tant d’abus et d’erreurs, que tous ceux qui en vivent se dressent et veulent tuer la vérité : ils commencent par s’attaquer à l’homme. Aux novateurs, la patience ! (…) Le Grand-Inquisiteur : Nous ne retenions pas cet homme parce qu’il avait un commerce avec le démon, ni parce qu’il était impie, ni parce qu’il était d’une famille soupçonnée d’hérésie ; mais pour la sûreté des monarchies. En permettant aux esprits de se communiquer leurs pensées, l’imprimerie a déjà produit Luther, dont la parole a eu des ailes. Mais cet homme va faire, de tous les peuples, un seul peuple ; et, devant cette masse, le Saint-Office a tremblé pour la Royauté. (…) Quinola : Et l’on parle du premier amour ! Je ne connais rien de terrible comme le dernier, il est strangulatoire. Suis-je heureux de m’être élevé jusqu’à l’indifférence ? Je pourrai être un homme d’État… (…) Quinola : Un homme pauvre, qui trouve une bonne idée, m’a toujours fait l’effet d’un morceau de pain dans un vivier ; chaque poisson vient lui donner un coup de dent. Nous pourrons arriver à la gloire, nus et mourants. (…) Je le sais bien. Invente, et tu mourras persécuté comme un criminel ; copie, et tu vivras heureux comme un sot ! Et d’ailleurs, si Fontanarès périssait, pourquoi ne sauverais-je pas son invention pour le bonheur de l’humanité ? (…) Avaloros : L’argent, voilà le grand secret. Avec de l’argent à perdre, on gagne du temps ; avec le temps tout est possible ; on rend à volonté mauvaise une bonne affaire, et, pendant que les autres en désespèrent, on s’en empare. L’argent, c’est la vie ; l’argent, c’est la satisfaction des besoins et des désirs ; dans un homme de génie, il y a toujours un enfant plein de fantaisies, on use l’homme et l’on se trouve tôt ou tard avec l’enfant ; l’enfant sera mon débiteur et l’homme de génie ira en prison.

Balzac (Honoré de), Les ressources de Quinola, éditions Michel de l’Ormeraie, illustrations de Charles Huard gravées sur bois par Pierre Gusman, 1er trimestre 1989.

ITALO CALVINO VA JUSQU’OÙ VA L’AMOUR / (…) Amerigo avait appris, quant à lui, qu’en politique les changements suivent des voies longues, compliqués, et qu’il ne faut pas les attendre pour demain, ni compter sur un revirement du sort ; pour lui comme pour beaucoup d’autres, acquérir de l’expérience avait signifié devenir quelque peu pessimiste. D’un autre côté, il y avait la loi morale qui veut qu’on continue à faire son possible, jour après jour ; en politique aussi bien qu’ailleurs, si l’on n’est pas un sot, ce sont ces deux principes-là qui comptent : ne pas se faire d’illusions et ne pas cesser de croire que tout ce qu’on fait peut être utile. (…) Ne voulant pas se laisser impressionner par la misère des lieux, il se concentrait sur celle des accessoires – la papeterie, les dossiers, le règlement, consulté à la moindre incertitude par un président nerveux avant même le début du vote – ; pour Amerigo, cette misère-là était riche, riche de signes et de sens, même s’ils se contredisaient. C’est sous ces apparences négligées, grises, dépouillées, que la démocratie se présentait aux citoyens ; par moments, Amerigo trouvait cela sublime, dans cette Italie qui de tout temps révéra la pompe, le faste, l’ostentation, l’ornement ; il y voyait en fin de compte une leçon de morale, d’honnêteté, d’austérité, une perpétuelle et silencieuse revanche sur les fascistes, sur ceux qui avaient cru pouvoir mépriser la démocratie à cause précisément de ce dénuement, de cette humble comptabilité, et qui étaient retombés en poussière, avec tous leurs glands et leurs pompons, tandis qu’elle poursuivait sa voie, dans le cérémonial désincarné de ses petits papiers pliés comme des télégrammes, de ses crayons confiés à doigts gauches ou calleux. (…) N’était-ce pas le hasard qui avait de lui Amerigo Ormea, un citoyen responsable et conscient, un rouage du pouvoir démocratique, là, derrière la table, et non cet idiot – de l’autre côté – qui s’approchait en riant, comme pour un jeu ? Arrivé en face du président, l’idiot se mit au garde-à-vous, fit le salut militaire, tendit ses papiers : carte d’identité, carte d’électeur, le tout en règle. – Bravo, fit le président. L’autre prit le bulletin et le crayon, claqua des talons, salua derechef et gagna l’isoloir d’un pas ferme. – En voilà qui sont des électeurs comme il faut », observa Amerigo à voix haute, tout en se rendant compte de la facilité et du mauvais goût de sa plaisanterie. – Les pauvres… » soupira la femme au corsage blanc. Elle ajouta : « Enfin… heureux aussi. Amerigo pensa en vrac au Sermon sur la Montagne, aux diverses interprétations de l’expression « pauvres d’esprit », à Sparte et à Hitler qui supprimaient les crétins et les contrefaits ; il pensa à l’égalité selon la tradition chrétienne et selon les principes de 89, aux luttes que la démocratie avait dû soutenir tout un siècle pour imposer le suffrage universel, aux arguments de la réaction ; à l’Église qui, d’hostile, était devenue favorable ; enfin au mécanisme de la « loi des tricheurs » qui donnerait plus de poids au suffrage de ce malheureux qu’au sien propre. (…) En fait, le contact de ceux de son bord, au lieu de lui donner des forces, lui procurait une sorte d’agacement : aux interventions de la femme orange, par exemple, il réagissait en sens contraire, comme par crainte de lui ressembler. Il se jetait alors dans une casuistique assez souple pour voir avec les yeux de l’adversaire ce qui l’avait d’abord indigné, puis revenir à ses critiques en les pesant plus froidement, et esquisser pour finir un jugement serein. Là encore, il agissait moins par esprit de tolérance et compréhension que par besoin de se sentir supérieur, capable d’envisager tout ce qui est pensable, y compris les idées de ses adversaires, capable d’opérer la synthèse et de discerner ici comme là les fins de l’Histoire – comme il doit convenir à un véritable esprit libéral. (…) La sœur avait choisi cette salle d’hôpital en toute liberté ; rejetant le reste du monde, elle s’était entièrement identifiée à sa mission, à son combat, et cependant – ou plutôt : pour cette raison – elle restait distincte de l’objet de cette mission, maîtresse d’elle-même, heureuse et libre. À l’inverse, le vieux paysan n’avait rien choisi, il n’avait pas voulu lui-même le lien qui le retenait dans cette salle, sa vie était ailleurs, sur ses terres, et pourtant il faisait le voyage le dimanche pour venir voir mâcher son fils. L’idiot avait achevé son lent goûter ; père et fils, toujours assis de part et d’autre du lit, avaient posé sur leurs genoux leurs lourdes mains osseuses et veinées, la tête de biais – le père conservant son chapeau enfoncé, le fils arborant un crâne ras de conscrit – et continuaient à se regarder du coin de l’œil. Amerigo se dit : voilà, tels qu’ils sont, ces deux-là ne peuvent se passer l’un de l’autre. Puis : voilà, cette façon de vivre-là, c’est l’amour. Et encore : l’humain va jusqu’où va l’amour. Et encore : l’humain va jusqu’où va l’amour ; il n’a d’autres limites que celles que nous lui donnons.

Calvino (Italo), La journée d’un scrutateur, éditions Points, septembre 1990.

BALZAC ET LES HAUTS GRADES (…) Saint-Charles : « Tout s’oppose à ce que nous en sortions : nous protégeons nos protecteurs, on nous avoue trop de secrets honorables, et l’on nous en cache trop de honteux pour qu’on nous aime ; nous rendons de tels services, qu’on ne peut s’acquitter qu’en nous méprisant. On veut d’abord que pour nous les choses ne soient que des mots : ainsi la délicatesse est une niaiserie, l’honneur une convention, la traîtrise diplomatie ! Nous sommes des gens de confiance ; et cependant l’on nous donne beaucoup à deviner. Penser et agir, déchiffrer le passé dans le présent, ordonner l’avenir dans les plus petites choses, comme je viens de le faire, voilà notre programme, il épouvanterait un homme de talent. Le but une fois atteint, les mots redeviennent des choses, monsieur le duc, et l’on commence à soupçonner que nous pourrions bien être infâmes. » (…) Vautrin : « Monsieur le duc, en ce moment, c’est à qui s’agitera pour obtenir des emplois, et cette ambition a gagné toutes les classes. Chacun en France veut être colonel, et je ne sais ni où, ni comment on y trouve des soldats. Vraiment, la société tend à une dissolution prochaine, qui sera causée par cette aptitude générale pour les hauts grades et par ce dégoût pour l’infériorité… Voilà le fruit de l’égalité révolutionnaire. La religion est le seul remède à opposer à cette corruption. » (…) Vautrin : « Jamais ! Je lui ai caché les moyens par lesquels je lui rendais la vie heureuse et facile. Ah ! je ne lui voulais pas un soupçon… ça l’aurait flétri. Vous le rendez noble avec des parchemins, moi je l’ai fait noble de cœur. »

Balzac (Honoré de), Vautrin, éditions Michel de l’Ormeraie, illustrations de Charles Huard, gravées sur bois par Pierre Gusman – 1er trimestre 1989.

DAVID LODGE, L’AMOUR POUR S’AIDER DANS LE PLAISIR ET LA MORT (…) C’est sûrement ce qui a poussé Helen Reed à entrer dans la chapelle dimanche dernier, elle pleure encore son mari… Je l’ai soumise à un petit traitement de choc en refusant de lui témoigner une compassion conventionnelle lorsqu’elle a joué la carte du deuil durant notre conversation à table, et j’ai cru un instant qu’elle allait me planter là, fâchée, mais elle a repris son sang-froid… et nous avons parlé avec animation du dualisme, de la conscience, de l’IA… Ensuite je l’ai amenée ici pour lui montrer la fresque de Karinthy… elle est futée, et jolie femme, les formes que cachait sa robe au dîner de samedi soir étaient plus visibles aujourd’hui, sous le chandail et le pantalon, pas mal du tout… de plus, sa peau est d’une fraîcheur remarquable pour une personne qui n’est plus de première jeunesse… (…) Nous nous sommes abondamment pelotés dans le taxi qui nous ramenait à l’hôtel, Isabel et moi, et dans l’ascenseur pour gagner sa chambre au vingt-huitième étage… À peine refermée la porte dernière nous, je l’ai entraînée vers son lit mais elle a voulu s’éclipser dans la salle de bain et, en l’attendant, j’ai entassé mes vêtements sur un siège et eu l’idée de mettre le Pearlcorder en position enregistrement… Lorsqu’elle a reparu, on s’est allongés sur le lit et livrés au grand jeu… sucés, léchés, caressés, baisés… je me suis d’abord enorgueilli de parvenir à la besogner si longtemps sans éjaculer, mais ensuite j’ai commencé à me demander avec quelque inquiétude si j’allais réussir à jouir… j’ai regretté cette seconde bouteille de rouge californien… de son côté, Isabel soupirait, gémissait et ronronnait de plaisir apparent, mais chez elle non plus aucun signe n’annonçait vraiment l’approche de la jouissance… j’ai posé la question le plus délicatement que j’ai pu, couché sur elle en appui sur mes avant-bras… « Je crois que je me suis trompée, a-t-elle répondu. Tu es un amant merveilleux, Ralph, mais, finalement, je ne dois pas être faite pour les rapports purement sexuels. » Elle a marqué une pause. « Si tu pouvais me dire “Je t’aime’’, car marcherait peut-être. Même si ce n’est pas vrai. » J’ai tout de suite pigé. « Bien sûr que je t’aime », ai-je dit avec conviction, du ton le plus sincère, et j’ai senti un frisson lui parcourir le corps. « Oh là là… a-t-elle murmuré. – Je t’aime et j’aime te baiser, ai-je repris en joignant l’acte à la parole. – J’aime quand tu me baises », a-t-elle dit. J’ai enchaîné : « Je t’aime et j’adore t’entendre prononcer ce mot. – Oh, chéri, baise-moi ! » Et nous avons continué de la sorte, au rythme de nos « je t’aime » et « baise-moi » en contrepoint, jusqu’à ce que ça nous amène au crescendo et à l’orgasme qui provoquèrent les coups furieux tapés sur le mur par notre voisin. (…) Que voudrais-tu que je fasse alors ? dit-elle en haussant la voix. Que je te fourre la tête dans un sac en plastique ? Que je retire le tabouret de dessous tes pieds ? – Calme-toi, Helen. Je n’ai pas encore réfléchi à la façon et aux moyens de procéder. Il se peut qu’on n’en arrive jamais là. Je me cramponne à cet espoir. J’ai mené une vie formidable. Je serais chagriné d’y mettre fin, très chagriné. Mais, s’il le faut, je n’hésiterai pas. Et je m’efforcerais évidemment de causer le moins de désarroi possible à ma famille. Voilà en quoi il me serait précieux d’avoir l’aide de quelqu’un. – J’y suis ! s’écrie Helen. Je pourrais m’arranger pour t’écraser sur University Avenue. Faire en sorte que ça ait l’air d’un accident. Tu surgirais de derrière un arbre au moment convenu. Nous n’aurions qu’à synchroniser nos montres. – Je ne plaisante pas Helen. – Non, j’en suis persuadée, malheureusement. Et mon désarroi à moi ? –Je sais que c’est beaucoup demander. Mais ce serait un geste… d’amour. – D’amour ? » Helen éclate d’un rire un peu hystérique. « Imagine que quelqu’un que tu aimes, ta mère ou ton père, ou même l’un de tes enfants, soit en train d’agoniser, en proie à des douleurs intolérables. Tu ne les aiderais pas à mourir si tu en avais les moyens ? » – Peut-être. Mais c’est différent. Je ne saisis pas ta logique. Pourquoi obliger les gens à connaître un enfer plutôt que de les aider à en sortir ? Pourquoi ne pas simplement les aider à l’éviter, si c’est leur choix ? – J’ai la nausée, dit Helen. Je ne veux plus parler de ça. – Tu refuses de m’aider ? – Oui.

Lodge (David), Pensées secrètes, éditions Rivages, mars 1987.

PHILIP KERR, BERNIE GUNTHER N’EST PAS UN BLEU / (…) Un des hommes de la Stasi émit un grognement de plaisir en goûtant le café. « C’est du bon café », dit-il, comme s’il n’était pas habitué à ça, et il ne l’était pas. En RDA, la liberté et la tolérance n’étaient pas les seules denrées rares. « S’il n’y avait pas de bon café et de bonnes cigarettes, il y aurait une révolution dans ce pays, dis-je. Peut-être que vous devriez le suggérer au camarade-général, Friedrich. Ce serait plus facile d’exporter la révolution. » Korsch esquissa un sourire presque aussi fin que sa moustache. « Le régime doit avoir une grande confiance en vous, Friedrich, ajoutai-je. Et en vos hommes. D’après ce que j’ai entendu dire, rares sont les Allemands de l’Est qui peuvent voyager à l’étranger. Du moins, sans faire d’accrocs à leurs chaussettes à cause des barbelés. – On a tous des familles. Ma première femme est morte pendant la guerre. Je me suis remarié il y a cinq ans environ. Et maintenant, j’ai une fille. Vous voyez donc que j’ai de bonnes raisons de rentrer au pays. Sincèrement, je ne vois pas vivre ailleurs qu’à Berlin. (…) Tout ce que j’ai fait, c’est avec l’accord de Herr Bormann en personne, et auprès de qui j’irai me plaindre de votre comportement monstrueux. – Faites donc, Bruno. De mon côté, j’appellerai le général Heydrich à Berlin et je vous ferai arrêter par la Gestapo, afin d’assurer votre protection, évidemment. Le QG de la Gestapo est à Salzbourg, n’est-ce pas Hermann ? – Exact. Dans un ancien monastère franciscain, sur la Mozartplatz. Un endroit horrible, monsieur. Même les esprits des saints marchent sur la pointe des pieds quand ils passent devant. On peut l’expédier là-bas en une demi-heure. – Vous avez entendu, Bruno ? Après plusieurs jours dans une cellule glacée, au pain sec et à l’eau, nous nous reparlerons et nous verrons alors ce que vous pensez de mon comportement. (…) « Il ne pourrait pas être plus mort s’il était l’arrière-grand-père de Hindenburg. La majeure partie de sa tête est collée au mur de la cuisine, à côté de la pendule. Quelqu’un a voulu faire croire à un suicide au fusil de chasse. Il nous a laissé une jolie lettre d’explication sur la cheminée, écrite si soigneusement qu’on dirait un télégramme. Certainement pas l’œuvre de quelqu’un qui va se faire sauter la cervelle. J’ai vu suffisamment de vrais suicides pour savoir flairer un meurtre. Et celui-ci, il empeste comme un munster. – En parlant de suicide, ce youpin spécialiste des yeux qui vous intéressait, le Dr Karl Wasserstein ? Il s’est jeté dans l’Isar samedi dernier, le matin, avec sa Croix du Mérite militaire. Il s’est noyé. La police de Munich a trouvé un mot sur la porte de son cabinet ; ils ont bien voulu me le donner. Je pense qu’ils ont reçu des ordres d’en haut pour ne rien dire à votre amie Frau Troost. Mais, à mon avis, ça fait un autre suicide louche. Qui se fout en l’air un samedi matin, hein ? Un lundi matin, je pourrais comprendre. Mais pas un samedi. » Korsch émit un ricanement amer et me tendit le mot en question. Je le glissai dans ma poche avec l’intention de le remettre plus tard à Gerdy. Éventuellement. En Allemagne, la déception était contagieuse et s’accompagnait souvent de fâcheuses conséquences. Je ne voulais pas gâcher son désir de m’aider en faisant preuve d’une franchise prématurée au sujet du sort de son ami. « Apparemment, reprit Korsch, il avait de nouveau l’autorisation d’exercer, mais seulement en tant que médecin généraliste. Pas ophtalmologiste. – Alors, peut-être que c’est un vrai suicide. – Possible. En tout cas, ce pauvre gars a estimé que sa vie n’avait plus aucun sens. Parce qu’il ne pouvait plus examiner les yeux des gens. – De nos jours, plus personne ne regarde quelqu’un dans les yeux. Quand on peut l’éviter. –C’est comme si on vous empêchait d’être flic, je suppose. – Détrompez-vous, Friedrich. Le jour où je pourrai dire adieu à cette foutue vie, vous ne me verrez pas marcher vers la rivière la plus proche pour noyer mon chagrin. J’irai aux lacs avec une bouteille de baume pour l’esprit, et je la viderai dans un parc de Pankow comme un vrai Bolle.

Kerr (Philip), Bleu de Prusse, éditions du Seuil, mai 2018.

BALZAC ET L’AMOUR PETIT DES HOMMES (…) Un bon tiers des Parisiennes s’ennuie au spectacle, à part quelques escapades, comment aller rire et mordre au fruit d’une indécence, – aller respirer le poivre long d’un gros mélodrame, – s’extasier à des décorations, etc. Beaucoup d’entre elles sont les oreilles rassasiées de musique, et ne vont aux Italiens que pour les chanteurs, ou, si vous voulez, pour remarquer les différences dans l’exécution. Voici ce que soutient les théâtres : les femmes y sont un spectacle avant et après la pièce. La vanité seule paye du prix exorbitant de quarante francs trois heures de plaisir contestable, pris en mauvais air et à grands frais, sans compter les rhumes attrapés en sortant. Mais se montrer, se faire voir, recueillir les regards de cinq cents hommes !… quelle franche lippée ! dirait Rabelais ! (…) Adolphe a été séduit par cette pensée (destituer sa femme Caroline), qui s’empare et s’emparera de tous les gens en proie à un malheur quelconque, savoir jusqu’où peut aller le mal ! expérimenter ce que le feu fait de dégât quand on le laisse à lui-même, en se sentant ou se croyant le pouvoir de l’arrêter. Cette curiosité nous suit de l’enfance à la tombe. (…) Or, à Paris, à moins d’habiter un hôtel à soi, sis entre cour et jardin, toutes les existences sont accouplées. À chaque étage d’une maison, un ménage trouve dans la maison située en face un autre ménage. Chacun plonge à volonté ses regards chez le voisin. Il existe une servitude d’observation mutuelle, un droit de visite commun auxquels nul ne peut se soustraire. Dans un temps donné, le matin, vous vous levez de bonne heure, la servante du voisin fait l’appartement, laisse les fenêtres ouvertes et les tapis sur les appuis : vous devinez alors une infinité de choses, et réciproquement. Aussi, dans un temps donné connaissez-vous les habitudes de la jolie, de la vieille, de la jeune, de la coquette, de la vertueuse femme d’en face, ou les caprices du fat, les inventions du vieux garçon, la couleur des meubles, le chat du second ou du troisième. Tout est indice et matière à divination. Au quatrième étage, une grisette surprise se voit, toujours trop tard, comme la chaste Suzanne, en proie aux jumelles ravies d’un vieil employé à dix-huit cents francs, qui devient criminel gratis. Par compensation, un beau surnuméraire, jeune de ses dix-neuf ans, apparaît à une dévote dans le simple appareil d’un homme qui se barbifie. L’observation ne s’endort jamais, tandis que la prudence a ses moments d’oubli. Les rideaux ne sont pas toujours détachés à temps. Une femme, avant la chute du jour, s’approche de la fenêtre pour enfiler une aiguille, et le mari d’en face admire alors une tête de Raphaël, qu’il trouve digne de lui, garde national imposant sous les armes. (…) – Quelle couleur ? demandera sans doute un épicier, les livres sont couverts en jaune, en bleu, revers de botte, vert-pâle, gris-perle, blanc. Hélas ! les livres ont une autre couleur, ils sont teints par l’auteur, et quelques écrivains empruntent leur coloris. Certains livres déteignent sur d’autres. Il y a mieux. Les livres sont blonds ou bruns, châtain-clair ou roux. Enfin ils ont un sexe aussi ! Nous connaissons des livres mâles et des livres femelles, des livres qui, chose déplorable, n’ont pas de sexe, ce qui, nous l’espérons, n’est pas le cas de celui-ci, en supposant que vous fassiez à cette collection de sujets nosographiques l’honneur de l’appeler un livre ! (…) – Vous êtes donc remis, vous et madame de Lustrac, lui dit-on au foyer du théâtre de l’Impératrice, vous lui avez tout pardonné. Vous avez bien fait. – Oh ! dit-il, d’un air satisfait, j’ai acquis la certitude… – Ah ! bien, de son innocence, vous êtes dans les règles. – Non, je suis sûr que ce n’était purement que physique. (…) OBSERVATION. – Pendant la lune de miel, quelques époux, très-jeunes, ont pratiqué des langages que, dans l’antiquité, Aristote avait déjà classés et définis (voir sa Pédagogie). Ainsi on parle en youyou, on parle en lala, on parle en nana, comme les mères et les nourrices parlent aux enfants. C’est là une des raisons secrètes, discutées et reconnues dans de gros in-quarto par les Allemands, qui déterminèrent les Cabires, créateurs de la mythologie grecque, à représenter l’Amour en enfant. Il y a d’autres raisons que connaissent les femmes, et dont la principale est, selon elles, que l’amour chez les hommes est toujours petit.

Balzac (Honoré de), Petites misères de la vie conjugale, éditions Michel de l’Ormeraie, illustrations de Charles Huard gravées sur bois par Pierre Gusman, 1er trimestre 1989.

BOBIN, LA LICORNE, LE RÊVE ET LA FEMME / (…) On a vingt ans et des poussières. Les vingt ans c’est pour le corps, la poussière c’est pour l’âme. L’âme on ne s’en occupe guère, on la laisse voltiger dans le cœur, on lui fait une place à côté des amis, des jolies femmes d’Assise, du vin, du jeu et des chants. Une toute petite place poussiéreuse. Une chambre dans le cœur, la plus retirée, la moins fréquentée. On y entre quelques heures dans l’année, à Noël et à Pâques. Et ça suffit comme ça. On y croit, oui, mais comme on croit à d’autres invisibles – les licornes, par exemple. L’existence de l’âme n’est ni plus ni moins fabuleuse que celle d’une licorne. Elle ne demande pas plus de soin. L’âme est de la famille des oiseaux. Avant de rejoindre cette famille, François appartient à celle des licornes, ainsi décrite dans un bestiaire du Moyen-Âge : « Elle a un tel goût à flairer l’odeur de pucelle et de virginité que, lorsque des chasseurs veulent s’en saisir, ils mettent sur son chemin une jeune vierge. À sa vue la licorne vient dormir sur son sein, et la voilà prise. » (…) Le printemps 1205. Une guerre encore. Les guerres ne manquent pas en ce siècle. La fin de la guerre c’est la maîtrise d’un bout de terre, la reconnaissance d’un seul maître. Il n’y a de place que pour un seul dans le monde. C’est moi le maître dit le pape. C’est moi dit l’empereur. Et la lutte se poursuit, depuis toujours entamée, impossible à conclure. François sort de maladie pour répondre à l’appel du pape. Cette fois-ci est la bonne : comment échouer quand on a Dieu avec soi ? Il s’arme magnifiquement, se vêt comme un prince, manière de faire honneur au père marchand d’étoffes, tout en se soumettant au pape qui est comme un père lointain, plus doué en affaires. Beauté de l’archange sur son cheval, à son départ d’Assise, revêtu d’une triple armure d’argent, de jeunesse et d’amour. On l’acclame, on le regarde s’éloigner, bien haut campé sur la poussière du monde. Il n’a jamais été aussi beau, d’une beauté aiguisée par les périls à venir. Il n’a jamais été autant aimé. Qui peut éveiller celui qui rêve et triomphe dans son rêve ? (…) La différence entre les hommes et les femmes n’est pas une différence des sexes mais des places. L’homme c’est celui qui se tient à sa place d’homme, qui s’y tient avec lourdeur, avec sérieux, bien au chaud dans sa peur. La femme c’est celle qui ne tient dans aucune place, pas même la sienne, toujours disparue dans l’amour qu’elle appelle, qu’elle appelle, qu’elle appelle. Cette différence serait désespérante si elle ne pouvait être franchie à tout instant. L’homme qui ne sait des femmes que la crainte qu’elles lui inspirent et qui donc n’en sait rien, l’homme a cependant un début de lumière, un fragment de ce qu’est Dieu, dans sa mélancolie du rire des femmes, dans sa nostalgie invincible d’un visage éclairé d’insouciance.

Bobin (Christian), Le très-bas, éditions Gallimard, avril 1996.

HEMINGWAY ET LES HEUREUX MÉNAGES / (…) La serveuse le regarda partir. « Il est laid, se disait-elle, laid et détestable. Trois cents francs pour une chose qui coûte si peu à faire. Combien de fois j’ai fait ça pour rien. Et puis, il n’y a pas d’endroit où aller, ici. S’il avait un peu de bon sens, il saurait bien qu’il n’y a pas d’endroit où aller. Pas le temps et pas d’endroit où aller. Trois cents francs pour faire ça. Quelles gens, ces américains. (…) Dans l’ensemble, ils étaient considérés, toutes proportions gardées, comme un heureux ménage, un de ceux dont la rupture est souvent chuchotée, mais ne se produit jamais, et, suivant l’expression d’un chroniqueur mondain, ils étaient en train d’ajouter plus qu’un soupçon d’aventure à une idylle aussi enviée que durable, grâce à un safari dans une contrée connue sous le nom de « La plus noire des Afriques » jusqu’à ce que les Martin Johnson l’eussent exposée à la lumière d’innombrables écrans argentés sur lesquels ils poursuivaient Simba le lion, le buffle, Tembo l’éléphant, tout en récoltant des pièces pour le Musée d’Histoire naturelle. Le même chroniqueur les avait, dans le passé, signalés au moins trois fois comme à deux doigts… et ils l’avaient été. Mais ils se raccommodaient toujours. Leur union avait des bases solides. Margot était trop belle pour que Macomber eût envie de demander le divorce et Macomber avait trop d’argent pour que Margot pût jamais le quitter. (…) Elle pensait très fort à lui et c’est alors que Jim sortit Il avait les yeux brillants et les cheveux légèrement ébouriffés. Liz baissa les yeux sur son livre. Jim s’approcha par-derrière et se tint debout contre sa chaise ; elle sentait sa poitrine se soulever à chaque respiration et puis il l’entoura de ses bras. Ses seins étaient gonflés et fermes au toucher et leur pointe se dressait, dure dans ses mains. Liz avait très peur, personne ne l’avait jamais caressée, mais elle se disait : « Il est enfin à moi. Il est vraiment venu. »

Hemingway (Ernest), Les neiges du Kilimandjaro, éditions Gallimard Folio, 16 juin 1980.

MALCOM LOWRY ET LES FEUX DESTRUCTEURS / (…) Prenant d’un coup conscience de quelque agitation, M. Laruelle se redressa juste à temps pour se garer d’un cavalier qui s’arrêtait le long du pont. La nuit était tombée comme la maison Usher. Le cheval immobile clignait de l’œil dans les feux scintillants des phares d’une auto, phénomène peu commun si bas dans la Calle Nicaragua, qui arrivait de la ville dans un roulis de navire sur l’effroyable route. L’homme sur le cheval était tellement ivre qu’il se vautrait par toute sa monture, perdant les étriers, ce qui, vu leur taille, tenait déjà du prodige, et parvenant tout juste à se retenir par les rênes, mais n’agrippant pas une seule fois le pommeau de la selle pour s’affermir. Le cheval se cabra sauvagement, rebelle – mi-ombrageux mi-dédaigneux, peut-être, de son cavalier – puis fonça d’un trait sur l’auto : l’homme, qui semblait d’abord parti à la renverse, s’en tira par miracle, mais glissa sur le flanc tel un acrobate équestre, se retrouva en selle, glissa, buta, tomba à la renverse – s’en tirant de justesse chaque fois, jamais par le pommeau, mais toujours par les rênes qu’il tenait d’une main à présent, les étriers lui échappant plus que jamais, tandis qu’il martelait avec rage les flancs de la bête, du machete sorti d’un long fourreau courbe. Pendant ce temps les phares avaient extrait de l’ombre une famille égaillée au bas de la colline, homme et femme en deuil, avec deux enfants proprement vêtus, que la femme tira au bord de la route où le cavalier passait comme une flèche, tandis que l’homme reculait jusqu’au fossé. L’auto stoppa, baissa ses lumières pour le cavalier, puis s’en vint du côté de M. Laruelle et franchit le pont derrière lui. (…) « Escaladé le Parson’s Nose », était-il écrit sur le livre des visiteurs d’un petit hôtel d’alpinisme au Pays de Galles, « en vingt minutes. Estimé les rochers très faciles. » – « Descendu le Parson’s Nose, avait écrit un autre visiteur, le jour suivant, en vingt secondes. Estimé les rochers très durs ! » Ainsi, maintenant que j’approche de la seconde moitié de ma vie, sans être publié, sans être chanté, et sans guitare, je retourne à la mer : peut-être ces jours d’attente sont-ils comme cette descente brutale, et peut-être y faut-il survivre pour recommencer l’ascension. Du sommet du Parson’s Nose, vous pouviez rentrer chez vous, par les collines, pour prendre le thé, si cela vous chantait, tout comme l’acteur du Mystère de la Passion peut descendre de sa croix et rentrer à son hôtel pour boire une Pilsen. Mais dans la vie, que vous montiez ou descendiez, vous êtes toujours dans la brume, le froid, les à-pics, la corde traîtresse et ses retours glissants : seulement lorsque la corde glisse, vous avez parfois le temps de rire. Pas beaucoup, j’en ai peur… (…) – « Sûrement, tu as dû beaucoup penser à nous, à ce que nous en avions bâti ensemble, à la façon dont nous en avons avec tant d’insouciance détruit la structure et la beauté, mais pourtant nous n’avons pu détruire le souvenir de cette beauté. Voici ce qui m’a hanté jour et nuit. De toutes parts je nous vois sourire cent fois en cent lieux. Je sors dans la rue, et tu y es. Je me faufile dans le lit la nuit, et tu m’attends. Qu’y a-t-il dans la vie à part l’être qu’on adore et la vie qu’on peut construire avec lui ? Pour la première fois je comprends le sens du suicide… Dieu, que le monde est vide et ne rime à rien ! Des jours tissés de ternes et médiocres instants se succèdent l’un l’autre suivis de nuits blanches hantées dans une routine amère : le soleil brille sans éclat, la lune se lève sans clarté. Mon cœur a le goût des cendres, et ma gorge se serre lasse de pleurer. Qu’est-ce qu’une âme perdue ? C’en est une qui s’est écartée de son vrai chemin et tâtonne dans l’obscurité des routes du souvenir – »

Lowry (Malcom), Au-dessous du volcan, éditions Gallimard Folio, mars 1984.

CORMAC MCCARTHY ET LA DOULEUR DU MONDE / (…) Ils partirent en titubant vers les toilettes, un appentis à l’arrière du bâtiment, vide en dehors de la cuvette des cabinets. Une ampoule électrique opaque goudronnée de fumée qui ressemblait à une aubergine vissée au plafond. Un labyrinthe de tuyaux et de conduits rouillés. Les murs étaient tapissés de vieilles réclames de cigarettes et de vieux cartons le long desquels la pisse montait du sol comme une mèche, en sombre taches flammées. Suttree était debout penché au-dessus de la cuvette. Une barbe de merde noire séchée pendait de la faïence et un bouchon de papiers souillés montait et descendait dans une sorte de respiration obscène. J-Bone lui tenait la taille et le front. De la bile chaude en caillots lui inonda les narines. (…) Ils franchirent la porte l’un derrière l’autre et Suttree s’avança vers la caisse. Une blonde à lunettes sortit de sous le comptoir avec des cartouches de cigarettes pour garnir les petites étagères. Salut beau gosse, dit-elle. Salut Mary Lou. Qu’est-ce que tu fais ? Je suis venu manger. Elle regarda derrière lui et tout autour. D’accord dit-elle. J’ai amené un ami. Bon, dit-elle. Il sourit et fronça les lèvres en forme de baiser et Harrogate et lui longèrent le comptoir et se hissèrent sur des tabourets. Deux plats de dinde, dit Suttree. Elle écrivit sur la fiche verte. Vous prenez du café vous deux ? Tu veux du café Gene ? Bon sang oui. Deux cafés. Ils burent de l’eau à petites gorgées dans des cônes en papier posés sur des supports ajourés. Cesse d’avoir l’air aussi nerveux, Gene. Ouais ouais, bien sûr bien sûr, dit Harrogate. Il contemplait les affiches voyantes au-dessus de la fontaine à café avec leurs coupes glacées Chantilly et leurs modèles de sandwichs. Il regarda autour de lui et se pencha vers Suttree. Je croyais que t’avais dit que t’avais pas d’argent, chuchota-t-il. Je croyais que tu avais dit que tu en avais. Je fous le camp d’ici. Suttree le retint par la manche. Je blaguais, dit-il. T’es sûr ? Certain. (…) Elle retira son imper et le secoua et l’étala sur le lit et alla à la coiffeuse pour arranger son maquillage. Elle avait une allure de femme distinguée et efficace avec ses escarpins à talons aiguilles et son tailleur de tweed. Suttree s’assit sur le lit, sirota son café et jeta un coup d’œil au journal. Elle l’observait dans le miroir. Elle lui décocha un gros clin d’œil aguicheur. Ils descendirent par l’ascenseur avec un jeune Noir qui détournait résolument les yeux et elle fit des signes obscènes au-dessus de son petit crâne bien net. Ils traversèrent le hall bras dessus bras dessous comme un couple en lune de miel et elle s’adressa gaiement au chasseur qui fainéantait, remonta son col et ils traversèrent la rue mouillée et s’engouffrèrent chez Regas. Le lendemain ils se firent expulsés de l’hôtel. Suttree n’était pas retourné à sa chambre de McAnally et ils l’avaient habillé de neuf et elle lui avait choisi un nécessaire de toilette en peau de porc avec tout un tas d’objets dont il connaissait à peine l’usage, poudres, eaux de Cologne, lotions et les petits outils chromés pour les soins des ongles. Ils emballèrent toutes leurs affaires et les fourrèrent dans un taxi et se rendirent à l’autre bout de Gay Street où elle parlementa avec force gestes à la réception avec le premier chasseur noir tandis qu’il restait assis à l’arrière du taxi à demi enseveli sous les robes et les cartons.

McCarthy (Cormac), Suttree, éditions Actes Sud, septembre 1994.

YUMENO, NOTRE CERVEAU, NOTRE DÉPENDANCE D’HOMMES NORMAUX / (…) De bien beaux bâtiments. Avec une plaque dorée qui brille. Publicités en pleine page dans les journaux. Clinique Untel méthode Unetelle. En caractères d’officine bien formés bien carrés. Mais je ne vois pas le mot « Enfer ». La police les journaux les bureaux de détectives, eux. Sont parfaitement informés de ce qu’elle cache. Mais font semblant de rien vraiment un commerce spécial. De l’autre côté de ce lieu de la licence officielle. Si vous avez le malheur d’y mettre le pied adieu c’est fini. Vous aurez beau pleurer crier piquer une crise vous débattre. Le monde des ténèbres d’où nul ne revient jamais. Sans se douter qu’un tel endroit existe. Notre monde de la civilisation du vingtième siècle. Notre monde de l’âge de la panacée scientifique. Notre monde du droit, de la morale, de la politesse. Poursuit son chemin enflé d’orgueil. Demain ce sera peut-être mon tour. L’enfer des fous tout au fond de l’enfer des fous… Sukaraka, tchakapoko, tchakapoko, tchakapoko…… (…) …… Ce que je dis là n’est en aucune façon un ramassis d’excentricités. Je me fonde sur des faits précis, c’est pourquoi on peut tout à fait dire, et pourquoi le cacherais-je, que mes « recherches psychiatriques » partent du principe que « la terre entière est un immense Centre de thérapie par l’émancipation des aliénés ». Et pourquoi cela ? Tout simplement parce que depuis qu’il est apparu à la surface de la terre, l’homme, dès qu’il en croise un autre de quelque sexe, âge ou position sociale que ce se soit, dont ne serait-ce qu’un doigt est handicapé ou qui a quelque chose en trop ou en moins, immédiatement le traite « d’infirme », le méprise ou s’apitoie ou le considère de façon spéciale. De la même façon, quelqu’un dont l’esprit n’obéit pas à sa volonté, ou dont l’esprit est trop ou pas assez actif, est immédiatement marqué au fer rouge comme psychopathe, autrement dit comme fou, et se trouve automatiquement rejeté. Même les bêtes et la vermine ne sont pas honnies et martyrisées à ce point, et on trouve cela naturel…… Or…… ceux qui se permettent de martyriser et de railler les malades mentaux, à savoir les gens normaux, sont-ils bien sûrs que leur propre esprit est parfaitement constitué ? Le cerveau obéit-il jusque dans ses moindres recoins aux ordres de la volonté ? L’homme dispose-t-il absolument de son cerveau ? J’ose le dire : d’un point de vue objectif et strictement scientifique, il est évident que non. Bien que cela ne se voie pas physiquement, contrairement à un membre estropié, un œil crevé ou un nez arraché, on peut affirmer que tous les hommes qui pullulent sur cette terre, sans exception, sont des infirmes mentaux. En un mot, poussez pas poussez pas, cette planète est pleine à craquer d’infirmes mentaux à l’esprit boiteux, tordu, trop grand, trop petit, trop pourvu d’intelligence ou de pulsions, ou pas assez, c’est absolument indéniable. D’ailleurs ne dit-on pas « qui est parfait à sept manies, ne l’est plus à quarante-huit » ? Vous avez beau être la risée de tout le monde à cause de vos petites manies stupides ou ridicules, cela ne vous les fait pas abandonner pour autant, n’est-ce pas ? Et même si une mauvaise habitude devient une entrave pour votre carrière, ou un danger pour autrui, vous aurez beau décider d’arrêter de toute la force de votre volonté, vous aurez beau aller jusqu’à le jurer au sanctuaire shintô ou au temple bouddhiste, ou en faire la promesse publique sur une pleine page de publicité dans le journal, vous ne parviendrez pas à vous en guérir : n’est-ce pas la preuve concrète que votre esprit n’est pas entièrement soumis à votre volonté, que vous n’avez pas toute votre tête à vous ? Que la volonté ne soit pas capable de corriger les erreurs de l’esprit, n’est-ce pas la claire manifestation d’une activité psychopathologique ? Autre exemple, vous savez qu’il n’y a pas de quoi pleurer mais vous ne pouvez pas empêcher vos larmes de couler. Vous pensez, pas de quoi se mettre en colère, et à l’instant même vous avez un coup de sang à perdre tout contrôle de vous-même ; n’est-ce pas là que se dévoile le point faible de votre esprit, votre incapacité à corriger de vous-même un déséquilibre psychique passager ? Quand on regarde autour de soi, en vérité, il n’y a personne qui ne soit exempt d’une quelconque tendance pathologique, que celle-ci nous soit connue ou non, passions ou dégoûts soudains, caprices, humeurs changeantes, oublis, nervosité, passe-temps frivoles, petites folies, pensées perverses, dépendances à ceci ou cela. Personne n’est exempt de ces petites insatisfactions contre la façon dont marche son esprit. Autrement dit, il n’y a personne qui puisse se dire si éloigné que ça des malades mentaux. (…) Quoique vivant dans le monde du bon sens, vous n’êtes pas sans éprouver une attirance pour le monde du non-sens. Lassés par les allées et venues des trains à vapeur et des bateaux qui vont aujourd’hui partout dans le monde…… le solennel acharnement des avions à voler d’un bout à l’autre de la terre, les conventions sociales figées, les superstitions de la science, les singeries de l’étranger, la mort de la morale…… en définitive par tout le bon sens de la société moderne, le cœur assoiffé de désir d’exprimer telle quelle la vérité de la vie vivace et mouvante, libre et pétulante…… les yeux débordants de curiosité, vous avez regardé mon expérience « d’hérédité psychologique », l’œuvre de toute ma vie, et vous avez immédiatement compris. (…) Cette âme humaine est emballée dans une enveloppe de peau humaine, de « faut pas que je fasse ça, sinon on va rire de moi », ou de « si on me voit, je suis fichu », ficelée de théorie, de morale, de lois, de coutumes, décorée des parures, rubans et étiquettes illustrées de la situation mondaine, de la politesse, de la position sociale, du caractère, abondamment fardée et pommadée par-dessus, la voilà qui fait des moulinets avec son ombrelle ou sa canne : « Vous êtes un Monsieur ? J’en suis fort aise, moi je suis un Gentleman », « Vous, une Lady ? Mais moi je suis une Dame, ma chère », « Si t’es un Homme, moi aussi, et comment ! », roulant des mécaniques à parader toute la journée sur l’avenue, vous avez là le véritable Homme Normal…… ou Homme Cultivé.

Yumeno (Kyûsaku), Dogra Magra, éditions Philippe Picquier, avril 2003.

TOUSSAINT, LA TÉLÉVISION, LE PING-PONG ET CRANACH / (…) À l’ombre d’un grand chêne, devant nous, sur une table de pierre à laquelle un filet métallique inamovible était fixé, un couple était en train de jouer au ping-pong sous le feuillage des arbres. Mis à part leurs chaussures et leurs chaussettes, ils ne portaient pas le moindre vêtement sur eux, ni tee-shirt ni survêtement, ce qui ne les empêchaient pas, leur raquette à la main et un bracelet en éponge autour du poignet, de se livrer à une partie de ping-pong acharnée, se disputant chaque point avec une énergie rare, reculant, le haut du corps pris de vitesse et rabattu en arrière, pour renvoyer la balle d’un ultime coup désespéré, et se jeter ensuite en avant à la moindre ouverture, pour smasher de toutes leurs forces en se jetant vers la table tout en accompagnant leurs coups de raquette barbares de grands ahanements d’effort et de plaisir mêlés. La jeune femme, qui était au service, concentrée et en nage, le genre de femme à laquelle je ne mesurais pas volontiers sportivement, était musclée jusqu’aux adducteurs intérieurs des cuisses, liftait vicieusement les balles avec des arrondis du bras, et smashait en sautillant, serrant les poings à hauteur de visage, déterminée, chaque fois qu’elle gagnait un point. Quand elle allait ramasser les balles tombées sur la pelouse, j’inclinais sobrement la tête sur le côté pour mieux voir son petit sillon fendu, quand elle se penchait en avant (la partie dans l’ensemble, était assez plaisante à suivre). (…) Lorsque Delon, finalement, revint au téléphone, je lui annonçai à voix basse que j’avais que j’avais arrêté de regarder la télévision. J’attendis calmement sa première réaction, d’estime ou de surprise, j’avais mis quelque solennité dans la voix pour lui dire, et je ne savais pas très bien si elle allait me féliciter d’emblée, en trouvant quelque mot gentil pour saluer mon initiative, en soulignant ma lucidité, par exemple, ou mon courage (encore que Delon ne parlait pas tellement comme ça, comme les hommes politiques), ou si, simplement surprise, elle me demanderait quelques explications complémentaires (que j’aurais été assez réticent à lui donner, d’ailleurs). Oui, nous non plus on ne la regarde pas tellement, ici, me dit-elle. (…) De l’autre côté du bassin, non loin de l’entrée du vestiaire des femmes, se trouvait une rangée de cabines de sauna en bois naturel, dans lesquelles on pouvait se faire irradier moyennant quelques pièces de monnaie, des sortes de petites cabines de douche individuelles hermétiquement fermées desquelles émergeait un puissant rayonnement fluorescent violacée, totalement inquiétant et muet. Je continuais de faire mes longueurs de bassin à mon rythme, et, jetant de temps en temps un regard en direction de ces cabines lugubres, dont je voyais les portes s’ouvrir et se fermer à intervalles réguliers au gré d’un cérémonial qui m’échappait un peu, j’eus soudain l’impression d’assister à une sorte de représentation grandeur nature de La Fontaine de Jouvence, ce grand et surprenant tableau de Cranach qui se trouve à Dahlem, où l’on voit un cortège de vieilles femmes décrépites entrer dans les eaux d’un bassin et en ressortir fraîches jeunes filles de l’autre côté, à ceci près qu’en l’occurrence c’était plutôt des jeunes femmes qui entraient dans les cabines de douche, les cheveux longs et en maillot de bain une pièce, les cuisses fermes et le ventre plat, installant avec soin leur serviette de bain sur le petit banc de bois avant de refermer la porte de leur cabine derrière elles pour se dénuder (parfois, tout en continuant de nager, je voyais même glisser furtivement un maillot de bain sur une cheville qui se soulevait avec grâce sous l’ajour inférieur du battant d’une porte), et que c’était des vieilles femmes qui en ressortaient quelques instants plus tard, quand je relevais les yeux après une nouvelle longueur de bassin, toutes bronzées, les jambes maigres et mal assurées vacillant sur le sol, la peau du cou desséchée, le décolleté creusé et osseux où pointaient quelques taches de vieillesse et autres fleurs de cimetière, leur serviette à la main et parfois un bonnet de bain sur la tête, sous lequel devaient persister quelques rares cheveux épars, blancs, légers, virevoltants, qui avaient dû se montrer irréductiblement rebelles aux tortures métalliques des dents de leur peigne, la calvitie et ses affres étant sans doute l’inconvénient majeur de ces petites séances d’irradiation répétées qui leur donnaient, par ailleurs, leur si beau teint télé.

Toussaint (Jean-Philippe), La télévision, éditions de Minuit, septembre 2002.

BALZAC ET LES PRÉCAUTIONS DU MARIAGE POUR LES HOMMES… ET LES FEMMES / (…) Permettez-moi de vous dire comme Rabelais, notre maître à tous : – « Gens de bien, Dieu vous sauve et vous garde ! Où êtes-vous ? je ne peux vous voir. Attendez que je chausse mes lunettes. Ah ! ah ! je vous vois. Vous, vos femmes, vos enfants, vous êtes en santé désirée ? Cela me plaît. Mais ce n’est pas pour vous que j’écris. Puisque vous avez de grands enfants, tout est dit. « Ah ! c’est vous, buveurs très-illustres, vous, goutteux très-précieux, et vous, croûtes-levées infatigables, mignons poivrés bien guallantes, et allez à tierce, à sextes, à nones, et pareillement à vêpres, à complies, qui iriez voirement toujours. Ce c’est pas à vous que s’adresse la Physiologie du Mariage, puisque vous n’êtes pas mariés. Ainsi soit-il toujours ! Vous, tas de serrabaites, cagots, escargotz, hypocrites, caphartz, frapartz, botineurs, romipetes et autres telles gens qui se sont déguisés comme masques, pour tromper le monde ! … arrière, mastins, hors de la quarrière ! hors d’ici, cerveaux à bourrelet ! … De par le diable, êtes-vous encore là ?… » Il ne me reste plus, peut-être, que de bonnes âmes aimant rire. Non de ces pleurards qui veulent se noyer à tout propos en vers et en prose, qui font les malades en odes, en sonnets, en méditations ; non de ces songe-creux en toute sorte, mais quelques-uns de ces anciens pantagruélistes qui n’y regardent pas de si près quand il s’agit de banqueter et de goguenarder, qui trouvent du bon dans le livre des Pois au lard, cum commento, de Rabelais, dans celui de la dignité des Braguettes, et qui estiment ces beaux livres de haulte gresse, legiers au porchas, hardis à la rencontre. L’on ne peut guère plus rire du gouvernement, mes amis, depuis qu’il a trouvé le moyen de lever quinze cents millions d’impôts. Les papegaux, les évégaux, les moines et moinesses ne sont pas encore assez riches pour qu’on puisse boire chez eux ; mais arrive saint-Michel, qui chassa le diable du ciel, et nous verrons peut-être le bon temps revenir ! Partant, il ne nous reste en ce moment que le mariage en France qui soit matière à rire. Disciples de Panurge, de vous seuls je veux pour lecteurs. Vous savez prendre et quitter un livre à propos, faire du plus aisé, comprendre à demi-mot et tirer nourriture d’un os médullaire. (…) Puis, avouons, à l’avantage du siècle, que, depuis la restauration de la morale et de la religion, et, par le temps qui court, on rencontre éparses quelques femmes si morales, si religieuses, si attachées à leurs devoirs, si droites, si compassées, si roides, si vertueuses, si… que le Diable n’ose seulement pas les regarder ; elles sont flanquées de rosaires, d’heures et de directeurs… Chut ! Nous n’essaierons pas de compter des femmes vertueuses par bêtises, il est reconnu qu’en amour toutes les femmes ont de l’esprit. (…) Ce qu’il y a de plus beau dans la vie, c’est les illusions de la vie. Ce qu’il y a de plus respectable, c’est nos croyances les plus futiles. N’existe-t-il pas beaucoup de gens dont les principes ne sont que des préjugés, et qui, n’ayant pas assez de force pour concevoir le bonheur tout faits de la main des législateurs ? Aussi ne nous adressons-nous qu’à tous ces Manfred qui, pour avoir relevé trop de robes, veulent lever tous les voiles dans les moments où sorte de spleen moral les tourmente. Pour eux, maintenant la question est hardiment posée, et nous connaissons l’étendue du mal. (…) Mais il est difficile de faire apercevoir ici tous les avantages qui résulteraient de l’émancipation des filles. Quand nous arriverons à observer les circonstances qui accompagnent le mariage tel que nos mœurs l’ont conçu, les esprits judicieux pourront apprécier toute la valeur du système d’éducation et de liberté que nous demandons pour les filles au nom de la raison et de la nature. Le préjugé que nous avons en France sur la virginité des mariées est le plus sot de tous ceux qui nous restent. (…) Dans cette situation bizarre où les lois sociales et celles de la nature sont aux prises, une jeune fille obéit, s’abandonne, souffre et se tait par intérêt pour elle-même. Son obéissance est une spéculation ; sa complaisance, un espoir ; son dévouement, une sorte de vocation dont vous profitez ; et son silence est générosité. Elle sera victime de vos caprices tant qu’elle ne les comprendra pas ; elle souffrira de votre caractère jusqu’à ce qu’elle l’ait étudié ; elle se sacrifiera sans aimer, parce qu’elle croit au semblant de passion que vous donne le premier moment de sa possession ; elle ne se taira plus le jour où elle aura reconnu l’inutilité de ses sacrifices. (…) Pouvait-on s’occuper de la femme, de son éducation politique et du mariage, quand la Féodalité mettait le trône en question, quand la Réforme les menaçait l’un et l’autre, et quand le peuple était oublié entre le Sacerdoce et l’Empire ? Selon une expression de madame Necker, les femmes furent à travers ces grands événements comme ces duvets introduits dans les caisses de porcelaine : comptés pour rien, tout se briserait sans eux. (…) La politique des maris ne doit-elle pas être à peu près celle des rois ? ne les voyons-nous pas tâchant d’amuser le peuple pour lui dérober sa liberté ; lui jetant des comestibles à la tête pendant une journée, pour lui faire oublier la misère d’un an ; lui prêchant de ne pas voler, tandis qu’on le dépouille ; et lui disant : « Il me semble que si j’étais peuple, je serais vertueux ? » (…) D’abord, le lit tient de tout cela, pour peu qu’on y réfléchisse ; mais l’on vient à songer qu’il est notre second père, et que la moitié la plus tranquille et la plus agitée de notre existence s’écoule sous sa couronne protectrice, les paroles manquent pour faire son éloge. (…) Un pouvoir est un être moral aussi intéressé qu’un homme à sa conservation. Le sentiment de la conservation est dirigé par un principe essentiel, exprimé en trois mots : Ne rien perdre. Pour ne rien perdre, il faut croître, ou rester infini ; car un pouvoir stationnaire est nul. S’il rétrograde, ce n’est plus un pouvoir, il est entraîné par un autre. Je sais, comme ces messieurs, dans quelle situation fausse se trouve un pouvoir infini qui fait une concession ? il laisse naître dans son existence un autre pouvoir dont l’essence sera de grandir. L’un anéantira nécessairement l’autre, car tout être tend au plus grand développement possible de ses forces. Un pouvoir ne fait donc jamais de concessions qu’il ne tente de les reconquérir. Ce combat entre les deux pouvoirs constitue nos gouvernements constitutionnels, dont le jeu épouvante à tort le patriarche de la diplomatie autrichienne, parce que, comédie pour comédie, la moins périlleuse et la plus lucrative est celle que jouent l’Angleterre et la France. (…) Comment l’homme du dix-neuvième siècle, comment cette créature souverainement intelligente qui a déployé une puissance surnaturelle, qui a usé les ressources de son génie à déguiser le mécanisme de son existence, à déifier ses besoins pour ne pas les mépriser, allant jusqu’à demander à des feuilles chinoises, à des fèves égyptiennes, à des graines du Mexique, leurs parfums, leurs trésors, leurs âmes ; allant jusqu’à ciseler les cristaux, tourner l’argent, fondre l’or, peindre l’argile, et solliciter enfin tous les arts pour décorer, pour agrandir son bol alimentaire ! comment ce roi, après avoir caché sous les plis de mousseline, couvert de diamants, parsemé de rubis, enseveli sous le lin, sous trames du coton, sous les riches couleurs de la soie, sous les dessins de la dentelle, la seconde de ses pauvretés, peut-il venir la faire échouer avec tout ce luxe sur deux bois de lit ? … À quoi bon rendre l’univers entier complice de notre existence, de nos mensonges, de cette poësie ? À quoi bon faire des lois, des morales, des religions, si l’invention d’un tapissier (c’est peut-être un tapissier qui a inventé les lits jumeaux) ôte à notre toutes ses illusions, le dépouille de son majestueux cortège et ne lui laisse que ce qu’il a de plus laid et de plus odieux ? car c’est là toute l’histoire des deux lits.

Balzac (Honoré de), Physiologie du mariage, éditions Michel de l’Ormeraie, 1er trimestre 1989. Illustrations de Charles Huard gravées sur bois par Pierre Gusman.

JELINEK ET L’ÉPOQUE DE BASSESSE / (…) Qu’ils commandent quarts ou demis, ils restent toujours en carafe. Ils courent, regardent de-ci de-là, s’informent. De-ci de-là, comme des gens venus d’ailleurs. Ils vivent la vie des ouvriers paysans. Jamais là où on a besoin d’eux, car ils s’imaginent avoir eux-mêmes des besoins. Incroyable tout ce qu’ils arrivent à soustraire à la campagne grâce à leurs bêtes. Sans répit la femme nettoie l’étable et soutire leur lait aux femelles. L’année fermière et ses pratiques exécrables ne se mesurent plus à la nourriture qui entre et sort, mais au folklore effrontément balancé sur le petit écran. Et ces attractions, ces danses populaires ne les aident pas à mieux comprendre leur vie. Ils regardent, ils ne voient pas. Leurs bêtes par pelotons passent à côté d’eux et se déversent dans les abattoirs. Personne ici ne pleure sur ce qui a été tué. Une passementerie superflue s’accroche à un rideau. La télé en fait des gorges chaudes. La télé se sert des gens et ne leur sert à rien. Ça ne leur sert à rien qu’à la télé on leur présente : ainsi chante et danse le peuple. L’homme est jeune. Plus âgé on l’appelle l’animateur. (…) Ils ne croient plus qu’à une chose, à leur patrie dans la nature. La nature c’est de la publicité. L’art aussi c’est de la publicité. Et ce qu’on peut en dire est encore de la publicité. L’art c’est : de la publicité pour – et pour racoler – les cadres supérieurs. (…) Quelle époque de bassesse, dommage ! Le pays tyrolien en a vu de dures au cours de son histoire humiliante, jusqu’à des Italiens qui briment des Allemands et mériteraient pour cela d’être expédiés dans l’éther. En tant qu’armée céleste. Mais que les skieurs sacrés d’Outre-Atlantique sur leurs planches glissantes puissent un jour cesser de fréquenter la neige sacrée de Mayrhofen, non, à la longue même un saint ne pourrait accepter ce sacrifice ! Et nous non plus. C’est pourquoi il va bien falloir en toucher deux mots au maire qui se relaxe dans son fauteuil. D’homme à homme, de chef à chef. Il comprendra sûrement et démissionnera. On va lui renter dans le chou. Par ailleurs dans cette firme populaire où les rochers poussent jusqu’au ciel et les fromages dans le moule qui leur convient, on n’a rien contre cet homme qui porte un intérêt économique à sa commune, c’est-à-dire qui est passé maître dans l’art de gagner de l’argent ! De traire les étrangers ! Le tourisme, ses institutions et les tabourets à traire lui appartiennent, et c’est pourquoi on aimerait qu’il s’élimine de lui-même comme une ordure.

Jelinek (Elfriede), Méfions-nous de la nature sauvage, éditions Jacqueline Chambon, octobre 1995.

DOSTOIEVSKI, NOIR ET PASSE COMME MACHINALEMENT / (…) Le Français au naturel est du positivisme le plus bourgeois, le plus mesquin, le plus commun ; en un mot, c’est l’être le plus ennuyeux du monde. D’après moi, il n’y a que les novices et surtout les demoiselles russes qui soient séduits par les Français. Toute personne de bon sens discerne aussitôt cette insupportable routine, ces lieux communs de désinvolture et de fausse gaieté. (…) Nous fîmes une entrée triomphale au casino. Le portier et les huissiers témoignèrent la même déférence que le personnel de l’hôtel. Ils nous considéraient néanmoins avec curiosité. La grand-mère voulut, avant tout, visiter les salons et les halls ; certaines choses lui plurent, d’autres la laissèrent complètement indifférente ; elle questionnait sans arrêt. Nous parvînmes enfin jusqu’aux salles de jeu. L’huissier, qui se tenait comme une sentinelle devant la porte close, parut saisi d’étonnement et l’ouvrit à deux battants. L’apparition de la grand-mère fit une forte impression sur le public. Autour des roulettes et à l’autre bout de la salle, à la table du trente-et-quarante, cent cinquante à deux cents joueurs se tenaient en rang pressés. Ceux qui avaient réussi à se faufiler jusqu’au tapis s’y accrochaient comme d’habitude et ne cédaient leur place qu’en cas de perte totale. Il n’est pas permis, en effet, de rester là en simple spectateur et d’occuper une place pour rien. Bien qu’il y ait des sièges autour des tables, rares sont les joueurs assis, surtout quand la foule est dense, pour la simple raison qu’en restant debout on est moins encombrant, on gagne une place et l’on mise plus adroitement. Le deuxième et le troisième rang se presse derrière le premier, attendant et guettant leur tour. Mais, dans leur impatience, le bras de certains fend la presse pour placer un enjeu. Il arrive même qu’on trouve moyen de le faire du troisième rang. Aussi, immanquablement, toutes les cinq ou dix minutes, une contestation s’élève-t-elle à l’une des tables au sujet d’une mise. La police du casino est d’ailleurs assez bien faite. La cohue est, naturellement, inévitable, mais le casino y gagne. Huit croupiers entourent chaque table et ne perdent pas de vue les enjeux ; ils font le compte des gains et, s’il y a contestation, ils tranchent. Dans les cas extrêmes, on fait appel à la police et l’affaire est liquidée en moins de rien. (…) Maintenant, j’étais le victorieux, je ne redoutais plus rien, plus rien. Je jetai quatre mille florins sur noir. Huit ou neuf personnes s’empressèrent de suivre mon exemple. Les croupiers échangeaient des regards, tenaient des conciliabules. Autour de moi, les conversations allaient bon train ; on attendait. Noir sortit. Depuis cet instant, je ne calculai plus ; je ne me souviens pas de l’ordre de mes mises. Je crois me rappeler, comme dans un rêve, que j’avais déjà gagné près de seize mille florins. Trois mises malheureuses m’en firent perdre douze. J’ai mis mes quatre mille sur passe (je ne ressentais déjà plus rien, j’attendais machinalement, sans pensée). Je gagnai ; puis je gagnai quatre fois de suite.

Dostoievki (Fyodor), Le joueur, éditions Livre de Poche, 2ème trimestre 1972.

Böll, le don de soi dans l’horreur et l’absurde / (…) Ici, la vitrine, les Allemands l’ont saccagée. Et le tapis, ils l’ont brûlé avec leurs bouts de cigarettes, et sur le divan, ils ont couché avec leurs putains. Tout a été salopé. Il crache avec mépris. Mais tout cela avait eu lieu plus tard, beaucoup plus tard, pas pendant les combats alors qu’Amiens brûlait, beaucoup plus tard, après que le pilote fut tombé là-bas, dans le champ de blé où l’on voit encore la carcasse de l’appareil plantée dans la terre. La pipe se tend vers la fenêtre… oui, la carcasse est bien plantée dans la terre, avec une cocarde, et tout auprès, le soleil fait reluire le casque français posé sur la tombe. Tout est réel, très réel, et l’odeur de rôti qui vient de la cuisine, et la vitrine brisée et en bas, dans la vallée, la cathédrale d’Amiens « une merveille de l’art gothique français ». Les yeux n’y étaient pas. Rien, rien du tout… « C’était peut-être… une putain », dit l’homme. Mais il est pris de pitié, c’est merveilleux ce que ce petit-bourgeois pouvait ressentir de pitié, pitié pour un soldat allemand de la même armée que ceux qui lui ont chipé ses montres et ses couverts, et qui ont salopé son divan avec leurs putains, complètement salopé. (…) – Des soldats, oui, dit-elle à voix basse. J’ai aimé quelques soldats.. et je comprenais que le fait qu’ils étaient allemands et que j’aurais dû au fond les haïr tous n’avait aucune importance. Tu comprends, au moment où je me donnais à eux je me sentais hors du jeu, hors de ce jeu terrible, que nous menons tout et auquel je participais tout spécialement. Quel jeu ? Envoyer à la mort des être qu’on ne connaît pas. Vois-tu, murmura-t-elle, un individu quelconque, caporal ou général, me raconte ici quelque chose ; je le transmets, un mécanisme se met en branle, et quelque part des hommes meurent, parce que j’ai transmis, tu comprends ? Ou bien toi, tu dis à quelqu’un sur le quai de la gare : « Prends ce train, camarade, prends celui-ci et non celui-là » et c’est justement ce train qui sera attaqué, et ton camarade mourra parce que tu lui aura dit : « Prends celui-ci. » C’est pourquoi c’était si merveilleux de se donner à eux, de leur faire ce don, tout simplement, de n’être que don. À ceux-là je ne demandais rien pour notre mosaïque et je ne répétais rien, je ne pouvais que les aimer. Et c’est terrible de les voir toujours tristes après… – La mosaïque ? demande André d’une voix enrouée. Qu’est-ce que c’est ? – L’espionnage tout entier est une mosaïque. Tout est rassemblé, numéroté, la moindre bribe que nous attrapons. Jusqu’à ce que le tableau soit complet. Il se compose lentement, et une quantité de bouts de mosaïque forment le tableau d’ensemble de votre guerre… de vous tous… de votre armée.. (…) « Fais que je ne devienne pas fou, prie André, fais que je ne devienne fou dans l’effort cruel d’admettre la réalité. Il n’est pas possible que tout cela existe, cette misérable chambre de putain dans le matin blême, toute pleine de vilaines odeurs, cette fille qui fredonne un air devant son miroir, qui fredonne près de moi, tout en remettant du rouge d’une main agile. Tout cela ne peut pas exister, ce cœur épuisé qui ne souhaite plus rien, ces sens assoupis qui n’ont plus de désir, qui ne veulent plus ni fumer, ni manger, ni boire, et cette âme, mon âme, dépossédée de toute ferveur, et qui ne veut que dormir… « Peut-être suis-je déjà mort. Qui pourrait donner un sens à ces choses, à ces draps de lit que je viens machinalement de soulever comme il convient quand on s’assoit sur un lit, ces draps, qui ne sont pas sales, pas propres non plus, dans leur mystère horrible, ni sales ni propres… et là, devant la glace, cette femme en train de se peindre des sourcils, de fins sourcils noirs sur un front pâle. » – Nous irons là-bas pêcher, nous irons chasser en liesse, comme au temps jadis. Tu connais ça ? demande Olina en souriant. – C’est une poésie allemande : Archibald Douglas. Il s’agit d’un homme qui a été banni de sa patrie, tu comprends ? Nous, nous sommes bannis dans notre patrie, et personne ne peut le comprendre. Classe 1920.

Böll (Heinrich), Le train était à l’heure, éditions Gallimard Folio, septembre 1995.

HØEG, LE CORBEAU SUR LA NEIGE /  (…) Il prépare le café avec minutie et sans précipitation. Deux sortes de grains, le moulin, le filtre, la machine à expresso. Nous buvons en silence. C’est le soir du réveillon. En général, le silence est mon allié. Aujourd’hui, il m’oppresse légèrement les tempes. – Vous aviez un sapin de Noël, quand tu étais enfant ? Une question qui inspire confiance. Je cherche sournoisement à savoir qui il est. – Tous les ans. Jusqu’à ma qu-quinzième année. Là, le chat a voulu y grimper, et il a pris feu aux bougies. – Qu’as-tu fait ? J’ai dit ça machinalement, et pourtant la question m’a semblé aller de soi. – J’ai enlevé ma chemise et j’en ai enveloppé le chat, pour étouffer les flammes. Je l’imagine torse nu. Reluisant sous la lumière tamisée des lampes. Sous la lueur des bougies de Noël. Éclairé par le chat transformé en torche vivante. Je chasse cette image. Elle revient. Certaines pensées vous collent à la peau. – Bonne nuit, dis-je en me levant. Il me raccompagne à la porte. – A –c-c-coup sûr, je vais faire des rêves cette nuit. Cette remarque me paraît d’un goûteux. Je sonde son visage pour voir s’il se paye ma tête, mais il est sérieux. – Merci pour cette charmante soirée. (…) J’ai choisi une veste de smoking avec de larges revers de soie verte, un bermuda noir, des collants verts, des escarpins verts à la Daisy et une petite toque en velours pour camoufler ma calvitie. Pour une femme, l’éternel problème du smoking est qu’elle ne sait jamais quoi porter par-dessus. J’ai enfilé un imperméable Burberry et j’ai exigé du mécanicien d’être déposée juste à l’entrée. Nous roulons sur Østerbrogade jusqu’à Strandvejen. Lui aussi est en smoking. En d’autres circonstances, j’aurais sans doute remarqué que la plus grande taille du prêt-à-porter masculin est encore cinq tailles en-dessous de la sienne, que son costume ressemble en outre à une vieille nippe de l’Armée du salut et le dessert plus qu’il ne l’avantage. Mais l’amour est aveugle et, tout engoncé qu’il soit dans ce cocon trop étroit, il me fait l’effet d’une chenille devenue papillon. Il ne me regarde pas. Sa conduite est souple et décontractée, mais son œil rivé sur le rétroviseur enregistre les voitures qui nous suivent et nous précèdent. Nous tournons dans Sundvænget, l’une de ces petites allées perpendiculaires au bord de mer. Tout à l’heure, nous avons échoué devant un portail de jardin qui descendait sur la plage. À présent, la voie est gardée par un haut mur jaune et une barrière blanche. Dans une cage de verre, un homme en uniforme prend nos passeports, tape nos noms sur un clavier, ouvre la barrière et nous fait avancer jusqu’à une seconde barrière où une femme en uniforme identique nous allège de deux cent cinquante couronnes chacun, nous ouvre le parking où le regard insolent et méprisant d’un gardien nous coûte soixante-quinze autres couronnes. Nous passons la porte à tambour d’une façade de marbre et la blonde du vestiaire nous saigne d’un ultime billet de cinquante par manteau, avec un tel dédain qu’on ne voit plus que ses trous de nez. Je m’arrête devant une glace murale, histoire d’accentuer quelques imperfections avec un bâton de rouge à lèvres, en me réjouissant d’être allée aux toilettes avant de venir, ce qui m’épargne, du moins dans l’immédiat, le désagrément de demander le prix pour avoir le droit de pisser. (…) Je ferme ma porte à clef, cale la chaise sous la poignée et m’assieds sur ma couchette. Ceux qui ont voyagé dans les régions très froides connaissent tous ce stade où rester éveillé est une question de survie. La mort guette le voyageur qui, avant de mourir de froid, de se vider de son sang ou d’étouffer sous une avalanche, s’abandonne à un assoupissement fatal. J’ai besoin de dormir. Mais ce n’est pas le moment. Je dois me contenter de déjouer la fatigue dans cet état second entre sommeil et veille. Durant la première Inuit Circumpolar Conference nous avons découvert que tous les peuples autour de l’Arctique partageaient le dit du corbeau, le mythe arctique de la création du monde. « Au commencement le corbeau avait lui aussi la forme humaine, il tâtonnait aveuglément, ses actes étaient fortuits jusqu’à ce que lui soit révélé qui il était et ce qu’il devait faire. ».

Høeg (Peter), Smilla et l’amour de la neige, éditions du Seuil, septembre 1995.

RUSHDIE, LA LANGUE ET LE MÉLANGE DES GENRES / A vingt-quatre ans, la fille de l’ambassadeur dormait mal pendant les nuits chaudes et sans surprise. Elle se réveillait souvent et, même quand elle finissait par trouver le sommeil, son corps ne connaissait guère de repos, il s’agitait violemment dans tous les sens comme s’il cherchait à se libérer de terribles et invisibles menottes. Elle poussait parfois des cris apeurés dans une langue qu’elle ignorait. C’est ce que lui avaient confié, gênés, certains hommes. Ils étaient peu nombreux à avoir eu le droit d’être là pendant qu’elle dormait. Les détails étaient donc vagues, faute de recoupements suffisants ; toutefois, un indice émergeait. Selon un témoin, elle émettait des sons gutturaux ponctués de mouvements de glotte comme si elle parlait l’arabe. L’arabe des Mille et une nuits, songeait-elle, la langue rêvée de Shéhérazade. (…) Endurci par la bataille, il n’avait pas besoin de se demander à quoi pouvait ressembler le meurtre. A un coin de rue devant un parking, quelque part en Afrique du Nord, un agent du FIS avait donné quelques dinars à un vendeur de cigarette pour qu’il lui laisse son plateau et s’absente pendant une heure. Shalimar le clown était rasé de près et portait des vêtements occidentaux (….) Le jeune Zahir avait traduit ce que disait le barbu. L’homme qu’il allait tuer était un impie, un écrivain blasphémant Dieu, qui parlait français et avait vendu son âme à l’Occident. (…) Réfléchis un instant !, s’écria Pyarelal. Aujourd’hui notre village musulman, au service de notre maharaja hindou, va cuisiner et jouer dans un jardin moghol, autrement dit un jardin musulman, pour fêter l’anniversaire du jour où Ram marcha contre Ravan pour aller sauver Sita. En outre, deux pièces doivent être jouées : notre Ram Leela traditionnel, et Budshah, l’histoire d’un sultan musulman. Qui ce soir sont les hindous ? Qui sont les musulmans ? Ici, au Cachemire, nos histoires figurent gaiement côte à côte sur la même affiche, nous mangeons les mêmes plats, nous rions des mêmes blagues. Nous allons gaiement célébrer le règne du bon roi Zain-ulæ-abidin, et quant à nos frères et soeurs musulmans, pas de problème ! Ils aiment tous voir Sita être sauvée du roi-démon, et en outre il y aura un feu d’artifice.

Rushdie (Salman), Shalimar le clown, (2006).

PYNCHON ET LE RÊVE HIPPIE EMBRUMÉ / Elle arriva par l’allée et monta les marches de derrière comme elle l’avait toujours fait. Doc ne l’avait pas vue depuis plus d’un an. Personne ne l’avait revue. A l’époque c’était toujours sandales, monokini à motifs fleuris, tee-shirt délavé de Country Joe & the Fish. Ce soir elle était complètement à la mode du plat pays, il ne se rappelait pas lui avoir déjà vu les cheveux si courts, elle ressemblait exactement à ce à quoi elle avait juré de ne jamais ressembler.

« C’est toi, Shasta ? »

« Il croit halluciner. »

« Juste le nouvel emballage, j’imagine. »

Ils se tenaient dans la lumière du réverbère qui pénétrait par la fenêtre de la cuisine, à laquelle il n’avait jamais vraiment vu l’intérêt d’accrocher des rideaux, et ils écoutaient le grondement sourd du ressac qui venait du bas de la pente. Certaines nuits, par bon vent, on entendait le ressac dans toute la ville.

« J’ai b’soin de ton aide, Doc. »

« Tu sais que j’ai un bureau maintenant ? juste comme un boulot normal et tout ça ? »

« J’ai regardé dans l’annuaire, failli me pointer à l’adresse. Mais ensuite je me suis dit que c’était mieux pour tout le monde que ça ressemble à un rendez-vous secret. »

Bon, rien de romantique ce soir. Pas de bol. Mais ça pouvait encore être un plan rémunéré. « Quelqu’un t’a à l’oeil ? »

« Je viens de passer une heure sur les petites routes pour ne pas me faire repérer. »

« Une bière, ça va ? » Il alla au frigo, prit deux cannettes dans un carton qu’il gardait au frais, en offrit une à Shasta.

« Il y a ce type, là », était-elle en train de dire.

Evidemment qu’il y en avait un, mais pourquoi s’en émouvoir ? S’il avait touché une petite pièce à chaque fois qu’il entendait un client commencer comme ça, il pourrait être à Hawaii à l’heure qu’il était, défoncé jour et nuit, à profiter des vagues de Waimea ou, encore mieux, à engager quelqu’un pour en profiter à sa place… « Un gentleman de mentalité bien-comme-il-faut », fit-il dans un sourire rayonnant.

« Bon, Doc. Il est marié. »

« Donc un problème… d’argent. »

D’un geste de la tête elle repoussa des cheveux inexistants et fronça les sourcils, l’air de dire et alors.

Cool pour Doc. « Et l’épouse – elle a entendu parler de toi ? »

Shasta hocha la tête. « Mais elle a aussi quelqu’un. Sauf que ce n’est pas juste le truc habituel – ils manigancent une sale petite combine. »

« Pour se tirer avec la fortune du cher mari, ouais, je crois avoir entendu dire que c’était déjà arrivé une ou deux fois à L.A. Et… tu veux que je fasse quoi, exactement ? » Il trouva le sac en papier dans lequel il avait rapporté son dîner à la maison et fit mine de s’occuper en griffonnant des notes dessus, parce que malgré l’uniforme de nana bien-comme-il-faut, le maquillage censé donner l’impression qu’elle n’avait pas de maquillage ou autre, voilà que se pointait le bon vieux braquemart des familles que Shasta était si douée pour provoquer à un moment ou à un autre. Est-ce que ça finira un jour, se demanda-t-il. Bien sûr que oui. C’était fini.

Ils allèrent dans la pièce de devant, Doc s’allongea sur le canapé, Shasta resta debout et se mit en quelque sorte à dériver dans la pièce.

« Le truc, c’est qu’ils veulent me faire entrer dans la combine », dit-elle. « Ils pensent que c’est moi qui peux l’atteindre quand il est vulnérable, pour autant qu’il le soit. »

« A poil et endormi. »

« Je savais que tu comprendrais. »

« Tu en es encore à te demander si c’est bien ou mal, Shasta ? »

« Pire que ça. » Elle le transperça de ce regard dont il se souvenait si bien. Quand il se souvenait. « Jusqu’où faut-il que je lui sois loyale. »

« J’espère que ce n’est pas à moi que tu poses la question. A part les banalités qu’on doit à ceux qu’on baise couramment – »

« Merci, ce Cher Abby a dit à peu près la même chose. »

« Sensass. Emotions mises à part, donc, voyons pour l’argent. Quelle part du loyer paye-t-il ? »

« La totalité. » Un bref instant, il aperçut le sourire rebelle de naguère, les yeux plissés.

« Ça fait un beau paquet ? »

« De quoi habiter Hancock Park. »

Doc sifflota les premières notes de Can’t Buy Me Love, ignorant l’expression sur le visage de Shasta. « Tu lui fais des reconnaissances de dettes pour tout,’videmment. »

« Espèce d’enfoiré, si j’avais su que tu étais encore aussi aigri – »

« Moi ? J’essaye d’être professionnel, là, c’est tout. Combien la rombière et son petit copain t’offraient-ils pour ta participation ? »

Shasta annonça une somme. Doc avait dépassé sur Pasadena Freeway des Rolls au moteur gonflé, pleines de dealers de poudre indignés, qui roulaient à cent soixante-dix dans le brouillard et essayaient de négocier tous ces virages grossièrement dessinés, il avait arpenté les ruelles à l’est de la L.A. River avec, pour toute protection, un peigne afro d’emprunt dans son pochon plastique, il était entré et sorti du Palais de Justice en ayant sur lui une petite fortune en herbe vietnamienne et, ces derniers temps, s’était presque convaincu que c’en était fini de cette ère d’insouciance, mais là il commençait à avoir de nouveau salement la trouille. « Ce… », prudemment maintenant, « ce n’est pas juste l’affaire d’un ou deux Polaroid classés X, alors, ou de la came planquée par quelqu’un d’autre dans la boîte à gants, ou quelque chose dans l’genre… »

A l’époque, elle pouvait passer des semaines sans rien de plus compliqué qu’une simple moue. Mais là, elle lui servait une expression présentant toute une combinaison d’ingrédients faciaux qu’il ne pouvait absolument pas décrypter. Peut-être un truc qu’elle avait appris en cours de théâtre. « Ce n’est pas ce que tu penses, Doc. »

« Te bile pas, penser ça vient après. Quoi d’autre ? »

« Je ne suis pas sûre, mais j’ai l’impression qu’ils veulent l’envoyer chez les fous. »

« Tu veux dire légalement ? ou il y a une entourloupe là-dessous ? »

« Personne ne me le dit, Doc, je ne suis que l’appât. » En y pensant, il n’y avait jamais eu autant de peine dans la voix de Shasta non plus. « J’ai appris que tu voyais quelqu’un en ville… ? »

Voyais. Mouais, « Ah, tu veux dire Penny ? chouette nana du plat pays, à la recherche du frisson secret de l’amour hippie, au fond – »

« Aussi une sorte de jeune adjointe au procureur dans la boutique d’Evelle Younger ? »

Doc y réfléchit un instant. « Tu penses que quelqu’un de là-bas peut empêcher le truc de se produire ? »

« Y a pas trente-six portes où je peux aller frapper avec ma petite histoire, Doc. »

Pynchon (Thomas), Vice caché, Éditions du Seuil, 1970.

DURAS, ÉCRIRE N’EST RIEN/ L’histoire de ma vie n’existe pas. Ça n’existe pas. Il n’y a jamais de centre. Pas de chemin, pas de ligne. Il y a de vastes endroits où l’on fait croire qu’il y avait quelqu’un, ce n’est pas vrai il n’y avait personne. L’histoire d’une toute petite partie de ma jeunesse je l’ai plus ou moins écrite déjà, enfin je veux dire, de quoi l’apercevoir, je parle de celle-ci justement, de celle de la traversée du fleuve. Ce que je fais ici est différent et pareil. Avant, j’ai parlé des périodes claires, de celles qui étaient éclairées. Ici je parle des périodes cachées de cette même jeunesse, de certains enfouissements que j’aurais opérés sur certains faits, sur certains sentiments, sur certains événements. J’ai commencé à écrire dans un milieu qui portait très fort à la pudeur. Écrire pour eux était encore moral. Écrire, maintenant, il semblerait que ce ne soit plus rien bien souvent. Quelquefois je sais cela : que du moment que ce n’est pas, toutes choses confondues, aller à la vanité et au vent, écrire ce n’est rien. (…) Maintenant je vois que très jeune, à dix-huit ans, à quinze ans, j’ai eu ce visage prémonitoire de celui que j’ai attrapé ensuite avec l’alcool dans l’âge moyen de ma vie. L’alcool a rempli la fonction que Dieu n’a pas eue, il a eu aussi celle de me tuer, de tuer. Ce visage de l’alcool m’est venu avant l’alcool. L’alcool est venu le confirmer. J’avais en moi la place de ça, je l’ai su comme les autres, mais, curieusement, avant l’heure. De même que j’avais à quinze ans le visage de la jouissance et je ne connaissais pas la jouissance. Ce visage se voyait très fort. Même ma mère devait le voir. Mes frères le voyaient. Tout a commencé de cette façon pour moi, par ce visage voyant, exténué, ces yeux cernés en avance sur le temps, l’experiment. (…) Et ce jour-là je reviens à Saigon, au pensionnat. Le car pour indigènes est parti de la place du marché de Sadec. Comme d’habitude ma mère m’a accompagnée et elle m’a confiée aux chauffeurs des cars de Saigon, pour le cas d’un accident, d’un incendie, d’un viol, d’une attaque de pirates, d’une panne mortelle du bac. Comme d’habitude le chauffeur m’a mise près de lui à l’avant, à la place réservée aux voyageurs blancs.

Duras (Marguerite), L’Amant, Les éditions de Minuit, 1984 (Prix Goncourt).

JOHN FANTE, LA COULEUR NE FAIT PAS LE TEINT ET L’HABIT NE FAIT PAS LE MOINE / (…) – Je suis pas vraiment chaud, pour tout te dire. Je… je sors juste d’une sauterie qui a un peu dégénéré. » Je vous salue Marie pleine de grâce, tout ça en montant les marches, mais il n’y a rien à faire, je ne peux pas. Faut que je me sorte de là. Les couloirs qui sentent les cancrelats, l’ampoule jaune qui pend au plafond, t’es trop sensible pour tout ça, Arturo, t’es trop esthète ; et la fille qui me lâche pas le bras, t’es un vrai tordu, Arturo, un misanthrope, voilà ce que tu es, une vie de célibat c’est ce qui te pend au nez, tiens, t’aurais dû te mettre curé, c’est comme le Père O’Leary nous disait toujours quand il nous vantait les plaisirs de l’abstinence – sans parler de ceux de l’argent de ma mère. Oh, Marie, le fruit de vos entrailles est béni, priez pour nous pauvres pêcheurs qui vous implorons – qui vous implorons jusqu’à ce qu’on arrive au palier et jusqu’à la chambre au bout du couloir sombre et poussiéreux ; jusqu’à ce quelle allume la lumière. Une chambre plus petite que la mienne, elle, sans tapis ni gravures sur les murs ; juste un lit, une table, un lavabo. Elle retire son manteau. En dessous elle a une robe en imprimé bleu. Elle est jambes nues. Elle retire l’écharpe. Une fausse blonde. Du noir aux racines, là où ça repousse. Le nez légèrement de travers. Bandini sur le lit, assis là-dessus d’un air dégagé, comme un homme qui sait s’asseoir sur un lit. Bandini : « C’est gentil chez toi. » Mon Dieu, faut absolument le tirer d’ici, vraiment c’est pas possible. La fille vient s’asseoir près de moi, elle m’entoure de ses bras, pousse des seins contre moi, m’embrasse sur la bouche, me butine les dents avec sa langue froide. Du coup j’en fais un bond, je suis sur mes pieds. J’ai plus tous mes esprits mais je les appelle à l’aide, j’implore, tirez-moi de là et je vous jure que ça ne se reproduira plus jamais. Désormais c’est promis, je retourne à l’Église. À compter de ce jour ma vie va filer doux, claire comme l’eau douce. La fille se renverse, les mains derrière la nuque, les jambes chavirées sur le lit. Moi je veux sentir les lilas du Connecticut avant de mourir, et les petites églises blanches bien proprettes de ma jeunesse, et les piquets de clôture que j’ai brisés pour m’enfuir. « Écoute, je fais, je veux te parler. » Elle croise les jambes. « J’écris, c’est ce que je fais dans la vie. Je me renseigne pour un livre. – Je me doutais que t’étais quelque chose dans ce goût-là, écrivain ou homme d’affaires. T’as l’air spirituel, mon chou. (…) Je n’en pouvais plus. J’étais en nage dans mon costume neuf, et j’avais la sueur qui me coulait le long des jambes jusqu’aux chevilles. Mais à part ça, c’était quand même amusant. J’ai pris un bain, je me suis passé de la lotion partout, je me suis lavé les dents avec la brosse neuve et mon nouveau dentifrice. Je me suis rasé avec le nouveau savon et je me suis inondé les cheveux de lotion capillaire. Je suis resté un moment comme ça, assis dans ma chambre, en chaussons et peignoir. Ensuite j’ai rangé ma papeterie et mes gadgets. J’ai fumé ces cigarettes bien fraîches et bien faites, et j’ai mangé des bonbons. Le livreur de la May Company a amené le reste de mes emplettes dans un énorme carton. Quand je l’ai ouvert j’ai trouvé non seulement mes vêtements neufs mais les vieux aussi. Ceux-là je les ai balancés dans la corbeille à papiers. Maintenant il était temps de se rhabiller. Caleçons neufs, chemise neuve, chaussettes, et mon pantalon de rechange. Après ça j’ai mis une cravate et mes chaussures neuves. Debout devant la glace j’ai rabaissé mon chapeau sur l’œil et je me suis regardé. L’image que je voyais dans la glace ne m’était que très vaguement familière. La cravate neuve ne me plaisait pas. Du coup j’ai retiré mon veston et j’en ai essayé un autre. Mais cela ne gagnait pas beaucoup au change. Je commençais à en avoir sérieusement plein le dos, de tout ça. Le col raide me serrait le gosier. Les chaussures me faisaient mal au pied. Le pantalon sentait le bon marché et me gênait à l’entrejambe. Je me suis mis à suer aux tempes, là où la bande de mon chapeau me serrait le crâne. Tout d’un coup ça s’est mis à me démanger de partout, et au moindre geste tout craquelait comme un sac en papier. La forte puanteur des lotions m’embaumait les narines, à en faire la grimace. Sainte Mère de Dieu, mais où était passé le Bandini d’antan, auteur du Petit chien qui riait ? Se pouvait-il que ce bouffon engoncé et ligoté comme un pourceau soit le créateur des Collines perdues ? Du coup j’ai tout enlevé. Je me suis relavé les cheveux pour en chasser l’odeur, et j’ai remis mes vieilles frusques. Elles étaient très contentes de me retrouver et se lovaient sur moi, fraîches et délicieuses ; et mes pieds meurtris se remuaient dans les vieilles chaussures comme dans l’herbe douce du printemps.

Fante (John), Demande à la poussière, éditions Christian Bourgeois, juin 2013.

JOHN FANTE VA VOUS FAIRE GOÛTER (ET PASSER) LE GOÛT DU POISSON (ENTRE AUTRES) /(…) Près du pont, j’avais aménagé un sanctuaire de brindilles et de tiges d’herbe. C’était le trône de Miss Hopkins. Ah, si elle connaissait son existence ! Mais en ce moment elle était chez elle à Los Angeles, loin du lieu du rituel et incapable de l’imaginer. J’ai rampé jusqu’au sanctuaire au bord de l’étang des lis fréquenté par les scarabées et les sauterelles, et j’ai attrapé un criquet. Un criquet noir, gros et bien bâti, plein d’énergie électrique. Il restait là dans ma main, ce criquet, et il était moi, oui le criquet noir était devenu Arturo Bandini et il ne méritait pas la belle princesse blanche ; allongé sur le ventre, je l’ai regardé se promener sur la reliure qu’avaient touchée les doigts blancs et sacrés ; lui aussi se délectait de la saveur douceâtre de teinture bleue. Alors il a essayé de s’échapper. D’un bond, il s’est éloigné. J’ai dû lui briser les pattes. Il n’y avait absolument rien d’autre à faire. Je lui ai dit : « Bandini, je suis navré. Mais je ne peux pas me soustraire à mon devoir. La Reine l’ordonne – la Reine bien aimée. » Il s’est mis à ramper maladroitement sans bien comprendre ce qui venait de se passer. Ô belle et blanche Miss Hopkins, observez ! Ô reine de tous les cieux et de la terre, observez ! Je rampe à vos pieds, malheureux criquet noir, lâche, indigne de m’élever au rang de l’humanité. Ci-gît le ridicule criquet noir aux pattes brisées, moi-même prêt à mourir pour vous ; que dis-je – je meurs déjà. Ah ! Réduisez-moi en cendres ! Accordez-moi une forme nouvelle ! Faites de moi un homme ! Soufflez ma vie pour la gloire de l’amour éternel et la blancheur adorable de vos jambes ! J’ai alors tué le criquet noir, après lui avoir poliment fait mes adieux, en l’écrasant entre les pages de Catherine d’Aragon ; son pauvre, misérable, indigne corps noir a craqué, explosé d’extase et d’amour dans le petit sanctuaire sacré dédié à Miss Hopkins. (…) J’ai même lu un livre de poésies. Il m’a écœuré, ce livre, je me suis juré de ne plus jamais en lire. J’ai détesté cette poétesse. J’aurai voulu lui faire passer quelques semaines dans une conserverie. Alors son style aurait certainement changé. Mais je pensais surtout à l’argent. Je n’en avais jamais beaucoup. Cinquante dollars a été la plus grosse somme que j’eusse jamais eue d’un coup. Je roulais souvent des bouts de papiers dans mes mains en faisant comme si s’agissait d’un rouleau de billets de mille dollars. Debout devant le miroir, j’épluchais ma liasse pour payer des tailleurs, des vendeurs de voitures, et des putains. J’ai offert un pourboire de mille dollars à une putain. Alors elle m’a proposé de passer avec moi les six mois suivants, à l’œil. J’ai été si touché que j’ai tiré de mon rouleau un autre billet de mille, que je lui ai donné par pure générosité. Là-dessus, elle m’a promis de changer de métier. J’ai dit ta, ta, ta, ma chérie, et je lui ai donnée le reste du rouleau : soixante-dix mille dollars. À une rue de notre appartement se trouvait la Banque de Californie. Souvent le soir, je restait debout à la fenêtre pour regarder cette banque se pavaner insolemment au coin de la rue. J’ai fini par trouver un moyen de la dévaliser sans me faire prendre. À côté de la banque, il y avait un teinturier. Mon idée consistait à creuser un tunnel à partir de chez le teinturier jusqu’au coffre-fort de la banque. Une voiture m’attendrait derrière. Le Mexique était seulement à cent miles. Quand je ne rêvais pas de poissons, je rêvais d’argent. Je me réveillais fréquemment avec le poing serré, convaincu qu’il contenait de l’argent, une pièce d’or, et redoutant d’ouvrir la main car je savais que mon esprit me jouait un tour et qu’il n’y avait pas un sou au creux de ma main. J’ai fait le vœu que, si un jour j’avais assez d’argent, j’achèterais la Soyo Fish Company, j’organiserais une fête du tonnerre de Dieu pour le 4 juillet, et le lendemain matin je brûlerais l’usine de fond en comble.

Fante (John), La route de Los Angeles, éditions Christian Bourgeois, juin 2013.

KADARÉ ET LE SILENCE PROTÉGÉ DU POUVOIR / (…) Pour ce qui était du risque de payer de sa vie la moindre erreur, un autre groupe était encore plus en droit de le redouter : celui qui s’occupait des plans de l’aménagement intérieur de la pyramide, en particulier des entrées et sorties secrètes, du procédé de fermeture hermétique de la chambre funéraire, ainsi que des faux accès destinés à fourvoyer les pillards. Dès l’époque des premières pyramides, nul n’ignorait qu’aucun des membres de ce groupe ne ferait pas de vieux os. On découvrait toutes sortes de prétextes pour les condamner et les supprimer, mais le véritable motif de ces mesures était bien connu : le secret devait être enterré en même temps que ses détenteurs. (…) Bien que l’on n’en parlât pas ouvertement, on sentait bien ce que le magicien en chef Gjedi se plaisait à appeler le relâchement de l’État. Depuis toujours, c’était ce qu’il redoutait par-dessus tout. Comme par le passé, la plupart des hommes au pouvoir imputaient ce genre de maux à l’influence babylonienne. Comme à l’accoutumée, ils se répartissaient en deux groupes : ceux qui insistaient sur la nécessité d’un nouveau serrage de vis et ceux qui prônaient une certaine modération. Sévérité, modération. Il connaissait tout cela par cœur. Il savait même que la contrainte après une période de mansuétude paraît doublement dure, de même que la modération après la rigueur se révèle plus persuasive que la terreur. Il en avait fait tant et tant de fois l’expérience, et ce, jusqu’au dernier versant de sa vie. Pourtant, le doute ne le quittait pas que cette récente marque de relâchement était différente des autres. (…) Je vois l’Égypte, mais où sont passés les Égyptiens ? Tel était le cri qu’avait poussé, rapportait-on, le ministre sumérien des Affaires étrangères en se promenant en voiture à cheval à travers la capitale au sortir d’une réception donnée par Chéops. Les passants se dérobant, il avait fini par poser cette question à la seule personne qui avait accepté de lier conversation avec lui, l’ivrogne Youyou. – Tu demandes où sont passés les Égyptiens ? avait fini par lui répondre ce dernier en lorgnant de ses yeux éplorés vers la terrasse de l’estaminet fermé. Dans mon trou de balle, pour sûr ; où donc veux-tu qu’ils soient fourrés ? Il avait fait un signe amical à l’adresse de l’épouse du ministre, puis, après avoir apostrophé le cocher, il s’était éloigné d’un pas mal assuré. (…) On s’était attendu à des réjouissances le soir de l’inauguration, puis le lendemain, puis chaque jour suivant, jusqu’à la fin de la semaine. Or, en lieu et place d’invitations au dîner des célébrations, les familles des morts en sursis reçurent les langues coupées de leurs proches. La capitale frémit d’horreur. L’ablation de la langue était pratique courante dans un certain nombre d’administrations qui exigeaient le secret, comme les archives de la police, celles du ministère des Affaires étrangères et surtout le service du pharaon ; mais, jusque-là, on n’y avait jamais recouru pour des affaires touchant de près ou de loin la pyramide. Certaines hautes charges ne pouvaient même être pourvues qu’à cette condition et il n’était pas rare qu’après maintes tergiversations et réticences, le candidat, s’étant finalement décidé, offrît un dîner à des amis pour parler une dernière fois à satiété. Souvent, le repas se passait dans la bonne humeur. Le postulant se mettait à rire et à blaguer, prétendant qu’il ne regretterait pas de ne plus pouvoir s’exprimer, car il avait dit tout ce qu’il avait à dire en ce bas monde et sa langue, dorénavant, ne lui serait plus d’aucune utilité, elle ne pouvait au contraire que lui faire du tort ; s’il éprouvait malgré tout un brin de nostalgie, c’était pour quelque chose qui n’avait rien à voir avec la parole, et le condamné se tournait vers son épouse, rouge comme une pivoine, tandis que les convives se mettaient à pouffer.

Kadaré (Ismail), La pyramide, Fayard, 1992.

BOHUMIL HRABAL, LE MARIAGE SOUS LE DRAPEAU (…) Je faisais semblant de ne pas le regarder mais je ne pouvais pas détacher mes yeux de ce monstrueux bibendum Michelin bien calé dans son fauteuil roulant, pendant que M. Tichota, le propriétaire de ce corps, se déplaçait tout guilleret d’un coin à l’autre du hall décoré de bois de cerf, il y folâtrait comme dans une prairie avec sa voiturette qu’il conduisait avec beaucoup de dextérité, presque mieux que s’il avait couru sur ses jambes. Puis il donna un coup de sifflet, modulé différemment cette fois, et aussitôt une femme de chambre en robe noire et en petit tablier blanc apparut au bas de l’escalier : Wanda, voici notre garçon en second, lui dit M. Tichota, va donc lui montrer sa chambre ! Wanda se retourna et je pus constater que sa jupe lui moulait joliment la raie du derrière, à chaque pas l’une et l’autre de ses fesses se soulevaient au rythme de la marche, elle portait les cheveux relevés dans un haut chignon d’étoupe noire et cette coiffure me faisait paraître encore plus petit à côté d’elle, je me disait néanmoins qu’avec mes économies je pourrais bien me payer cette femme de chambre, je mettrais des pétales de fleur tout autour de ses seins et de ses fesses, rien qu’à la pensée de l’argent je sentais revenir le courage qui m’abandonnait toujours à la vue de quelque chose de beau, d’une belle femme surtout – mais celle-ci, au lieu de me faire monter les étages, me conduisit au contraire dehors, en empruntant une sorte de rampe qui reliait l’escalier à la cour. Là se trouvait la cuisine avec, à l’intérieur, deux toques blanches de cuisiniers, j’entendis le travail d’un couteau à hacher ponctué de rires joyeux, deux grands yeux au milieu d’un visage luisant de graisse s’étaient approchés de la fenêtre puis le rire s’estompa au loin, je pressais le pas tout en soulevant ma valise, mais même mes doubles semelles n’y pouvaient rien, heureusement que j’avais appris à porter la tête haute pour m’allonger le cou, nous traversâmes la cour et là, quelle ne fut pas ma déception : alors qu’à l’hôtel « À la Ville dorée de Prague » on m’avait logé pareil que les clients, ici j’étais relégué dans les dans les dépendances comme un valet de ferme… (…) La célébration du mariage faisait plutôt penser à une cérémonie militaire, avec des discours où il n’était question que de race, d’honneur et de devoir, puis le maire en uniforme, bottes noires et chemise brune, nous invita à passer devant une sorte d’autel où flottait le drapeau à croix gammée au-dessus d’un buste d’Adolf Hitler qui nous regardait sans aménité, car la lumière des projecteurs creusait encore davantage l’ombre de ses sourcils froncés. Et le maire fit glisser ma main et celle de ma fiancée dans les plis du drapeau, puis il serra à travers l’étoffe rouge nos deux mains jointes en nous déclarant mari et femme, désormais unis dans le devoir de penser sans cesse au parti national-socialiste, de procréer et d’élever nos enfants dans l’esprit du parti qui, aux côtés de l’armée, était en train de combattre pour l’Europe Nouvelle jusqu’à la victoire finale… ensuite le disque posé sur le gramophone attaqua le « Horst-Wessel-Lied », Die Fahne hoch, in Reihen dicht geschlossen… et tout le monde de chanter en chœur, même Lisa, moi aussi je chantais mais d’une voix à peine audible, je ne pus m’empêcher de penser soudain à l’hymne national tchèque et aux chants des Sokols que j’entonnais autrefois, or Lisa me donna un léger coup de coude en me foudroyant du regard et je repris avec les autres, S.A. marschiert mit ruhig festem Schritt… peu à peu je chantais avec autant de cœur que les Allemands venus assister à mon mariage, des colonels, tous les dignitaires locaux du parti, c’est vrai que si je m’étais marié chez moi cela eût passé inaperçu alors qu’ici c’était tout un événement, Lisa était très connue à Eger… après la cérémonie je m’apprêtais à serrer de nombreuses mains, or à ma grande stupeur, tout le monde semblait ignorer soudain ma main tendue, je suais à grosses gouttes car les officiers SS et de la Wehrmacht défilaient devant moi sans me prêter la moindre attention, pour eux aussi je n’étais donc qu’un petit loufiat tchèque, et ils allaient tous entourer Lisa pour la féliciter, elle, avec effusion, je restais seul et abandonné dans mon coin lorsqu’une main vint se poser sur mon épaule, c’était le maire et je crus un instant que lui au moins voulait bien me serrer la main, mais non, il la refusa à son tour, il était simplement venu me dire de passer à son bureau pour signer les papiers et régler les taxes de la cérémonie, là encore je tentais ma chance en laissant sur la table un billet de cent marks en plus, mais aussitôt l’un des fonctionnaires me le rendit en m’expliquant dans un tchèque approximatif, alors que je lui parlais en bon allemand, qu’ici on ne prenait pas de pourboire, qu’on n’était ni au bistrot ni à la cantine ni au restaurant mais dans un bureau officiel des créateurs de l’Europe Nouvelle où devrait prévaloir le sens de l’honneur de la race et non pas, comme naguère à Prague, la corruption et d’autres magouilles de capitalistes ou de cocos. (…)

Hrabal (Bohumil), Moi qui ait servi le roi d’Angleterre, Robert Laffont, 1989.

MARC DUGAIN ET LES GARDIENS DU TEMPLE DE LA HAINE // (…) « L’étoile qui brillait sans chaleur » aux dires d’une de ses maîtresses est dans cette boite, glacée et meurtrie. Son corps sans vie aux prises avec la raideur cadavérique peut révéler des secrets, et les hommes qui s’affairent autour du cercueil pour le conduire à la salle d’autopsie de l’hôpital naval de Bethesda le savent. L’autopsie est une forme légale de viol. La société s’octroie le droit de souiller un corps, de le torturer pour le faire parler. Bobby s’en inquiète, il veut être présent, il en a le droit, il est encore ministre de la Justice. Il craint certaines révélations sur l’état de santé de son frère avant sa mort. Cortisone, amphétamines, traitement contre les maladies vénériennes contractées à la suite d’une pratique compulsive de la sexualité. Toutes sortes de femmes se sont succédé pour satisfaire la répétition impérative de l’acte qu’il exécute, depuis près de vingt-cinq ans, d’une manière morbide, parfois sordide, dans la seule position que son corps douloureux lui autorise, couché sur le dos. Une forme de tyrannie sexuelle fédère les mâles de la famille même si Bobby est le moins atteint. Joe le père a ouvert la voie, et ses frasques acceptées sans broncher par leur mère, l’inoxydable Rose, ne sont pas pour rien dans la profonde misogynie que partagent les fils. Une esthétique du mépris a fleuri derrière la légende. Le père et les frères communiaient dans la sexualité en l’excluant du péché. Joe avait été, dans les années trente, jusqu’à demander une dispense à l’archevêque de Boston pour pouvoir vivre avec sa prestigieuse maîtresse, Gloria Swanson. (…) Le mouvement de la contre-culture n’a vraiment pris son envol que lorsque l’assassinat de Robert Kennedy a sonné le glas d’un changement politique en juin 1968. Mais j’ai le souvenir d’une vague montante qui portait en elle les stigmates de son désespoir. Sa traduction politique était déjà morte avant sa réelle éclosion, et nous le savions. Nous portions sur nous, et l’enfoncement progressif dans la drogue en a été la confirmation la plus flagrante. L’overdose a fait autant de morts dans nos rangs que le napalm dans les rizières du Vietnam. Découvrir l’autre sexe pendant ces années-là était une bénédiction. L’avortement, la contraception avaient rendu aux femmes leurs corps et, par un effet de générosité, je me souviens avec quelle grâce elles nous en ont fait profiter. Le sexe ne conduisait plus systématiquement à donner la vie et pas encore à donner la mort comme une quinzaine d’années plus tard quand le sida rédempteur ferait son apparition. L’amour libre et le retour aux fondements du christianisme se mélangeaient dans un mouvement en recherche d’harmonie. Nous avons conquis notre liberté mais nous n’avons pas su quoi en faire. Chaque individu appartient à une époque, et à une seule, comme un chien n’a qu’un maître. Ce n’est pas forcément celle de notre enfance, de notre adolescence, c’est celle qui s’imprime en nous à travers des images, des sensations, des odeurs gravées pour toujours. Les femmes de mon époque révélaient leurs corps trop longtemps caché. Elles déambulaient, radieuses et enchantées, les cheveux lâchés, prêtes à de nouvelles expériences, où il n’était plus question d’appartenir à quelqu’un, ni de risquer une grossesse si elle n’était pas désirée. Les filles entreprenaient ce qui était encore impensable quelques années plus tôt, elles choisissaient les hommes avec lesquels coucher en attendant de les aimer ou pas, et il en était ainsi, sans plus de conséquences. (…) Plutôt que de s’apitoyer sur lui-même, Robert s’apitoie sur les autres, ces hommes et ces femmes démunis qu’il apercevait de la fenêtre de son train quand il rentrait de sa pension catholique pour fils de nantis. « Est-ce qu’on ne pourrait pas faire quelque chose pour eux ? » demande-t-il à son père. Pour Joe le père, s’occuper des autres n’est pas sa façon de faire de la politique, même s’il se veut démocrate. D’abord on se fixe des objectifs, une ambition. On y alloue des moyens. Ensuite, il est toujours temps d’habiller cette ambition, de la rendre présentable aux yeux du plus grand nombre, de la relier à ces hommes, ces femmes, ces enfants qui ne peuvent en aucun cas être à l’origine de la vocation d’un Kennedy. Pour le vieux Joe, on ne devient charitable qu’après avoir accompli tout le reste. Joe junior était sur la même ligne. Jack, c’est différent. Sa maladie qui l’immobilise fréquemment pour de longues périodes lui laisse le temps de lire et de penser différemment du patriarche. Il sait à quel point il peut être facile pour un enfant Kennedy d’accéder aux plus hautes fonctions. Il s’en amuse. Mais il est convaincu qu’on doit à cette ambition facile de lui coller quelques idées courageuses sur la marche du monde. (…) L’Amérique éternelle est là et seulement là, tout le reste n’est que parenthèses, respiration dans une histoire qui est en permanence sous le contrôle des gardiens du temple de la haine. Bobby se souvient d’un de ces moments privilégiés avec son frère, parmi tous ceux dont sa mémoire est pleine, juste l’un et l’autre devant la croissante hostilité des fanatiques de tout bord. Jack se leva difficilement, comme chaque fois, en essayant d’épargner ce dos qui était, de loin, son pire ennemi. Puis il vient à la fenêtre et lança : « J’ai envie de foutre le camp ! » Bobby resta un instant interdit. « Foutre le camp d’où, Jack ? » Il se retourna, rassurant. « De cette planète, Bobby, seulement de cette planète. »

Dugain (Marc), Ils vont tuer Robert Kennedy, Gallimard, septembre 2017.

MICHEL DÉON ET LA MARCHE DES JEUNES FILLE // (…) Antoine fut content. Ce soir, il n’y aurait pas de complications, pas de ces sous-entendus qui l’agaçaient tellement. Du coup, il s’épanouit, remercia la tante Marie d’une tape sur les fesses, monta deux à deux les marches de l’escalier conduisant à la chambre de Toinette qui dormait dans un lit à baldaquin tendu de soie rose. Elle était bien sa fille : une peau claire, des cheveux blonds qui tournaient au châtain, de longues mains veinées de bleu. D’ailleurs les médecins avaient prévenu Théo qu’il ne pouvait pas avoir d’enfant. Antoine posa ses lèvres sur la tempe fragile et Toinette se retourna dans son lit en geignant. Il était si heureux qu’il passa la main sous la jupe de Marie-Dévote. – Antoine ! dit-elle avec reproche. Pas ici ! Tu as pas de morale ! Il eût pourtant beaucoup aimé. Mais comment lui expliquer ces choses-là ? Avec les années, elle devenait très bourgeoise. En un sens, cela rassurait, parce qu’avec tous ces artistes qui prenaient pension pendant l’hiver, elle aurait pu s’envoyer en l’air chaque soir. Elle le rejoignit dans sa chambre et ne le quitta qu’au matin, en le secouant vigoureusement : – Antoine ! la petite… – Quoi, la petite ? – L’école, elle va être en retard… (…) En enfilade, de gros yeux protubérants bordaient les rues, les bow-windows dont le reflet jaunâtre se réfléchissait sur la chaussée. On aurait cru avancer entre les bras d’un énorme poulpe assoupi, la ville qui s’écrasait dans l’ombre. Après dix bonnes minutes de cette marche intensive, la vieille dame tourna dans une rue mieux éclairée par des enseignes et des magasins. Jean n’eut que le temps de s’engouffrer derrière elle, dans un pub enfumé où il ne vit d’abord que des hommes agglutinés autour d’un comptoir vers lequel ils tendaient une main chargée de monnaie. Derrière le comptoir, un serveur en gilet rayé, chauve et le visage orné d’une jolie moustache cirée, abaissait et redressait des leviers d’acier, tendait une chope de bière et encaissait aussitôt l’argent, sans un sourire ni un mot. La vieille dame ne parut pas du tout effrayée par la cohue et joua sans complexe des coudes pour atteindre le saint des saints d’où elle revint avec un verre de cidre pour Jean et un whisky pour elle-même. Ils burent debout, accotés à une colonne, en échangeant des sourires. Au troisième verre de cidre, Jean refusa et elle crut qu’il avait besoin d’une aparté car elle le conduisit vers une porte battante où on lisait gents. Des hommes innombrables en sortaient en se rebraguettant. Par politesse, Jean fit comme eux. La dame entre-temps avait varié son menu : elle buvait alternativement de la bière et du cognac, une gorgée de l’un, une gorgée de l’autre. Tout le monde semblait la connaître. (…) Quand ils ne visitaient pas de musées, d’églises ou de palais, il s’arrêtaient sur une place de Rome et, pour le prix d’une consommation à la terrasse d’un café, observaient pendant des heures le défilé des touristes photographiant les fontaines, la marche des jeunes filles qui passaient deux par deux en parlant avec une vivacité charmante et des gestes de la main qui semblaient scander leur accent musical, ce si beau parler romain, grave et léger à la fois. Malgré leurs efforts, les deux amis n’avaient jamais pu en aborder aucune. Dès qu’ils risquaient un mot, elles riaient sous cape et pressaient le pas. Les seules qui les auraient écoutés étaient des putains dont ils virent le plus grand nombre le soir où, abandonnant leurs quartiers favoris – la piazza Navona ou les alentours du Panthéon –, ils descendirent la via Veneto. Un moment éblouis, ils furent vite écœurés. Leur Rome n’était pas là, parmi ces touristes, cette jeunesse prétentieuse et dorée, ces filles au sourire agressif dont les poitrines tendaient les blouses de satin. Ils se sentirent là plus étrangers que dans la Rome populaire où quantité de loqueteux essayaient de leur vendre n’importe quoi, incapables de les distinguer de la multitude des gogos en visite. Leur allure sèche de petits jeunes gens gorgés de soleil mais mal nourris n’intéressait pas la société de la via Veneto. Ils furent si déçus par cet aspect de Rome qu’ils coururent à la Trinitée-des-Monts. Là, au moins, et du Pincio, la ville s’offrait à tous ceux qui la voulaient : rouge et ocre dans le couchant ou à l’aube, fardée de fumées bleuâtres étirées entre les dômes et les clochers des églises, animée d’une longue rumeur comme si en un seul être confondu, le peuple des rues, accordait ses querelles et ses cris à l’heure du jour.

Déon (Michel), Le jeune homme vert (1975), édition Gallimard Folio, 22 février 2017.

ALAN MOORE : LA TRAVERSÉES DE NOS VIES ET DE NOS MORTS DANS LES STRATES DE NOTRE HISTOIRE … // (…) Ils pouvaient faire ce qu’ils voulaient aujourd’hui, bidouiller des trucs faux ? Comme le 11 septembre ou l’alunissage, ce genre de trucs, ou comme – c’était qui déjà ? – Kennedy. Comment savoir s’ils étaient pas mariés après 1987, mais que ça avait été étouffé et toutes les photos trafiquées ? On ne pouvait plus être sûr de rien de nos jours, et ceux qui disaient le contraire étaient des putains de menteurs. (…) C’était un endroit, cette cité de Bath Street, où n’importe quel bon à rien, tous ceux dont la municipalité voulait se débarrasser, les cinglés, les Kosovars, les Albanais, tout ça, ils pouvaient foutre toute la merde ici et attendre qu’elle disparaisse, qu’elle parte en fumée comme tous les autres ici semblaient le faire, comme Samantha et les autres filles, Sue Bennett et Sue Packer et celle qui avait un trou entre les dents, qu’on appelait la môme fourchette. Kerry ? Kelly ? Celle qu’on avait retrouvée près de Monk’s Pond, bref, la blonde avec les dents à la con. Aucune avait encore été tuée, mais certaines étaient passées pas loin. Samantha était passée loin en tout cas. Il était hors de question qu’elle sorte ce soir. (…) Bien sûr, à l’époque la flicaille, c’était autre chose. Les flics, leur plan, c’était de veiller à ce que chaque genre d’embrouille ait son propre pub. Du coup tous les hippies et les camés allaient dans un pub, tous les bikers dans un autre, les pédés et les goudous en haut de Wellingborough Road quelque part et toutes les filles ici, tout au bout de College Street. Au dire de tous, ça marchait très bien, puis de nouveaux flics étaient arrivés avec de nouvelles idées qui voulaient sûrement donner l’impression de faire quelque chose, et d’être bien vus par la presse. Ils firent des descentes dans tous ces pubs et chassèrent tout le monde ailleurs, et maintenant on avait toutes les sortes d’embrouilles réparties dans à peu près tous les pubs de la ville. Marla se disait que c’était un peu comme en Afghanistan, quand les terroristes se trouvaient tous au même endroit jusqu’à ce qu’on envoie des soldats et maintenant ils sont partout putain. Résultat de merde. Marla songea à comment ça devait être quand Elsie Boxer et les autres filles de son quartier tapinaient, dans les années 1960 quand c’était comme du Dickens ce genre-là. Ça devait être sacrément chouette. (…) Elle intervint si vite qu’elle parut toute floue, récupérant les verres sur la table puis filant à nouveau derrière le bar, sans leur accorder la moindre attention. Ça se passait ainsi pour les gens comme Mary Jane et lui, pour les vagabonds. Les gens vous calculaient à peine. Vous étiez comme transparents. (…) Charles vivait dans un monde moderne, c’est sûr, mais il n’avait pas toujours l’impression que sa place était ici, dans les premières et audacieuses années du siècle. Il trouvait que la plupart des gens se sentaient aussi nerveux et déplacés que lui, et que tous ces nouveaux optimistes édouardiens dont on entendait parler n’existaient que dans les journaux. Et quand on regardait les passants, leur visage, la façon dont ils étaient habillés, on avait du mal à croire que la reine était morte depuis huit ans, mais bon, quand la pauvreté était générale, les gens avaient tendance à ne pas changer d’un règne sur l’autre. La pauvreté était intemporelle et on pouvait se reposer sur elle. Elle n’était jamais démodée. (…) Le public était friand de tristesse et d’émotion, et appréciait les portraits des miséreux, mais pas au point de goûter la misère noire. L’Ivrogne amusait tant qu’il traînait près d’un lampadaire, et parlait à ce dernier comme si c’était un ami. Mais le numéro lassait bien avant qu’il chie dans son froc ou rentre chez lui et envoie sa femme à l’hôpital en lui donnant des coups de ceinture jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus marcher. Il y avait un autre élément dont il fallait se débarrasser si vous vouliez présenter votre passé de pauvre sous l’éclairage idoine, et c’était les bastons et les corrections. Si par le plus grand des hasards il arrivait qu’un jour quelqu’un l’interroge, disons une petite feuille de chou théâtrale, eh bien, il leur parlerait des Mumming Birds, il leur parlerait de The Football Match, quand il s’était produit avec Harry Weldon, et il leur parlerait même des Huit Gars du Lancashire. Mais les années que Sydney et lui avaient passées comme mascottes des Elephant Boys, ça, il n’y ferait aucune allusion. Peau de balle. (…) Bien que le tout premier hôtel de ville ait été situé ici, ce n’était pas la raison pour laquelle l’ancienne place avait été baptisée de Mayorhold, du moins pas selon Ben. Sa théorie était que ça datait de plus tard, des années 1490, quand le Parlement avait placé Northampton sous le contrôle d’un maire tout-puissant et d’un conseil municipal composé de quatre douzaines de riches connards, de tristes matrones et de bourgeois friqués qu’on appelait les Quarante-huit. Benedict datait de là la grande tradition des habitants des Boroughs, et de ceux de Leicester, qui consistait à élire un maire fantoche, pour se moquer des rouages d’un gouvernement dont ils avaient été exclus. Ils organisaient des élections bidons sur la place, et offraient un insigne en étain, bidouillé à partir d’un couvercle de pot de chambre, à celui qu’ils avaient élu au hasard, souvent quelqu’un diminué, mentalement et/ou physiquement, suite à une blessure de guerre. Benedict s’était mis en tête que son propre grand-père paternel, Bill Perrit, avait été un de ces candidats, mais ça ne reposait sur rien d’autre que le surnom du vieux, à savoir le « Shérif », et sur le fait qu’il passait ses journées ivre mort devant la Mayorhold Mission dans une vieille brouette en guise de trône. (…) Benedict se rappelait encore, avec un pincement de gêne et de fierté, le jour où il avait déboulé dans le bar en exigeant réparation, après avoir senti que ses compagnons de boisson ne prenaient pas au sérieux sa déclaration comme quoi il était un poète publié. Un poème de Ben venait juste d’être publié dans le Chronicle & Echo local, et quand il avait poussé les portes à battants du Crown & Cushion tel un bandit prêt à tirer sur le pianiste, il avait balancé une trentaine d’exemplaires de la revue en l’air en poussant un cri victorieux – « Tenez ! Ah ha ha ha ! ». (…) Il se rappelait l’injustice qui régnait alors dans l’éducation, les vies et les carrières des enfants décidées par un examen qu’ils passaient à l’âge de onze ans. Cela dit, Tony Blair n’avait-il pas fixé l’an dernier des objectifs à atteindre pour les enfants de moins de cinq ans ? Ils établiraient bientôt des critères fœtaux, si bien que vous vous sentiriez pressurisés et aspiré si vos doigts ne s’étaient pas séparés complètement dès le troisième trimestre. Les suicides prénataux liés au stress deviendraient courants, les embryons déprimés se pendant avec leur cordon ombilical, laissant des mots d’adieu griffés sur le placenta. (…) Snowy n’avait que vingt-six ans à ce stade de sa vie, et il supposait que certains auraient pu dire qu’il n’avait pas vu grand-chose, et pourtant il savait que la vie était une construction spectaculaire, plus solide que ne le pensaient en général les gens, et qu’il leur serait plus difficile de sortir de leur existence qu’ils ne l’imaginaient probablement. Les êtres humains finissaient par composer avec leurs priorités sans avoir conscience du tableau général. Les cénotaphes se révéleraient moins importants que les journées ensoleillées que ces derniers leur avaient fait perdre. Les belles choses, selon Snowy, devraient être créées pour elles-mêmes et non tells d’imposantes pierre tombales affirmant seulement qu’untel, un jour, avait été là. Surtout quand personne n’allait nulle part. (…) Il songea également que ce n’était pas juste le sang et l’hérédité qui déterminaient l’avenir d’un enfant. C’était tout. C’était l’ensemble de toutes les parties de la planète, de toute son histoire, de tous les faits et incidents qui composaient le monde, qui façonnaient les parents de l’enfant, de tous ces éléments aboutissant à ce bébé-là dans le ventre-ci. Avec son propre enfant mijotant présentement dans le ventre distendu de Doreen et prêt à être versé, Tommy compris qu’il n’y aurait aucun élément, dans sa vie et celle de sa femme, qui n’influencerait pas leur bébé, de même que toutes les circonstances de la vie de leurs parents avaient laissé des marques sur eux. (…) Chaque branche cireuse était porteuse d’une douzaine de soldats, fixés par la tête, et vous deviez les tordre pour les détacher avant de jouer avec eux, et il y avait quelque chose comme cinq branches dans chaque emballage en carton à couvercle transparent. Il était au beau milieu d’une campagne compliquée – La Légion étrangère française contre des confédérés de la guerre de Sécession – quand il s’était rendu compte que les rangs des deux armées étaient anormalement réduits. Excluant la désertion, il avait fini par découvrir que sa sœur aînée lui avait volé des soldats par pleines poignées, les emmenant (avec seau et chandelle) dans les toilettes extérieures où elle s’était rendue pendant la nuit. Elle avait apparemment découvert que si vous mettiez le feu aux têtes des soldats en vous servant de la flamme de la bougie, alors de minuscules billes de feu bleues composées de polythène enflammé gouttaient de façon spectaculaire dans le seau, en faisant un bruit surnaturel – vvwip – vvwip – vvwip – qui s’achevait en un sifflement quand le plastique brûlant rencontrait la surface de l’eau froide. Il l’imagina, assise sur le siège en bois froid entre le clou tordu dans le mur chaulé sur lequel étaient accrochés des lambeaux de journaux à sensation comme Ti-Bits ou Reveille pour servir de papier toilette, avec sa culotte bleu marine autour de ses chevilles et son visage concentré baigné de lueurs indigo et spectrales projetées par en dessous tandis qu’un minuscule centurion était transformé en chandelle romaine. Quoi d’étonnant à ce qu’elle n’ait pas redouté la présence de fantômes embusqués dans la cour ? À peine ces derniers avaient-ils entendu ses pas et le cliquetis du seau qu’ils avaient dû déguerpir. (…) C’était plus comme une soupe âcre et composite avec le monde entier quelque part dans son frémissement, les bons et les mauvais morceaux à la fois. C’était les saveurs de la vie et de la mort, inhalés en même temps. (…) Ce qui était vrai, bien sûr. Le diable trouvait vexant le fait que les gens se méprennent en permanence sur ses intentions, persuadés comme ils l’étaient qu’il mentait toujours. En fait, c’était tout le contraire. Il n’aurait su mentir même si on l’avait soudoyé pour cela, encore que personne ne le payait pour faire quoi que ce soit. En outre, la vérité était un outil nettement plus subtil. Dites juste la vérité aux gens, et laissez-les se fourvoyer, telle était sa devise. (…) Le pire c’était les habitations qu’on trouvait ici : des immeubles. Là où Reggie se rappelait des rues tarabiscotées avec des maisons particulières, il n’y avait plus maintenant que de gros et moches pâtés d’immeubles, des centaines de demeures entassées dans un cube, comme quand ils écrasaient de vieilles voitures dans une machine. Et naturellement, le fait de devoir vivre autrement avait rendu tout le monde différent. Ces temps-ci, les familles étaient toutes compartimentées comme des œufs dans une boîte, une par case, et les gens n’habitaient plus ensemble comme ils l’avaient fait quand leurs rues sales et leurs vies sales étaient toutes enchevêtrées dans une seule et grosse pelote. C’était comme si la société avait fini par imiter Reggie Melon, la grande majorité des gens se contentant désormais de vivre et mourir seuls, à l’intérieur d’une boite. Il jeta un vague coup d’œil en direction de l’édifice en brique rouge qui se dressait sur la pelouse nocturne près de l’angle avec St-Andrew’s Road, et s’aperçut soudain qu’ici dans les vingt et quelque, cette étrange relique était la seule maison digne de ce nom encore debout dans les Boroughs. Toutes les autres avaient été remplacées par des protubérances de béton. (…) « Le problème c’est les croyances. D’après ce que j’ai compris, tous ces tarés croient qu’ils vont monter au ciel et atterrir au paradis, où les attendent une flopée de vierges de quatorze ans. Bonne chance, les aminches, voilà ce que j’en dis, moi. Enfin quoi, c’est un peu zarbi, non, ce genre d’idées ? Massacrer quelques douzaines d’innocents et se retrouver propulsé dans un bordel pour pédophiles, ben dis donc. Le type qu’on vient de voir doit se demander où c’est qu’il est. Non seulement ça, mais où c’est qu’il va bien pouvoir trouver une vierge de quatorze ans dans les Boroughs ? » (…) Il était conscient, alors, du lien unissant guerre et religion, mais ce devait être réservé aux vraies guerres, avec de vrais soldats portant de vrais uniformes. Le type sur la passerelle, un civil qui se faisait exploser en emportant d’autres vies avec lui au nom de Dieu, c’était tout autre chose. Ça ne relevait ni de la guerre ni de la religion, tels que John les concevait. Aussi, quels que fussent les Boroughs du futur d’où venait le type en perpétuelle explosion avant d’arriver en 1959, ce n’était pas un futur auquel John comprenait quoi que ce soit. Comment ce paisible quartier tout décati avait-il pu produire quelque chose de ce genre en l’espace de seulement soixante ans ? Bien que John eût fait quelques incursions dans le XXIe siècle avec le Gang des enfantômes depuis qu’il avait rejoint leurs rangs, il était clair qu’il n’avait pas la moindre idée de la façon dont les gens ressentaient les choses, pensaient et vivaient au cours des décennies à venir, pas plus qu’il ne pouvait prétendre connaître vraiment la France simplement parce qu’il y était mort. Tout ce qu’il savait, c’était que la vision de cette chose mi-homme mi-pétard lui avait causé une certaine inquiétude quant au sort des Boroughs, et de l’Angleterre, et du monde entier encore à venir. Pendant le combat entre les bâtisseurs et la dispute dans la salle de billard, John s’était aperçu qu’il n’arrivait pas à oublier la silhouette illuminée en fragmentation, arpentant lentement les passerelles en bois d’un ciel qu’il n’avait pu ni imaginer ni prévoir, à jamais enveloppé dans les flammes de son propre martyre. (…) C’était la peur du ridicule, voire la peur d’être ostracisée, qui avaient poussé la petite intrépide à ne pas se lancer dans la lecture ou l’écriture quand elle était en vie. Dans les Boroughs mortels – le Premier Borough – on était tous dans le même rafiot, et ce rafiot prenait l’eau. Si vous aviez le malheur de prononcer des mots savants ou de vous promener avec Portrait de l’artiste en jeune homme sous le bras, les autres risquaient de penser que vous essayiez de vous élever. Au-dessus d’eux. Les gens se moquaient de vous et vous traitaient alors d’intello ou de frimeuse, puis ils vous cassaient vos lunettes. Même si elle doutait que les gens de sa bande se comporteraient ainsi, elle avait néanmoins choisi de poursuivre son éducation littéraire et de commencer à travailler sur son roman sans le claironner, afin de ne pas passer pour une idiote si elle échouait. (…) La babiole émeraude de la planète, nichée sur un coussin de velours noir parsemé de poussières de paillettes précieuses, ce n’est pas le monde. Les quelques milliards de singes à la posture améliorée qui font les fous à la surface de la planète, ils ne sont pas non plus le monde. Le monde n’est rien de plus qu’un agrégat de vos idées sur le monde, de vos idées sur vous-même. C’est le grand mirage, baroque et complexe, que vous construisez comme un abri contre l’écrasant chaos fractal de l’univers. Il est composé de choses venues de l’imagination, de la philosophie, de l’économie et de la foi chancelante, de vos projets personnels et égoïstes, et de vos notions pittoresques du destin. C’est une envolée imaginaire destinée à disperser ces nuits néolithiques de ventre vide, un fantasme velléitaire de la façon dont vivra un jour l’humanité, un récit de feu de camp que vous vous racontez avant d’oublier que c’est juste un récit que vous racontez ; que vous avez inventé et avez confondu avec la réalité. La civilisation est votre première histoire de science-fiction. Vous l’avez inventé afin d’avoir quelque chose à faire, quelque chose pour vous occuper pendant les siècles à venir. Vous avez donc oublié ? (…) Sur un tourne-disque de gravité, la planète tourne, son premier morceau de dix ans entamé à l’ouverture du nouveau millénaire tant attendu, la réponse critique encore divisée quant aux mérites de son intro d’avion qui s’écrase bruyamment et la nature stridente des voix ; les théistes et les cosmographes se chamaillent en contrepoint. Jéhovah est érodé par l’inquiétante croissance exponentielle de l’arbre de la connaissance, par le regard paléontologique recourant à un déni créationniste renforcé : les centres de visiteurs officiant au Grand Canyon auraient dissimulé des références à l’âge géologique de la fracture ou aux origines en faveur d’un scénario biblique évoquant le déluge de Noé. Les législateurs de Caroline estiment que le viol authentique ne peut donner lieu à une grossesse du fait de la théorie des deux semences en vogue deux mille ans plus tôt. Des siècles conceptuels se tamponnent et dans l’impact assourdissant se glissent d’agressives déclarations sionistes, des croisades fondamentalistes et des vestes de martyr qui explosent. Assiégé, la réaction séculaire est militante, un athéisme affirmé volubilement qui, par ses dogmes et ses certitudes, frôle le religieux, mais armé de rien de plus que le fait scientifique établi, lui-même une force modifiée à la base changeante. Les modèles classiques et quantiques s’obstinent à rejeter toutes les tentatives de réconciliation, la ficelle qui peut-être les retient se révélant jusqu’ici fuyante. La gravité insuffisamment maîtrisée engendre des entités multiplicatives dans son soutien, des états et des substances exotiques, l’énergie noire, la matière noire, des monstres nécessaires nés des mathématiques mais échappant à l’observation. La foi et la politique fermentent, aidées par une lecture hyperactive de théorie, et toute l’architecture des traditions mondiales semble érigées sur une zone insondable d’information, vulnérable à toutes les nouvelles averses de données, propice à la rupture des berges idéologiques, trop étroite pour accommoder le déluge, l’inondation de complexité. Malgré son évidente fatigue, craignant de manquer un développement vital dans cet incessant spectacle incendiaire, la culture n’ose pas fermer les yeux.

Moore (Alan), Jérusalem (2016), édition Inculte, 2017.

BALZAC ET LES ANOMALIES DE L’EXISTENCE… // (…) Dès ce temps, la lecture était devenue chez Louis une espèce de faim qui rien ne pouvait assouvir, il dévorait des livres de tout genre, et se repaissait indistinctement d’œuvres religieuses, d’histoire, de philosophie et de physique. Il m’a dit avoir éprouvé d’incroyables délices en lisant des dictionnaires, à défaut d’autres ouvrages, et je l’ai cru volontiers. Quel écolier n’a maintes fois trouvé du plaisir à chercher le sens profond d’un substantif inconnu ? L’analyse d’un mot, sa physionomie, son histoire était pour Lambert l’occasion d’une longue rêverie. Mais ce n’était pas la rêverie instinctive par laquelle un enfant s’habitue aux phénomènes de la vie, s’enhardit aux perceptions ou morales ou physiques ; culture involontaire, qui plus tard porte ses fruits et dans l’entendement et dans le caractère ; non, Louis embrassait les fait, il les expliquait après en avoir recherché tout à la fois le principe et la fin avec une perspicacité de sauvage. Aussi, par un de ces jeux effrayants auxquels se plaît parfois la Nature, et qui prouvait l’anomalie de son existence, pouvait-il dès l’âge de quatorze ans émettre facilement des idées dont la profondeur ne m’a été révélée que long-temps après. Malheur au Petit qui contractait la mauvaise habitude d’éculer, de déchirer ses souliers,, ou d’user prématurément leurs semelles, soit par un vice de marche, soit en les déchiquetant pendant les heures d’étude pour obéir au besoin d’action qu’éprouvent les enfants ! Durant tout l’hiver celui-ci n’allait pas en promenade sans de vives souffrances : d’abord la douleur de ses engelures se réveillait atroce autant qu’un accès de goutte ; puis les agrafes et les ficelles destinées à retenir le soulier partaient, ou les talons éculés empêchaient la maudite chaussure d’adhérer aux pieds de l’enfant ; il était alors forcé de la traîner péniblement en des chemins glacés où parfois il lui fallait la disputer aux terres argileuses du Vendômois ; enfin l’eau, la neige y entraient souvent par une décousure inaperçue, par un béquet mal mis, et le pied de se gonfler. Sur soixante enfants, il ne s’en rencontrait pas dix qui cheminassent sans quelque torture particulière ; néanmoins tous suivaient le gros de la troupe, entraînés par la marche, comme les hommes sont poussés dans la vie par la vie. Combien de fois un généreux enfant ne pleura-t-il pas de rage, tout en trouvant un reste d’énergie pour aller en avant ou pour revenir au bercail malgré ses peines ; tant à cet âge l’âme encore neuve redoute et le rire et la compassion, deux genres de moquerie. Au collège, ainsi que dans la société, le fort méprise déjà le faible, sans savoir en quoi consiste la véritable force. Ce n’était rien encore. Point de gants aux mains. Si par hasard les parents, l’infirmière ou le directeur en faisaient donner aux plus délicats d’entre nous, les loustics ou les grands de la classe mettaient les gants sur le poêle, s’amusaient à les dessécher, à les gripper ; puis, si les gants échappaient aux fureteurs, ils se mouillaient, se recroquevillaient faute de soin. Il n’y avait pas de gants possibles. Les gants paraissaient être un privilège, et les enfants veulent se voir égaux. (…) Peut-être les mots matérialisme et spiritualisme expriment-ils les deux côtés d’un seul et même fait. Ses études sur la substance de la pensée lui faisaient accepter avec une sorte d’orgueil la vie de privation à laquelle nous condamnaient et notre paresse et notre dédain pour nos devoirs. Il avait une certaine conscience de sa valeur, qui le soutenait dans ses travaux spirituels. Avec quelle douceur je sentais son âme réagissant sur la mienne ! Combien de fois ne sommes-nous pas demeurés assis sur notre banc, occupés tous deux à lire un livre, nous oubliant réciproquement sans nous quitter ; mais nous sachant tous deux là, plongés dans un océan d’idées comme deux poissons qui nagent dans les mêmes eaux ! Notre vie était donc toute végétative en apparence, mais nous existions par le cœur et par le cerveau. Les sentiments, les pensées étaient les seuls événements de notre vie scolaire. (…) N’est-ce pas durant leur jeunesse que les peuplent enfantent leurs dogmes, leurs idoles ? Et les êtres surnaturels devant lesquels ils tremblent ne sont-ils pas la personnification de leurs sentiments, de leurs besoins agrandis. (…) Jamais il ne s’élevait autant vers la poësie qu’au moment où il abordait, dans une conversation du soir, l’examen des miracles opérés par la puissance de la Volonté pendant cette grande époque de foi. Il trouvait les plus fortes preuves de sa Théorie dans presque tous les martyres subis pendant le premier siècle de l’Église, qu’il appelait la grande ère de la pensée. – « Les phénomènes arrivés dans la plupart des supplices si héroïquement soufferts par les chrétiens pour l’établissement de leur croyance ne prouvent-ils pas, disait-il, que les forces matérielles ne prévaudront jamais contre la force des idées ou contre la Volonté de l’homme ? Chacun peut conclure de cet effet produit par la volonté de tous, en faveur de la sienne. » (…) Les lois, disait-il, n’y arrêtent jamais les entreprises des grands ou des riches, et frappent les petits, qui ont au contraire besoin de protection.

Balzac (Honoré de), Louis Lambert (juin-juillet 1832), édition Michel de l’Ormeraie, illustrations de Charles Huard gravées sur bois par Pierre Gusman, 1er trimestre 1987.

SA, L’AMOUR PLUS FORT QUE LA RÉVOLUTION ET LA BARBARIE (…) Sans vergogne, il me colle et me dit des futilités. En fait, il ne me déplaît pas de l’avoir à mon côté. Min me dépasse de deux têtes. Le flot tiède de ses paroles me berce. Il me raconte ses lectures, ses chasses, ses rêves révolutionnaires. Il se propose de m’emmener pêcher le dimanche, de m’apprendre à reconnaître les poissons amoureux. Nous passons devant la rue où se situe la maison de Jing. – Viens, me dit-il en me tirant par le bras. J’ai une clé. Après avoir franchi le seuil, il se retourne et m’examine de la tête aux pieds. Son audace me désarme. Je me blottis contre la porte, impuissante. Il commence à caresser mon visage, mon cou, ses doigts frôlent mes épaules. Je me laisse envahir par une étrange langueur. Les joues pourpres, les yeux mi-clos, Min flaire ma peau. Partout où glissent ses lèvres, elles laissent un sillon de fièvre. Lorsqu’elles se posent sur mon menton, involontairement, j’entrouvre ma bouche et la langue de Min s’y engouffre. Sa main descend sur ma poitrine. Ses caresses deviennent intenables, j’étouffe sous la chaleur de son étreinte. Je lui dis d’ouvrir le haut de ma robe. Min paraît étonné mais obéit. Ses doigts nerveux ne parviennent pas à défaire les boutons de passementerie. Je les arrache presque. Le visage de Min est déformé par un rictus d’admiration. Il se met à genoux et écrase ses lèvres contre mes seins sur lesquels il frotte barbe naissante. Son front est un fer chauffé à blanc. Je me tords, les poings serrés. (…) – Quand tu retourneras à la campagne avec ton père, et que tu te marieras avec un inconnu, tu te trahiras toi-même, tu connaîtras la souffrance d’être lâche. – Laisse-moi tranquille. Mon choix est fait. Je n’irais pas m’aventurer avec toi à Pékin. Je ne veux pas fuir la réalité en fuyant la vie. Reste ici ! La guerre va éclater en Chine. Personne n’échappera à sa terreur. – Tu parles comme une femme mariée. Est-ce ton père qui t’a lavé le cerveau ? – J’ai réfléchi. Je veux un homme dans ma vie. C’est tout ce que je désire. – Huong, tu es bizarre aujourd’hui. – Les romans nous ont perverties. La passion n’est qu’une chimère éphémère créée par des écrivains. Pourquoi rêverais-je de liberté si elle n’est pas le chemin de l’amour ? Puisque l’amour n’existe pas, j’accepte de me faire prisonnière de la vie. Je veux que ma souffrance soit récompensée par le plaisir des robes, des bijoux et de la joie facile. – Es-tu tombée sur la tête ? Pourquoi débites-tu toutes ces bêtises ? Huong met longtemps à me répondre. Sa plume crisse sur le bout de papier. – Je ne te l’ai jamais avoué. J’ai fait la connaissance d’un banquier il y a deux ans. Hier, je suis devenue sa maîtresse. Tout à l’heure, il viendra me chercher au collège et m’installera dans une de ses maisons. Il donnera une importante somme d’argent à mon père et le vieux n’apparaîtra plus. (…)

Sa (Shan), La joueuse de go (décembre 2002), édition Gallimard Folio, 10 janvier 2005.

BALZAC ET LE GRAND ITALIEN // (…) L’étranger resta pendant un instant sur le seuil de la porte pour examiner les trois personnes qui étaient dans la salle, en paraissant y chercher son compagnon. Le regard qu’il y jeta quelque insouciant qu’il fût, troubla les cœurs. Il était vraiment impossible à tout le monde, et même à un homme ferme, de ne pas avouer que la nature avait départi des pouvoirs exorbitants à cet être en apparence surnaturel. Quoique ses yeux fussent assez profondément enfoncés sous les grands arceaux dessinés par ses sourcils, ils étaient comme ceux d’un milan enchâssés dans des paupières si larges et bordés d’un cercle noir si vivement marqué sur le haut de sa joue, que leurs globes semblaient être en saillie. Cet œil magique avait je ne sais quoi de despotique et de perçant qui saisissait l’âme par un regard pesant et plein de pensées, un regard brillant et lucide comme celui des serpents ou des oiseaux ; mais qui stupéfait, qui écrasait par la véloce communication d’un immense malheur ou de quelque puissance surhumaine. Tout était en harmonie avec ce regard de plomb et de feu, fixe et mobile, sévère et calme. Si dans ce grand œil d’aigle les agitations terrestres paraissaient en quelque sorte éteintes, le visage maigre et sec portait aussi les traces de passions malheureuses et de grands événements accomplis. Le nez tombait droit et se prolongeait de telle sorte que les narines semblaient le retenir. Les os de la face étaient nettement accusés par des rides droites et longues qui creusaient les joues décharnées. Tout ce qui formait un creux dans sa figure paraissait sombre. Vous eussiez dit le lit d’un torrent où la violence des eaux écoulées était attestée par la profondeur des sillons qui trahissaient quelque lutte horrible, éternelle. Semblables à la trace laissée par les rames d’une barque sur les ondes, de larges plis partant de chaque côté de son nez accentuaient fortement son visage, et donnaient à sa bouche, ferme et sans sinuosités, un caractère d’amère tristesse. Au-dessus de l’ouragan peint sur ce visage, son front tranquille s’élançait avec une sorte de hardiesse et le couronnait comme d’une coupole en marbre. L’étranger gardait cette attitude intrépide et sérieuse que contractent les hommes habitués au malheur, faits par la nature pour affronter avec impassibilité les foules furieuses, et pour regarder en face les grands dangers. Il semblait se mouvoir dans une sphère à lui, d’où il planait au-dessus de l’humanité. Ainsi que son regard, son geste possédait une irrésistible puissance ; ses mains décharnées étaient celles d’un guerrier ; s’il fallait baisser les yeux quand sa parole ou son geste s’adressaient à votre âme. Il marchait entouré d’une majesté silencieuse qui le faisait prendre pour un despote sans gardes, pour quelque Dieu sans rayons. Son costume ajoutait encore aux idées qu’inspiraient les singularités de sa démarche ou de sa physionomie. L’âme, le corps et l’habit s’harmoniaient ainsi de manière à impressionner les imaginations les plus froides. Il portait une espèce de surplis en drap noir, sans manches, qui s’agrafait par devant et descendait jusqu’à mi-jambe, en lui laissant le col nu, sans rabat. Son justaucorps et ses bottines, tout était noir. Il avait sur la tête une calotte en velours semblable à celle d’un prêtre, et qui traçait une ligne circulaire au-dessus de son front sans qu’un seul cheveu s’en échappât. C’était le deuil le plus rigide et l’habit le plus sombre qu’un homme pût prendre. Sans une longue épée qui pendait à son côté, soutenue par un ceinturon de cuir que l’on apercevait à la fente du surtout noir, un ecclésiastique l’eût salué comme un frère. Quoiqu’il fût de taille moyenne, il paraissait grand ; mais en le regardant au visage, il était gigantesque. (…) En rentrant au logis, l’étranger s’enferma dans sa chambre, alluma sa lampe inspiratrice, et se confia au terrible démon du travail, en demandant des mots au silence, des idées à la nuit. Godefroid s’assit au bord de sa fenêtre, regarda tour à tour les reflets de la lune dans les eaux, étudia les mystères du ciel. Livré à l’une de ces extases qui lui étaient familières, il voyagea de sphère en sphère, de visions en visions, écoutant et croyant entendre de sourds frémissements et des voix d’anges, voyant ou croyant voir des lueurs divines au sein desquelles il se perdait, essayant de parvenir au point éloigné, source de toute lumière, principe de toute harmonie. Bientôt la grande clameur de Paris propagée par les eaux de la Seine s’apaisa, les lueurs s’éteignirent une à une en haut des maisons, le silence régna dans toute son étendue, et la vaste cité s’endormit comme un géant fatigué. Minuit sonna. (…) En ce moment, le pas rapide de plusieurs chevaux retentit au milieu du silence, le chien aboya, la voix grondeuse du sergent lui répondit ; des cavaliers descendirent, frappèrent à la porte, et le bruit s’éleva tout à coup avec la violence d’une détonation inattendue. Les deux proscrits, les deux poëtes tombèrent sur terre de toute la hauteur qui nous sépare des cieux. Le douloureux brisement de cette chute courut comme un autre sang dans leurs veines mais en sifflant, en y roulant des pointes acérées et cuisantes. Pour eux, la douleur fut en quelque sorte une commotion électrique. La lourde et sonore démarche d’un d’homme d’armes dont l’épée, dont la cuirasse et les éperons produisaient un cliquetis ferrugineux retentit dans l’escalier ; puis un soldat se montra bientôt devant l’étranger surpris. – Nous pouvons rentrer à Florence, dit cet homme dont la grosse voix parut douce en prononçant des mots italiens. – Que dis-tu ? demanda le grand vieillard. – Les blancs triomphent ! – Ne te trompes-tu pas ? reprit le poëte. – Non, cher Dante ! répondit le soldat dont la voix guerrière exprima les frissonnements des batailles et les joies de la victoire. – À Florence ! à Florence ! O ma Florence ! cria vivement DANTE ALIGHIERI qui se dressa sur ses pieds, regarda dans les airs, crut voir l’Italie, et devint gigantesque.

Balzac (Honoré de), Les proscrits (octobre 1831), édition Michel de l’Ormeraie, illustrations de Charles Huard gravées sur bois par Pierre Gusman, 1er trimestre 1987.

JEAN-PAUL KAUFFMANN, PRISE DE DISTANCE ET ÉQUANIMITÉ // (…) Ils me prennent probablement pour un SDF voyageant avec tout son fourniment – la France est le pays le moins accueillant d’Europe aux vagabonds et aux sans-abri. Que de fois, pendant ce périple, n’ai-je pas dû essayer, de la part de clients attablés, ce regard d’emblée hostile à l’inconnu, comme si le nouveau venu entrait dans un périmètre à lui interdit. La défense du territoire est un principe sacré. Passés ces préliminaires désagréables, les choses peuvent évoluer aussi vite dans l’autre sens. Il suffit de se comporter comme si de rien n’était, de poser innocemment une question pour des préventions tombent d’un coup. La cause de ce retournement est peut-être le fait d’articuler un son. Émettre un mot confère une humanité. La minute d’avant, l’intrus n’est qu’une forme appartenant à une espèce non identifiable, vaguement anthropoïde; en tout cas, il ne fait pas partie ni du clan ni de la communauté. Ce n’est pas exclusivement français, mais, en France, cette suspicion se veut démonstrative, surtout quand on sent que la protection du groupe assure l’impunité. S’y mêle peut-être aussi un goût de la séduction si fortement ancré dans notre comportement, la volonté de plaire coûte que coûte à autrui, une fois réussi l’examen de contrôle. (…) Ce retrait, cette stratégie d’évitement face à l’affliction des temps sont à la portée de tous. Il suffit de ne pas se conformer au jugement des autres, à la prétendue expertise de ceux qui savent. Depuis mon départ, j’ai rencontré des hommes et des femmes qui pratiquent une sorte de dissidence. Ils ne sont pas pris dans le jeu et vivent en retrait. Ils ont appris à esquiver, à résister, et savent respirer ou humer un autre air, conjurer les esprits malfaisants. Ces conjurateurs tournent le dos aux maléfices actuels tels que la lassitude, la déploration, le ressentiment, l’imprécation. Sans être exclus, ils refusent de faire partie du flux. (…) Ce jour-là (12 juin 1940), Paul Raynaud, sonné, apprend du généralissime Weygand que l’armée est au bout du rouleau. Les jeux sont faits. Il faut demander un armistice immédiat. Cependant, beaucoup d’unités se battent encore, comme en témoigne le monument que je découvre sur le pont de Pogny. J’imagine la scène qui a eu lieu vers 21 heures. La fin d’une journée magnifique comme il y en a parfois en juin – ce mois fut, d’après les témoins, l’un des plus somptueux du siècle. Ordre est donné aux hommes de tenir le pont coûte que coûte. Deux chars français tiennent la position pour retarder l’avance des blindés allemands et de l’artillerie postés sur la rive droite. Depuis un mois, nos troupes n’ont cessé de reculer. En face, les Allemands sont supérieurs en nombre et puissamment armés. Les soldats français savent qu’ils sont voués à la mort. En fermant l’écoutille, leur dernier regard a dû être pour la Marne et ses eaux encore brillantes à ce moment particulier d’avant le crépuscule qu’on appelle la brune. Un duel d’artillerie s’engage. Après avoir mis quatre tanks ennemis hors de combat, les chars français sont touchés de plein fouet par des obus d’artillerie qui tuent tous leurs occupants, sauf un radio. Vingt-deux noms sont gravés sur la stèle du petit mémorial, dont un Inconnu Haute-Volta, probablement un tirailleur sénégalais combattant aux côtés de l’unité blindée. Aujourd’hui, on serait tenté de dire vingt-deux morts pour rien, parce qu’on connaît la suite. Si la situation était désespérée, la défaite n’était pas inéluctable, comme on l’a souvent prétendu. L’image d’un pays décadent et démoralisé doit beaucoup à la propagande de Vichy. La thèse d’une France résignée, longtemps accréditée par l’historiographie de l’après-guerre, est sinon remise en cause, du moins redéfinie par les travaux d’historiens anglo-saxons et allemands : « 100 000 soldats seront tués au cours des six semaines que dura la bataille de France […]. Cela ne traduit pas l’image d’une armée refusant de se battre. *» (…) Ce n’est pourtant pas un pays en ruine que je vois défiler depuis mon départ, plutôt un monde secrètement délabré, travaillé par le doute et la peur. Fêlure plus que cassure. La détérioration n’est pas irrévocable, elle s’accompagne presque toujours d’un renversement imprévu qui réajuste et reprend l’ensemble. J’ai vu des villages que la vie avait apparemment désertés : maisons barricadés, devantures abandonnées, trottoirs défoncés. Des affiches annonçant une réunion, un voyage, un collectif de lecture, une manifestation indiquaient que la communauté n’était pas morte. Derrière l’apparence défensive se terre un monde invisible. Une autre vie agit à l’intérieur par le seul mérite du don, du bénévolat, de la solidarité. (…) Une certaine dose d’insensibilité et même d’indifférence est nécessaire. Marcel Duchamp, à qui l’on demandait : « Pourquoi êtes-vous pour l’indifférence ? », avait répondu : « Parce que je hais la haine. » La haine anime ceux qui se plaisent à décrire la France comme une entreprise en liquidation. Ils se délectent de cette veillée funèbre, de l’attente de la catastrophe. Dans cet élan destructeur se mélangent la rancœur, le reniement de soi, le plaisir trouble qu’engendre le refus de connaître et de comprendre. Dommage que l’équanimité, qualité d’une âme détachée, à l’humeur égale, ait pratiquement disparu du vocabulaire. (…) – Ce n’est pas le pays qui est mort, ce sont les hommes. Sur l’instant, je n’ai pas bien compris son propos, à cause de son accent, une façon traînante de parler et de manger certaines voyelles, typique, paraît-il, de la Haute-Marne. Je m’apprêtais à entendre l’habituel refrain sur les villages qui se vident, les retraités qui restent… J’en avais pris l’habitude. Ce n’est pas que ce discours soit faux, il est seulement répétitif et surtout un peu court. La vraie vie s’inscrit ailleurs. J’avais rencontré des inconnus menant une existence hors de l’habituel, lequel reste enfermé dans une seule dimension avec ces mots, toujours les mêmes : crise, mondialisation, déliquescence, ghetto, délocalisation, zones sensibles. Non seulement incapable de sortir de ce discours angoissant, mais l’entretenant de manière lancinante. Sans doute un problème de langue. Ce discours uniformisant a renoncé depuis longtemps à saisir et à raconter ce que les hommes vivent.

*Julian Jackson, « Étrange défaite française », in Mai-Juin 1940 sous l’œil des historiens étrangers, Autrement, 2000.

Kauffmann (Jean-Paul), Remonter la Marne, (octobre 1828 -1836), édition Fayard, avril 2013.

 

BALZAC, L’HISTOIRE DE L’HOMME POLITIQUE PAR… UNE FEMME.

(…) Tout pouvoir, comme le disait Casimir Périer en apprenant ce que devait être le pouvoir, est une conspiration permanente. On admire les maximes anti-sociales que publient d’audacieux écrivains, pourquoi donc la défaveur que s’attache en France aux vérités sociales quand elles sont hardiment proclamées ? Cette question explique à elle seule toutes les erreurs historiques. Appliquez la solution de cette demande aux doctrines dévastatrices qui flattent les passions populaires et aux doctrines conservatrices qui répriment les sauvages ou folles entreprises du peuple, vous trouverez la raison de l’impopularité, comme de la popularité de certains personnages. (…) Strozzi avait commencé très-jeune l’apprentissage de la vie malheureuse de l’homme probe en politique, dont la conscience ne se prête point aux caprices des événements ; dont les actions ne plaisent qu’à la vertu, qui se trouve alors persécuté par tous : par le peuple, en s’opposant à ses passions aveugles, par le pouvoir, en s’opposant à ses usurpations. La vie de ces grands citoyens est un martyre dans lequel ils ne sont soutenus que par la forte voix de leur conscience et par un héroïque sentiment du devoir social, qui leur dicte en toutes choses leur conduite. Il y eut beaucoup de ces hommes dans la république de Florence, tous aussi grands que Strozzi, et aussi complets que leurs adversaires du parti Médicis, quoique vaincus par leur ruse florentine. Qu’y a-t-il de plus digne d’admiration dans la conjuration des Pazzi, que la conduite du chef de cette maison, dont le commerce était immense, et qui règle tous ses comptes avec l’Asie, le Levant et l’Europe avant d’exécuter ce vaste dessein, afin que s’il succombait, ses correspondants n’eussent rien à perdre. Aussi l’histoire de l’établissement de la maison des Médicis du quatorzième au quinzième siècle est-elle une des plus belles qui restent à écrire, encore que de grands génies y aient mis les mains. Ce n’est pas l’histoire d’une république, ni d’une société, ni d’une civilisation particulière, c’est l’histoire de l’homme politique, et l’histoire éternelle de la Politique, celle des usurpateurs et des conquérants. (…) Au moment où Catherine députait un ministre vers lui, ce roi des idées n’avait pas d’autre titre que pasteur de l’Église de Genève. Calvin n’eut d’ailleurs jamais plus de cinquante francs en argent par année, quinze quintaux de blé, deux tonneaux de vin, pour tout appointement. Son frère, simple tailleur, avait sa boutique à quelques pas de la place Saint-Pierre, dans la rue où se trouve aujourd’hui l’une des imprimeries de Genève. Ce désintéressement, qui manque à Voltaire, à Newton, à Bacon, mais qui brille dans la vie de Rabelais, de Campanella, de Luther, de Vico, de Descartes, de Malebranche, de Spinosa, de Loyola, de Kant, de Jean-Jacques Rousseau, ne forme-t-il pas un magnifique cadre à ces ardentes et sublimes figures ? L’existence si semblable de Robespierre peut faire seule comprendre aux contemporains celle de Calvin, qui, fondant son pouvoir sur les mêmes bases, fut aussi cruel, aussi absolu que l’avocat d’Arras. Chose étrange ! La Picardie, Arras et Noyon, a fourni ces deux instruments de réformation ! (…) Le souper fut gai, la reine trouva Babette jolie, et, en grande reine qu’elle fut toujours, elle lui passa au doigt un de ses diamants afin de compenser la perte que le gobelet faisait chez les Lecamus. Le roi Charles IX, qui depuis prit peut-être trop de goût à ces sortes d’invasions chez ses bourgeois, soupa de bon appétit ; puis, sur un mot de son nouveau gouverneur, qui, dit-on, avait charge de lui faire oublier les vertueuses instructions de Cypierre, il entraîna le premier président, le vieux conseiller démissionnaire, le secrétaire d’État, le curé, le notaire et les bourgeois à boire si druement, que la reine Catherine sortit au moment où elle vit la gaieté sur le point de devenir bruyante. Au moment où la reine se leva, Christophe, son père et les deux femmes prirent des flambeaux et l’accompagnèrent jusque sur le seuil de la boutique. Là, Christophe osa tirer la reine par sa grande manche et lui fit un signe d’intelligence. Catherine s’arrêta, renvoya le vieux Lecamus et les deux femmes par un geste, et dit à Christophe : – Quoi ? – Si vous pouvez, Madame, tirer parti de ceci, dit-il en parlant à l’oreille de la reine, sachez que le duc de Guise est visé par des assassins… – Tu es un loyal sujet, dit Catherine en souriant, et je ne t’oublierai jamais. Elle lui tendit la main, si célèbre pour sa beauté, mais en la dégantant, ce qui pouvait passer pour une marque de faveur ; aussi Christophe devint-il tout à fait royaliste en baisant cette adorable main. – Ils m’en débarrasseront donc, de ce soudard, sans que j’y sois pour quelque chose ! pensa-t-elle en mettant son gant. (…) Combien d’adresse Catherine ne dut-elle pas employer pour faire donner le commandement des armées au duc d’Anjou sous un roi jeune, brave, avide de gloire, capable, généreux et en présence du connétable Anne de Montmorency ! Le duc d’Anjou eu, aux yeux des politiques de l’Europe, l’honneur de la Saint-Barthélémi, tandis que Charles IX en eut tout l’odieux. Après avoir inspiré au roi une feinte et secrète jalousie contre son frère, elle se servit de cette passion pour user dans les intrigues d’une rivalité fraternelle les grandes qualités de Charles IX. Cypierre, le premier gouverneur, et Amyot, le précepteur de Charles IX, avaient fait de leur élève un si grand homme, ils avaient préparé un si beau règne, que la mère prit son fils en haine le premier jour où elle craignit de perdre le pouvoir après l’avoir si péniblement conquis. Sur ces données, la plupart des historiens ont cru à quelque prédilection de la reine-mère pour Henri III ; mais la conduite qu’elle tenait en ce moment prouve la parfaite insensibilité de son cœur envers ses enfants. (…) Si l’homme, l’animal le plus parfait de ce globe, portait en lui-même une portion de Dieu, il ne périrait pas, et il périt. Pour sortir de cette difficulté, Socrate et son école ont inventé l’âme. Moi, le successeur de tant de grands rois inconnus qui ont gouverné dans cette science, je suis pour les transformations de la matière que je vois, contre l’impossible éternité d’une âme que je ne vois pas. Je ne reconnaissais pas le monde de l’âme. Si ce monde existait, les substances dont la magnifique réunion produit votre corps et qui sont si éclatantes dans madame, ne se sublimiseraient pas après votre mort pour retourner séparément chacune en sa case, l’eau à l’eau, le feu au feu, le métal au métal, comme quand mon charbon est brûlé, ses éléments sont revenus à leurs primitives molécules. Si vous prétendez que quelque chose nous survit, ce n’est pas nous ; car tout ce qui est le moi actuel périt ! (…) – En appelant l’attention de tous les bourgeois sur les abus de l’Église romaine, dit-elle, Luther et Calvin faisaient naître en Europe un esprit d’investigation qui devait amener les peuples à vouloir tout examiner. L’examen conduit au doute. Au lieu d’une foi nécessaire aux sociétés, ils traînaient après eux et dans le lointain, une philosophie curieuse, armée de marteaux, avide de ruines. La science s’élançait brillante de ses fausses clartés du sein de l’hérésie. Il s’agissait bien moins d’une réforme dans l’Église que de la liberté indéfinie de l’homme qui est la mort de tout pouvoir. J’ai vu cela. La conséquence des succès obtenus par les Religionnaires dans leur lutte contre le sacerdoce, déjà plus armé et plus redoutable que la couronne, était la ruine du pouvoir monarchique élevé par Louis XI à si grands frais sur les débris de la Féodalité. Il ne s’agissait de rien moins que de l’anéantissement de la religion et de la royauté sur les débris desquelles toutes les bourgeoisies du monde voulaient pactiser.

Balzac (Honoré de), Sur Catherine de Médicis (octobre 1828 -1836), édition Michel de l’Ormeraie, illustrations de Charles Huard gravées sur bois par Pierre Gusman, 1er trimestre 1987.

CHRISTINE CAYOL : JOUIR DE L’INSTANT POUR SE PROJETER DANS L’AVENIR

(…) Chacun pourtant éprouve qu’il y a d’autres temps, sensibles, intérieurs, qui sont précieux et utiles, temps verticaux qui invitent à plonger en nous-même par la pensée et l’amour, moments consacrés à l’approfondissement, à la relation, à la création. Mais nous ne savons comment « faire » avec ce temps vertical, précisément parce qu’il ne s’agit pas de « faire » mais de « vivre ». Le temps de la rationalité occidentale n’est pas vivant. « En fait, nous savons comment agir envers l’espace, mais nous ne savons quoi faire avec le temps, sinon le soumettre à l’espace. La plupart d’entre nous semblent peiner pour les objets de l’espace, et il en résulte que nous souffrons, d’une terreur profondément enracinée à l’égard du temps, demeurant comme pétrifiés lorsque nous sommes contraints de l’affronter […]. Aussi, nous refusons-nous à sentir le temps ; et fuyons vers la sécurité des objets […]. Les intentions que nous sommes incapables de mettre à éxécution, nous les mettons en dépôt dans l’espace ; nos possessions deviennent le symbole de nos refoulements, des jubilés de frustrations (Abraham Heschel, les Bâtisseurs du temps, Paris, Minuit, 1957.) (…) La vision technique du temps a conduit à remplacer toute espérance par un culte voué à la précaution et à l’anticipation. Quant à ces superbes mots – « enfer », « paradis », « éternité », « âme », « rêve » -, ils relèvent d’un lexique réservé aux fanatiques suicidaires. L’éternité à disparu, seul le temps à court, moyen ou long terme impose sa triste mesure. Chacun regarde le terme en baissant les yeux, et l’on se plait à rêver de ne pas vieillir, de ne pas mourir, de durer. (…) Elle nous établit égaux et frères au cœur d’une alternative douloureuse : soit je meurs avant toi et tu me verras partir, soit tu meurs avant moi et je te verrai partir. Il n’y a pas d’autres option à cette inévitable absence des uns pour les autres qui rend notre présence si précieuse. Pourquoi l’oublions-nous ? (…) Nous sommes là, dans une vie qui ressemble à un cocktail mondain ; il y a du monde, beaucoup de bruit, tout le monde parle et échange des informations. Mais lorsque quelqu’un s’adresse à quelqu’un d’autre, on a l’impression qu’il regarde légèrement ailleurs et qu’il s’en fiche. C’est un strabisme discret, chacun joue un jeu professionnel et poli, mais il faut bien regarder ailleurs, au cas où, l’instant d’après, quelqu’un de plus intéressant apparaîtrait. Chacun procède ainsi. Nos regards zappent, consomment, rien ne les arrête, et les autres passent comme les instants : « Au suivant. » Il va falloir apprendre à nous extraire, sortir du bruit de fond et tenter l’impossible : désirer une rencontre. Cela semblera naïf, mais nous ne serons pas ridicules, ce choix a des effets visibles sur le regard et la tenue. Nous nous tiendrons différemment et notre regard gagnera en intensité. L’on nomme cette façon d’être « qualité de présence ». Qualité, non pas quantité. (…) Dans l’instabilité se révèle une force, celle de la confiance et de l’avenir. C’est lorsque je ne sais pas que j’aime, que j’invente, que j’essaie et que je me dresse au-dessus de mes conditionnements et programmations, en tant que sujet. Icare transgresse mais il court, et sa course n’est pas de celles qui tournent en rond en circuit fermé, et qui vont de plus en plus vite sans savoir où. Il n’est pas victime d’un burn-out. Il répond au soleil comme le torero se tient face au taureau. Ce n’est pas un jeu virtuel, mais mortel, son engagement n’est pas abstrait. Ne pas rêver d’immortalité, ne pas vouloir que « ça » dure. Icare optimise sa condition d’homme, sans l’idéaliser, sans le transcender. Insoumis et sourd, il se précipite et se noie. Il y a dans ce geste inconscient un courage proprement humain, celui de ceux et celles qui jouissent de l’instant tout en plaçant leur foi dans l’avenir. (…) Ce prisme chinois de la continuité comme ciment temporel et social produit alors ce que, d’un point de vue occidental, l’on pointerait comme un aveuglement historique. À force d’utiliser le temps comme une mer profonde et impersonnelle, l’on perd de vue le rôle des libertés individuelles, voire on les empêche de s’affirmer. À force de porter sur le passé un regard respectueux et solidaire, l’on risque de ne pas innover. Le désir de liberté qui gouverne l’esprit d’Icare ne fait qu’un avec le geste de Picasso qui choisit d’effacer de sa signature Ruiz, le nom de son père. Plus banalement, dans le champ affectif, politique et économique, l’on voit que le fait de « rompre » avec ceux qui nous ont précédés apparaît comme le seul moyen de nous affirmer. Il convient donc de nous interroger à notre tour sur le culte que nous vouons à la nouveauté et à la rupture. (…) À partir de quel point de vue regardons-nous nos outils, nos prouesses techniques, nos performances ? La rationalité occidentale outillante et performante renvoie aux utopies faustiennes et prométhéennes selon lesquelles le monde sera un jour parfaitement maîtrisé. Le monde selon Google et/ou selon Jésus-Christ ? Aucune opposition manichéenne ne peut trancher ici. Il s’agit de suivre Holbein le Jeune (1497-1543) et de découvrir ce minuscule crucifix qu’il a choisi de cacher derrière le rideau, sur le côté gauche du tableau (Les ambassadeurs -1533. Huile sur bois. National Gallery de Londres). Le regard transite alors de la présence du crâne, au centre de l’image, à ce crucifix d’une déchirante discrétion ; l’artiste invite à passer de l’épreuve de la mort à celle de l’espérance, de notre véritable disparition à notre invisible présence. Tout cela est incompréhensible aujourd’hui. Et c’est là que la vie commence : à partir de l’incompréhension. Voilà peut-être pourquoi il est utile d’aller dans les musées : pour apprendre à ne pas tout comprendre, questionner le monde sous un autre jour, se préparer à mourir. (…) Seul l’approfondissement permet la transmission qui réconcilie avec le temps. Je m’étonne qu’aujourd’hui où nous nous inquiétons tant de l’état de notre planète et où nous craignons pour l’éducation des enfants, nous ne nous interrogions pas plus sur l’état de nos yeux. Comment regardons-nous le monde, comment percevons-nous le temps ? Myopies en tout genre, cataractes précoces, mémoires défaillantes nous obligent à prendre peur en ne voyant rien d’autre que ce qui défile en gros sur nos écrans. En désolidarisant le passé, le futur et le présent, nous perdons le fil et nous nous retrouvons seuls face à l’abîme de l’instant. (…) Nous souffrons aujourd’hui de cette représentation d’un temps rationnel, à titre individuel, mais aussi dans les organisations et les institutions. Dans le champ politique, économique, et bien sûr interculturel, un dialogue lucide avec le temps doit s’engager : il faut arrêter de nous croire perdus parce que tout s’accélère, ou au contraire impérissables grâce aux technologies. Il convient d’interroger nos rythmes, de susciter des arrêts : passer d’un temps unique aux temps pluriels. La lucidité prend parfois le visage de la naïveté extrême, mais c’est grâce à ce choix de renouer avec la perception d’un temps allié et pluriel que nous accéderons à une agilité non feinte, celle du danseur. Car comme le rappelle Nietzsche, « nous sommes autre chose que des savants… » : « Notre devoir est avant tout de ne pas faire de confusion avec nous-mêmes. Nous sommes autre chose que des savants : bien qu’il soit inévitable que, entre autres, nous fussions aussi savants. Nous avons d’autres besoins, une autre croissance, une autre digestion : il nous faut davantage, il nous faut aussi moins. Il n’y a pas de formule pour définir la quantité de nourriture qu’il faut à un esprit ; si pourtant son goût est prédisposé à l’indépendance, à une brusque venue, à un départ rapide, aux voyages, peut-être aux aventures qui seules sont de la force des plus rapides, il préférera vivre libre avec une nourriture frugale que gavé et dans la contrainte. Ce n’est pas la graisse, mais une plus grande souplesse et une plus grande vigueur que le bon danseur demande à sa nourriture, et je ne saurais pas ce que l’esprit d’un philosophe pourrait désirer de meilleur que d’être un bon danseur. » Cela dit, quelle que soit notre culture, un même risque demeure et s’accroît à mesure que le temps gagne en rapidité et en instantanéité numérique : celui de s’enfermer dans la danse du digital qui, à force d’imposer l’immédiateté, n’aurait plus rien d’une danse mais tout d’une mécanique.

Cayol (Christine), Pourquoi les chinois ont-ils le temps ?, édition Tallandier, avril 2017.

CAMUS ET L’HOMME DE SON TEMPS / (…) J’estime sa méfiance fondée et la partagerais volontiers si, comme vous le voyez, ma nature communicative ne s’y opposait. Je suis bavard, hélas ! et me lie facilement. Bien que je sache garder les distances qui conviennent, toutes les occasions me sont bonnes. Quand je vivais en France, je ne pouvais pas rencontrer un homme d’esprit sans qu’aussitôt j’en fisse ma société. Ah ! je vois que vous bronchez sur cet imparfait du subjonctif. J’avoue ma faiblesse pour ce mode, et pour le beau langage, en général. Faiblesse que je me reproche, croyez-le. Je sais bien que le goût du linge fin ne suppose pas forcément qu’on ait les pieds sales. N’empêche. Le style, comme la popeline, dissimule trop souvent de l’eczéma. Je m’en console en me disant qu’après tout, ceux qui bafouillent, non plus, ne sont pas purs. Mais oui, reprenons du genièvre. (…) Je sais bien qu’on ne peut se passer de dominer ou d’être servi. Chaque homme a besoin d’esclaves comme d’air pur. Commander, c’est respirer, vous êtes bien de cet avis ? Et même les plus déshérités arrivent à respirer. Le dernier dans l’échelle sociale a encore son conjoint, ou son enfant. S’il est célibataire, un chien. L’essentiel, en somme, est de pouvoir se fâcher sans que l’autre ait le droit de répondre. « On ne répond pas à son père », vous connaissez la formule ? Dans un sens, elle est singulière. À qui répondrait-on en ce monde sinon à ce qu’on aime ? Dans un autre sens, elle est convaincante. Il faut bien que quelqu’un ait le dernier mot. Sinon, à toute raison peut s’opposer une autre : on n’en finirait plus. La puissance, au contraire, tranche tout. Nous y avons mis le temps, mais nous avons compris cela. Par exemple, vous avez dû le remarquer, notre vieille Europe philosophe enfin de la bonne façon. Nous ne disons plus, comme aux temps naïfs : « Je pense ainsi. Quelles sont vos objections ? » Nous sommes devenus lucides. Nous avons remplacé le dialogue par le communiqué. « Telle est la vérité, disons-nous. Vous pouvez toujours la discuter, ça ne nous intéresse pas. Mais dans quelques années, il y aura la police, qui vous montrera que j’ai raison. » (…) Les hommes ne sont convaincus de vos raisons, de votre sincérité, et de la gravité de vos peines, que par votre mort. Tant que vous êtes en vie, votre cas est douteux, vous n’avez droit qu’à leur scepticisme. Alors, s’il y avait une seule certitude qu’on puisse jouir du spectacle, cela vaudrait la peine de leur prouver ce qu’ils ne veulent pas croire ou non : vous n’êtes pas là pour recueillir leur étonnement et leur contrition, d’ailleurs fugace, pour assister enfin, selon le rêve de chaque homme, à vos propres funérailles. Pour cesser d’être douteux, il faut cesser d’être, tout bêtement. (…) J’avais toujours pensé, avec l’ingénuité dont je vous ai donné quelques preuves, que ceux qui ne me connaissaient pas ne pourraient s’empêcher de m’aimer s’ils venaient à me fréquenter. Eh bien, non ! Je rencontrai des inimitiés surtout parmi ceux qui ne me connaissaient que de très loin, et sans que je les connusse moi-même. Sans doute me soupçonnaient-ils de vivre pleinement et dans un libre abandon au bonheur : cela ne se pardonne pas. L’air de la réussite, quand il est porté d’une certaine manière, rendrait un âne enragé. Ma vie, d’autre part, était pleine à craquer et, par manque de temps, je refusais beaucoup d’avances. J’oubliais ensuite, pour la même raison, mes refus. Mais ces avances m’avaient été faites par des gens dont la vie n’était pas pleine et qui, pour cette même raison, se souvenaient de mes refus. (…) Toujours est-il que le mot même de justice me jetait dans d’étranges fureurs. Je continuais, forcément, de l’utiliser dans mes plaidoiries. Mais je m’en vengeais en maudissant publiquement l’esprit d’humanité ; j’annonçais la publication d’un manifeste dénonçant l’oppression que les opprimés faisaient peser sur les honnêtes gens. Un jour où je mangeais de la langouste à la terrasse d’un restaurant et où un mendiant m’importunait, j’appelai le patron pour le chasser et j’applaudis à grand bruit le discours de ce justicier : « Vous gênez, disait-il. Mettez-vous à la place de ces messieurs-dames, à la fin ! » Je disais aussi, à qui voulait l’entendre, mon regret qu’il ne fût plus possible d’opérer comme un propriétaire russe dont j’admirais le caractère : il faisait fouetter en même temps ceux de ses paysans qui le saluaient et ceux qui ne le saluaient pas pour punir une audace qu’il jugeait dans les deux cas également effrontée.

Camus (Albert),La chute (1956), édition La Pléiade – Gallimard, janvier 2007.

CAMUS, LA RECHERCHE DE LA PAIX, LES MOUCHES ET LES DÉMANGEAISONS, GAGNER LA PARTIE / (…) Nos concitoyens travaillent beaucoup, mais toujours pour s’enrichir. Ils s’intéressent surtout au commerce et ils s’occupent d’abord, selon leur expression, de faire des affaires. Naturellement, ils ont du goût aussi pour les joies simples, ils aiment les femmes, le cinéma et les bains de mer. Mais, très raisonnablement, ils réservent ces plaisirs pour le samedi soir et le dimanche, essayant, les autres jours de la semaine, de gagner beaucoup d’argent. Le soir, lorsqu’ils quittent leurs bureaux, ils se réunissent à heure fixe dans les cafés, ils se promènent sur le même boulevard ou bien ils mettent à leurs balcons. Les désirs des plus jeunes sont violents et brefs, tandis que les vices des plus âgés ne dépassent pas les associations de boulomanes, les banquets des amicales et les cercles où l’on joue gros sur le hasard des cartes. On dira sans doute que cela n’est pas particulier à notre ville et qu’en somme tous nos contemporains sont ainsi. Sans doute, rien n’est plus naturel, aujourd’hui, que de voir des gens travailler du matin au soir et choisir ensuite de perdre aux cartes, au café, et en bavardages, le temps qui leur reste pour vivre. Mais il est des villes et des pays où les gens ont, de temps en temps, le soupçon d’autre chose. En général, cela ne change pas leur vie. Seulement, il y a eu le soupçon et c’est toujours cela de gagné. Oran, au contraire, est apparemment une ville sans soupçons, c’est-à-dire une ville moderne. Il n’est pas nécessaire, en conséquence, de préciser la façon dont on s’aime chez nous. Les hommes et les femmes, ou bien se dévorent rapidement dans ce qu’on appelle l’acte d’amour, ou bien s’engagent dans une longue habitude à deux. Entre ces extrêmes, il n’y a pas souvent de milieu. Cela non plus n’est pas original. À Oran comme ailleurs, faute de temps et de réflexion, on est bien obligé de s’aimer sans le savoir. (…) C’est ainsi qu’après avoir relaté que la découverte d’un rat mort avait poussé le caissier de l’hôtel à commettre une erreur dans sa note, Tarrou avait ajouté d’une écriture moins nette que d’habitude : « Question : comment faire pour ne pas perdre son temps ? Réponse : l’éprouver dans toute sa longueur. Moyens : passer des journées dans l’antichambre d’un dentiste, sur une chaise inconfortable ; vivre à son balcon le dimanche après-midi ; écouter des conférences dans une langue qu’on ne comprend pas, choisir les itinéraires de chemin de fer les plus longs et les moins commodes et voyager debout naturellement ; faire la queue aux guichets des spectacles et ne pas prendre sa place, etc. » Mais tout de suite après ces écarts de langage ou de pensée, les carnets entament une description détaillée des tramways de notre ville, de leur forme de nacelle, leur couleur indécise, leur saleté habituelle, et terminent ces considération par un « c’est remarquable » qui n’explique rien. (…) Quand une guerre éclate, les gens disent : « Ça ne durera pas, c’est trop bête. » Et sans doute une guerre est certainement trop bête, mais cela ne l’empêche pas de durer. La bêtise insiste toujours, on s’en apercevrait si l’on ne pensait pas toujours à soi. Nos concitoyens à cet égard étaient comme tout le monde, ils pensaient à eux-mêmes, autrement dit ils étaient humanistes : ils ne croyaient pas aux fléaux. Le fléau n’est pas à la mesure de l’homme, on se dit donc que le fléau est irréel, c’est un mauvais rêve qui va passer. Mais il ne passe pas toujours et, de mauvais rêve en mauvais rêve, ce sont les hommes qui passent, et les humanistes en premier lieu, parce qu’ils n’ont pas pris leurs précautions. Nos citoyens n’étaient pas plus coupables que d’autres, ils oubliaient d’être modestes, voilà tout, et ils pensaient que tout était encore possible pour eux, ce qui supposait que les fléaux étaient impossibles. Ils continuaient de faire des affaires, ils préparaient des voyages et ils avaient des opinions. Comment auraient-ils pensé à la peste qui supprime l’avenir, les déplacements et les discussions ? Ils se croyaient libres et personne ne sera jamais libre tant qu’il y aura des fléaux. (…) En même temps que les secours envoyés par air et par route, tous les soirs, sur les ondes ou dans la presse, des commentaires apitoyés ou admiratifs s’abattaient sur la cité désormais solitaire. Et chaque fois le nom d’épopée ou de discours de prix impatientait le docteur. Certes, il savait que cette sollicitude n’était pas feinte. Mais elle ne pouvait s’exprimer que dans le langage conventionnel par lequel les hommes essaient d’exprimer ce qui les lie à l’humanité. Et ce langage ne pouvait s’appliquer aux petits efforts quotidiens de Grand, par exemple, ne pouvant rendre compte de ce que signifiait Grand au milieu de la peste. (…) Du point de vue supérieur de la peste, tout le monde, depuis le directeur jusqu’au dernier détenu, était condamné et, pour la première fois peut-être, il régnait dans la prison une justice absolue. C’est en vain que les autorités essayèrent d’introduire de la hiérarchie dans ce nivellement, en concevant l’idée de fonctions. Comme l’état de siège était décrété et que, sous un certain angle, on pouvait considérer que les gardiens de prison étaient des mobilisés, on leur donna la médaille militaire à titre posthume. Mais si les détenus ne laissèrent entendre aucune protestation, les militaires ne prirent pas bien la chose et firent remarquer à juste titre qu’une confusion regrettable pouvait s’établir dans l’esprit du public. On fit droit à leur demande et on pensa que le plus simple était d’attribuer aux gardiens qui mourraient la médaille de l’épidémie. Mais pour les premiers, le mal était fait, on ne pouvait songer à retirer leur décoration, et les milieux militaires continuèrent à maintenir leur point de vue. D’autre part, en ce qui concerne la médaille des épidémies, elle avait l’inconvénient de ne pas produire l’effet moral qu’on avait obtenu par l’attribution d’une décoration militaire, puisque en ce temps d’épidémie il était banal d’obtenir une décoration de ce genre. Tout le monde fut mécontent. (…) Puisqu’on les avait séparés des autres, ce n’était pas sans raison, et ils montraient le visage de ceux qui cherchent leurs raisons, et qui craignent. Chacun de ceux que Tarrou regardait avait l’œil inoccupé, tous avaient l’air de souffrir d’une séparation très générale d’avec ce qui faisait leur vie. Et comme ils ne pouvaient pas toujours penser à la mort, ils ne pensaient à rien. Ils étaient en vacances. « Mais le pire, écrivait Tarrou, est qu’ils soient des oubliés et qu’ils le sachent. Ceux qui les connaissaient les ont oubliés parce qu’ils pensent à autre chose et c’est bien compréhensible. Quant à ceux qui les aiment, ils les ont oubliés aussi parce qu’ils doivent s’épuiser en démarches et en projets pour les faire sortir. À force de penser à cette sortie, ils ne pensent plus à ceux qu’il s’agit de faire sortir. Cela aussi est normal. Et à la fin de tout, on s’aperçoit que personne n’est capable réellement de penser à personne, fût-ce dans le pire des malheurs. Car penser réellement à quelqu’un, c’est y penser minute après minute, sans être distrait par rien, ni les soins du ménage, ni la mouche qui vole, ni les repas, ni une démangeaison. Mais il y a toujours des mouches et des démangeaisons. C’est pourquoi la vie est difficile à vivre. Et ceux-ci le savent bien. » (…) Il savait que sa mère pensait et qu’elle l’aimait en ce moment. Mais il savait aussi que ce n’est pas grand chose que d’aimer un être ou du moins qu’un amour n’est jamais assez fort pour trouver sa propre expression. Ainsi, sa mère et lui s’aimeraient toujours dans le silence. Et elle mourrait à son tour – ou lui – sans que, pendant toute leur vie, ils pussent aller plus loin dans l’aveu de leur tendresse. De la même façon, il avait vécu à côté de Tarrou et celui-ci était mort, sans que leur amitié ait eu le temps d’être vraiment vécue. Tarrou avait perdu la partie, comme il disait. Mais lui, Rieux, qu’avait-il gagné ? Il avait seulement gagné d’avoir connu la peste et de s’en souvenir, d’avoir connu l’amitié et de s’en souvenir, de connaître la tendresse et de devoir un jour s’en souvenir. Tout ce que l’homme pouvait gagner au jeu de la peste et de la vie, c’était la connaissance et la mémoire. Peut-être était-ce cela que Tarrou appelait gagner la partie !

Camus (Albert), La peste, édition La Pléiade – Gallimard, janvier 2007.

NOTHOMB, JONAS, CÉLINE, LÉO MALET, LA CONDITION FÉMININE, LE PSEUDO-LECTEUR, L’ASSASSINAT DE L’OUBLI

(…) Après avoir commandé un triple porto flip, il trouva la force de leur raconter sa mésaventure. À cause de la peur, il exhalait une odeur épouvantable, qui avait dû être celle de Jonas émergeant de son séjour cétacé. Ses interlocuteurs en étaient incommodés. Eût-il conscience de ce remugle ? Lui-même évoqua Jonas : – Le ventre de la baleine ! Je vous assure, tout y était ! L’obscurité, la laideur la peur, la claustrophobie… La puanteur ? risqua un confrère. – C’est la seule chose qui manquait. Mais lui ! Lui ! Un vrai viscère, ce type ! Lisse comme un foie, gonflé comme son estomac doit l’être ! Perfide comme une rate, amer comme une vésicule biliaire ! Par son simple regard, je sentais qu’il me digérait, qu’il me dissolvait dans les sucs de son métabolisme totalitaire. (…) Vous avez mauvaise mine, je vous assure. Avec ça, je bois un bouillon très gras que je prépare à l’avance : je fais bouillir pendant des heures des couennes, des pieds de porc, des croupions de poulet, des os à moelle avec une carotte. J’ajoute une louche de saindoux, j’enlève la carotte et je laisse refroidir durant vingt-quatre heures. En effet, j’aime boire ce bouillon quand il est froid, quand la graisse s’est durcie et forme un couvercle qui rend les lèvres luisantes. Mais ne vous en faîtes pas, je ne gaspille rien, n’allez pas croire que je jette les délicates viandes. Après cette longue ébullition, elles ont gagné en onctuosité ce qu’elles ont perdu en suc : c’est un régal que ces croupions de poulet dont le gras jaune a acquis une consistance spongieuse… Qu’avez-vous donc ? (…) Alors, vous vous imaginez que ce sont les livres « à message » qui peuvent changer un individu ? Quand ce sont ceux qui changent le moins. Non, les livres qui marquent et qui métamorphosent, ce sont les autres, le livre de désir, de plaisir, les livres de génie et surtout les livres de beauté. Tenez, prenons un grand livre de beauté : Voyage au bout de la nuit. Comme ne pas être un autre après l’avoir lu ? Et bien, la majorité des lecteurs réussissent ce tour de force sans difficulté. Ils vous disent après : « Ah oui, Céline, c’est formidable », et puis reviennent à leurs moutons. Évidemment, Céline, c’est un cas extrême, mais je pourrais parler des autres aussi. On n’est jamais le même après avoir lu un livre, fût-il aussi modeste qu’un Léo Malet : ça vous change, un Léo Malet. On ne regarde plus les jeunes filles en imperméable comme avant, quand on a lu un Léo Malet. Ah mais, c’est très important ! Modifier le regard : c’est ça, notre grande-œuvre. – Ne croyez-vous pas que, consciemment ou non, chaque personne a changé de regard après avoir fini un livre ? – Oh non ! Seule la fine fleur des lecteurs en est capable. Les autres continuent à voir les choses avec leur platitude originelle. Et encore, ici il est question des lecteurs, qui sont eux-mêmes une race très rare. La plupart des gens ne lisent pas. À ce sujet, il y a une citation excellente, d’un intellectuel dont j’ai oublié le nom : « Au fond, les gens ne lisent pas ; ou, s’ils lisent, ils ne comprennent pas ; ou, s’ils comprennent, ils oublient. » Voilà qui résume admirablement la situation, vous ne trouvez pas ? (…) Féministe, moi ? Je hais les femmes encore plus que les hommes. – Pourquoi ? – Pour mille raisons. D’abord parce qu’elles sont laides : avez-vous déjà vu plus laid qu’une femme ? A-t-on idée d’avoir des seins, des hanches, et je vous épargne le reste ? Et puis, je hais les femmes comme je hais toutes les victimes. Une très sale race, les victimes. Si on exterminait à fond cette race-là, peut-être aurait-on enfin la paix, et peut-être les victimes auraient-elles enfin ce qu’elles désirent, à savoir le martyre. Les femmes sont des victimes particulièrement pernicieuses puisqu’elles sont avant tout victimes d’elles-mêmes, des autres femmes. Si vous voulez connaître la lie des sentiments humains, penchez-vous sur les sentiments que nourrissent les femmes envers les autres femmes : vous frissonnerez d’horreur devant tant d’hypocrisie, de jalousie, de méchanceté, de bassesse. Jamais vous ne verrez deux femmes se battre sainement à coups de poing ni même s’envoyer une solide bordée d’injures : chez elles, c’est le triomphe des coups bas, des petites phrases immondes qui font tellement plus de mal qu’un direct dans la mâchoire. Vous me direz que ce n’est pas neuf, que l’univers féminin est ainsi depuis Adam et Ève. Moi, je dis que le sort de la femme n’a jamais été pire – par leur faute, nous sommes bien d’accord, mais qu’est-ce que ça change ? La condition féminine et devenue le théâtre des mauvaises fois les plus écœurantes. (…) Oui, mademoiselle, vous aviez raison d’un bout à l’autre : dans ce bouquin, aucun détail n’est inventé. On pourrait bien sûr trouver des excuses aux lecteurs : personne ne sait rien de mon enfance, ce n’est pas le premier bouquin affreux que j’écris, comment imaginer que j’aie pu être si divinement beau, etc. Mais moi, j’affirme que ces excuses ne tiennent pas. Connaissez-vous la critique que j’ai lue dans un journal, il y a vingt-quatre ans, concernant Hygiène de l’assassin ? « Un conte de fées riche de symboles, une métaphore onirique du péché originel et, par là, de la condition humaine. » Quand je vous disais qu’on me lisait sans me lire ! Je peux me permettre d’écrire les vérités les plus risquées, on n’y verra jamais que des métaphores. Ça n’a rien d’étonnant : le pseudo-lecteur, bardé dans son scaphandrier, passe en toute imperméabilité à travers mes phrases les plus sanglantes. De temps en temps, il s’exclame, ravi : « Quel joli symbole ! » C’est ce qu’on appelle la lecture propre. Une invention merveilleuse, très agréable à pratiquer au lit avant de s’endormir ; ça calme et ça ne salit pas les draps. (…) Regardez autour de vous et regardez vous vous-même : le monde grouille d’assassins, c’est-à-dire de personnes qui se permettent d’oublier ceux qu’ils ont prétendu aimer. Oublier quelqu’un : avez-vous songé à ce que cela signifiait ? L’oubli est un gigantesque océan sur lequel navigue un seul navire, qui est la mémoire. Pour l’immense majorité des hommes, ce navire se réduit à un rafiot misérable qui prend l’eau à la moindre occasion, et dont le capitaine, personnage sans scrupules, ne songe qu’à faire des économies. Savez-vous en quoi consiste ce mot ignoble ? À sacrifier quotidiennement, parmi les membres de l’équipage, ceux qui sont jugés superflus ? Les salauds, les ennuyeux, les crétins ? Pas du tout : ceux qu’on jette par-dessus bord, ce sont les inutiles – ceux dont on s’est déjà servi. Ceux-là nous ont donné le meilleur d’eux-mêmes, alors, qui pourraient-ils encore nous apporter ? Allons, pas de pitié, faisons le ménage, et hop ! On les expédie par-dessus le bastingage, et l’océan les engloutit, implacable.

Nothomb (Amélie), Hygiène de l’assassin (1992), édition Livre de Poche, mai 2006.

CAMUS, LE DÉTOUR NÉCESSAIRE À L’ACTION RAISONNÉE / (…) Je veux vous dire tout de suite quelle sorte de grandeur nous met en marche. Mais c’est vous dire quel est le courage que nous applaudissons et qui n’est pas le vôtre. Car c’est peu de chose que de savoir courir au feu quand on s’y prépare depuis toujours et quand la course vous est plus naturelle que la pensée. C’est beaucoup au contraire que d’avancer vers la torture et vers la mort, quand on sait de science certaine que la haine et la violence sont choses vaines par elles-mêmes. C’est beaucoup que de se battre en méprisant la guerre, d’accepter de tout perdre en gardant le goût du bonheur, de courir à la destruction avec l’idée d’une civilisation supérieure. C’est en cela que nous faisons plus que vous parce que nous avons à prendre sur nous-mêmes. Vous n’avez rien eu à vaincre dans votre cœur, ni dans votre intelligence. Nous avions deux ennemis et triompher par les armes ne nous suffisait pas, comme à vous qui n’aviez rien à dominer. Nous avions beaucoup à dominer et peut-être pour commencer la perpétuelle tentation où nous sommes de vous ressembler. Car il y a toujours en nous quelque chose qui se laisse aller à l’instinct, au mépris de l’intelligence, au culte de l’efficacité. Nos grandes vertus finissent par nous lasser. L’intelligence nous donne honte et nous imaginons parfois quelque heureuse barbarie où la vérité serait sans effort. Mais sur ce point la guérison est facile : vous êtes là qui nous montrez ce qu’il en est de l’imagination, et nous nous redressons. Si je croyais à quelque fatalisme de l’histoire, je supposerais que vous vous tenez à nos côtés, ilotes de l’intelligence, pour notre correction. Nous reconnaissons alors à l’esprit, nous y sommes plus à l’aise. (…) Le prêtre est monté près du chauffeur. Un soldat armé l’a remplacé dans le camion. Jeté dans un des coins du véhicule, l’enfant ne pleure pas. Il regarde entre la bâche et le plancher filer à nouveau la route où le jour se lève. Je vous connais, vous imaginerez très bien le reste. Mais vous devez savoir qui m’a raconté cette histoire. C’est un prêtre français. Il me disait : « J’ai honte pour cet homme, et je suis content de penser que pas un prêtre français n’aurait accepté de mettre son Dieu au service du meurtre. » Cela était vrai. Simplement, cet aumônier pensait comme vous. Il n’était pas jusqu’à sa foi qu’il ne lui parût naturel de faire servir à son pays. Les dieux eux-mêmes chez vous sont mobilisés. Ils sont avec vous, comme vous dites, mais de force. Vous ne distinguez plus rien, vous n’êtes plus qu’un élan. Et vous combattez maintenant avec les seules ressources de la colère aveugle, attentifs aux armes et aux coups d’éclat plutôt qu’à l’ordre des idées, entêtés à tout brouiller, à suivre votre pensée fixe. (…) Mais lorsque je me laisse aller à penser que mon pays parle au nom de l’Europe et qu’en défendant l’un de nous les défendons ensemble, moi aussi, j’ai alors ma tradition. Elle est en même temps celle de quelques grands individus et d’un peuple inépuisable. Ma tradition a deux élites, celle de l’intelligence et celle du courage, elle a ses princes de l’esprit et son peuple innombrable. Jugez si cette Europe, dont les frontières sont le génie de quelques-uns, et le cœur profond de tous ses peuples, diffère de cette tache colorée que vous avez annexée sur des cartes provisoires. Souvenez-vous : vous m’avez dit, un jour où vous vous moquiez de mes indignations : « Don Quichotte n’est pas de force si Faust veut le vaincre. » Je vous ai dit alors que ni Faust ni Don Quichotte n’étaient faits pour se vaincre l’un l’autre, et que l’art n’était pas inventé pour apporter du mal au monde. Vous aimiez alors les images un peu chargées et vous avez continué. Il fallait selon vous choisir entre Hamlet ou Siegfried. À l’époque, je ne voulais pas choisir et surtout il ne me paraissait pas que l’Occident fût ailleurs que dans cet équilibre entre la force et la connaissance. Mais vous vous moquiez de la connaissance, vous parliez seulement de puissance. Aujourd’hui, je me comprends mieux et je sais que même Faust ne vous servira de rien. Car nous avons en effet admis l’idée que, dans certains cas, le choix est nécessaire. Mais notre choix n’aurait pas plus d’importance que le vôtre s’il n’avait pas été fait dans la conscience qu’il était inhumain et que les grandeurs spirituelles ne pouvaient se séparer. Nous saurons ensuite réunir, et vous ne l’avez jamais su. (…) À présent, tout doit vous être clair, vous savez que nous sommes ennemis. Vous êtes l’homme de l’injustice et il n’est rien au monde que mon cœur puisse tant détester. Mais ce qui n’était qu’une passion, j’en connais maintenant les raisons. Je vous combats parce que votre logique est aussi criminelle que votre cœur. Et dans l’horreur que vous nous avez prodiguée pendant quatre ans, votre raison a autant de part que votre intérêt. C’est pourquoi ma condamnation sera totale, vous êtes déjà mort à mes yeux. Mais dans le temps même où je jugerai votre atroce conduite, je me souviendrai que vous et nous sommes partis de la même solitude, que vous et nous avec toute l’Europe dans la même tragédie de l’intelligence. Et malgré vous-mêmes, je vous garderai le nom d’homme. Pour être fidèles à notre foi, nous sommes forcés de respecter en vous ce que vous ne respectez pas chez les autres. Pendant longtemps, ce fut votre immense avantage puisque vous tuez plus facilement que nous. Et jusqu’à la fin des temps, ce sera le bénéfice de ceux qui vous ressemblent. Mais jusqu’à la fin des temps, nous, qui ne vous ressemblons pas, aurons à témoigner pour que l’homme, par-dessus ses pires erreurs, reçoive sa justification et ses titres d’innocence. (…) Des centaines de milliers d’hommes assassinés au petit jour, les murs terribles des prisons, une Europe dont la terre est fumante de cela pour payer l’acquisition de deux ou trois nuances qui n’auront peut-être pas d’autres utilité que d’aider quelques-uns d’entre nous à mieux mourir. Oui, cela est désespérant. Mais nous avons à faire la preuve que nous ne méritons pas tant d’injustice. C’est la tâche que nous nous sommes fixée, elle commencera demain. Dans cette nuit d’Europe où courent les souffles de l’été, des millions d’hommes armés ou désarmés se préparent au combat. L’aube va poindre où vous serez enfin vaincus. Je sais que le ciel qui fut indifférent à vos atroces victoires le sera encore à votre juste défaite. Aujourd’hui encore, je n’attends rien de lui. Mais nous aurons du moins contribué à sauver la créature de la solitude où vous vouliez la mettre. Pour avoir dédaigné cette fidélité à l’homme, c’est vous qui, par milliers, allez mourir solitaires. Maintenant, je puis vous dire adieu.

Camus (Albert), Lettres à un ami allemand, édition La Pléiade – Gallimard, janvier 2007.

BALZAC, LA TERREUR DANS LES GENOUX PLIÉS ET L’ESPOIR DANS LES MAINS JOINTES, L’EXTASE RELIGIEUSE, LA FICTION DE LA PROPRIÉTÉ / (…) Certaines figures se dessinaient si vaguement dans le clair-obscur, qu’on pouvait les prendre pour des fantômes ; tandis que plusieurs autres, frappées par des lueurs éparses, attiraient l’attention comme les têtes principales d’un tableau. Les statues semblaient animées, et les hommes paraissaient pétrifiés. Çà et là, des yeux brillaient dans le creux des piliers, la pierre jetait des regards, les marbres parlaient, les voûtes répétaient des soupirs, l’édifice entier était doué de vie. L’existence des peuples n’a pas de scènes plus solennelles ni de moments plus majestueux. À l’homme en masse, il faut toujours du mouvement pour faire œuvre de poësie ; mais à ces heures de religieuses pensées, où les richesses humaines se marient aux grandeurs célestes, il se rencontre d’incroyables sublimités dans le silence ; il y a de la terreur dans les genoux pliés et de l’espoir dans les mains jointes. Le concert de sentiments par lequel toutes les âmes s’élancent au ciel produit alors un explicable phénomène de spiritualité. La mystique exaltation des fidèles assemblés réagit sur chacun d’eux, le plus faible est sans doute porté sur les flots de cet océan d’amour et de foi. Puissance tout électrique, la prière arrache ainsi notre nature à elle-même. Cette involontaire union de toutes les volontés, également prosternées à terre, également élevées aux cieux, contient sans doute le secret des magiques influences que possèdent le chant des prêtres et les mélodies de l’orgue, les parfums et les pompes de l’autel, les voix de la foule et ses contemplations silencieuses. Aussi ne devons-nous pas être étonnés de voir au Moyen-âge tant d’amours commencées à l’église après de longues extases, amours souvent dénouées peu saintement, mais desquelles les femmes finissaient, comme toujours, par faire pénitence. Le sentiment religieux avait alors certainement quelques affinités avec l’amour, il en était ou le principe ou la fin. L’amour était encore une religion, il avait encore son beau fanatisme, ses superstitions naïves, ses dévouements sublimes qui sympathisaient avec ceux du christianisme. Les mœurs de l’époque expliquent assez bien d’ailleurs l’alliance de la religion et de l’amour. D’abord, la société ne se trouvait guère en présence que devant les autels. Seigneurs et vassaux, hommes et femmes n’étaient égaux que là. Là seulement, les amants pouvaient se voir et correspondre. Enfin, les fêtes ecclésiastiques composaient le spectacle du temps, l’âme d’une femme était alors plus vivement remuée au milieu des cathédrales qu’elle ne l’est aujourd’hui dans un bal à l’Opéra. (…) En ce temps, pour dissoudre un mariage, il fallait aller à Rome ; avoir à sa dévotion quelques cardinaux, et paraître devant le souverain pontife, armé de la faveur du roi. Marie voulait tenir sa liberté de l’amour, pour la lui sacrifier. Presque toutes les femmes avaient alors assez de puissance pour établir au cœur d’un homme leur empire de manière à faire d’une passion l’histoire de toute une vie, le principe des plus hautes déterminations ! Mais aussi, les dames se comptaient en France, elles y étaient autant de souveraines, elles avaient de belles fiertés, les amants leur appartenaient plus qu’elles ne se donnaient à eux, souvent leur amour coûtait bien du sang, et pour être à elles il fallait courir bien des dangers. Mais, plus clémente et touchée du dévouement de son bien-aimé, la Marie du rêve se défendait mal contre le violent amour du beau gentilhomme. Laquelle était la véritable ? Le faux apprenti voyait-il en songe la femme vraie ? avait-il vu dans l’hôtel de Poitiers une dame masquée de vertu ? La question est délicate à décider, aussi l’honneur des dames veut-il qu’elle reste en litige. (…) Louis XI aimait beaucoup à intervenir dans les affaires de ses sujets, et mêlait volontiers la majesté royale aux scènes de la vie bourgeoise. Ce goût, sévèrement blâmé par quelques historiens, n’était cependant que la passion de l’incognito, l’un des plus grands plaisirs des princes, espèce d’abdication momentanée qui leur permet de mettre un peu de vie commune dans leur existence affadie par le défaut d’oppositions ; seulement, Louis XI jouait l’incognito à découvert. En ces sortes de rencontres, il était d’ailleurs bon homme, et s’efforçait de plaire aux gens du tiers état, desquels il avait fait ses alliés contre la féodalité. Depuis long-temps, il n’avait pas trouvé l’occasion de se faire peuple, et d’épouser les intérêts domestiques d’un homme engarrié dans quelque affaire processive (vieux mot encore en usage à Tours), de sorte qu’il endossa passionnément les inquiétudes de maître Cornélius et les chagrins secrets de la comtesse de Saint-Vallier. À plusieurs reprises, pendant le dîner, il dit à sa fille : – Mais qui donc a pu voler mon compère ! Voilà des larcins qui montent à plus de douze cent mille écus depuis huit ans. – Douze cent mille écus, messieurs, reprit-il en regardant les seigneurs qui le servaient. Notre-Dame ! avec cette somme on aurait bien des absolutions en cour de Rome. J’aurai pu, Pasques Dieu ! encaisser la Loire, ou mieux, conquérir le Piémont, une belle fortification toute faite pour notre royaume. (…) L’idée la plus vivace et la mieux matérialisée de toutes les idées humaines, l’idée par laquelle l’homme se représente lui-même en créant en dehors de lui cet être tout fictif, nommé la propriété, ce démon moral lui enfonçait à chaque instant ses griffes acérées dans le cœur. Puis, au milieu de ce supplice, la Peur se dressait avec tous les sentiments qui lui servent de cortège. En effet, deux hommes avaient son secret, ce secret qu’il ne connaissait pas lui-même. Louis XI ou Coyctier pouvaient aposter des gens pour surveiller ses démarches pendant son sommeil, et deviner l’abîme ignoré dans lequel il avait jeté ses richesses au milieu du sang de tant d’innocents ; car auprès de ses craintes veillait aussi le Remords.

Balzac (Honoré de), Maître Cornélius, édition Michel de l’Ormeraie, illustrations de Charles Huard gravées sur bois par Pierre Gusman, 4ème trimestre 1986.

BALZAC, LE CLAN BRETON ET LE MARIN MAUDIT/ (…) – Madame, ceux du Croisic comme ceux de Batz croient que cet homme est coupable de quelque chose, et fait une pénitence ordonnée par un fameux recteur auquel il est allé se confesser plus loin que Nantes. D’autres croient que Cambremer, c’est son nom, a une mauvaise chance qu’il communique à qui passe sous son air. Aussi plusieurs, avant de tourner sa roche, regardent-ils d’où vient le vent ! S’il est de galerne, dit-il en nous montrant l’ouest, ils ne continueraient pas leur chemin quand il s’agirait d’aller querir un morceau de la vraie croix ; ils retournent, ils ont peur. D’autres, les riches du Croisic, disent que Cambremer a fait un vœu, d’où son nom d’Homme-au-vœu. Il est là nuit et jour, sans sortir. (…) Nous allâmes en silence le long des grèves. Le ciel était sans nuages, la mer était sans rides ; d’autres n’y eussent vu que deux steppes bleus l’un sur l’autre ; mais nous, nous qui nous entendions sans avoir besoin de la parole, nous qui pouvions faire jouer entre ces deux langes de l’infini, les illusions avec lesquelles on se repaît au jeune âge, nous nous serrions la main au moindre changement que présentaient, soit la nappe d’eau, soit les nappes de l’air, car nous prenions ces légers phénomènes pour des traductions matérielles de notre double pensée. (…) Nous n’osions regarder la roche où était l’homme fatal qui faisait peur à toute une contrée. Quelques nuages embrumaient le ciel ; des vapeurs s’élevaient à l’horizon, nous marchions au milieu de la nature la plus âcrement sombre que j’aie jamais rencontrée. Nous foulions une nature qui semblait souffrante, maladive ; des marais salants, qu’on peut à bon droit nommer les écrouelles de la terre. Là, le sole est divisé en carrés inégaux de forme, tous encaisses par d’énormes talus de terre grise, tous pleins d’une eau saumâtre, à la surface de laquelle arrive le sel. Ces ravins faits à main d’hommes sont intérieurement partagés en plates-bandes, le long desquelles marchent des ouvriers armés de long râteaux, à l’aide desquels ils écrèment cette saumure, et amènent sur des plates-formes rondes pratiquées de distance en distance ce sel quand il est bon à mettre en mulons. Nous côtoyâmes pendant deux heures ce triste damier, où le sel étouffe par son abondance la végétation, et où nous n’apercevions de loin en loin que quelques paludiers, nom donné à ceux qui cultivent le sel. Ces hommes, ou plutôt ce clan de Bretons porte un costume spécial, une jaquette blanche assez semblable à celle des brasseurs. Ils se marient entre eux. Il n’y a pas d’exemple qu’une fille de cette tribu ait épousé un autre homme qu’un paludier. L’horrible aspect de ces marécages, dont la boue était symétriquement ratissée, et de cette terre grise dont a horreur la Flore bretonne, s’harmoniait avec le deuil de notre âme.

Balzac (Honoré de), Un drame au bord de la mer, édition Michel de l’Ormeraie, illustrations de Charles Huard gravées sur bois par Pierre Gusman, 4ème trimestre 1986.

BALZAC, LÂCHETÉ, GRANDEUR D’ÂME… LES MALHEURS DU SANG ET LE VOL DÉCENT / (…) Un ami, soit au bagne, soit dans une mansarde d’artiste, console de bien des malheurs. Or, Montefiore et Diard étaient deux philosophes qui se consolaient de la vie par l’entente du vice, comme deux artistes endorment les douleurs de leur vie par les espérances de la gloire. Tous deux voyaient la guerre dans ses résultats, non dans son action, et ils donnaient tout simplement aux morts le nom de niais. Le hasard en avait fait des soldats, tandis qu’ils auraient dû se trouver assis autour des tapis verts d’un congrès. La nature avait jeté Montefiore dans le moule des Rizzio ; et Diard, dans le creuset des diplomates. Tous deux étaient doués de cette organisation fébrile, mobile, à demi féminine, également forte pour le bien et le mal ; mais dont il peut émaner, suivant le caprice de ces singuliers tempéraments, un crime aussi bien qu’une action généreuse, un acte de grandeur d’âme ou une lâcheté. Leur sort dépend à tout moment de la pression plus ou moins vive produite sur leur appareil nerveux par des passions violentes et fugitives. Diard était un assez bon comptable, mais aucun soldat ne lui aurait confié ni sa bourse ni son testament, peut-être par suite de l’antipathie qu’ont les militaires contre les bureaucrates. Le quartier-maître ne manquait ni de bravoure ni d’une sorte de générosité juvénile, sentiments dont se dépouillent certains hommes en vieillissant, en raisonnant ou en calculant. Journalier comme peut l’être la beauté d’une femme blonde, Diard était du reste vantard, grand parleur, et parlait de tout. Il se disait artiste, et ramassait, à l’imitation de deux célèbres généraux, les ouvrages d’art, uniquement, assurait-il, afin de n’en pas priver la postérité. Ses camarades eussent été fort embarrassés d’asseoir un jugement vrai sur lui. Beaucoup d’entre eux, habitués à recourir à sa bourse, suivant l’occurrence, le croyaient riche ; mais il était joueur, et les joueurs n’ont rien en propre. Il était joueur autant que Montefiore, et tous les officiers jouaient avec eux : parce que, à la honte des hommes, il n’est pas rare de voir autour d’un tapis vert des gens qui la partie finie, ne se saluent pas et ne s’estiment point. (…) Les débauchés seuls savent être si logiques, et peuvent punir une femme de son dévouement. L’homme a inventé Satan et Lovelace ; mais la vierge est un ange auquel il ne sait rien prêter que ses vices ; elle est si grande, si belle, qu’il ne peut ni la grandir, ni l’embellir : il ne lui a été donné que le fatal pouvoir de la flétrir en l’attirant dans sa vie fangeuse. Montefiore attendit l’heure la plus somnifère de la nuit ; puis, malgré ses réflexions, il descendit sans chaussure, muni de ses pistolets, alla pas à pas, s’arrêta pour écouter le silence, avança les mains, sonda les marches, vit presque dans l’obscurité, toujours prêt à rentrer chez lui s’il survenait le plus léger incident. L’Italien avait revêtu son plus bel uniforme, il avait parfumé sa noire chevelure, et s’était donné l’éclat particulier que la toilette et les soins prêtent aux beautés naturelles ; en semblable occurrence, la plupart des hommes sont aussi femmes qu’une femme. Montefiore put arriver sans encombre à la porte secrète du cabinet où la jeune fille avait été logée, cachette pratiquée dans un coin de la maison, élargie en cet endroit par un de ces rentrants capricieux assez fréquents là où les hommes sont obligés, par la cherté du terrain, de serrer leurs maisons les unes contre les autres. (…) Les premiers jours de ce mariage furent heureux en apparence ; ou, pour exprimer l’un de ces faits latents dont toutes les misères sont ensevelies par les femmes au fond de leur âme, Juana ne voulut point détrôner la joie de son mari. Double rôle, épouvantable à jouer, et que jouent, tôt ou tard, la plupart des femmes mal mariées. De cette vie, un homme n’en peut raconter que les faits, les cœurs féminins seuls en devineront les sentiments. N’est-ce-pas une histoire impossible à retracer dans toute sa vérité ? Juana, luttant à toute heure contre sa nature à la fois espagnole et italienne, ayant tari la source de ses larmes à pleurer en secret, était une de ces créations typiques, destinées à représenter le malheur féminin dans sa plus vaste expression : douleur incessamment active, et dont la peinture exigerait des observations si minutieuses que, pour les gens avides d’émotions dramatiques, elle deviendrait insipide. (…) Comme beaucoup de gens, Diard essaya de tout, et tout lui fut hostile. Sa fortune lui permit d’entourer sa femme des jouissances du luxe parisien, elle eut un grand hôtel, de grands salons, et tint une de ces grandes maisons où abondent et les artistes, peu jugeurs de leur nature, et quelques intrigants qui font nombre, et les gens disposés à s’amuser partout, et certains hommes à la mode, tous amoureux de Juana. Ceux qui se mettent en évidence à Paris doivent ou dompter Paris ou subir Paris. (…) Or, à Paris, de la dernière maison du faubourg Saint-Germain au dernier hôtel de la rue Saint-Lazare, entre la butte du Luxembourg et celle de Montmartre, tout ce qui s’habille et babille, s’habille pour sortir et sort pour babiller, tout ce monde de petits et de grands airs, ce monde vêtu d’impertinence et doublé d’humbles désirs, d’envie et de courtisanerie, tout ce qui est doré et dédoré, jeune et vieux, noble d’hier ou noble du quatrième siècle, tout ce qui se moque d’un parvenu, tout ce qui a peur de se compromettre, tout ce qui veut démolir un pouvoir, sauf à l’adorer s’il résiste ; toutes ces oreilles entendent, toutes ces langues disent et toutes ces intelligences savent, en une seule soirée, où est né, où a grandi, ce qu’a fait ou n’a pas fait le nouveau venu qui prétend à des honneurs dans ce monde. (…) Il s’était lié avec beaucoup de monde, et surtout avec la plupart de ces roués de la Bourse, avec ces hommes qui, depuis la révolution, ont érigé en principe qu’un vol, fait en grand, n’est plus qu’une noirceur, transportant ainsi, dans les coffres-forts, les maximes effrontées adoptées en amour par le dix-huitième siècle. Diard devint homme d’affaires, et s’engagea dans ces affaires nommées véreuses en argot de palais. Il sut acheter à de pauvres diables, qui ne connaissaient pas les bureaux, des liquidations éternelles qu’il terminait en une soirée, en en partageant les gains avec les liquidateurs. Puis, quand les dettes liquides lui manquèrent, il en chercha de flottantes et déterra, dans les États européens, barbaresques ou américains, des réclamations en déchéance qu’il faisait revivre. Lorsque la Restauration eut éteint les dettes des princes, de la République et de l’Empire, il se fit allouer des commissions sur des emprunts, sur des canaux, sur toute espèce d’entreprises. Enfin, il pratiqua le vol décent auquel se sont adonnés tant d’hommes habilement masqués, ou cachés dans les coulisses du théâtre politique ; vol qui, fait dans la rue, à la lueur d’un réverbère, enverrait au bagne un malheureux, mais que sanctionne l’or des moulures et des candélabres.

Balzac (Honoré de), Les Marana, édition Michel de l’Ormeraie, illustrations de Charles Huard gravées sur bois par Pierre Gusman, 4ème trimestre 1986.

DURAS, L’INVERSION DES AMOURS ET LES CONJUGAISONS BRISÉES / (…) Ainsi est la ville, déjà close sur le sommeil. Quelques-uns parlent encore de Rodrigo Paestra dont la femme a été trouvée nue près de Perez tous deux endormis après l’amour. Et puis, morte. Le corps de dix-neuf ans est à la mairie. Si Maria se levait, si Maria allait à la salle à manger, elle pourrait demander qu’on lui apporte un verre d’alcool. Elle imagine la première gorgée de manzanilla dans sa bouche et la paix de son corps qui s’ensuivrait. Elle ne bouge pas. Par-delà le couloir, à travers l’écran jaune et vacillant des lampes à pétrole, il doit y avoir les toits de la ville, recouverts par le ciel qui court, s’épaississant toujours. Le ciel est là, contre le cadre du balcon ouvert. Maria se relève, hésite à repartir vers la salle à manger où ils sont encore dans l’émerveillement de leur foudroyant désir, seuls encore au milieu des tables défaites et des garçons harassés qui attendent leur départ, et qu’ils ne voient plus. Elle repart vers ce balcon, fume une cigarette. La pluie n’est pas encore revenue. Elle tarde. Le ciel la couve encore mais il faut attendre. Derrière le balcon, voici des couples qui arrivent dans le couloir. Ils parlent très bas à cause des enfants. Ils s’allongent. Ils se taisent d’abord, dans l’espoir d’un sommeil qui ne vient pas, et puis ils recommencent à parler. De partout, des rumeurs de voix arrivent, surtout des chambres pleines, brisées régulièrement par le passage fatidique des policiers. Après que ceux-ci sont passés la rumeur conjugale reprend, lente, lassée, quotidienne, dans les couloirs circulaires et dans les chambres. Derrière les portes, dans les lits dédoublés, dans les accouplements nés de la fraîcheur de l’orage, on parle de l’été, de cet orage d’été et du crime de Rodrigo Paestra. Voici enfin l’averse. En quelques secondes elle remplit les rues. La terre est trop sèche et n’arrive pas à boire tant de pluie. Les arbres de la place se tordent sous le vent. Maria voit leur cime apparaître et disparaître derrière les arêtes des toits et, lorsque les éclairs illuminent la ville de la campagne, dans leur blême clarté, dans le même temps, elle voit la forme fixe et noyée de Rodrigo Paestra agrippée autour d’une cheminée de pierre sombre. L’averse dure quelques minutes. Le calme revient en même temps que s’amollit la force du vent. Une vague lueur, à force de l’attendre, tombe du ciel apaisé. Et dans cette lueur qui augmente au fur et à mesure qu’on la souhaite plus vive, mais dont on sait qu’elle va très vite s’obscurcir des prémices d’une autre phase de l’orage, Maria voit la forme imprécise de Rodrigo Paestra, la forme éclatante, hurlante et imprécise de Rodrigo Paestra. (…) – Rodrigo Paestra, Rodrigo Paestra, appelle Maria. Il veut mourir alors ? Voici les polices. Respectueuses du sommeil des habitants de la ville, elles tournent en rond sans parler, sans s’appeler, sûres d’elles. Elles ont tourné dans le marécage des rues, à droite, et leur pas s’écrase sans écho. Maria appelle un peu plus fort. – Répondez, Rodrigo Paestra. Répondez-moi. Elle est contre la rampe en fer du balcon. La rampe bat. C’est le cœur de Maria. Il n’a pas répondu. L’espoir s’amincit, devient minuscule et disparaît. Elle le saura à l’aurore si c’est lui. Mais alors ce sera trop tard. – Je vous en supplie, Rodrigo Paestra, répondez-moi. Ce n’est pas lui ? Rien n’est sûr. Sauf que Maria le veut. (…) Maria n’appelle plus. Elle n’insulte plus non plus. Depuis qu’elle l’a insulté elle ne l’a plus appelé. Mais elle reste sur ce balcon, les yeux fixés sur lui, sur cette forme réduite à l’imbécillité animale de l’épouvante. Sa propre forme à elle, Maria, aussi bien. Un quart d’heure se passe qui diminue d’autant la durée qui mène vers une aurore verte, celle qui commencera par fouiner dans les blés et qui arrivera à balayer ce toit, là, en face, et le découvrira aux yeux des autres qu’elle, dans son horreur entière. Non, Maria n’appelle plus. Le moment vieillit, s’enterre. Elle n’appellera plus, Maria. Jamais plus. (…) Maria referme de nouveau les yeux. Ça va être fait. Dans une demi-heure. Dans une heure. Et puis la conjugaison de leur amour s’inversera. Elle voudrait voir se faire les choses entre eux afin d’être éclairée à son tour d’une même lumière qu’eux et entrer dans cette communauté qu’elle leur lègue, en somme depuis le jour où, elle, elle l’inventa, à Vérone, une certaine nuit. Elle dort, Maria ? Il y a, dans ce parador, dans cette demeure close sur l’été, pourtant, des ouvertures sur cet été. Il doit y avoir un patio. Des couloirs qui tournent et meurent vers des terrasses désertées où des fleurs, chaque jour, en cette saison, se meurent aussi, en attendant le soir. Dans ces couloirs, sur ces terrasses, personne ne va dans la journée. Claire sait qu’il la suit. Elle sait. Il l’a déjà fait. Il sait suivre la femme qu’il désire, d’assez loin afin qu’elle s’exaspère un peu plus qu’il ne faudrait. Il les préfère ainsi, lui. (…) Elle regarde elle aussi le paysage et s’en détourne aussitôt. Elle se farde dans la glace, à côté de la fenêtre. Elle retient ses pleurs. Morte dans les blés, Maria ? Avec sur le visage, un rire arrêté dans sa course, la rigolade au plus fort d’elle-même ? Rigolade solitaire de Maria dans le blé. Le paysage est le sien. Cette mollesse soudaine dans les ombres des oliviers, cette chaleur qui tout à coup, cède le pas au soir qui s’annonce, ces signes divers qui accourent de toutes parts de la fin de la culmination du jour ramènent à Maria.

Duras (Marguerite), Dix heures et demie du soir en été, les éditions de minuit, novembre 1996.

BALZAC, LES MALHEUREUX TRAÎNARDS DE LA BÉRÉSINA ET L’AMOUR PERDU / (…) À quelques pas de la voiture, une trentaine de traînards étaient réunis devant un immense foyer qu’ils entretenaient en y jetant des planches, des dessus de caissons, des roues et des panneaux de voitures. Ces soldats étaient, sans doute, les derniers venus de tous ceux qui, depuis le large sillon décrit par le terrain au bas de Studzianka jusqu’à la fatale rivière, formaient comme un océan de têtes, de feux, de baraques, une mer vivante agitée par des mouvements presque insensibles, et d’où il s’échappait un sourd bruissement, parfois mêlé d’éclats terribles. Poussés par la faim et par le désespoir, ces malheureux avaient probablement visité de force la voiture. Le vieux général et la jeune femme qu’ils y trouvèrent couchés sur des hardes, enveloppés de manteaux et de pelisses, gisaient en ce moment accroupis devant le feu. L’une des portières de la voiture était brisée. Aussitôt que les hommes placés autour du feu entendirent les pas du cheval et du major, il s’éleva parmi eux un cri de rage inspiré par la faim. – Un cheval ! un cheval ! (…) Il aperçut à la lueur des flammes, l’or, les diamants, l’argenterie, éparpillés sans que personne songeât à s’en approprier la moindre parcelle. Chacun des individus réunis par le hasard autour de ce feu gardait un silence qui avait quelque chose d’horrible, et ne faisait que ce qu’il jugeait nécessaire à son bien-être. Cette misère était grotesque. Les figures, décomposées par le froid, étaient enduites d’une couche de boue sur laquelle les larmes traçaient, à partir des yeux jusqu’au bas des joues, un sillon qui attestait l’épaisseur de ce masque. La malpropreté de leurs longues barbes rendait ces soldats encore plus hideux. Les uns étaient enveloppés dans des châles de femme ; les autres portaient des chabraques de cheval, des couvertures crottées, des haillons empreints de givre qui fondait ; quelques-uns avaient un pied dans une botte et l’autre dans un soulier ; enfin il n’y avait personne dont le costume n’offrit une singularité risible. En présence de choses si plaisantes, ces hommes restaient graves et sombres. Le silence n’était interrompu que par le craquement du bois, par les pétillements de la flamme, par le lointain murmure du camp, et par les coups de sabre que les plus affamés donnaient à Bichette pour en arracher les meilleurs morceaux. Quelques malheureux, plus las que les autres, dormaient, et si l’un d’eux venait à rouler dans le foyer, personne ne le relevait. Ces logiciens sévères pensaient que s’il n’était pas mort, la brûlure devrait l’avertir de se mettre en un lieu plus commode. Si le malheureux se réveillait dans le feu et périssait, personne ne le plaignait. Quelques soldats se regardaient, comme pour justifier leur propre insouciance par l’indifférence des autres. La jeune comtesse eut deux fois ce spectacle, et resta muette. Quand les différents morceaux que l’on avait mis sur des charbons furent cuits, chacun satisfit sa faim avec cette gloutonnerie qui, vue chez les animaux, nous semble dégoûtante. (…) Son âme, souvent brisée, ne put s’accoutumer au spectacle que lui présentait la folie de la comtesse, mais il pactisa, pour ainsi dire, avec cette cruelle situation, et trouva des adoucissements dans sa douleur. Son héroïsme ne connut pas de bornes. Il eut le courage d’apprivoiser Stéphanie, en lui choisissant des friandises ; il mit tant de soin à lui apporter cette nourriture, il sut si bien graduer les modestes conquêtes qu’il voulait faire sur l’instinct de sa maîtresse, ce dernier lambeau de son intelligence, qu’il parvint à la rendre plus privée qu’elle ne l’avait jamais été. Le colonel descendait chaque matin dans le parc ; et si, après avoir longtemps cherché la comtesse, il ne pouvait deviner sur quel arbre elle se balançait mollement, ni le coin dans lequel elle s’était tapie pour y jouer avec un oiseau, ni sur quel toit elle s’était perchée, il sifflait l’air si célèbre de : Partant pour la Syrie, auquel se rattachait le souvenir d’une scène de leurs amours. Aussitôt Stéphanie accourait avec la légèreté d’un faon. Elle s’était si bien habituée à voir le colonel, qu’il ne l’effrayait plus ; bientôt elle s’accoutuma à s’asseoir sur lui, à l’entourer de son bras sec et agile. Dans cette attitude, si chère aux amants, Philippe donnait lentement quelques sucreries à la friande comtesse. (…) – Pourquoi ne vous mariez-vous pas ? reprit cette dame qui avait plusieurs filles dans un pensionnat. Vous êtes riche, titré, de noblesse ancienne ; vous avez des talents, de l’avenir, tout vous sourit. – Oui, répondit-il, mais il est un sourire qui me tue. Le lendemain la dame apprit avec étonnement que monsieur de Sucy s’était brûlé la cervelle pendant la nuit. La haute société s’entretint diversement de cet événement extraordinaire, et chacun en cherchait la cause. Selon les goûts de chaque raisonneur, le jeu, l’amour, l’ambition, des désordres cachés, expliquaient cette catastrophes, dernière scène d’un drame qui avait commencé en 1812. Deux hommes seulement, un magistrat et un vieux médecin, savaient que monsieur le comte de Sucy était un de ces hommes forts auxquels Dieu donne le malheureux pouvoir de sortir tous les jours triomphants d’un horrible combat qu’ils livrent à quelque monstre inconnu. Que, pendant un moment, Dieu leur retire sa main puissante, ils succombent.

Balzac (Honoré de), Adieu, édition Michel de l’Ormeraie, illustrations de Charles Huard gravées sur bois par Pierre Gusman, 4ème trimestre 1986.

YOURCENAR, SENSUALITÉ ET CODES BARBARES, ANDALOUSIE ET IDÉAL CASTILLAN / (…) Que le Christianisme ait tenté de ramener l’âme humaine à un état d’innocence pré-pubère, d’ailleurs plus imaginaire que réel et fort éloigné de la véritable enfance ; qu’il ait voulu, et en grande partie accompli une désacralisation du sensuel, sauf dans l’état de mariage, et que là même il l’ait entouré de trop d’interdictions pour n’y pas installer à perpétuité la notion de péché, cela n’est guère douteux. Mais le mal vient de plus loin que l’Évangile et l’Église. L’intellectualisme grec, le rigorisme romain avaient travaillé de bonne heure à une scission entre l’esprit et la chair ; Le Banquet, le plus noble exposé de l’érotique hellénique, est aussi le chant du cygne de la volupté pure : les sens y sont déjà les serviteurs qui tournent la meule de l’âme. Sénèque n’a guère moins de dédain pour la chair que l’auteur médiéval de De Contemptu Mundi. Plus tard, en Europe occidentale, l’influence des superstitions et des codes barbares est venue renforcer le moralisme de l’Église : les Celtes et les Germains brûlaient ou noyaient leurs amants illicites avant Jésus-Christ. Plus tard encore, la respectabilité bourgeoise, les idéologies capitalistes ou totalitaires, les constructeurs de l’homme robot ou de l’homme cybernétisé ne se méfieront pas moins du libre jeu des sens que celui de l’âme. (…) C’est dans l’amour surtout que les Grecs mêlaient leurs bêtes à leurs dieux. On apprécie mal l’unique beauté du mythe hindou tant qu’on n’y a pas reconnu, à côté de la sensualité la plus chaude, et peut-être précisément parce que cette sensualité s’épanche à peu près sans contrainte, la fraîche amitié pour les êtres appartenant à d’autres espèces et d’autres règnes. Cette tendresse, issue sans doute de la vieille pensée animiste, mais l’ayant depuis longtemps dépassée pour devenir une forme très consciente de charité, reste l’un des plus beaux dons de l’Inde au genre humain : l’Europe chrétienne ne l’a guère connue, trop brièvement, qu’au cours de la seule églogue franciscaine. (…) Les historiens ont cherché à définir ce que fut cette infiltration du clan espagnol à Rome, phénomène qui se renouvellera plus tard du temps des Borgias : on a tenté de retrouver chez Hadrien, ici dans le goût des constructions colossales, là dans celui des fastes funèbres, des caractéristiques ibériques éternelles. On a cru voir un espagnolisme latent dans l’outrance d’un Sénèque ou d’un Lucain, ou dans le nihilisme ascétique de Marc-Aurèle. On pourrait aussi bien renverser les termes du problème, et se demander si ces plis si fortement marqués du tempérament ou de la pensée espagnols n’ont pas été creusés par la durable influence de Rome. N’oublions pas pourtant que cet individualisme stoïque, cette fougue baroque, ce goût impérial de domination universelle ne reparaîtront dans la péninsule que plus de mille ans après la chute de Rome, réintroduite par l’Italie de la Renaissance. Dans l’ensemble, l’Espagne n’hérite directement, semble-t-il, de son ascendance romaine que la part du patrimoine la plus ancienne, la moins touchée par les idéologies et les cultures, la plus commune en somme à toute la région méditerranéenne et à son faisceau de races, mais cette part est restée ici plus inaltérable et plus évidente qu’ailleurs : la danse qui rappelle les flexions et les torsions des filles de Gadès, joie des débauchés de Rome ; la cuisine avec ses fritures, ses salaisons, ses crudités, sa prédominance de lentilles et de fèves comme dans un menu de Martial ou d’Horace : le Cirque et ses jeux sanglants ; la profonde religio ralliée autour des lieux consacrés et des statues toutes saintes ; le sens austère et patriarcal de la famille que tempère l’appétit très vif des plaisirs et des libertés charnelles ; plus essentiel encore que tout cela, l’agencement de la maison elle-même, l’atrium, le patio, la cour où babille une fontaine. (…) À Cordoue, foyer de culture qu’alimentèrent la ferveur musulmane, la subtilité juive, et certains concepts helléniques passés par l’alambic de la pensée arable, ce peuple d’alchimistes, d’algébristes et d’astronomes atteint dans la Mosquée à la plus totale des transmutations, à l’équation la plus complexe, à l’équivalent parfait des secrètes cogitations d’un Averroès ou d’un Avicenne. Ces sourdes harmonies sont celles des sphères. (…) L’intérieur des chapelles de Séville regorge de la même intimité noire et dorée qu’un oratoire byzantin, auquel elles succèdent d’ailleurs directement sur cette terre où l’arianisme vandale précéda l’Islam. Bien plus, la répétition infinie du détail, la prolifération des formes, la multiplicité obsédante des figurations divines et humaines font parfois rêver aux temples de l’Indouisme plutôt qu’aux basiliques de Rome. Le Baroque, art violent, fait pour impressionner les masses, ne représente pas seulement ici les accès de grandiloquence d’une race taciturne : il devient l’expression normale d’un peuple habitué désormais aux tensions extrêmes, sevré des calmes abstractions de l’art arabe et mudéjare, mais à qui l’équilibre de l’art gréco-romain est devenu foncièrement étranger. Les manifestations les plus baroques de la vie andalouse sont aussi les plus enracinées dans le Moyen Âge chrétien ou dans un passé antique et non-chrétien plus lointain encore : pompes des processions tauromachiques, broderies des costumes de toreros, souvent déchirés et sanglants, que raccommodent des petites mains dans un atelier de couture de Séville, costumes des danseurs de Corpus Christi, pourpre de Nazaréen flagellé et exposé au peuple, traînant comme une vague de sang sur les têtes de la foule, argenterie et catafalques des Samedis Saints. (…) Certains pays meurent jeunes, ou s’arrêtent jeunes : tout ce qui suit leur brève période de vigueur est du domaine de la survie ou de la résurrection. L’Espagne ne s’est jamais remise de la courbature de ses aventures impériales, de l’or facile du Nouveau Monde, de la saignée qu’elle s’est infligée à elle-même en expulsant de ses veines jusqu’aux dernières gouttes juives ou maures. L’Andalousie surtout a souffert de cette espèce d’auto-da-fé perpétré en l’honneur de l’idéal castillan de la race. La légende et l’idéologie espagnoles proprement dites sont castillanes : l’Andalousie se fond dans ce brûlant concert de l’Espagne chrétienne, et n’y ajoute que quelques émouvantes variations mystiques ou charnelles. Presque toutes ont pour thème une quête : ces figures d’histoire et de légende se définissent toutes par ce puissant mot quero qui signifie à la fois aimer et chercher. Jeanne la Folle suivant le long des routes un cercueil, couvant son mort ; Jean de la Croix penché à la fenêtre face au spectacle sublime de la Sierra Nevada et de la Vega de Grenade, écartant de son esprit ces formes à demi visibles à la lueur des étoiles, cherchant dans la nuit Dieu ; Miguel Mañara allant de femme en femme dans les rues du Barrio de la Cruz avant de finir sa vie sous l’habit de serviteur des pauvres, oublieux sans doute de la triste voix d’Elvire ; plus près de nous l’insatiable Dona Belize et l’impitoyable Bernarda. Belles images, faits plus ou moins isolés pourtant dans l’expérience de la race, qui nous montrent surtout ce qu’un peuple a cru trouver en soi d’essentiel. Terre de poètes, qu’hier encore Garcia Lorca mouillait de son sang. Terre de poètes surtout en ce qu’elle a été perpétuellement aimée et recréée à distance dans les plaintes des poètes arabes pleurant Grenade perdue, et aussi dans l’œuvre des poètes occidentaux d’outre-mont et d’outre-mer. Pour que Miguel Mañara devienne et reste Don Juan, pour que la quête amoureuse du cavalier andalou serve de pendant à la quête héroïque et castillane de Don Quichotte dans l’aspiration de l’histoire humaine à l’impossible, il a fallu Tirso de Molina, il a fallu surtout Molière, et Mozart, et Byron, et tel conte de Balzac, et tels vers de Baudelaire, et, de nos jours encore, telle farce tragique de Montherlant.

Yourcenar (Marguerite), Sur quelques thèmes érotiques et mystiques de la Gita-Govinda & L’Andalousie ou les Hespérides, Rivages, 4ème trimestre 1982.

DURAS, LA PASSION COMME INTERDITE / (…) Elle demande : Quelles seraient les autres conditions ? Vous dites qu’elle devrait se taire comme les femmes de ses ancêtres, se plier complètement à vous, à votre vouloir, vous êtes soumise entièrement comme les paysannes dans les granges après les moissons lorsque éreintées elles laissaient venir à elles les hommes, en dormant – cela afin que vous puissiez vous habituer peu à peu à cette forme qui épouserait la vôtre, qui serait à vôtre merci comme les femmes de religion le sont à Dieu – cela aussi, afin que petit à petit, avec le jour grandissant, vous ayez moins peur de ne pas savoir où poser votre corps ni vers quel vide aimer. Elle vous regarde. Et puis elle ne vous regarde plus, elle regarde ailleurs. Et puis elle répond. Elle dit que dans ce cas c’est encore plus cher. Elle dit le chiffre du paiement. Vous acceptez ! (…) Quelquefois vous marchez dans la chambre autour du lit ou le long des murs du côté de la mer. Quelquefois vous pleurez. Quelquefois vous sortez sur la terrasse dans le froid naissant. Vous ne savez pas ce que contient le sommeil de celle-là qui est dans le lit. De ce corps vous voudriez partir, vous voudriez revenir vers le corps des autres, le vôtre, revenir vers vous-même et en même temps c’est de devoir le faire que vous pleurez. (…) Vous ne sauriez jamais rien non plus, ni vous ni personne, jamais, de comment elle voit, de comment elle pense et du monde et de vous, et de votre corps et de votre esprit, et de cette maladie dont elle dit que vous êtes atteint. Elle ne sait pas elle-même. Elle ne saurait pas vous le dire, vous ne pourriez rien en apprendre d’elle. Jamais vous ne sauriez, rien ni vous ni personne, de ce qu’elle pense de vous, de cette histoire-ci. Quel que soit le nombre de siècles qui recouvrirait l’oubli de vos existences, personne ne le saurait. Elle, elle ne sait pas le savoir. (…) Elle n’aurait ressemblé en effet à personne. Le corps est sans défense aucune, il est lisse depuis le visage jusqu’aux pieds. Il appelle l’étranglement, le viol, les mauvais traitements, les insultes, les cris de haine, le déchaînement des passions entières, mortelles. Vous la regardez. Elle est très mince, presque gracile, ses jambes sont d’une beauté qui ne participe pas à celle du corps. Elles sont sans implantation véritable dans le reste du corps. Vous lui dites : Vous devez être très belle. Elle dit : Je suis là, regardez, je suis devant vous. (…) Il y a en vous des sanglots dont vous ne savez pas le pourquoi. Ils sont retenus au bord de vous comme extérieurs à vous, ils ne peuvent pas vous rejoindre afin d’être pleurés par vous. Face à la mer noire, contre le mur de la chambre où elle dort, vous pleurez sur vous-même comme un inconnu le ferait. (…) Vous restez encore dans ce séjour. Vous pleurez encore. Vous croyez savoir vous ne savez quoi, vous n’arrivez pas au bout de ce savoir là, vous croyez être à l’image du malheur du monde à vous seul, à l’image d’un destin privilégié. Vous croyez être le roi de cet événement en cours, vous croyez qu’il existe. (…) Elle dit : L’envie d’être au bord de tuer un amant, de le garder pour vous, pour vous seul, de le prendre, de le voler contre toutes les lois, contre tous les empires de la morale, vous ne la connaissez pas, vous ne l’avez jamais connue ? Vous dites : jamais. Elle vous regarde, elle répète : C’est curieux un mort. (…) Vous demandez : Le sentiment d’aimer pourrait-il survenir d’autres choses encore ? Vous la suppliez de dire. Elle dit : De tout, d’un vol d’oiseau de nuit, d’un sommeil, d’un rêve de sommeil, de l’approche de la mort, d’un mot, d’un crime, de soi, de soi-même, soudain sans savoir comment. Elle dit : Regardez. Elle ouvre ses jambes et dans le creux de ses jambes écartées vous voyez enfin la nuit noire. Vous dites : C’était là, la nuit noire, c’est là.

Duras (Marguerite), La maladie de la mort, les éditions de minuit, avril 1997.

BALZAC, DE L’OPPORTUNITÉ D’IMPORTUNER / (…) – Vêtues de satin, étincelantes d’or et chargées de pierreries qui brillaient moins que leurs yeux, toutes racontaient des passions énergiques, mais diverses comme l’étaient leurs beautés. Elles ne différaient ni par les mots ni par les idées ; l’air, un regard, quelques gestes ou l’accent servaient à leurs paroles de commentaires libertins, lascifs, mélancoliques ou goguenards. L’une semblait dire : – Ma beauté sait réchauffer le cœur glacé des vieillards. L’autre : – J’aime à rester couchée sur des coussins, pour penser avec ivresse à ceux qui m’adorent. Une troisième, novice de ces fêtes, voulait rougir : Je suis catholique et j’ai peur de l’enfer. Mais je vous aime tant, oh ! tant et tant, que je puis vous sacrifier l’éternité. La quatrième, vidant une coupe de vin de Chio, s’écriait : – Vive la gaieté ! Je prends une existence nouvelle à chaque aurore ! Oublieuse du passé, ivre encore des assauts de la veille, tous les soirs j’épuise une vie de bonheur, une vie pleine d’amour ! La femme assise auprès de Belvidéro le regardait d’un œil enflammé. Elle était silencieuse. – Je ne m’en remettrais pas à des bravi pour tuer mon amant, s’il m’abandonnait ! Puis elle avait ri, mais sa main convulsive brisait un drageoir d’or miraculeusement sculpté ! (…) N’aimant que la femme dans les femmes, il se fit de l’ironie une allure naturelle à son âme. Quand ses maîtresses se servaient d’un lit pour monter aux cieux où elles allaient se perdre au sein d’une extase enivrante, don Juan les y suivait, grave, expansif, sincère autant que sait l’être un étudiant allemand. Mais il disait JE, quand sa maîtresse, folle, éperdue, disait NOUS ! Il savait admirablement bien se laisser entraîner par une femme. Il était toujours asses fort pour lui faire croire qu’il tremblait comme un jeune lycéen qui dit à sa première danseuse, dans un bal : « Vous aimez la danse ! » Mais il savait aussi rugir à propos, tirer son épée puissante et briser les commandeurs. Il y avait de la raillerie dans sa simplicité et du rire dans ses larmes, car il sût toujours pleurer autant qu’une femme, quand elle dit à son mari : « Donne-moi un équipage ou je meurs de la poitrine. » Pour les négociants, le monde est un ballot ou une masse de billets en circulation ; pour la plupart des jeunes gens, c’est une femme ; pour quelques femmes, c’est un homme ; pour certains esprits, c’est un salon, une coterie, un quartier, une ville ; pour don Juan, l’univers était à lui ! Modèle de grâce et de noblesse, d’un esprit séduisant, il attacha sa barque à tous les rivages ; mais en se faisant conduire, il n’allait que jusqu’où il voulait être mené. Plus il vit, plus il douta. En examinant les hommes, il devina souvent que le courage était de la témérité ; la prudence, une poltronnerie ; la générosité, finesse ; la justice, un crime ; la délicatesse, une niaiserie ; la probité, une organisation : et, par une singulière fatalité, il s’aperçut que les gens vraiment probes, délicats, justes, généreux, prudents et courageux, n’obtenaient aucune considération parmi les hommes.

Balzac (Honoré de), L’élixir de longue vie (octobre 1830), édition Michel de l’Ormeraie, illustrations de Charles Huard gravées sur bois par Pierre Gusman, 1er trimestre 1987.

JEAN-PAUL KAUFFMANN, LA REMONTÉE AUX SOURCES / (…) « Ils me prennent probablement pour un SDF voyageant avec tout son fourniment – la France est le pays le moins accueillant d’Europe aux vagabonds et aux sans-abri. Que de fois, pendant ce périple, n’ai-je pas dû essayer, de la part de clients attablés, ce regard d’emblée hostile à l’inconnu, comme si le nouveau venu entrait dans un périmètre à lui interdit. La défense du territoire est un principe sacré. Passés ces préliminaires désagréables, les choses peuvent évoluer aussi vite dans l’autre sens. Il suffit de se comporter comme si de rien n’était, de poser innocemment une question pour des préventions tombent d’un coup. La cause de ce retournement est peut-être le fait d’articuler un son. Émettre un mot confère une humanité. La minute d’avant, l’intrus n’est qu’une forme appartenant à une espèce non identifiable, vaguement anthropoïde; en tout cas, il ne fait pas partie ni du clan ni de la communauté. Ce n’est pas exclusivement français, mais, en France, cette suspicion se veut démonstrative, surtout quand on sent que la protection du groupe assure l’impunité. S’y mêle peut-être aussi un goût de la séduction si fortement ancré dans notre comportement, la volonté de plaire coûte que coûte à autrui, une fois réussi l’examen de contrôle. »

Jean-Paul Kauffmann, Remonter la Marne, éditions Fayard, 2013.

LOLA LAFON, LE MARKETING D’ÉTAT D’UN DÉSIR VENU D’AILLEURS / (…) « C’était impressionnant cette abondance, pour vous ! – Bien sûr. Vous savez, la première fois que ma mère est venue à l’Ouest, c’était dans une banlieue du New Jersey, et bien, elle a pleuré dans les allées du petit supermarché. » Je cherche à comprendre. Pleurait-elle de joie, Stefania, devant l’émotion de ces nouveaux choix, le fait même d’avoir le choix, et Nadia me coupe la parole, presque brutale. Le dégoût de cet amoncellement absurde, me corrige-t-elle. La tristesse de se sentir envahie de désir devant tant de rien. « Chez nous, on n’avait rien à désirer. Et chez vous, on est constamment sommés de désirer. » (…) Le silence circonscrit minutieusement la catastrophe, ce silence immense au sein duquel les Roumains n’ont aucun autre choix que celui de deviner la gravité ce qui a eu lieu ou de l’imaginer. Des dizaines de reportages montrent Ceauşescu penché sur des blessés reconnaissant dans les hôpitaux. En réalité, lors de ses visites, il refuse de serrer la main aux survivants et exige que tout son entourage soit désinfecté. La destruction de la ville est le point de départ de réécriture pour le Conducator qui profite des ruines pour détruire des quartiers entiers. Car la Roumanie des paysans le dégoûte comme une saleté malodorante. Ce qui doit disparaître, ce sont les traces de la campagne à Bucarest, pas seulement les villages. Que le pays entier devienne une ville sans angle mort. Quelques jours après le drame, on perçoit encore les gémissements des ensevelis, Ceauşescu ordonne qu’on commence les travaux. (…) On procédera aux formalités avec le respect dû à une ancienne fée qu’on pousse doucement vers la sortie, elle qu’on ne sait plus comment appeler, un écureuil ? Sûrement pas. Un oiseau, peut-être, cet albatros aux « abattis envahissants » qui tombe, le 23 juillet 1980, photographiée en première page de tous les quotidiens. Ce jour où Comaneci est tombée. Sur le dos, sa main tendue vers une aide qui ne viendra pas, un corps disgracieux engoncé de lui-même. Tombée hier et déjà ce retour ce matin, aux barres asymétriques, un joyau dédaigneux qui force l’ordinateur à rejouer des virgules : 10,00. Ça n’est qu’un dernier sursaut avant la fin, explique-t-on, docte. Mais voilà un autre 10, à la poutre. Elle est encore reine, soit, mais « belle et triste » de sa fin annoncée (parce qu’on la écrite et faxée au journal, cette fin). Une reine fêtée hâtivement avant qu’on ne l’invite, finalement, à se conformer au verdict, ce jeudi 24 juillet. (…) Pourquoi ne le mettent-ils pas en prison ? Pourquoi le laissent-ils tranquille, finalement, après l’interrogatoire post-Moscou, et même, on lui confie une nouvelle fois l’équipe pour ce « Nadia Tour 1981 » commandé par les Américains qui rapportera à l’État roumain dans les deux cent cinquante mille dollars. Cette tournée pendant laquelle il est entouré en permanence de « journalistes ». « Dis donc, mon gros, quelle surprise, tu es devenu « journaliiiste » », fait Béla, le matin du départ, à celui-là, un milicien qui le surveillait déjà à Oneşti. C’est en novembre 1976, tout de suite après Montréal, qu’une surveillance spéciale est mise en place autour de Béla, ce « mégalomane, vantard, égoïste, matérialiste, qui tôt ou tard fuira vers l’Ouest ». Des agents se déguisent en instructeurs sportifs pour ne pas le lâcher. Dès que Béla et Márta partent, on s’introduit chez eux, on fouille, les vêtements sont laissés en tas sur le sol, les tiroirs ouverts. On salue les voisins en sortant pour que ceux-ci passent le message à Béla, on reviendra la semaine suivante pour changer les batteries des micros. On lui coupe l’électricité, le téléphone, on convainc les employés du magasin d’alimentation Mercur d’“oublier’’ ses commandes, on persuade l’institutrice de refuser sous quelque prétexte leur fille à la maternelle. À bout, un matin, il débarque au siège local de la Securitate et tente de s’emparer du double de ses clés qu’on lui agite sous le nez. Béla s’éveille toutes les nuits, il croit entendre les micros posés dans l’appartement grésiller. Il est épuisé. Des plaintes anonymes de gymnastes, des médecins aussi, qui lui reprochent de surentraîner les filles, de les sous-nourrir et même de les frapper. Béla soupçonne chaque petite sauf elle, pas elle, et pourquoi pas elle, finalement ? Parfois, à la fin de dîners qu’il organise à la dernière minute où tous sont invités, entraîneurs, journalistes, voisins, il monte sur la table de la salle à manger à l’aube, ivre, les bras ouverts en croix il hurle « Malaaaaaade » vers le plafond, sans qu’on sache s’il apostrophe ceux et celles qui enregistrent tout ou s’il brame, désespéré, qu’on le détache enfin. (…) Le pays tout entier est un plateau de tournage, on répète sans relâche, on ne sait plus qu’on répète, mais on répète. Le texte officiel est immuable, c’est comme si on était né avec, et d’ailleurs on est né avec. Il est partout. Une voix le récite à la radio, le proclame à la télévision, il s’inscrit en première page de l’unique quotidien. À chaque coin de rue, au travail, dans les usines, à l’université et même là, dans une fête entre amis, d’aucuns s’improvisent souffleurs en chef du grand film, prompts à te rappeler ta réplique si tu sembles sur le point d’improviser. On joue face à d’autres acteurs vides, ils te regardent dans les yeux, sans te croire, et quand c’est leur tour de parler, tu ne les crois pas non plus, les mots vous traversent tous comme un mauvais rêve qui serait arrimé à une horloge folle, les mots tournent autour du temps. On joue devant deux Spectateurs Suprêmes, la Plus Grande Scientifique du monde et le Camarade, invariablement réjouis par le spectacle d’un corps dont ils sont le cerveau et ils ne lassent pas d’applaudir ce pays qu’ils ont imaginé et réalisé. (…) « Je pense à quelque chose, à cause de votre expression « plateau de tournage » : les théâtres ! Ils étaient pleins, je suis sûre que j’ai vu plus de pièces classiques que vous ! On gelait dans la salle mais chez soi c’était pareil, et puis, on voulait voir, écouter de beaux textes… Les applaudissements ne faisaient presque pas de bruits parce qu’on gardait nos gants dans la salle, évidemment. Et Hamlet, vous savez : « Il y a quelque chose de pourri dans le royaume du Danemark » ? Ça, je ne l’oublierai jamais : l’acteur a simplement marqué une petite pause après « royaume » ; oh, on a compris, on l’a ovationné, tous debout, on était bouleversés, il exprimait ce qu’on ne pouvait plus dire. La phrase a été interdite dès la représentation suivante !

Lafon (Lola), La petite communiste qui ne souriait jamais, éditions Actes Sud, janvier 2014.

BALZAC, DE LA TYRANNIE ET DES VICTOIRES ASSASSINES DE LA BRUTALITÉ / (…) Il éleva Maximilien dans une sainte horreur des livres et des lettres ; il lui inculqua les connaissances mécaniques de l’art militaire, il le fit de bonne heure monter à cheval, tirer l’arquebuse et jouer de la dague. Quand son fils devint grand, il le mena chasser pour qu’il contractât cette sauvagerie de langage, cette rudesse de manières, cette force de corps, cette virilité dans le regard et dans la voix qui rendaient à ses yeux un homme accompli. Le petit gentilhomme fut à douze ans un lionceau fort mal léché, redoutable à tous au moins autant que le père, ayant la permission de tout tyranniser dans les environs et tyrannisant tout. Étienne habita la maison située au bord de l’Océan que lui avait donnée son père, et que la duchesse fit disposer de manière à ce qu’il y trouvât quelques-unes des jouissances auxquelles il avait droit. La duchesse y allait passer la plus grande partie de la journée. La mère et l’enfant parcouraient ensemble les rochers et les grèves ; elle indiquait à Étienne les limites de son petit domaine de sable, de coquilles, de mousses et de cailloux ; la terreur profonde qui la saisissait en lui voyant quitter l’enceinte concédée, lui fit comprendre que la mort l’attendait au delà. Étienne trembla pour sa mère avant de trembler pour lui-même ; puis bientôt chez lui, le nom même du duc d’Hérouville excita un trouble qui le dépouillait de son énergie, et le soumettait à l’atonie qui fait tomber une jeune fille à genoux devant un tigre. S’il apercevait de loin ce géant sinistre, ou s’il en entendait la voix, l’impression douloureuse qu’il avait ressentie jadis au moment où il fut maudit lui glaçait le cœur. Aussi, comme un Lapon qui meurt au delà de ses neiges, se fit-il une délicieuse patrie de sa cabane et des ses rochers ; s’il en dépassait la frontière, il éprouvait un malaise indéfinissable. (…) À quoi comparer un être à qui les lois sociales, les faux sentiments du monde étaient inconnus, et qui conservait une ravissante innocence, en n’obéissant qu’à l’instinct de son cœur. Néanmoins, malgré sa sombre mélancolie, il sentit bientôt le besoin d’aimer, d’avoir une autre mère, une autre âme à lui ; mais séparé de la civilisation par une barrière d’airain, il était difficile qu’il rencontrât un être qui se fût fait fleur comme lui. À force de chercher un autre lui-même auquel il pût confier ses pensées et dont la vie pût devenir la sienne, il finit par sympathiser avec l’Océan. La mer devint pour lui un être animé, pensant. Toujours en présence de cette immense création dont les merveilles cachées contrastent si grandement avec celles de la terre, il y découvrit la raison de plusieurs mystères. Familiarisé dès le berceau avec l’infini des ces campagnes humides, la mer et le ciel lui racontèrent d’admirables poësies. Pour lui, tout était varié dans ce large tableau si monotone en apparence. Comme tous les hommes de qui l’âme domine le corps, il avait une vue perçante, et pouvait saisir à des distances énormes, avec une admirable facilité, sans fatigue, les nuances les plus fugitives de la lumière, les tremblements les plus éphémères de l’eau. (…) Gabrielle portait ce corset en pointe par devant et carré par derrière que les peintres italiens ont presque tous donné à leurs saintes et à leurs madones. Cet élégant corselet en velours bleu de ciel, aussi joli que celui d’une demoiselle de eaux, enveloppait le corsage comme une guimpe, en le comprimant de manière à modeler finement les formes qu’il semblait aplatir ; il moulait les épaules, le dos, la taille avec la netteté d’un dessin fait par le plus habile artiste, et se terminait autour du cou pour une oblongue échancrure ornée d’une légère broderie en soie couleur carmélite, et qui laissait voir autant de nu qu’il en fallait pour montrer la beauté de la femme, mais pas assez pour éveiller le désir. Une robe de couleur carmélite, qui continuait le trait des lignes accusées par le corps de velours, tombait jusque sur les pieds en formant des plis minces et comme aplatis. La taille était si fine, que Gabrielle semblait grande. Son bras menu pendait avec l’inertie qu’une pensée profonde imprime à l’attitude. Ainsi posée, elle présentait un modèle vivant des naïfs chefs-d’œuvre de la statuaire dont le goût existait alors, et qui se recommande à l’admiration par la suavité de ses lignes droites sans roideur, et par la fermeté d’un dessin qui n’exclut pas la vie. Jamais profil d’hirondelle n’offrit, en rasant une croisée le soir, des formes plus élégamment coupées.

Balzac (Honoré de), L’enfant maudit, édition Michel de l’Ormeraie, illustrations de Charles Huard gravées sur bois par Pierre Gusman, 4ème trimestre 1986.

ÉRIC VUILLARD, LES LÂCHETÉS ORDINAIRES, LA VIOLENCE… ET LES INTÉRÊTS BIEN COMPRIS / (…) Quelques minutes s’écoulèrent lentement sous le haut plafond. On échangea des sourires. On ouvrit des serviettes de cuir. Schacht relevait de temps à autre ses fines lunettes et se frottait le nez, la langue au bord des lèvres. Les invités se tenaient sagement assis, pointant vers la porte leurs petits yeux d’écrevisse. On chuchotait entre deux éternuements. Un mouchoir était déplié, les narines trompetaient dans le silence, puis on se rajustait, attendant patiemment que la réunion commence. Et on s’y connaissait en réunion, tous cumulaient conseils d’administration ou de surveillance, tous étaient membres de quelque association patronale. Sans compter les sinistres réunions de famille de ce patriarcat austère et ennuyeux. (…) La corruption est un poste incompressible du budget des grandes entreprises, cela porte plusieurs noms, lobbying, étrennes, financements des partis. La majorité des invités versa donc aussitôt quelques centaines de milliers de marks, Gustav Krupp fin don d’un million, Georg von Schnitzler de quatre cent mille, et l’on récolta ainsi une somme rondelette. Cette réunion du 20 février 1933, dans laquelle on pourrait voir un moment unique de l’histoire patronale, une compromission inouïe avec les nazis, n’est rien d’autre pour les Krupp, les Opel, les Siemens qu’un épisode assez ordinaire de la vie des affaires, une banale levée de fonds Tous survivront au régime et financeront à l’avenir bien des partis à proportion de leur performance. (…) Les photographies que nous possédons de Schuschnigg nous montrent deux visages : un visage pincé, austère, et un autre plus timide, rentré, presque rêveur. Sur un célèbre cliché, il a les lèvres serrées, l’air perdu, avec dans le corps une sorte d’abandon, de chute. C’est en 1934, à Genève, dans ses appartements, que cette photographie fut prise. Schuschnigg se tient debout, inquiet peut-être. Il y a dans ses traits quelque chose de mou, d’indécis. On dirait qu’il tient à la main une feuille de papier, mais l’image est floue et une tache sombre mange le bas de la photo. Si l’on regarde attentivement, on remarque que le revers d’une poche de sa veste est froissé par son bras, et puis on aperçoit un étrange objet, une plante peut-être, qui fait à droite une incursion dans le cadre. Mais cette photographie, telle que je viens de la décrire, personne ne la connaît. Il faut aller à la Bibliothèque de France, au département des estampes et de la photographie, pour la voir. Celle que nous connaissons a été coupée, recadrée. Ainsi, à part quelques sous-archivistes chargés de classer et d’entretenir les documents, personne n’a jamais vu le revers mal fermé de la poche de Schuschnigg, ni l’étrange objet – une plante ou je ne sais quoi – à droite de la photo, ni la feuille de papier. Une fois recadrée, la photographie donne une impression toute différente. Elle possède une sorte de signification officielle, de décence. Il a suffi de supprimer quelques millimètres insignifiants, un petit morceau de vérité, pour que le chancelier d’Autriche semble plus sérieux, moins ahuri que sur le cliché d’origine ; comme si le fait d’avoir refermé un peu le champ, effacé quelques éléments désordonnés, en resserrant l’attention sur lui, conférait à Schuschnigg un peu de densité. Tel est l’art du récit que rien n’est innocent. (…) Il hésite. C’est la toute dernière minute de sa dernière heure. Et puis, comme d’habitude, il capitule. Lui, la force et la religion, lui, l’ordre et l’autorité, voici qu’il dit oui à tout ce qu’on lui demande. Il suffit de ne pas le demander gentiment. Il a dit non à la liberté des sociaux-démocrates, fermement. Il a dit non à la liberté de la presse, avec courage. Il a dit non au maintien d’un parlement élu. Il a dit non au droit de grève, non aux réunions, non à l’existence d’autres partis que le sien. Pourtant, c’est bien le même homme qu’embauchera après la guerre la noble université de Saint-Louis, dans la Missouri, comme professeur de sciences politiques. Sûr qu’il en connaissait un bout en sciences politiques, lui qui avait su dire non à toutes les libertés publiques. Aussi, une fois passée la petite minute d’hésitation – tandis qu’une meute de nazis pénètre dans la chancellerie -, Schuschnigg l’intransigeant, l’homme du non, la négation faite dictateur, se tourne vers l’Allemagne, la voix étranglée, le museau rouge, l’œil humide, et prononce un faible « oui ». (…) Dans une lettre à Margarete Steffin, avec une ironie fiévreuse à laquelle le temps et les révélations d’après-guerre donne quelque chose d’insoutenable, Walter Benjamin raconte qu’on coupa soudain le gaz aux Juifs de Vienne ; leur consommation entraînait des pertes pour la compagnie. C’est que les plus gros consommateurs étaient précisément ceux qui ne payaient pas leurs factures, ajoute-t-il. À cet instant, la lettre que Benjamin adresse à Margarete prend un tour étrange. On n’est pas sûr de bien comprendre. On hésite. Sa signification flotte entre les branches, sur le ciel pâle, et lorsqu’elle s’éclaire, formant soudain une petite flaque de sens au milieu de nulle part, elle devient l’une des plus folles et des plus tristes de tous les temps. Car si la compagnie autrichienne refusait à présent de fournir les Juifs, c’est qu’ils se suicidaient de préférence au gaz et laissaient impayées leurs factures. Je me suis demandé si cela était vrai – tant l’époque inventa d’horreurs, par un pragmatisme insensé – ou si c’était seulement une plaisanterie terrible, inventée à la lueur de funestes chandelles. Mais que cela soit une plaisanterie des plus amères ou une réalité, qu’importe : lorsque l’humour incline à tant de noirceur, il dit la vérité.

Vuillard (Éric), L’ordre du jour, Actes Sud, mai 2017.

PHILIPPE VIDELIER, LA CONSCIENCE NÉGLIGÉE, LA RÉVOLUTION ET LE CONCOMBRE AU SEL, LE BÉTON DE ROBESPIERRE, LA SUZE ET « L’HUMANITÉ » / (…) Le tact semblait une qualité mieux partagée outre-Atlantique. Une Américaine, femme libre de tempérament et de mœurs originaire de San Francisco, ayant grandi dans le Nevada, en Oregon, établie à Greenwich Village, la partie débraillée de New York, vint en Russie spécialement pour découvrir à quoi ressemblait une révolution. Elle rencontra Maria Spiridonova. Sa première impression fut celle d’une femme austère. « On aurait dit qu’elle venait de Nouvelle-Angleterre », à cause de ses vêtements de style quaker, commentait l’Américaine, manière assez élégante d’insister sur l’apparence de l’intraitable révolutionnaire. Comment avait-elle fait pour tenir ces onze années en Sibérie ? lui demanda l’Américaine. « En apprenant des langues étrangères, répondit l’ex-prisonnière. Vous voyez, c’est un travail purement mécanique et par conséquent un formidable calmant pour les nerfs. C’est comme un jeu auquel on se pique d’intérêt. En prison j’ai appris à lire et à parler l’anglais et le français. » Maintenant qu’elle se savait utile, Maria Spiridonova employait tout son temps au service de la cause. L’Américaine était épatée. « Je n’ai jamais rencontré pareille femme dans aucun pays ! » s’étonnait-elle, admirative. Elle la croisa un certain nombre de fois, évoquant l’avenir plus que le passé. L’Américaine demanda pourquoi en Russie, alors que l’égalité des sexes était fortement revendiquée et que tant de femmes s’étaient engagées dans la lutte, on en trouvait si peu à des postes de responsabilité. « J’ai bien peur de passer pour une féministe, soupira Maria Spiridonova. Mais j’ai une théorie là-dessus. Vous vous souvenez qu’avant la révolution il y avait autant de femmes que d’hommes déportés en Sibérie, certaines années plus de femmes d’ailleurs ? Mais occuper un poste public, c’est une autre affaire… Les politiciens ne sont généralement pas très fins. Ils acceptent les postes dès qu’ils sont élus, même s’ils ne possèdent pas particulièrement de compétences. Je pense que les femmes sont plus consciencieuses. Les hommes ont coutume de négliger leur conscience, les femmes non. » (…) Les artistes s’étaient pris d’amour pour l’Armée rouge et tout spécialement pour sa cavalerie. Ce n’était pas qu’ils la connaissaient de près. En fait, ils n’y connaissaient rien, ni aux soldats, ni aux chevaux. Sauf Babel, bien sûr. Isaac Emmanouilovitch Babel qui savait tout. Mais Babel était d’un genre particulier. Il parlait en phrases courtes et écrivait en phrases un peu plus longues (ce qui ne lui valait pas que des amis). « Toukhatchevski, grand buveur. Homme à femmes. Quatre ou cinq femmes à Leningrad. » – « Boudienny est toujours du côté du manche. A tué sa femme et à épousé une bourgeoise. » – « Gamarnik a fait une belle carrière. Mais il est très malade. Diabète. » Babel pouvait en dire des choses sur les généraux, sur les maréchaux, sur les gens d’en haut et sur ceux d’en bas. Mais il les gardait pour lui. « J’écris un livre sur les chevaux », prétendait-il. « Oui, puisqu’on ne peut plus écrire sur les hommes, j’écris sur les chevaux. » Car Babel avait fait campagne sur son cheval et publié des nouvelles dans la Pravda et dans le Supplément littéraire et scientifique des Nouvelles du Comité exécutif du Soviet suprême, du Comité du Parti communiste des bolcheviks d’Ukraine, et des syndicats de la province d’Odessa. Il était comme ça Babel : entier. Mais prudent. Pas comme Pilniak. Boris Pilniak, cette cervelle d’oiseau, avait imaginé le Conte de la lune non éteinte et courait comme un dératé après les ennuis. Il le regrettait amèrement, autant qu’on peut le regretter quand on a la police sur le dos. La police en veste de cuir sombre, il faut la craindre. « C’est pourquoi, concédait-il après mûre réflexion, j’associe mon opinion à celle de la rédaction et considère comme une faute de taille aussi bien l’écriture que la publication du Conte de la lune non éteinte. » Il n’a pas deux sous de jugeote, Pilniak, cette histoire lui a été soufflée, murmuraient les langues de vipère qui traînaient partout. Seul un piètre politique pouvait parler comme lui des militaires à losange garance sur le bras, de l’armée et de son commandant – parce que, dans sa fable, il était question de l’armée et de son commandant : « C’était un homme dont le nom parlait de l’héroïsme de toute la guerre civile, des milliers, de dizaines de milliers, des centaines de milliers d’hommes qui se trouvaient derrière lui – des milliers, des dizaines et centaines de milliers de morts, de souffrances, de mutilations, de froid, de faim, de verglas et de campagnes torrides, du grondement des pièces d’artillerie, du sifflement des balles et des vents de la nuit. » Babel, habile, s’abstenait de tout commentaire sur les sujets délicats, hochait sa petite tête ronde et dégarnie, les yeux plissés sous ses lunettes. Il avait de l’expérience. Boudienny, le guerrier moustachu des hautes sphères, avait été fortement mécontent des nouvelles de la Cavalerie rouge d’Isaac Babel. Ça n’était pas comme ça en vrai, grommelait-il en lorgnant sur le livre. « Mourons pour un concombre au sel et la révolution mondiale ! » hurlait dans le texte un preux commissaire trois fois chevalier de l’ordre du Drapeau rouge en chargeant sabre au clair. Ça ne pouvait pas s’être passé ainsi, ruminait Boudienny qui avait des appuis placés encore plus hauts que lui. Parce que c’était offensant, tout simplement. Babel insistait. « Je couvris de foin ma cantine brisée, j’en fis un chevet et je m’étendis sur la terre pour lire la Pravda et le discours de Lénine au deuxième congrès du Komintern… Patronne, dis-je, j’ai besoin de bouffer. » Boudienny, qui avait commencé dans la vie comme garçon de ferme, se sentait outragé. (…) La statue en pied de Maximilien de Robespierre fut posée sur son socle près du Kremlin, dans le jardin Alexandre où se trouvait déjà planté le ci-devant obélisque des Romanov sur lequel on avait, à la place des anciennes inscriptions à la gloire des tsars, gravé les noms à honorer désormais : Marx, Engels, le curé Meslier, Thomas More, Campanella, Saint-Simon, Bakounine, Proudhon, Charles Fourier… Le monument à Robespierre fut inauguré le 3 novembre 1918, à l’approche de l’anniversaire de la prise du pouvoir par les bolcheviques. Il y avait foule, au jour du dévoilement : des hommes en chapeau, en casquette, en bonnet de fourrure, des civils, des militaires, portant banderoles, drapeaux rouges et bannières. L’étoffe masquant la statue tomba, des gerbes, des couronnes de chrysanthèmes furent hissées sur le piédestal et l’on joua La Marseillaise. Une caméra, la caméra furtive de Dziga Vertov, du Ciné-Hebdo, enregistra pour la postérité les images muettes. Pourtant, il y eut un discours, un discours de Léon Kaménev, président du soviet, saluant la mémoire de Robespierre qui avait « écrasé la contre-révolution d’une main de fer et créé en France une Armé rouge ». Oui, c’était osé, mais aisément assimilable par un public peu familier du chemin tortueux de l’histoire. Au matin du premier anniversaire de la révolution d’Octobre, le 7 novembre, la statue de Robespierre fut retrouvée par terre éclatée en mille morceaux. On mit officiellement cette destruction sur le dos de la contre-révolution. En vérité, les pluies, le vent, le gel des jours précédents avaient suffi à la décomposer. Le béton soviétique ne valait pas un clou. (…) Il se passait tant de choses, en Union soviétique, dont on n’avait pas idée. C’est pourquoi le journal L’Humanité conseillait, avec la Suze, apéritif à la gentiane, des brochures à deux francs six sous, pleines de renseignements utiles concernant les Militants russes (notices biographiques) aux noms plus ou moins exotiques : Boukharine, Dzerjinski, Frounzé-Mikhaïlov, Kalinine, Kaménev… énumérés alors par ordre alphabétique afin de ne froisser quiconque. N’était-il pas naturel que L’Humanité, quotidien du Parti communiste français, s’intéressât à l’URSS, étant donné que l’URSS était la patrie des travailleurs et Parti une section de l’Internationale dont le centre se trouvait à Moscou ? Chaque matin sans faute, s’y imprimaient donc des articles sur l’Union soviétiste, agrémentés parfois de photographies. Or, parmi les nouvelles internationales de la page 3 dans l’édition du 31 octobre 1925, s’inséra un entrefilet de six lignes : « La santé du camarade Frounzé – Frounzé, commissaire à la Guerre, qui souffre d’une maladie de l’estomac et des intestins et a dû entrer à l’hôpital. Suivant le diagnostic des médecins son état est satisfaisant. » C’était une étrange histoire que la maladie de Mikhaïl Frounzé, moins d’un an après sa nomination au poste de commissaire du peuple à la Guerre et à la Marine. « Je me sens en parfaite santé », disait à sa femme le principal intéressé. Il mangeait du bortsch comme tout le monde, de la soupe aux choux, à la betterave, aux oignons et à la crème aigre, et ses officiers l’avaient vu danser au Club de l’armée. « De toute façon, il est ridicule non seulement d’aller à l’hôpital, mais même de songer à me faire opérer. » Seulement voilà, des camarades le pressaient, des camarades hauts placés. « Staline insiste pour que je me fasse opérer afin que je puisse pour de bon me débarrasser de mes ulcères, confia-t-il à un ami venu le visiter. J’ai donc décidé de passer sur le billard. » Mais l’ami percevait dans sa voix un soupçon d’inquiétude, la prémonition de quelque accident. L’opération révéla que l’ulcère était guéri. Mais il aurait fallu moins forcer sur le chloroforme lors de l’anesthésie. Car le cœur de Mikhaïl Frounzé cessa de battre. Le dimanche 1er novembre 1925, sa mort fut annoncée en première page de L’Humanité, un titre au-dessus d’une photographie : « L’URSS en deuil – FROUNZÉ, commissaire du peuple à la Guerre, est mort hier ». Suivait un article nécrologique d’une demi-colonne empreint de la solennité de circonstance : « … C’est un deuil qui sera douloureusement ressenti par la Russie ouvrière et paysanne et par le mouvement ouvrier international… » Cependant, un observateur attentif s’avisa que quelque chose clochait, qu’il y avait erreur sur la personne, qu’en vérité le portrait accompagnant la nécrologie n’était pas celui du mort, mais celui du très vivace visage Joseph Staline, le secrétaire général. Plus d’un, sur le coup, dut sentir le rouge lui monter au front et aux oreilles. Mais plus d’un, par la suite, eut des raisons de regretter que la Faucheuse n’ait pas emporté, à la place du pauvre Frounzé, le Caucasien aux yeux jaunes, son assassin.

Videlier (Philippe), Dernières nouvelles des bolcheviks, Gallimard, septembre 2017.

BALZAC, LES PRÉFÉRENCES DE LA FOULE / (…) Peut-être faut-il établir dans l’intérêt des écrivains la nécessité de ces préparations didactiques contre lesquelles protestent certaines personnes ignorantes et voraces qui voudraient des émotions sans en subir les principes générateurs, la fleur sans la graine, l’enfant sans la gestation. L’Art serait-il donc tenu plus fort que ne l’est la Nature ? (…) Pour l’homme, le passé ressemble singulièrement à l’avenir : lui raconter ce qui fut, n’est-ce pas presque toujours lui dire ce qui sera ? Enfin, il est rare que la peinture des lieux où la vie s’écoule ne rappelle à chacun ou ses vœux trahis ou ses espérances en fleur. (…) La foule préfère généralement la force anormale qui déborde à la force égale qui persiste. La foule n’a ni le temps ni la patience de constater l’immense pouvoir caché sous une apparence uniforme. Aussi, pour frapper cette foule emportée par le courant de la vie, la passion de même que le grand artiste n’a-t-elle d’autre ressource que d’aller au-delà du but, comme ont fait Michel-Ange, Bianca Capello, mademoiselle de la Vallière, Beethoven et Paganini. (…) La Société ne pratique aucune des vertus qu’elle demande aux hommes, elle commet des crimes à toute heure, mais elle les commet en paroles ; elle prépare les mauvaises actions par la plaisanterie, comme elle dégrade le beau par le ridicule ; elle se moque des fils qui pleurent trop leurs pères, elle anathémise ceux qui ne les pleurent pas assez ; puis elle s’amuse, Elle ! à soupeser les cadavres avant qu’ils ne soient refroidis. Le soir du jour où madame Claës expira, les amis de cette femme jetèrent quelques fleurs sur sa tombe entre deux parties de whist, rendirent hommage à ses belles qualités en cherchant du cœur ou du pique. Puis, après quelques phrases lacrymales qui sont l’A, bé, bi, bo, bu de la douleur collective, et qui se prononcent avec les mêmes intonations, sans plus ni moins de sentiment, dans toutes les villes de France et à toute heure, chacun chiffra le produit de cette succession. Pierquin, le premier, fit observer à ceux qui causaient de cet événement que la mort de cette excellente femme était un bien pour elle, son mari la rendait trop malheureuse ; mais que c’était, pour ses enfants, un plus grand bien encore ; elle n’aurait pas su refuser sa fortune à son mari qu’elle adorait, tandis qu’aujourd’hui Claës n’en pouvait plus disposer. Et chacun d’estimer la succession de la pauvre madame Claës, de supputer ses économies (en avait-elle fait ? n’en avait-elle pas fait ?), d’inventorier ses bijoux, d’étaler sa garde-robe, de fouiller ses tiroirs, pendant que la famille affligée pleurait et priait autour du lit mortuaire. Avec le coup d’œil d’un Juré-peseur de fortunes, Pierquin calcula que les propres de madame Claës, pour employer son expression, pouvaient encore se retrouver et monter à une somme d’environ quinze cent mille francs représentée soit par la forêt de Waignies dont les bois avaient depuis douze ans acquis un prix énorme, et il en compta les futaies, les baliveaux, les anciens, les modernes, soit par les biens de Balthazar qui était bon pour remplir ses enfants, si les valeurs de la liquidation ne l’acquittaient pas envers eux. Mademoiselle Claës était donc, pour parler toujours son argot, une fille de quatre cent mille francs. – « Mais si elle ne se marie pas promptement, ajouta-t-il, ce qui l’émanciperait, et permettrait de liciter la forêt de Waignies, de liquider la part des mineurs, et de l’employer de manière à ce que le père n’y touche pas, monsieur Claës est homme à ruiner ses enfants. » Chacun chercha quels étaient dans la province les jeunes gens capables de prétendre à la main de mademoiselle Claës, mais personne ne fit au notaire la galanterie de l’en supposer digne. (…) Le monde se contente de grimaces, il se paye de ce qu’il donne, sans en vérifier l’aloi ; pour lui, la vraie douleur est un spectacle, une sorte de jouissance qui le dispose à tout absoudre, même un criminel ; dans son avidité d’émotions, il acquitte sans discernement et celui qui le fait rire, et celui qui le fait pleurer, sans leur demander compte des moyens.

Balzac (Honoré de), La recherche de l’absolu, édition Michel de l’Ormeraie, illustrations de Charles Huard gravées sur bois par Pierre Gusman, 4ème trimestre 1986.

PATRICK MODIANO, FUITES, DÉPENDANCE ET LÉGÈRETÉ / (…) « Vous connaissez Geneviève depuis longtemps ? Elle ne vous embête pas trop avec ses histoires de magie et de tables tournantes ? – Pas du tout. » Il m’a demandé si j’habitais le quartier, et j’étais sûr qu’il cherchait à connaître mon adresse pour la noter sur son carnet noir. « En dehors de Paris », lui ai-je dit. Et j’avais un peu honte de ce mensonge. « À Saint-Cloud. » Il a sorti son carnet noir. J’ai dû inventer une adresse, une avenue Anatole France ou Romain Rolland. « Et vous avez le téléphone ? ». J’ai hésité un instant sur l’indicatif et je me suis décidé pour « Val-d’Or » suivi de quatre chiffres. Il l’a noté scrupuleusement. « Je veux m’inscrire dans un cours d’art dramatique. Vous en connaissez un ? » Il me fixait d’un regard insistant. « On m’a dit que j’avais le physique pour ça. » Il était grand, les traits du visage assez réguliers, des boucles noires. « Vous savez, lui ai-je répondu, à Paris, des cours d’art dramatique, il y en a à la pelle. » Il a paru surpris, sans doute à cause de l’expression : « à la pelle ». Il a remonté la fermeture Eclair de son blouson de faux léopard jusqu’au menton et relevé le col pour se protéger de la neige qui tombait plus fort. J’étais enfin arrivé à la hauteur de la bouche de métro. J’ai eu peur qu’il ne me suive et de ne plus pouvoir me débarrasser de lui. J’ai descendu l’escalier sans lui dire au revoir et sans me retourner et je me suis glissé sur le quai de la station à l’instant où le portillon se refermait. (…) « Nous devons aider Geneviève. » Le ton qu’elle avait pris était si grave qu’elle finissait par me persuader que Geneviève Dalame courait un danger imminent. Et pourtant, j’avais beau y réfléchir, je ne voyais pas de quel danger il pouvait s’agir. « Il faudrait que vous la persuadiez de venir habiter ici. » J’étais étonné qu’elle me confie une telle mission. « C’est très mauvais pour Geneviève d’habiter à l’hôtel. Irène était exactement comme elle… Je connais bien le problème… J’ai mis trois mois à la convaincre de cet horrible hôtel de la rue d’Armaillé. Heureusement que les réunions chez Gurdjieff se passaient dans le quartier… sinon Irène n’aurait pas quitté sa chambre de toute la journée… » Décidemment, cette Irène avait beaucoup compté dans sa vie. « L’hôtel où elle habitait était tout près de chez Gurdjieff ? lui ai-je demandé. – À une cinquantaine de mètres… Irène avait pris une chambre dans cet hôtel pour être le plus près possible de chez Gurdjieff. » C’est ainsi qu’il suffit de croiser une personne ou de la rencontrer à deux ou trois reprises, ou de l’entendre parler dans un café ou le couloir d’un train, pour saisir des bribes de son passé. Mes cahiers sont remplis de bouts de phrases prononcées par des voix anonymes. Et aujourd’hui, sur une page semblable aux autres, j’essaye de transcrire les quelques mots échangés il y a près de cinquante ans avec une certaine Madeleine Péraud dont je ne suis même pas sûr du prénom. Irène, le plateau d’Assy, Gurdjieff, un hôtel rue d’Armaillé… « Il faudrait que vous persuadiez Geneviève de venir habiter ici… » (…) Nous avons fait halte à un autre feu rouge tout près du restaurant La Passée. Sur le parcours – me suis-je dit – d’autres feux rouges me permettraient de quitter cette voiture. Ce ne serait pas la première fois que je me livrerais à une semblable expérience : à deux reprises, je m’étais échappé d’une voiture qui me ramenait le dimanche soir au collège, et, plus tard, vers vingt ans alors que je me trouvais très tard en compagnie de plusieurs personnes dans une Chevrolet dont le conducteur était ivre. Par chance, j’étais assis du côté de la portière. « Vous ne voulez vraiment pas rentrer chez vous ? ai-je encore demandé à Madame Hubersen. – Pas maintenant. Demain, quand il fera jour. » Nous étions arrivé à la lisière du bois de Boulogne, et Madame Hubersen avait fermé les yeux. J’ai vérifié si la portière n’était pas verrouillée de l’intérieur, comme quelquefois, la nuit, dans les taxis. Non. J’avais encore un peu de temps devant moi pour me décider. À la Porte d’Auteuil, la tête de Madame Hubersen a basculé sur mon épaule. Elle s’était endormie. Si je quittais la voiture, il faudrait que je le fasse sans heurts, en me glissant sur la banquette et en ne claquant pas la portière. Sa tête, si légère sur mon épaule, c’était de sa part comme une marque de confiance, et j’avais du scrupule à trahir cette confiance. Porte de Saint-Cloud. Nous allions traverser la Seine, nous engager dans le tunnel, puis sur l’autoroute de l’Ouest. Et il n’y aurait plus de feux rouges.

Modiano (Patrick), Souvenirs dormants, Gallimard, septembre 2017.

GUILLAUME COUTY, LE DROIT DE JOUER / (…) LE JUGE – Surveillez votre langage maître… L’AVOCAT – Oui, monsieur le président, je persiste ! Je suis désolé, mais on veut se le faire ! La préméditation est caractérisée ! Il est devenu LA cible. C’est un fait. LE JUGE – J’entends bien, mais je ne vois pas le problème. L’AVOCAT – Cet aspect est déterminant pour la suite. Le voilà acculé, il va être pris d’une minute à l’autre et nombre d’entre nous aurait baissé les bras. Tout un chacun dans une telle situation se serait laissé prendre, vaincu, c’est humain. Mais voilà que dans un éclair de lucidité, mon client aperçoit une issue. LE PROCUREUR – Nous y voilà ! L’AVOCAT – Absolument ! Une issue ! Ah ! Diable ! Bien entendu, cette issue n’est pas certaine, elle est même périlleuse, nous y reviendrons, mais n’écoutant que son courage, mon client manœuvre une dernière fois, assez habilement d’ailleurs, pour échapper de peu à son bourreau et se précipite vers cette planche de salut. Il l’atteint en quelques pas, se jette dessus et prétend dès lors comme c’est bien naturel, bénéficier de son droit imprescriptible à la protection ! Protection due, à toutes personnes remplissant les conditions établies à l’article I de la charte qui ne compte qu’un seul article par ailleurs. (…) L’AVOCAT – Monsieur le procureur, je ne vous apprendrais rien en vous disant que nous ne sommes pas là dans le cadre du droit coutumier. Que cette chaise n’ait jamais été utilisée comme une cabane est une chose, mais qu’elle n’en soit pas une, en est une autre. Je n’aurais qu’une seule question : Parle-t-on d’un chat-perché-sur-un-élément-fixe-de-la-cour-dédiée-à-la-récréation ? Non ! On parle bien de « Chat-perché ». Je ne vous fait pas un dessin : on se perche, on crie « Cabane ! », point final. C’est vieux comme le monde. Il est entendu qu’on peut se percher sur un arbuste, ou même – ça s’est déjà vu – sur le seau de la gardienne de l’école – seau qu’elle laisse parfois dans un coin de la cour. On voudra bien m’expliquer en quoi ces éléments sont « dédiés à la récréation ». (…) LE PROCUREUR – Enfin, monsieur le président, on nous promène… Chacun sait qu’on ne peut pas se prévaloir du droit de faire « Pouce ! » au moment même où on va être pris. Ça serait trop facile ! Jurisprudence « C’est pas du jeu », je ne vous apprends rien. Par ailleurs, je ne vois pas ce que vient faire la fille de la directrice dans cette affaire ! Nous connaissons tous les liens entre le prévenu et l’institution, et nous connaissons, vous et moi, la nature de ses relations avec la directrice ! S’il s’agit là d’une tentative d’intimidation, je suis désolé mais ça ne prend pas. (…) Arrêt de la cour de récréation – 1ère chambre-dortoir garçons. Vu la loi organique : « Donner c’est donner, reprendre c’est voler » ; Vu la loi organique : « Pas les vêtements » ; Vu la loi ordinaire modifiée par décret à l’issue des vacances de Noël ; Vu le règlement intérieur spécifiant que les périodes de récréation s’interrompent au moment précis de la sonnerie ; Vu l’absence de coutume établie,… (…) Le tribunal, après en avoir délibéré : (…) 4/ Établit que la chaise de l’instituteur de surveillance de récréation ne peut en aucun cas être invoquée comme cabane.

Couty (Guillaume), Perché, éditions aNTIDATA, octobre 2017.

BALZAC, LES NON-SENS QUI FONT LA VIE, LA PENSÉE DÉVASTATRICE ET LA FEMME DUPÉE DE MAHOMET / (…) Homme complexe comme tant d’autres, il se laissait facilement séduire par les douceurs du luxe sans lequel il n’aurait pu vivre, de même qu’il tenait beaucoup aux distinctions sociales que ses opinions repoussaient. Aussi ses théorie d’artiste, de penseur, de poëte, étaient-elles souvent en contradiction avec ses goûts, avec ses sentiments, avec ses habitudes de gentilhomme millionnaire ; mais il se consolait de ces non-sens en les retrouvant chez beaucoup de Parisiens, libéraux par intérêt, aristocrate par nature. Il ne s’était donc pas surpris sans une vive inquiétude, le 31 décembre 1830, à pied, par un de nos dégels, attaché aux pas d’une femme dont le costume annonçait une misère profonde, radicale, ancienne, invétérée, qui n’était pas plus belle que tant d’autres qu’il voyait chaque soir aux Bouffons, à l’Opéra, dans le monde, et certainement moins jeune que madame de Manerville, de laquelle il avait obtenu un rendez-vous pour ce jour même, et qui l’attendait peut-être encore. Mais il y avait dans le regard à la fois tendre et farouche, profond et rapide, que les yeux noirs de cette femme lui dardaient à la dérobée, tant de douleurs et tant de voluptés étouffés ! Mais elle avait rougi avec tant de feu, quand, au sortir d’un magasin où elle était demeurée un quart d’heure, et ses yeux s’étaient si bien rencontrés avec ceux du Milanais, qui l’avait attendue à quelques pas !… Il y avait enfin tant de mais et de si que le comte, envahi par une de ces tentations furieuses pour lesquelles il n’est de nom dans aucune langue, même dans celle de l’orgie, s’était mis à la poursuite de cette femme, chassant enfin à la grisette comme un vieux Parisien. (…) C’était un beau rôle à prendre pour vous, si jeune, que celui de protectrice d’une belle intelligence égarée. Vous vous disiez : Paolo sera mon génie, moi je serai sa raison, à nous deux nous ferons cet être presque divin qu’on appelle un ange, cette sublime créature qui jouit et comprend, sans que la sagesse étouffe l’amour. Puis, dans le premier élan de la jeunesse, vous avez entendu ces mille voix de la nature que le poëte voulait reproduire. L’enthousiasme vous saisissait quand Paolo étalait devant vous ces trésors de poésie en en cherchant la formule dans le langage sublime mais borné de la musique, et vous l’admiriez pendant qu’une exaltation délirante l’emportait loin de vous, car vous aimiez à croire que toute cette énergie déviée serait enfin ramenée à l’amour. Vous ignoriez l’empire tyrannique et jaloux que la Pensée exerce sur les cerveaux qui s’éprennent d’amour pour elle. Gambara s’était donné, avant de vous connaître, à l’orgueilleuse et vindicative maîtresse à qui vous l’avez disputé en vain jusqu’à ce jour. Un seul instant vous avez entrevu le bonheur. Retombé des hauteurs où son esprit planait sans cesse, Paolo s’étonna de trouver la réalité si douce, vous avez pu croire que sa folie s’endormirait dans les bras de l’amour. Mais bientôt la musique reprit sa proie. Le mirage éblouissant qui vous avait tout à coup transportée au milieu des délices d’une passion partagée rendit plus morne et plus aride la voie solitaire où vous vous étiez engagée. Dans le récit que votre mari vient de nous faire, comme dans le contraste frappant de vos traits et des siens, j’ai entrevu les secrètes angoisses de votre vie, les douloureux mystères de cette union mal assortie da /ns laquelle vous avez pris le lot des souffrances. Si votre conduite fut toujours héroïque, si votre énergie ne se démentit pas une fois dans l’exercice de vos devoirs pénibles, peut-être dans le silence de vos nuits solitaires, ce cœur dont les battements soulèvent en ce moment votre poitrine murmura-t-il plus d’une fois ! Votre plus cruel supplice fut la grandeur même de votre mari : moins noble, moins pur, vous eussiez pu l’abandonner ; mais ses vertus soutenaient les vôtres ; entre votre héroïsme et le sien vous vous demandiez qui céderait le dernier. (…) Les clairons, les cuivres reparaissent avec les tribus qui arrivent en foule. Fête générale où toutes les voix concourent l’une après l’autre, et où Mahomet proclame sa polygamie. Au milieu de cette gloire, la femme qui a tant servi Mahomet se détache par un air magnifique (si majeur). « Et moi, dit-elle, moi, ne serais-je donc plus aimée ? – Il faut nous séparer ; tu es une femme et je suis un prophète ; je puis avoir des esclaves, mais plus d’égal ! » Ecoutez ce duo (sol dièse mineur). Quels déchirements ! La femme comprend la grandeur qu’elle a élevée de ses mains, elle aime assez Mahomet pour se sacrifier à sa gloire, elle l’adore comme un Dieu sans le juger, et sans un murmure. Pauvre femme, la première dupe et la première victime !

Balzac (Honoré de), Gambara, édition Michel de l’Ormeraie, illustrations de Charles Huard gravées sur bois par Pierre Gusman, 4ème trimestre 1986.

KAZUO ISHIGURO, ESPOIR, POLITESSE ET ENFERMEMENT, LIBERTÉ ET PERTES / (…) Aujourd’hui, je ne sais plus bien comment se déroula notre première rencontre. Je me rappelle l’avoir aperçue un après-midi, loin devant moi, sur le chemin qui conduisait hors de l’ensemble d’habitations. Je me hâtai ; Sachiko, elle, marchait à un rythme régulier. Nous devions déjà, alors, nous appeler par notre nom, car je me rappelle l’avoir hélée en me rapprochant d’elle. Sachiko se tourna et attendit que je la rattrape. « Que se passe-t-il ? me demanda-t-elle. – Je suis bien contente de vous rencontrer, lui dis-je un peu essoufflée. Votre fille… je l’ai vue se battre au moment où je sortais. Là-bas derrière, du côté des ravins. – Elle se battait ? – Oui, avec deux autres enfants. Ça m’a fait l’effet d’une bagarre assez méchante. – Je vois. » Sachiko se remit en marche. Je restai à côté d’elle, adoptant la même allure. « Je ne voudrais pas vous inquiéter, repris-je, mais ça avait vraiment l’air d’une bagarre plutôt violente. Je crois même que j’ai vue une plaie sur la joue de votre fille. – Je vois. – Ils étaient là-bas, à la limite du terrain vague. – Et à votre avis, ils sont toujours en train de se battre ? » Elle continuait à monter la pente. « À vrai dire, non. J’ai vu votre fille partir en courant. » Sachiko me regarda en souriant. « Vous n’avez pas l’habitude de voir les enfants se battre ? – En effet, les enfants se battent souvent ; c’est certainement normal. Mais je me suis dit qu’il valait mieux vous prévenir. Et puis, vous savez, je crois qu’elle n’a pas pris le chemin de l’école. Les autres enfants sont partis vers l’école, mais votre fille a repris la direction de la rivière. » Sachiko ne répondit pas et continua à monter la pente. « En fait, poursuivis-je, il y a un moment que je voulais vous en parler. Vous savez, j’ai vu votre fille à plusieurs reprises, ces derniers temps. Je me demande si elle n’a pas un peu tendance à faire l’école buissonnière. » Le chemin bifurquait en haut de la colline. Sachiko s’arrêta et nous nous fîmes face. « C’est très gentil à vous de vous en préoccuper, Etsuko, dit-elle. Vraiment très gentil. Je suis sûre que vous allez être une excellente mère. » Jusqu’alors, comme les femmes qui discutaient à l’arrêt du tram, j’avais donné une trentaine d’années à Sachiko. Mais peut-être sa silhouette juvénile était-elle trompeuse, car son visage paraissait plus âgé. Elle m’observait d’un air légèrement amusé, et quelque chose, dans son expression, me fit rire avec une sorte de gêne. « Je vous suis vraiment reconnaissante d’être venue me parler, continua-t-elle. Mais comme vous le voyez, je suis un peu pressée, pour l’instant. Il faut que j’aille à Nagasaki. – Je comprends. Il m’avait simplement semblé qu’il valait mieux vous mettre au courant ; c’est tout. » Elle continua un instant à me regarder de son air amusé. Puis elle reprit : « Comme vous êtes gentille. Mais je vous prie de m’excuser. Il faut que j’aille en ville. » Elle s’inclina, puis se dirigea vers le chemin qui menait à l’arrêt du tram. « Vous comprenez, elle avait une plaie sur le visage, dis-je en élevant un peu la voix. Et la rivière est assez dangereuse, par endroits. J’ail pensé qu’il valait mieux venir vous en parler. » Elle se tourna vers moi et me regarda à nouveau. « Si vous n’avez pas d’autres obligations, Etsuko, peut-être voudrez-vous bien vous occuper de ma fille pour la journée ? Je reviendrai dans l’après-midi. Je suis sûre que vous vous entendrez très bien avec elle. – Je n’y vois pas d’inconvénient, si cela vous arrange. Je dois dire que votre fille paraît bien jeune pour qu’on la laisse passer toute la journée toute seule. – Comme vous êtes gentille », répéta Sachiko. Puis elle sourit à nouveau. « J’en suis sûre, vous allez être une excellente mère. » (…) « Regarde ce qui s’est passé dans ma profession, par exemple. Voilà un système que nous avions préservé avec soin et amour, au fil de longues années. Les Américains sont venus et l’ont démantelé, ils l’ont détruit sans y accorder une pensée. Ils ont décidé que nos écoles seraient semblables aux écoles américaines, que nos enfants apprendraient ce qu’apprennent les petits Américains. Et les Japonais ont acclamé tout cela. Ils ont tout acclamé en parlant beaucoup de démocratie – il secoua la tête – mais bien des choses admirables ont été détruites dans nos écoles. – Oui, bien sûr, c’est très vrai. » Jiro leva à nouveau les yeux. « Mais il y avait certainement des défauts dans l’ancien système, dans les écoles comme ailleurs. – Jiro, que dis-tu ? Tu as lu ça quelque part ? – C’est mon opinion personnelle. – As-tu lu ces histoires dans ton journal ? J’ai consacré ma vie à enseigner la jeunesse. Et j’ai fini par voir les Américains tout démolir. C’est inouï ce qui se passe maintenant dans les écoles, les manières qu’on enseigne aux enfants. Inouï. Et il y a tant de choses qu’on n’enseigne plus du tout. Te rends-tu compte, que de nos jours, les enfants achèvent leurs études sans rien connaître de l’histoire de leur propre pays ? – En effet, c’est sans doute dommage. Mais j’ai des souvenirs bizarres du temps où j’étais écolier. Par exemple, je me rappelle avoir appris que le Japon avait été créé par les dieux. Que notre nation avait un caractère divin et suprême. Nous devions apprendre le livre par cœur, mot par mot. Tout cela n’est peut-être pas une trop grand perte. (…) « Niki, j’imagine que tu n’as pas encore de projets de mariage ? – Pourquoi est-ce que je me marierais ? – Ce n’était qu’une question. – Quel est l’intérêt de se marier ? – Tu as simplement l’intention de continuer à… à vivre à Londres, c’est ça ? – Enfin, pourquoi veux-tu que je me marie ? C’est de la bêtise, maman. » Elle roula le calendrier et le rangea dans sa valise. « Toutes ces femmes qui se laissent laver le cerveau. Elles croient que le seul but de la vie, c’est de se marier et d’avoir des tas de mômes. » Je l’observais toujours. Je lui dis enfin : « Mais au bout du compte, Niki, la vie, ce n’est pas grand-chose d’autre. – Bon Dieu, maman, il y a tellement de choses à faire. Je n’ai pas envie de me retrouver coincée entre un mari et un tas de mômes braillards. Pourquoi est-ce que tu te mets d’un seul coup à me parler de ça ? » Le couvercle de sa valise refusait de se fermer. Elle appuya dessus d’un geste impatient. « Je me demandais seulement ce que tu avais comme projets, Niki, lui dis-je en riant. Ce n’est pas la peine de te mettre en colère. Bien sûr, tu ne feras que ce que tu choisiras de faire. » Elle rouvrit le couvercle et disposa de façon un peu différente le contenu de sa valise. « Allons, Niki, ce n’est pas la peine de te mettre en colère. » Cette fois-ci, elle arriva à fermer le couvercle. « Dieu sait pourquoi j’ai apporté tant de choses », grogna-t-elle.

Ishiguro (Kazuo), Lumière pâle, Gallimard Folio, octobre 2017.

CHRISTINE LETEUX, CONTINENTAL FILMS, LE CINÉMA SOUS L’OCCUPATION ET LE STUDIO ALBATROS DE MONTREUIL / (…) La Révolution Russe de 1917 a provoqué l’exode de remarquables artistes vers la France. Leur figure de proue était le merveilleux acteur Ivan Mosjoukine. Il était entouré d’un groupe d’acteurs, d’opérateurs, de metteurs en scène qui apportèrent un sang nouveau durant la dernière décennie du cinéma muet. Tout d’abord installés à Montreuil-sous-Bois avec la société Albatros, ils migrèrent plus tard vers les studios de Boulogne-Billancourt au 49, quai du Point-du-jour, principalement pour deux superproductions avec Ivan Mosjoukine : Michel Strogoff (1926) de Viatcheslav Tourjansky, et Casanova (1927) d’Alexandre Volkoff, ainsi que pour ce chef d’œuvre du cinéma mondial qu’est le Napoléon (1927) d’Abel Gance. En 1940, un certain nombre d’entre eux travaillent toujours à Billancourt et la Continental va s’attacher leur talent. Les sentiments de ces hommes, qui sont principalement des Russes blancs – c’est-à-dire des opposants au régime soviétique – vis-à-vis des occupants allemands nazis, sont plus complexes qu’il n’y paraît. Parmi les premiers membres du personnel recruté en décembre 1940 figure le régisseur général Grégoire Metchikian, qui sera un des piliers de la société. En fait, il n’est pas russe de naissance ; il est né à Andrinople (de nos jours, Edirne), en Turquie occidentale, le 13 juin 1885, au sein d’une famille arménienne. Durant la première guerre mondiale, refusant de porter l’uniforme turc, il fuit en Russie. C’est certainement durant cette période qu’il rejoint les milieux du cinéma à Moscou, où il se fait appeler Metchikoff pour donner une consonance russe à son nom. En 1918, il épouse une Russe d’origine arménienne. C’est en mai 1920 qu’ils arrivent tous deux en France avec le groupe des cinéastes et acteurs russes de la société Ermolieff, qui devient en 1922 Albatros. En décembre 1920, son épouse donne naissance à Vincennes à un fils nommé Georges qui obtient la nationalité française. Metchikoff est régisseur général au sein de la société Ermolieff-Albatros de 1920 à 1924, aux studios de Montreuil. (…) Andrejew continue à travailler avec un certain nombre de collaborateurs d’avant-guerre. L’un des plus importants est Wladimir Meingard, qui est son assistant depuis plusieurs années. Meingard est né à Saint-Pétersbourg en 1884 et il est arrivé en en France vers 1922. Il a travaillé essentiellement avec d’autres décorateurs russes tels que Pierre Schildknecht (dit Schild) sur le Napoléon (1927) d’Abel Gance, Alexandre Lochakoff, un des piliers de la société Albatros, et finalement André Andrejew.

Leteux (Christine), Continental films, la tour verte, octobre 2017.

BALZAC, L’UTILISATION DE SA FEMME PAR L’ARTISTE / Il existe dans tous les sentiments humains une fleur primitive, engendrée par un noble enthousiasme qui va toujours faiblissant jusqu’à ce que le bonheur ne soit plus qu’un souvenir et la gloire un mensonge. Parmi ces émotions fragiles, rien ne ressemble à l’amour comme la jeune passion d’un artiste commençant le délicieux supplice de sa destinée de gloire et de malheur, passion pleine d’audace et de timidité, de croyances vagues et de découragements certains. À celui qui léger d’argent, qui adolescent de génie, n’a pas vivement palpité en se présentant devant un maître, il manquera toujours une corde dans le cœur, je ne sais quelle touche de pinceau, un sentiment dans l’œuvre, une certaine expression de poësie. Si quelques fanfarons bouffis d’eux-mêmes croient trop tôt à l’avenir, ils ne sont gens d’esprit que pour les sots. À ce compte, le jeune inconnu paraissait avoir un vrai mérite, si le talent doit se mesurer sur cette timidité première, sur cette pudeur indéfinissable que les gens promis à la gloire savent perdre dans l’exercice de leur art, comme les jolies femmes perdent la leur dans le manège de la coquetterie. L’habitude du triomphe amoindrit le doute, et la pudeur est un doute peut-être. (…) – Si tu désires que je pose encore devant toi comme l’autre jour, reprit-elle d’un petit air boudeur, je n’y consentirai plus jamais, car, dans ces moments-là, tes yeux ne me disent plus rien. Tu ne penses plus à moi, et cependant tu me regardes. – Aimerais-tu mieux me voir copiant une autre femme ? – Peut-être, dit-elle, si elle était bien laide. – Eh ! bien, reprit Poussin d’un ton sérieux, si pour ma gloire à venir, si pour me faire un grand peintre, il fallait aller poser chez autre ? – Tu veux m’éprouvez, dit-elle. Tu sais bien que je n’irais pas. Le Poussin pencha sa tête sur sa poitrine comme un homme qui succombe à une joie ou à une douleur trop forte pour son âme. – Écoute, dit-elle en tirant Poussin par la manche de son pourpoint usé, je t’ai dit, Nick, que je donnerais ma vie pour toi : mais je ne t’ai jamais promis, moi vivante, de renoncer à mon amour. – Y renoncer ? s’écria Poussin. – Si je me montrais ainsi à un autre, tu ne m’aimerais plus. Et, moi-même je me trouverais indigne de toi. Obéir à tes caprices, n’est-ce pas chose naturelle et simple ? Malgré moi, je suis heureuse, et même fière de faire ta chère volonté. Mais pour un autre ! fi donc. – Pardonne, ma Gillette, dit le peintre en se jetant à ses genoux. J’aime mieux être aimé que glorieux. Pour moi, tu es plus belle que la fortune et les honneurs. Va, jette mes pinceaux, brûle ces esquisses. Je me suis trompé. Ma vocation, c’est de t’aimer. Je ne suis pas peintre, je suis amoureux. Périssent et l’art et tous ses secrets ! Elle l’admirait, heureuse, charmée ! Elle régnait, elle sentait instinctivement que les arts étaient oubliés pour elle, et jetés à ses pieds comme une graine d’encens. – Ce n’est pourtant qu’un vieillard, reprit Poussin. Il ne pourra voir que la femme en toi. Tu es si parfaite ! – Il faut bien aimer, s’écria-t-elle prête à sacrifier ses scrupules d’amour pour récompenser son amant de tous les sacrifices qu’il lui faisait. Mais, reprit-elle, ce serait me perdre. Ah ! me perdre pour toi. Oui, cela est bien beau ! mais tu m’oublieras. Oh ! quelle mauvaise pensée as-tu donc eue là ! – Je l’ai eue et je t’aime, dit-il avec une sorte de contrition ; mais je suis donc un infâme. – Consultons le père Hardouin ? dit-elle. – Oh, non ! que ce soit un secret entre nous deux. – Eh ! bien, j’irai ; mais ne sois pas là, dit-elle. Reste à la porte, armé de ta dague ; si je crie, entre et tue le peintre. Ne voyant plus que son art, le Poussin pressa Gillette dans ses bras. – Il ne m’aime plus ! pensa Gillette quand elle se trouva seule. Elle se repentait déjà de sa résolution. Mais elle fut bientôt en proie à une épouvante plus cruelle que son repentir, elle s’efforça de chasser une pensée affreuses qui s’élevait dans son cœur. Elle croyait aimer déjà moins le peintre en le soupçonnant moins estimable qu’auparavant.

Balzac (Honoré de), Le chef-d’œuvre inconnu, édition Michel de l’Ormeraie, illustrations de Charles Huard gravées sur bois par Pierre Gusman, 4ème trimestre 1986.

MICHEL DÉON, LA CRÉATURE LONGILIGNE, LE DÉLICE DE REVIVRE, LA BAGARRE DES MÂLES / Elle me prouva tout de suite sa simplicité en se déshabillant devant nous pour se changer. J’aurai dû ne pas la regarder. C’eût été lui rendre la monnaie de sa pièce, répondre que si elle me considérait comme un meuble sans importance dont le désir ne pouvait même pas l’effleurer, elle était, elle-même, pour moi, n’importe qui, sans aucun intérêt. Mais comment se dominer tout à fait quand cette longiligne créature passa devant moi vêtue d’une chaîne d’or à la taille ? Son corps déroutait par sa beauté, encore qu’elle n’eût pratiquement pas de poitrine, offrant un torse effilé de jeune garçon, avec des bouts de sein d’un rouge mauve très étrange, deux fleurs écrasées sur les pectoraux. Tout le contraire de la volupté classique, une espèce d’échalas qui, en se mouvant, déplaçait un violent parfum. Après s’être chauffée un moment, accroupie devant l’âtre, elle enfila un pantalon de velours et un chandail. Elle pouvait aussi bien passer la chemise de son frère ou décrocher un rideau, elle demeurait une créature souveraine dont l’aisance fleurait le dédain. En vérité, elle méritait bien ce titre de Princesse, si la chose avait encore une signification. Les petites altesses pataudes et joufflues qui cherchaient des maris dans l’Europe du Gotha avaient tout juste le droit d’être ses bonnes. (…) Ma promenade, en cette veille de Noël fut très heureuse jusqu’au moment où, pour repêcher une bécassine que Grouse se refusait avec entêtement à rapporter, je mis le pied dans une mare qui cachait des sables mouvants. Ce fut si rapide qu’avant d’avoir réalisé ce qui m’arrivait, une jambe enfonça jusqu’à mi-cuisse et l’autre jusqu’au genou. Je restai là un moment sans bouger, glissant lentement, attiré par une force invisible, une bête ignoble tapie dans le marais, la bête préhistorique dont je rêvais un instant auparavant, une bouche gluante qui suçait mes jambes en aspirant. Des bulles d’air vitreuses montaient à la surface de la mare, éclataient, répandant un gaz infect, une odeur de pourriture venue du tréfonds de la terre. Si peu de secondes qui dura mon immobilité passive, j’eus le temps d’entrevoir clairement une mort imprévue et elle n’était pas belle, elle n’avait rien de propre, elle serait même atroce et la peur me saisit, une peur dont j’avais écarté l’idée. Peut-être est-ce l’idée de la peur de ces derniers instants qui me révolta le plus. Je jetai ma casquette et mon fusil sur le rivage, signes qui resteraient près de Grouse pour qu’on vînt un jour me déterrer, m’arracher à ce tombeau de vase. Ces deux gestes, bien que mesurés, suffirent à m’enfoncer un peu plus vite. L’eau glacée, le sable pénétraient dans mes bottes, les alourdissant encore. Deux touffes de roseaux me restèrent dans les mains. Encore une minute ou deux et j’étais pris jusqu’à la ceinture. Une indignation naïve me saisit contre la bêtise de ce destin, comme si toutes les morts, en définitive, ne se ressemblaient pas, comme si l’on pouvait choisir entre elles, écarter par une décision personnelle les accidents d’avion, d’automobile, les souffrances du cancer, et se choisir une mort nocturne en plein sommeil, propre, nette, après laquelle des inconnus n’ont plus qu’à attendre que vous soyez raide pour vous saisir par les pieds et la tête et vous encastrer dans un cercueil capitonné. Un instant, je vis l’équipe de terrassiers occupés de me déterrer, comme j’avais, moi-même, retrouvé un skieur enseveli sous une avalanche à cette différence près que le skieur était simplement cireux avec des lèvres violettes tandis que je risquais d’être gris et la bouche pleine de vers de vase. Puis je me suis souvenu d’un récit dans je ne sais plus quel roman dont l’action se déroulait autour du Mont-Saint-Michel. Un homme se sauvait des sables en rampant sur son manteau. Je jetais mon ciré à plat, me couchai dessus et réussis à saisir une pierre pointue qui arrêta mon enlisement. Grouse me regardait de ses yeux jaunes et compréhensifs. Elle avait su qu’il ne fallait pas s’aventurer là et, en son langage à elle, me l’avait signifié. Je l’appelai et lui saisis la queue de ma main libre. Lentement, arc-boutée, elle tira, je dégageai une jambe puis l’autre et atteignis le rivage. Transi, grelottant, secoué par une peur rétrospective, je restai là, couché dans l’herbe, sans force, jusqu’à ce que mes battements de cœur eussent repris un rythme normal. Un vol de canards passa au-dessus de moi, très bas, à une vitesse vertigineuse, troublant le silence de leur grotesque « coin… coin… » qui me rendit l’envie de rire. J’étais trempé jusqu’aux os, les pieds gelés, épuisé, tremblant. Pourtant le retour, si long qu’il parut, sembla une fête. Jamais je n’ai goûté avec un tel délice, la pureté de l’air respiré, la grâce élancée des arbres dénudés, l’odeur médicamenteuse des tapis de feuilles mortes. Le monde entier revivait parce que je venais d’échapper à une mort aussi ignoble qu’imbécile, mais dans mon esprit cela signifiait aussi autre chose : la résignation, la sérénité n’étaient peut-être que forfanterie devant le destin, découverte vivifiante qui faisait chanceler mon édifice. Une terrible envie de survivre m’avait saisi et, parfois, il suffisait de vouloir. (…) Le tabouret, promis depuis longtemps surgit de derrière le comptoir et vola vers Taubelman qui se baissa et l’évita de justesse avec une rapidité d’esquive inattendue chez un homme de cette taille et de ce poids. Le tabouret heurta un mur et rebondit, pulvérisant les verres d’une table occupée par l’épicier-postier qui porta la main à sa joue pour en retirer un éclat pointu. Du sang presque rose coula sur sa chemise. Déjà Sean Coen, penché au-dessus du bar, attrapait Willie Kox par le cou, le soulevait de sa chaise et l’aurait étranglé si Joe Mitchell n’avait assommé ami d’un coup de poing sur l’oreille. Sean s’écroula, Willie retomba sur son siège et Taubelman s’avança vers le comptoir en éclatant de rire : « Hou ! » fit-il dans le nez de Willie qui sait une bouteille de whisky par le col, la brisa sur sa caisse et tenta de frapper au visage. Mais Taubelman lui tordit le poignet et la bouteille tomba. Mais il n’avait pas compté sur Endas qui jeta sa petite casquette de cuir, se dirigea de biais vers lui, tapa légèrement sur son épaule pour attirer son attention, et lui envoya à toute volée en pleine bouche son énorme poing de paysan. Alors nous vîmes vaciller Taubelman, la lèvre fendue, crachant des dents, reculant d’une table où il s’affala sur le dos, suivi par Endas qui le reprit au collet d’une main et le frappa à l’œil. Endas l’aurait tué sans doute si le plus inattendu des combattants n’était intervenu : Billie avec un tabouret de bar assomma le fermier. Ce qui se passa ensuite n’est plus aussi clair dans ma mémoire. Il me semble que Kosslawski revenu de la toilette et boutonnant sa braguette, très surpris, vraiment très surpris, presque choqué, Réginald qui essuyait tranquillement son costume de velours puce arrosé de bière, Teddy qui pleurait et Seamus qui revenait du taxi mauve avec sa trousse de médecin tandis que le « petit » Willie téléphonait au poste des gardes en surveillant d’un œil épouvanté les soubresauts des trois corps gisant à terre : Taubelman râlait, des bulles de sang venaient éclore sur sa bouche à la lèvre fendue. Il y eut encore du bruit, une vitre cassée quand un ami d’Endas prit Billie par le fond du pantalon et le balança contre la fenêtre. Mais je n’y voyais plus clair, j’avais mal, une crispation horrible dans la poitrine et je me disais que, si je bougeais, j’aillais moi aussi tomber, me mêler à ces corps étalés, vidés de leur force et de leur brutalité. Ma volonté s’appliqua à rester sur une chaise, bien calé, sans bouger, en attendant que Seamus eût rafistolé ces joues, ces lèvres, ce nez et ces oreilles dont le sang, ruisselant sur le linoléum sale, dessinait des mares noirâtres que les rescapés, par superstition peut-être, évitaient de piétiner. Quand les gardes arrivèrent – deux massifs colosses aux uniformes de gros drap bleu qui se mirent à dégager une buée dans la chaleur de la pièce, répandant une aigre odeur de suint – Willie Kox se lança dans de véhémentes explications auxquelles ces deux hommes, au regard lourd et à l’entendement lent, ne comprirent rien. Et comment auraient-ils compris que ce sang, ces gueules cassées avaient pour cause une malheureuse cravache tombée entre les jambes d’un cheval dans les derniers cent mètres du Derby ? Il manquait aussi à cette histoire confuse les ricanements de Taubelman. Assis par terre, le dos appuyé au comptoir, ce dernier se laissait nettoyer le nez par Seamus, tandis que Sean Coen et Endas O’Callihier, sortant de leur K.O. respectifs, le regard vitreux, incapables de se remettre seuls sur pied, contemplaient la scène d’un air stupide. Billie n’avait miraculeusement rien que sa veste déchirée dans le dos. Blotti contre Teddy, il pleurait en hoquetant, encore stupéfait par son acte de courage, lui qui n’aurait même pas donné un coup de pied à un chien méchant.

Déon (Michel), Un taxi mauve, Gallimard Folio, juillet 2014.

CHRISTIAN BOBIN, LA TAPETTE À ANGES, LE CURÉ DANS LA GORGE ET DEUX DOMINICAINS À TABLE / Je suivais le cortège funéraire de mon dernier manuscrit. Le chemin était en pente, les cailloux rissolaient. Nous allions de l’été à l’automne comme on passe sans s’en rendre compte une frontière. Non : plutôt comme on marche sans les connaître sur d’anciennes tranchées. Le sol était rempli de guerres et mon cœur était en paix. Je suivais le corbillard invisible de mon manuscrit. Je l’avais relu la veille et, comment dire : c’était comme si j’avais regardé passer sur le fleuve de papier des troncs d’arbres flottants, s’entassant et ne bougeant plus. Mes mots ne donnaient qu’une lumière morte. J’ai ramassé les feuillets, tout jeté. C’est ce cortège que je suivais le lendemain. Les funérailles de mes trouvailles. L’enterrement se terminait au bout du chemin, près de la voiture qui mangeait son foin. Je suis rentré dans la maison où mon enfance m’attendait. Je me suis trouvé devant moi-même à huit ans. Je me suis donné un feutre. Tiens, écris, moi je vais me promener. Je reviendrai te voir quand tu auras fini. L’enfant-moi a souri puis il a plongé la tête, sa grosse tête butée, granitique, picorée de flammes, dans le papier blanc. Je suis sorti. Il m’a semblé qu’il écrivait des lettres. Il ne sait écrire que ça. Sa vie n’est rien qu’écrire. Le panda mange de l’eucalyptus, et lui de l’encre. (…) À Birmingham, un cimetière ceinture une église. Des tombes earl grey douces à l’œil, suaves à l’esprit avec un arrière-goût épicé de mousses et de premières feuilles mortes. Je découvre, gravés sur une tombe, le jour, le mois et l’année de ma naissance. Une femme repose là, morte le jour où je suis né, quand mes yeux perdant leurs écailles de tortue s’ouvraient au monde. Après quelques minutes je m’éloigne de mon double et de sa tombe anglaise grésillant dans la lumière comme une ampoule en souffrance. En 1795, le père de Ryokan écrit un poème sur des fleurs entrevues dans le brouillard, accroche ce poème à la branche d’un saule, au bord d’un fleuve où il se jette et se noie. Ryokan gardera toute sa vie, entre sa chemise et son cœur, le poème de son père. Il y a ajouté ces mots : « si vous êtes dans le brouillard, que je serai heureux quand il s’éclaircira ». Le cœur, quand il existe, se voit de loin : un mont Fuji dans la poitrine. L’écriture doit venir nous chercher où nous sommes, nous sortir de la tombe de nos vies, faire revenir dans nos veines le sang vieil or de l’amour. Le cœur, cette défaite prodigieuse. (…) Monsieur le forestier, les arbres, chose inhabituelle, se taisaient. Aucun bruit dans la forêt, sinon le poème inlassable d’un ruisseau, sa petite voix claire : « Je disparais quand j’apparais. » Vous finissiez de couper des arbres. C’était votre travail de faire disparaître quelques interlocuteurs du ciel. Vous alliez bientôt partir. Votre chien s’ennuyait dans la camionnette. Des branches abattues, empilées, étaient marquées de vert fluorescent. Dans l’Ancien Testament les anges mettent de semblables marques au front des maisons où bientôt la mort entrera. Il faudrait que j’invente une tapette à anges. Une douceur flottait en écharpe dans l’air. Je l’ai attrapée par le nez puis par la pensée. C’était le sang des martyrs, la splendeur arabique de la sève, l’âme parfumée du bois. Toutes les âmes donnent leur mieux à l’instant de l’arrachement. Un merle s’est mis à chanter. Il était invisible mais l’entendre était le voir à son maximum. Il buvait l’univers. J’allais sur ce chemin de campagne avec ma vie usée au fond de ma poche. J’en reviens au début, disait le merle. La soûlante odeur du bois coupé disait la même chose. Toute blessure franche, tout air d’opéra risqué par un oiseau et toute parole assez dense pour mériter le nom de poème font douter la mort d’elle-même. Je suis passé devant vous, j’ai fait quelques pas puis je suis revenu vous remercier pour le parfum multiplié, l’odeur sainte qui doucement montait au ciel. Ça me prend parfois : je vais vers un inconnu et je me mets sans aucune modération à lui parler des fins dernières de la vie dont je ne sais rien. Je vous ai effrayé une seconde. J’ai un curé dans la gorge, il faudrait que je tousse avant de parler. Deux dominicains à table. Dieu reprend du melon.

Bobin (Christian), Un bruit de balançoire, L’iconoclaste – août 2017

LOLA LAFON, JOURNALISTES ET REPORTERS DE GUERRE EN ACTION… / (…) C’est au grand-père de Patricia qu’on doit cette presse de caniveau. Une anecdote édifiante circule à son sujet : à la fin du XIXe siècle, il envoie un reporter à La Havane alors en plein conflit entre l’Espagne et les États-Unis. Le reporter lui fait parvenir ce télégramme, « rien ici / il n’y aura pas de guerre / veux rentrer ». Papy Hearst rétorque « fournis-moi les images / je te fournis la guerre ». (…) Elle lit que les journalistes du monde entier sont garés sur la pelouse du domaine Hearst, dans les allées menant au court de tennis, devant la porte du manoir. Ils attendent une déclaration du père de Patricia et n’en bougent pas depuis des jours, ils déballent leurs sandwiches, gorgés des bières qu’ils décapsulent les unes à la suite des autres, avachis sur le capot. Les quotidiens importants ont installé à la hâte des lignes directes, les combinés sont accrochés aux branches les plus feuillues des arbres, de temps en temps, on s’interpelle « Hé, San Francisco Chronicle, y a ton arbre qui sonne ». La fumée des saucisses et des côtes de porc grillées sur un barbecue fabrique un brouillard de fête foraine, la cuisinière des Hearst arpente le parc un plateau argenté à la main, attentive à n’oublier personne, qui veut une part de feuilleté au homard, des reporters saouls trébuchent sur les câbles des ingénieurs du son, ils s’apostrophent, hilares, « Hé, toi, espèce de fasciste de journaleux », adoptant le style de la SLA. Une banderole est déployée le long du court de tennis, de larges lettres rouges souhaitent un joyeux anniversaire à Patricia de la part des journalistes. Elle aura 20 ans le 20 février. (…) Vous écrivez que l’incapacité du FBI à retrouver l’héritière est une indication de l’humeur américaine en 1974 : ils ont beau frapper aux portes, les policiers, faire imprimer des flyers qu’ils distribuent aux étudiants de Berkeley, aux musiciens de Haight Ashbury, à ceux qui dérivent sur Valencia Street, ce mélanges de vétérans estropiés de dix-huit ans et de gamins des beaux quartiers sur les traces de Kerouac, les portes, en 1974, on les claque au nez des agents. Personne ne veut aider la police. Aujourd’hui, ajoutez-vous, la langue des forces de l’ordre a gagné jusqu’aux journalistes qui mentionnent sans qu’on s’en émeuve « une cible abattue, un suspect neutralisé ». Aujourd’hui, on la retrouverait, Patricia, par le biais d’une émission de téléréalité invitant les téléspectateurs à mener l’enquête eux-mêmes. (…) Pressés contre les barrières de sécurité, ils avancent, reculent, un roulis de corps aux yeux noyés de larmes, suffoquant sous les lacrymogènes. Des gamins s’approchent, l’un d’entre eux franchit le ruban rouge et blanc FBI, le policier le plie en deux d’un coup de poing, il hurle et il a rien fait c’est là qu’il habite, il pointe du doigt une maison aux vitres soufflées par les détonations des grenades explosives, un type en jogging gris passe en courant sans se soucier des caméras, le cou protégé d’une serviette éponge blanche, à peine déstabilisé par l’adolescente qui vient de faire irruption sur son chemin immédiatement ceinturée par trois hommes qui la tirent hors champ, la jugulaire sur son cou trace une ligne de la clavicule à sa bouche hurlante, mamie, mamie, sa grand-mère habite là, sanglote la gamine tandis que les ricochets des ballent creusent des failles dans le mur fragile d’une chambre où une vieille dame noire se tient terrée, un chien assourdi aboie mécaniquement au feu, les yeux révulsés et la gueule folle, on le chasse, il se plaque aux jambes nues et maigres d’un vieil homme en slip, pieds nus, hagard, il tourne le dos à une rangée d’hommes entièrement vêtus de noir, les forces spéciales rechargent leurs armes, des femmes courent se mettre à l’abri, elles tirent par la main des enfants qui trébuchent, la tête renversée, bouche bée, ils contemplent l’autoroute au ciel, trois hélicoptères y font du surplace, une silhouette sort en titubant de la maison encerclée, elle agite un tee-shirt blanc et s’effondre dans les bras d’un policier, toutes les caméras se tournent vers elle plaquée ventre contre le trottoir, le talon de la botte du policier sur ses cervicales filmé par quatre journalistes qui se poussent pour jouir du meilleur angle, elle bat des pieds comme sous l’eau, étouffée par le poids de l’homme, une bride de sa sandale d’un beige usé glisse sur le talon d’Achille, fausse alerte, elle n’appartient pas à la SLA c’est leur logeuse, qu’on l’embarque, la porte d’une maisonnette en brique s’ouvre lentement, une dame noire vêtue d’une robe fleurie fait quelques pas jusqu’au perron, elle tient dans ses bras un paquet immobile, son chien déjà raidi aux pattes calcinées, on lui fait signe de rebrousser chemin, qu’elle rentre chez elle, elle secoue la tête, elle le hisse, porte à bout de bras l’animal carbonisé, regardez regardez, elle s’égosille on ne l’entend pas elle avance encore, les pieds nus sur sa pelouse pâlie de débris de ciment, personne n’a été prévenu répète un jeune homme au micro qu’on lui tend, aucun plan d’évacuation, les personnes âgées sont chez elles, tout comme les femmes avec leurs bébés, des mômes vont crever pour cinq Blancs et une milliardaire, c’est pas notre guerre, c’est pas parce qu’on a reçu deux boîtes de conserve et un jambon trop sec qu’on est OK pour crever avec eux, la caméra l’interrompt et se tourne vers un palmier flamboyant, le speaker se bouche une oreille de l’index, il n’a pas cessé de s’adresser à la caméra, Patricia Hearst est – serait – pourrait bien être – dans cette maison, il y a eux – il y aurait eu – plusieurs sommations – les terroristes sont puissamment armés, pour y faire face la police a réparti deux cent trente-trois M16, les Schmeisser sont au dos de la maison, voyez le LAPD déployé en quinconce, chers téléspectateurs nous vivons un moment historique, nous remercions nos confrères et leur Minicam qui rend cet exploit possible aujourd’hui en live, on ne rendra pas l’antenne tant que l’action continue, la police a vraiment laissé toutes les chances à la SLA, on dit que Patty serait à l’intérieur, fait-elle partie des femmes qu’on a aperçues à la fenêtre tout à l’heure qui ont tiré sur la police, la SLA détient un arsenal de guerre incroyable, les forces spéciales commencent à être à court de munitions mais le FBI vient d’entrer en scène, on a compté soixante rafales d’armes semi-automatiques et seize bombes incendiaires lancées sur la façade, on se prépare certainement à l’assaut final, ce bruit, qu’est-ce que c’est, les fenêtres viennent d’exploser, une fumée épaisse s’échappe de l’arrière de la maison, oh oh personne dans la maison ne pourra sortir de là et on a la chance d’y assister chers téléspectateurs, il faut louer encore une fois le professionnalisme de notre police qui utilise de nouvelles balles incendiaires celles-ci augmentent de 15 % minimum la combustion du corps qu’elles atteignent, le corps brûlé au troisième degré n’est plus en mesure d’attaquer une fois touché, j’ai à mes côtés un confrère qui a couvert la guerre du Viêtnam, quelles sont les armes utilisées par la SLA, du lourd, n’est-ce-pas ? Oui ils sont armés mais ils n’ont pas, euh, ils n’ont aucune chance, en face c’est une véritable armée, merci pour votre témoignage précieux, la SLA est suicidaire malheureusement Patricia a fait un choix dont il lui faut assumer les conséquences. Je pose les écouteurs un instant et laisse les images muettes défiler.

Lafon (Lola), Mercy Mary Patty, Actes Sud – août 2017LA CUISINE ? LE NOUVEAU

JE VOUS SALUT MARIE; LES BIENS BELLES RÉJOUISSANCES DES PUTES À BOCHES / (…) Le soir se pose sur Keflavik tel un gigantesque oiseau noir et l’oncle mange des boulettes de viande, du chou blanc et des pommes de terre. Il cuit les boulettes et le chou jusqu’à pratiquement les réduire en bouillie, c’est ainsi que l’oncle cuisine tout ce qu’il mange, il le laisse bouillir à souhait. Il sifflote une chanson de Hljómar en attrapant les boulettes plutôt fades, mais appétissantes au fond de la casserole. L’amour qu’on nourrit aujourd’hui pour l’art de la cuisine, les innombrables programmes télévisés qui lui sont consacrés, les recettes que les journaux publient comme autant de Je vous salut Marie, de consolations et de psaumes ont totalement échappé à son attention. J’accompagne toujours mes boulettes de viande d’une portion généreuse de confiture de rhubarbe, l’oncle glisse un disque du chœur d’hommes Heimir dans le lecteur, ils chantent. Je plonge mon regard dans l’esprit du passé, Jusque dans la quiétude des landes, et il s’en faut de peu pour que je me mette à pleurer – parce que ces chansons me rappellent une époque engloutie, une atmosphère disparue, et aussi parce que l’oncle ne semble pas soupçonner qu’aujourd’hui les recettes de cuisine ont remplacé les Je vous salut Marie, tout comme les cuisiniers tiennent lieu de pasteurs et de psychologues. Vous ne croyez plus en Dieu ? Découpez un poulet en huit morceaux, faites-les brunir avec un peu d’huile au fond d’une poêle, salez et poivrez, saupoudrez un peu de farine sur le tout et laissez mijoter – la suite au prochain épisode. (…) Elle avait pris son manteau pour sortir, s’était frayé un chemin à travers la foule, avait renoncé à ce qui lui restait de dignité pour essayer de retrouver son amant, mais sa main s’était refermée sur le vide. Il avait disparu, personne ne semblait savoir où il était. Quelques jours plus tard, on l’avait autorisée à voir ses effets personnels, ses livres, ses disques, ses vêtements, avant que les autorités ne renvoient le tout chez lui en Allemagne. Elle avait vu ses vêtements couverts de sang, on lui avait demandé si elle souhaitait les laver, nettoyer ce pantalon en lambeaux, ce maillot de corps, ce chandail, cette veste. Il faisait partie des cinq cents Allemands affectés dans le nord de la Norvège pour enlever les mines que les soldats de leur armée avait posées eux-mêmes. On les forçait d’abord à ramper sur le sol, ils creusaient, désamorçaient les engins en retenant leur souffle, mais cela ne suffisait pas à localiser toutes ces mines, on leur ordonnait donc de marcher sur le périmètre en formant une ligne, épaules contre épaules, afin de s’assurer que le terrain était entièrement déminé, et on faisait bien car ils en laissaient un grand nombre : il y a eu 184 morts et 225 blessés. Il appartenait à la première catégorie. La mine était si puissante qu’elle avait arraché ses organes génitaux. On avait tenu à communiquer ce détail à Veiga. Mais elle pouvait emporter ses vêtements couverts de sang chez elle pour les laver, à la condition qu’elle les rapporte d’ici deux jours, délai après lequel on les renverrait en Allemagne avec ses autres effets personnels, chez sa femme et ses deux enfants. Elle savait naturellement qu’il était marié, n’est-ce pas ? Deux jeunes hommes l’attendaient à l’extérieur. Ils l’avaient escortée en ville, l’avaient emmenées dans une charmante arrière-cour où six femmes à qui on avait rasé la tête attendaient sur une charrette à bœufs, les mais agrippées à la grille comme des enfants abandonnés, et observaient d’un regard morne les hommes qui faisaient asseoir Veiga sur une chaise pour la raser avec une tondeuse à moutons avant de la faire monter sur la charrette sale, ornée de deux larges rubans : PUTES À BOCHES ! TRAÎTRESSES À LA PATRIE ! Puis, on les avait promenées dans toute la ville. C’étaient là de sacrées réjouissances.

Stefánsson (Jón Kalman), À la mesure de l’univers, édition Gallimard, mars 2017.

ADEL HAKIM ET LA SUPER-CITÉ ET LE TROTTOIR / (…) On ne sait jamais ce qui va arriver. Tout ce qu’on savait, c’est que les enjeux étaient importants, complexes, multiflammes. Des tentacules d’enjeux entre les clans.

Vu de dehors, comme ça, c’est chaos, les enjeux peuvent paraître mystères.

Mais vécus, ils le sont beaucoup moins.

Ils font partie de nous, de l’Être conforme.

L’enjeu perçu le plus clair – parce qu’il est partial – est celui qui concerne directement l’Être conforme.

Quand on appartient à un clan, on comprend.

Moi, c’est le clan des Adamites. Le meilleur de tous : c’est de lui qu’est issu le Chef Suprême. Depuis toujours.

J’aimais être Adamite ; je pouvais rêver : j’avais une chance – petite mais vraie – de devenir un jour Chef Suprême de la Cité. Satisfaire les ambitions des parents. Maman surtout.

C’était un privilège, être Adamite.

Je n’étais que quatrième de la classe et trois camarades me précédaient au classement, Barkave, Yamite et Clovien, ils étaient.

Aucun d’eux n’étaient Adamite. Donc aucun ne pouvait devenir Chef Suprême de la Cité. J’étais tranquille.

Mais chaque année, au début, je guettais les « nouveaux » dans la classe, et j’essayais de deviner leur clan.

J’avais une inquiétude : voir arriver un nouveau qui soit à la fois Adamite et meilleur que moi.

S’il n’était pas Adamite, il n’était pas danger : il ne pouvait pas devenir Chef Suprême. Et s’il était Adamite, moins bon que moi, il ne méritait pas de le devenir. Mais s’il cumulait les deux, alors là… aïe, c’était l’épine dans le cœur !

Ces pensées restaient secrètes. Je les gardais là. (Il montre sa tête).) Je n’en parlais à personne. Surtout pas aux camarades. Ça n’a jamais empêché l’amitié.

Après l’école, on parlait des heures sur le trottoir, Kline, Coma et moi. On parlait de construire la Super-Cité. Les buildings de cristal, avec les lamelles d’argent et les feuilles-diamant. Et les tours d’Asmonée et les grottes royales, en verre transparent. Et les filles belles et faciles sur les avenues montueuses.

On rêvait. Et puis on revenait, back, sur le trottoir.

Et c’était O.K. aussi.

Hakim (Adel), Exécuteur 14, édition quatre-vents – L’avant-scène théâtre, 2015.

JÓN KALMAN STEFÁNSSON ET LES VERSIONS DE L’HISTOIRE DU MONDE / (…) Allongé dans le noir, Ari écoute une femme qui chante en anglais ou en américain une sorte de berceuse, elle chante comme pour consoler quelqu’un et pas même le mur en béton armé ou sa structure d’acier, ces matières rigides et inertes, ne parviennent à atténuer la tendresse de sa voix, mais elle chante si bas qu’Ari ne distingue qu’un seul vers, et tellement flou qu’il n’est même pas sûr de bien l’entendre : Say my name, like only you can say it, and then I know that I exist. Dis mon nom, comme toi seule peux le dire, alors je saurai que j’existe. Machinalement, il tend le bras vers son téléphone et va dans le dossier des messages, il ouvre celui de Þóra et écrit ça, dis mon nom…, il s’apprête à envoyer, mais hésite et là, quel gâchis, il ne faut pas hésiter, par réfléchir face à l’amour. Nous pensons trop et ne ressentons pas assez, c’est là le malheur de l’homme. Ari soupire et enregistre le message dans les brouillons. (…) Notre première journée de travail chez Drangey, l’usine de poissons de Sandger∂i arrive enfin ? La belle-mère prépare de la bouillie de flocons d’avoine pour eux trois au petit matin, elle prépare le casse-croûte de Jakob qui lit le Morgunbla∂i∂, Le journal du matin, en se rengorgeant régulièrement face aux idées politiques du journal, ses opinions ont toujours été plus proches du Þjó∂viljinn, La volonté du peuple, hélas, le contenu du Mogginn, Le journal du matin, est bien plus étoffé et les pages sportives nettement plus remplies, or c’est une bonne chose, et même plus encore, de pouvoir se plonger dans les récits de matchs de la ligue anglaise ou allemande, de se plonger dans un univers où les lignes sont claires et où les chiffres tordent le cou à toute forme d’incertitude et de doute. Ari mange lentement, impatient de pouvoir consulter ces pages. L’armée s’inquiète en Pologne. Le pays vit une époque troublée, le leader syndical Lech Walesa menace le socialisme, deux serveurs de l’hôtel Esja ont été placés en garde à vue, soupçonnés de s’être enrichis personnellement en coupant les boissons alcoolisées qu’ils servaient à leur clients. Jakob est tellement consterné qu’il lit l’article à voix haute. Il lève les yeux, s’apprête à ajouter quelque chose mais, voyant l’expression de la belle-mère, se replonge dans sa lecture et, à nouveau, c’est le silence. (…) Combien de jours vivons-nous sur cette planète, qui, au fil d’une vie, comptent réellement, de jours où des choses sont susceptibles d’advenir, qui rendent notre existence plus lumineuse et plus pleine le soir qu’elles l’étaient le matin – combien de jours ? Pourtant, aucun événement remarquable ne se produit ce mardi-là chez Drangey. Bien sûr que non. Nous sommes à Sandger∂i et la saison de pêche n’a pas commencé. Les gestes sont lents, le village plongé dans la torpeur, et il n’y a rien qui justifierait qu’on apostrophe le monde. Il n’y a que nous quatre, occupés à nettoyer les bacs, et deux femmes qui décapent et repeignent les planches des bennes de réception du poisson, il y a Linda et son paquet de Camel et Andrea, une femme rousse, habitant à Sandger∂i mais originaire du même fjord que Máni et la belle-mère dans la province des Strandir. L’air vibre avec une intensité redoublée autour de cette femme robuste, aux gestes vifs et résolus. Máni se penche sur le chariot élévateur, armé d’un tournevis et d’une pince, la radio somnole dans le coin café, il fait frais dans le bâtiment, c’est l’obscurité de janvier et dehors, le ciel est si lointain. C’est une journée banale. Si ce n’est qu’il y a des émeutes en Pologne et que deux serveurs de l’hôtel Esja sont en route pour la prison parce qu’ils ont coupé de l’alcool avec de l’eau – à part ça, c’est un de ces mardis matin sans relief qui ne laissent rien dans leur sillage et n’ont d’autre fonction que celle de nous rapprocher d’une journée encore vers la fin de tout et ne forment même pas une virgule sur le grand manuscrit de la vie. Sauf pour nous quatre. Dans notre monde à nous, il devient une de ces journées que nous mettons de côté sans hésiter pour la conserver et la contempler plus tard, lorsque tout aura ralenti et qu’au creux de nos veines le sang percevra la mort qui approche. C’est ainsi, l’histoire de l’humanité va dans un sens et celle de l’individu prend une tout autre direction, voilà pourquoi il existe sans doute au minimum deux versions tout aussi valides l’une que l’autre de l’histoire.

Stefánsson (Jón Kalman), À la mesure de l’univers, édition Gallimard, mars 2017.

JEAN DUVIGNAUD – SOMNOLENCE COMMUNE, CE QU’AUCUNE BÊTE NE PEUT, LES ILLUMINÉS DE LA VÉRITÉ.(…) Le café de la Mairie, place Saint-Sulpice – un lieu parisien comme d’autres : à droite, justement, la mairie, en face l’hôtel des impôts, à gauche l’église de Servandoni, un monument genre garde-manger d’où sortent les têtes de quelques prélats. Des arbres, des chiens. Et l’inlassable nomadisme des passants, les uns pressés, les autres flâneurs. Une maigre terrasse où s’installent, pour un café, les gens du fisc ou les employés de l’état civil. À droite aussi, un cinéma où l’on a vu presque tous les films italiens, voilà des années, jouxtant l’hôtel où s’est installé un éditeur. Sous la place on a creusé un garage souterrain, et c’est pratique pour les rendez-vous. Du café, l’on ne voit guère les boutiques qui la prolongent, où l’on vend des voyages et des chapeaux, des vestons et des santons. Pourquoi ce lieu devient-il un foyer de rencontres et de hasards ? Perec l’a dit mieux que moi qui dénombre les passants. Mais ce sont des passants singuliers. On y a vu Aragon sortir d’une boutique de mode et, plus tard, Mitterrand suivi d’Attali portant un tableau acheté quelque part derrière l’église. Ou Barthes regagnant la rue Garancière. Nyssen, l’homme l’Actes Sud, est venu déposer un peu des cendres de Nina Berberova au pied d’un arbre, devant la terrasse du café. On dit que certains surréalistes s’y retrouvaient, mais cela on l’ignorait quand on s’y installait, sortant d’un déjeuner dans un restaurant italien de la rue des Canettes où Lambrichs entraînait ses amis, ou de cet autre de la rue Mabillon dont le garçon connaissait par cœur toutes les stations du train de Marseille. Une brume complice enveloppe tout ce qui fut présent et ne devint jamais passé. Évidemment, il est simple d’évoquer les « grands courants de pensée » de l’époque – marxisme, existentialisme… – comme si la trame de la vie se tissait de concepts. D’où parlent-ils, écrivent-ils ou jugent-ils, ceux qui font la géographie intellectuelle d’une époque ? Ce mot même, « intellectuel », qu’inventait Barrès pour stigmatiser les dreyfusards, suggère l’idée que ces hommes ou ces femmes sortent de leur fonction pour juger l’exercice des agents sacrés de la société et de la patrie. Un vain terme pour enfermer ce gêneur irrévérencieux dans une autre fonction – d’ailleurs illusoire. Oui, « penser », parler, bavarder, écrire, peindre, jouer avec les sons ou avec les gestes – des activités inutiles. Et qui suscitent des formes immatérielles ou non, des formes qui, ici ou là, cristallisent l’attention des puissants de l’époque ou de l’argent. C’est ce que l’Occident appelle art et dont il fait aussi des musées. Pourtant, cette agitation éparpillée, souvent inaboutie, cette créativité permanente arrachent les uns ou les autres à la somnolence commune, proposent sans ordre ni harmonie, et par tous les moyens dont une société dispose, une perception d’une éventuelle expérience – anticipation peut-être. Comme nommer ces multiples et imprévisibles fulgurations ? Du moins les désigne-t-on par le groupe que forment ces convivialités ou les lieux qu’elles fréquentent. Chez nous, depuis les Goliards ou séides d’Abélard, on en dresse parfois la liste : cabarets du Quartier latin ou asile religieux des « bons camarades » autour de Rabelais, tavernes que hantent les copains de Villon et, plus tard, autour de Mouffetard, ceux qu’on ne nomme pas encore des libertins, jusqu’aux boutiques autour du Palais-Royal dont on sait ce qui en est sorti, un jour de juillet, les devanciers proudhoniens du café Taranne et des réduits des communards. À d’autres d’énumérer ces antres de l’utopie créatrice en divers pays d’Europe ! Là se fomente le bavardage créateur des happy few, de ceux qui dédaignent ou combattent les sectes ou les turlupinades des obsédés du passé ou de la tradition mystique ou satanique. Autour d’un plat et de bouteilles, au-delà des mots et de ce que l’on dit des idées, ils échangent des esquisses de « non encore vécu », ces projections hors de la carapace originelle – ce qu’aucune bête ne peut. (…) Rencontres plus que débats. La rencontre réunit des complices, et sans choix. Lebel rejoint Lainé et ils se connaissent à peine, Bataille au bras de Balthus longe l’église quand on prépare une soirée du « cercle ouvert » dans une salle de Saint-Germain. Leiris suggère d’évoquer l’inconnu du monde sauvage, mais lors de la réunion, effrayé par un public soudain fasciné, il quittera la salle. Et, là, Perec s’installe… Là, on ne partage pas une doctrine, un dogme, une idéologie : laissons cela aux illuminés de la vérité – la leur ! – qui se nomment pour exister ou pour s’exclure les uns les autres. Ici la question ne cherche pas une sécurisante réponse, elle reste en suspens et chacun y trouvera peut-être matière à écrire, peindre ou aimer, ou l’occasion d’explorer les certitudes de quelque connaissance établie, respectée du savoir, de la « science ». Le doute ? C’est bien plus : c’est la mise en question de ce qui paraît. Et, justement, celui qui passe, sûr de lui, se désigne lui-même comme un fidèle, un sectaire et qui porte avec lui le fanion de son ordre – ainsi les bons élèves des « écoles », les disciples d’un maître penseur dont on imite jusqu’à la démarche. Stricte observance d’une doctrine ou d’une orthodoxie. On ne leur en veut pas : ils sont figés dans la maigre cohérence fragmentaire. Peut-être ont-ils trouvé un abri contre l’incertitude ou l’inquiétude d’être…

Duvignaud (Jean), Le sous-texte, édition Actes Sud, mars 2005.

BALZAC, ÉPERONS DORÉS, OUVRIERS D’OSTENDE ET MARIN COURAGEUX FACE À LA FOI (…) – Qu’attendez-vous ? Partons. En ce moment, un homme apparu à quelques pas de la jetée ; le pilote, qui ne l’avait entendu ni venir, ni marcher, fut assez surpris de le voir. Ce voyageur semblait s’être levé de terre tout à coup, comme un paysan qui se serait couché dans un champ en attendant l’heure du départ et que la trompette aurait réveillé. Était-ce un voleur ? était-ce quelque homme de douane ou de police ? Quand il arriva sur la jetée où la barque était amarrée, sept personnes placées debout à l’arrière de la chaloupe s’empressèrent de s’asseoir sur les bancs, afin de s’y trouver seules et de ne pas laisser l’étranger se mettre avec elles. Ce fut une pensée instinctive et rapide, une de ces pensée d’aristocratie qui viennent au cœur des gens riches. Quatre de ces personnes appartenaient à la plus haute noblesse des Flandres. D’abord un jeune cavalier, accompagné de deux beaux lévriers et portant sur ses cheveux longs une toque ornée de pierreries, faisait retentir ses éperons dorés et frisait de temps en temps sa moustache avec impertinence, en jetant des regards dédaigneux au reste de l’équipage. Une altière demoiselle tenait un faucon sur son poing, et ne parlait qu’à sa mère ou à un ecclésiastique de haut rang, leur parent sans doute. Ces personnes faisaient grand bruit et conversaient ensemble, comme si elles eussent été seules dans la barque. Néanmoins, auprès d’elles se trouvait un homme très-important dans le pays, un gros bourgeois de Bruges, enveloppé dans un grand manteau. Son domestique, armé jusqu’aux dents, avait mis près de lui deux sacs plein d’argent. À côté d’eux se trouvait encore un homme de science, docteur à l’université de Louvain, flanqué de son clerc. Ces gens, qui se méprisaient les uns les autres, étaient séparés de l’avant par le banc des rameurs. Lorsque le passager en retard mis le pied dans la barque, il jeta un regard rapide sur l’arrière, n’y pas de place, et alla en demander une à ceux qui se trouvaient sur l’avant du bateau. Ceux-là étaient de pauvres gens. À l’aspect d’un homme à tête nue, dont l’habit et le haut-de-chausses en camelot brun, dont le rabat en toile de lin empesé n’avait aucun ornement, qui ne tenait à la main ni toque ni chapeau, sans bourse ni épée à la ceinture, tous le prirent pour un bourgmestre sûr de son autorité, bourgmestre bon homme et doux comme quelques-uns de ces vieux Flamands dont la nature et le caractère ingénus nous ont été si bien conservés par les peintres du pays. Les pauvres passagers accueillirent alors l’inconnu par des démonstrations respectueuses qui excitèrent des railleries chuchotées entre les gens de l’arrière. Un vieux soldat, homme de peine et de fatigue, donna sa place sur le banc à l’étranger, s’assit au bord de la barque, et s’y maintint en équilibre par la manière dont il appuya ses pieds contre une de ces traverses de bois qui semblables aux arêtes d’un poisson servent à lier les planches des bateaux. Une jeune femme, mère d’un petit enfant, et paraissait appartenir à la classe ouvrière d’Ostende, se recula pour faire assez de place au nouveau venu. Ce mouvement n’accusa ni servilité, ni dédain. Ce fut un de ces témoignage d’obligeance par lesquels les pauvres gens, habitués à connaître le prix d’un service et les délices de la fraternité, révèlent la franchise et le naturel de leurs âmes, si naïves dans l’expression de leurs qualités et de leurs défauts ; aussi l’étranger les remercia-t-il par un geste plein de noblesse. Puis il s’assit entre cette jeune mère et le vieux soldat. Derrière lui se trouvaient un paysan et fils, âgé de dix ans. Une pauvresse ayant un bissac presque vide, vieille et ridée, en haillons, type de malheur et d’insouciance, gisait sur le bec de la barque, accroupie dans un gros paquet de cordages. Un des rameurs, vieux marinier, qui l’avait connue belle et riche, l’avait fait entrer, suivant l’admirable diction du peuple, pour l’amour de Dieu. (…) Quand la barque, conduite par la miraculeuse adresse du pilote, arriva presque en vue d’Ostende, à cinquante pas du rivage, elle en * fut repoussée par une convulsion de la tempête, et chavira soudain. L’étranger au lumineux visage dit alors à ce petit monde de douleur : – Ceux qui ont la foi seront sauvés ; qu’ils me suivent ! Cet homme se leva, marcha d’un pas ferme sur les flots. Aussitôt la jeune mère prit son enfant dans ses bras et marcha près de lui sur la mer. Le soldat se dressa soudain en disant dans son langage de naïveté : – Ah ! nom d’une pipe ! je te suivrai au diable. Puis, sans paraître étonné, il marcha sur la mer. La vieille pécheresse, croyant à la toute-puissance de Dieu, suivit l’homme et marcha sur la mer. Les deux paysans se dirent : – Puisqu’ils marchent sur l’eau, pourquoi ne ferions-nous pas comme eux ? Ils se levèrent et coururent après eux en marchant sur la mer. Thomas voulut les imiter ; mais sa foi chancelante, il tomba plusieurs fois dans la mer, se releva ; puis, après trois épreuves, il marcha sur la mer. L’audacieux pilote s’était attaché comme un remora sur le plancher de sa barque. L’avare avait eu la foi et s’était levé ; mais il voulut emporter son or, et son or l’emporta au fond de la mer. Se moquant du charlatan et des imbéciles qui l’écoutaient, au moment où il vit l’inconnu proposant aux passagers de marcher sur la mer, le savant se prit à rire et fut englouti par l’océan. La jeune fille fut entraînée dans l’abîme par son amant. L’évêque et la vieille dame allèrent au fond, lourds de crimes, peut-être, mais plus lourds encore d’incrédulité, de confiance et de fausses images, lourds de dévotion, légers d’aumônes et de vraie religion. (…) Quand ils furent tous assis au foyer du pêcheur, ils cherchèrent en vain leur guide lumineux. Assis sur le haut d’un rocher, au bas duquel l’ouragan jeta le pilote attaché sur sa planche par cette force que déploient les marins aux prises avec la mort, l’HOMME descendit, recueillit le naufragé presque brisé ; puis il dit en étendant une main secourable sur sa tête : – Bon pour cette fois-ci, mais n’y revenez plus, ce serait d’un trop mauvais exemple.

Balzac (Honoré de), Jésus-Christ en Flandre, édition Michel de l’Ormeraie, illustrations de Charles Huard, gravées sur bois par Pierre Gusman. 4ème trimestre 1986.

BALZAC, LE SÉRAIL IMAGINAIRE, LE JUGEUR, LE DISSIPATEUR, LE RÉVEIL DU VICE // (…) Déracinés du présent, nous sommes morts jusqu’à ce que notre valet de chambre entre et vienne nous dire : « Madame la comtesse a répondu qu’elle entendait Monsieur. » (…) Ma seule ambition a été de voir. Voir n’est-ce pas savoir ? Oh ! savoir, jeune homme, n’est-ce pas jouir intuitivement ? n’est-ce pas découvrir la substance même du fait et s’en emparer essentiellement ? Que reste-t-il d’une possession matérielle ? une idée. Jugez alors combien doit être belle la vie d’un homme qui, pouvant empreindre toutes les réalités dans sa pensée, transporte en son âme les sources du bonheur, en extrait mille voluptés idéales dépouillées des souillures terrestres. La pensée est la clé de tous les trésors, elle procure les joies de l’avare sans en donner les soucis. Aussi ai-je plané sur le monde, où mes plaisirs ont toujours été des jouissances intellectuelles. Mes débauches étaient la contemplation des mers, des peuples, des forêts, des montagnes ! J’ai tout vu, mais tranquillement, sans fatigue ; je n’ai jamais rien désiré, j’ai tout attendu. Je me suis promené dans l’univers comme dans le jardin d’une habitation qui m’appartenait. Ce que les hommes appellent chagrins, amours, ambitions, revers, tristesse, sont pour moi des idées que je change en rêverie ; au lieu de les sentir, je les exprime, je les traduis ; au lieu de leur laisser dévorer ma vie, je les dramatise, je les développe, je m’en amuse comme de romans que je lirais par une vision intérieure. N’ayant jamais lassé mes organes, je jouis encore d’une santé robuste. Mon âme ayant hérité de toute la force dont je n’abusais pas, cette tête est encore mieux meublée que ne le sont mes magasins. Là, dit-il en se frappant le front, là sont les vrais millions. Je passe des journées délicieuses en jetant un regard intelligent dans le passé, j’évoque des pays entiers, des sites, des vues de l’Océan, des figures historiquement belles ! J’ai un sérail imaginaire où je possède toutes les femmes que je n’ai pas eues. Je revois souvent vos guerres, vos révolutions, et je les juge. Oh ! comment préférer de fébriles, de légères admirations pour quelques chairs plus ou moins colorées, pour des formes plus ou moins rondes ! comment préférer tous les désastres de vos volontés trompées à la faculté sublime de faire comparaître en soi l’univers, au plaisir immense de se mouvoir sans être garrotté par les liens du temps ni par les entraves de l’espace, au plaisir de tout embrasser, de tout voir, de se pencher sur le bord du monde pour interroger les autres sphères, pour écouter Dieu ! (…) Le gouvernement, c’est-à-dire l’aristocratie de banquiers et d’avocats, qui font aujourd’hui de la patrie comme les prêtres faisaient jadis la monarchie, a senti la nécessité de mystifier le bon peuple de France avec des mots nouveaux et de vieilles idées, à l’instar des philosophes de toutes les écoles et des hommes forts de tous les temps. (…) L’un venait de révéler un talent neuf, et de rivaliser par son premier tableau avec les gloires de la peinture impériale. L’autre avait hasardé la veille un livre plein de verdeur, emprunt d’une sorte de dédain littéraire, et qui découvrait à l’école moderne de nouvelles routes. Plus loin, un statuaire dont la figure pleine de rudesse accusait quelque vigoureux génie, causait avec un de ces froids railleurs qui, selon l’occurrence, tantôt ne veulent voir de supériorité nulle part, et tantôt en reconnaissent partout. Ici, le plus spirituel de nos caricaturistes, à l’œil malin, à la bouche mordante, guettait les épigrammes pour les traduire à coups de crayon. Là, ce jeune et audacieux écrivain, qui mieux que personne distillait la quintessence des pensées politiques, ou condensait en se jouant l’esprit d’un écrivain fécond, s’entretenait avec ce poëte dont les écrits écraseraient toutes les œuvres du temps présent, si son talent avait la puissance de sa haine. Tous deux essayaient de ne pas dire la vérité et de ne pas mentir, en s’adressant de douces flatteries. Un musicien célèbre consolait en si bémol et d’une voix moqueuse, un jeune homme politique récemment tombé de la tribune sans se faire aucun mal. De jeunes auteurs sans style étaient auprès de jeunes auteurs sans idées, des prosateurs pleins de poësie près des poëtes prosaïques. Voyant ces êtres incomplets, un pauvre saint-simonien, assez naïf pour croire à sa doctrine, les accouplait avec charité, voulant sans doute les transformer en religieux de son ordre. Enfin il s’y trouvait deux ou trois de ces savants destinés à mettre de l’azote dans la conversation, et plusieurs vaudevillistes prêts à y jeter de ces lueurs éphémères qui, semblables aux étincelles du diamant, ne donnent ni chaleur ni lumière. Quelques hommes à paradoxes, riant sous cape des gens qui épousent leurs admirations ou leurs mépris pour les hommes et les choses, faisaient déjà de cette politique à double tranchant, avec laquelle ils conspirent contre tous les systèmes, sans prendre parti pour aucun. Le jugeur qui ne s’étonne de rien, qui se mouche au milieu d’une cavatine aux Bouffons, y crie brava avant tout le monde, et contredit ceux qui préviennent son avis, était là cherchant à s’attribuer les mots des gens d’esprit. Parmi ces convives, cinq avaient de l’avenir, une dizaine devait obtenir quelque gloire viagère ; quant aux autres, ils pouvaient comme toutes les médiocrités se dire le fameux mensonge de Louis XVIII : Union et oubli. (…) – Vous avez bien raison ! Passez-moi des asperges. Car, après tout, la liberté enfante l’anarchie, l’anarchie conduit au despotisme, et le despotisme ramène à la liberté. Des millions d’êtres ont péri sans avoir pu faire triompher aucun de ces systèmes. N’est-ce pas le cercle vicieux dans lequel tournera toujours le monde moral ? Quand l’homme croit avoir perfectionné, il n’a fait que déplacer les choses. (…) Le gouvernement actuel est l’art de faire régner l’opinion publique. (…) Pour juger un homme, au moins faut-il être dans le secret de sa pensée, de ses malheurs, de ses émotions ; ne vouloir connaître la vie que les événements matériels, c’est faire de la chronologie, l’histoire des sots ! (…) Je ne comprends point la probité des écus sans la probité de la pensée. Tromper une femme ou faire faillite a toujours été même chose pour moi. Aimer une jeune fille ou se laisser aimer par elle constitue un vrai contrat dont les conditions doivent être bien entendues. Nous sommes maîtres d’abandonner la femme qui se vend, mais non pas la jeune fille qui se donne car elle ignore l’étendue de son sacrifice. J’aurai donc épousé Pauline, et c’eût été une folie. N’était-ce pas livrer une âme douce et vierge à d’effroyables malheurs ? Mon indigence parlait son langage égoïste, et venait toujours mettre sa main de fer entre cette bonne créature et moi. Puis, je l’avoue à ma honte, je ne conçois pas l’amour dans la misère. Peut-être est-ce en moi une dépravation due à cette maladie humaine que nous nommons la civilisation ; mais cette femme, fût-elle attrayante autant que la belle Hélène, la Galatée d’Homère, n’a plus aucun pouvoir sur mes sens pour peu qu’elle soit crottée. Ah ! vive l’amour dans la soie, sur le cachemire, entouré des merveilles du luxe qui le parent merveilleusement bien, parce que lui-même est un luxe peut-être. (…) Certes, je me suis cent fois trouvé ridicule d’aimer * quelques aunes de blonde, du velours, de fines batistes, les tours de force d’un coiffeur, des bougies, un carrosse, un titre, d’héraldiques couronnes peintes par des vitriers ou fabriquées par un orfèvre, enfin tout ce qu’il y a de factice et de moins femme dans la femme ; je me suis moqué de moi, je me suis raisonné, tout a été vain. Une femme aristocratique et son sourire fin, la distinction de ses manières et son respect d’elle-même m’enchantent ; quand elle met une barrière entre elle et le monde, elle flatte en moi toutes les vanités, qui sont la moitié de l’amour. Enviée par tous, ma félicité me paraît avoir plus de saveur. En ne faisant rien de ce que font les autres femmes, en ne marchant pas, ne vivant pas comme elles, en s’enveloppant dans un manteau qu’elles ne peuvent avoir, en respirant des parfums à elle, ma maîtresse me semble être bien mieux à moi ; plus elle s’éloigne de la terre, même dans ce que l’amour a de terrestre, plus elle s’embellit à mes yeux. (…) La vie d’un homme occupé à manger sa fortune, devient souvent une spéculation ; il place ses capitaux en amis, en plaisirs, en protecteurs, en connaissances. Un négociant risque-t-il un million ? pendant vingt ans il ne dort ni ne boit, ni ne s’amuse ; il couve son million, il le fait trotter par toute l’Europe ; il s’ennuie, se donne à tous les démons que l’homme a inventés ; puis une liquidation, comme j’en ai vu faire, le laisse souvent sans un sou, sans un nom, sans un ami. Le dissipateur, lui, s’amuse à vivre, à faire courir ses chevaux. Si par hasard il perd ses capitaux, il a la chance d’être nommé Receveur-général, de se bien marier, d’être attaché à un ministre, à un ambassadeur. Il a encore des amis, une réputation et toujours de l’argent. Connaissant les ressorts du monde, il les manœuvre à son profit. Ce système est-il logique, ou ne suis-je qu’un fou ! N’est-ce pas là la moralité de la comédie qui se joue tous les jours dans le monde ? Ton ouvrage est achevé, reprit-il après une pause, tu as un talent immense ! Eh ! bien, tu arrives à mon point de départ. Il faut maintenant  faire ton succès toi-même, c’est plus sûr. Tu iras conclure des alliances avec les coteries, conquérir des prôneurs. Moi, je veux me mettre de moitié dans ta gloire, je serai le bijoutier qui aura monté les diamants de ta couronne. Pour commencer, dit-il, sois ici demain soir. Je te présenterai dans une maison où va tout Paris, notre Paris à nous, celui des beaux, des gens à millions, des célébrités, enfin des hommes qui parlent d’or comme Chrysostome. Quand ces gens ont adopté un livre, le livre devient à la mode ; s’il est réellement bon ils ont donné quelque brevet de génie sans le savoir. Si tu as de l’esprit, mon cher enfant, tu feras toi-même la fortune de ta théorie en comprenant mieux la théorie de la fortune. (…) Hélas ! nous ne manquons jamais d’argent pour nos caprices, nous ne discutons que le prix des choses utiles ou nécessaires. Nous jetons l’or avec insouciance à des danseuses, et nous marchandons un ouvrier dont la famille affamée attend le payement d’un mémoire. Combien de gens ont un habit de cent francs, un diamant à la pomme de leur canne, et qui dînent à vingt-cinq sous ! Il semble que nous n’achetions jamais assez chèrement les plaisirs de la vanité. (…) Rien dans les langages humains, aucune traduction de la pensée faite à l’aide des couleurs, des marbres, des mots ou des sons, ne saurait rendre le nerf, la vérité, le fini, la soudaineté du sentiment dans l’âme ! Oui ! qui dit art, dit mensonge. L’amour passe par des transformations infinies avant de se mêler pour toujours à notre vie et de la teindre à jamais de sa couleur de flamme. Le secret de cette infusion imperceptible échappe à l’analyse de l’artiste. La vraie passion s’exprime par des cris, par des soupirs ennuyeux pour un homme froid. Il faut aimer sincèrement pour être de moitié dans les rugissements de Lovelace, en lisant Clarisse Harlowe. L’amour est une source naïve, partie de son lit de cresson, de fleurs, de gravier, qui rivière, qui fleuve, change de nature et d’aspect à chaque flot, et se jette dans un incommensurable océan où les esprits incomplets voient la monotonie, où les grandes âmes s’abîment en de perpétuelles contemplations. Comment oser décrire ces teintes transitoires du sentiment, ces riens qui ont tant de prix, ces mots dont l’accent épuise les trésors du langage, ces regards plus féconds que les riches poëmes ? Dans chacune des scènes mystiques par lesquelles nous nous éprenons insensiblement d’une femme, s’ouvre un abîme à engloutir toutes les poësies humaines. Eh ! comment pourrions-nous reproduire par des gloses les vives et mystérieuses agitations de l’âme, quand les paroles nous manquent pour peindre les mystères visibles de la beauté ? Quelles fascinations ! Combien d’heures ne suis-je pas resté plongé dans une extase ineffable occupé à la voir ! Heureux, de quoi ? je ne sais. (…) Le lendemain, vers midi, la belle Aquilina se leva, bâillant, fatiguée, et les joues marbrées par les empreintes du tabouret en velours, peint sur lequel sa tête avait reposé. Euphrasie, réveillée par le mouvement de sa compagne, se dressa tout à coup en jetant un cri rauque ; sa jolie figure, si blanche, si fraîche la veille, était jaune et pâle comme celle d’une fille allant à l’hôpital. Insensiblement les convives se remuèrent en poussant des gémissements sinistres, ils se sentirent les jambes et les bras raidis, mille fatigues diverses les accablèrent à leur réveil. Un valet vint ouvrir les persiennes et les fenêtres des salons. L’assemblée se trouva sur pied, rappelée à la vie par les chauds rayons du soleil qui pétilla sur les têtes des dormeurs. Les mouvements du sommeil ayant brisé l’élégant édifice de leurs coiffures et fané leurs toilettes, les femmes frappées par l’éclat du jour présentèrent un hideux spectacle : leurs cheveux pendaient sans grâce, leurs physionomies avaient changé d’expression, leurs yeux si brillants étaient ternis par la lassitude. Les teints bilieux qui jettent tant d’éclat aux lumières faisaient horreur, les figures lymphatiques, si blanches, si molles quand elles sont reposées, étaient devenues vertes ; les bouches naguère délicieuses et rouges, maintenant sèches et blanches, portaient les honteux stigmates de l’ivresse. Les hommes reniaient leurs maîtresses nocturnes à les voir ainsi décolorées, cadavéreuses comme des fleurs écrasées dans une rue après le passage des processions. Ces hommes dédaigneux étaient plus horribles encore. Vous eussiez frémi de voir ces faces humaines, aux yeux caves et cernés qui semblaient ne rien voir, engourdies par le vin, hébétés par un sommeil gêné, plus fatigant que réparateur. Ces visages hâves où paraissaient à nu les appétits physiques sans la poësie dont les décore notre âme, avaient je ne sais quoi de féroce et de froidement bestial. Ce réveil du vice sans vêtement ni fard, ce squelette du mal déguenillé, froid, vide et privé des sophismes de l’esprit ou des enchantements du luxe, épouvanta ces intrépides athlètes, quelques habitués qu’ils fussent à lutter avec la débauche. Artistes et courtisanes gardèrent le silence en examinant d’un œil hagard le désordre de l’appartement où tout avait été dévasté, ravagé par le feu des passions.

Balzac (Honoré de), La peau de chagrin, éditions Michel de l’Ormeraie, illustration de Charles Huard, gravée sur bois par Pierre Gusman, 4ème trimestre 1986.

CRIPURE, L’HOMME À FEMMES, LE SOURIRE ET LE GÉNÉRAL (…) Ils en étaient arrivés à un point mort de la scène, non le point culminant, mais le temps de repos et de recueillement qui suit les premières escarmouches, où chacun des personnages engagés dans le conflit croit encore pouvoir le diriger. Mais il était déjà trop tard. L’occasion d’où était née la querelle était oubliée. Personne ne songeait plus à l’uniforme étalé sur le lit, comme une pièce à conviction mais pour un autre procès. La résolution de Lucien fortement exprimée il n’y avait plus rien à dire. Il ne restait plus qu’à chercher ailleurs des aliments au feu qui flambait et ces aliments étaient là tout prêts pour chacun, ils en avaient les uns et les autres d’abondantes réserves, un brasier. Le malheur, c’est que le phénix renaissait toujours de ses cendres. Ces feux de joies des familles bourgeoises n’étaient nullement des feux purificateurs. Lucien le savait par une longue expérience. Quand on s’était tout dit, rien n’était vidé. Les arguments qui avaient une fois servi à blesser d’une manière souvent si subtile ne perdaient jamais leur venin. Ils pouvaient resservir indéfiniment, blesser aussi sûrement la centième fois que la première et enfin, comme il en avait vu autour de lui tant d’exemples, ils pouvaient finir par tuer comme on tue avec le poison. (…) Faurel portait sur le visage les traces d’une fatigue qui n’était pas due qu’au voyage, mais que le voyage avait accentuée. Les joues, soigneusement rasées, étaient molles, grises, étoilées de pattes d’oies, les yeux gros, bleuâtres et troubles. La bouche, sous une fine moustache encore noire, exprimait cette bonté propre à certains hommes de plaisir – qui ne l’ont pas toujours rencontré – et corrigeait ce que le nez busqué, aux ailes sans cesse agitées par un tic, avait de mince et vigoureux. Mais qu’il portât l’uniforme ou l’habit civil, tout en lui trahissait l’homme qui a passé sa vie parmi les femmes. (…) – La France ?… La France saigne, dit-il. Babinot se récria – Ne soyons pas des pessimistes ! Non, mon cher caulègue, ne donnons pas le mauvais exemple ! Ce qu’il faut et ce que je me permets de recommander, oh ! oh ! c’est une gaité discrète. Que nos chers hommes des tranchées aient le rire. Leur rire est héroïque. Nous, ayons le sourire. Le sourire indique l’équilibre, le calme de l’esprit et la confiance dans l’avenir. Pour rien au monde n’ayons l’air de siffler en traversant le bois ! Pour rien au monde, n’ayons l’air de gens qui cherchent à s’étourdir. À la française ! Toujours à la française !… Il entraîna Cripure et continua : « La petite force que chacun constitue se trouve ainsi agrandie et amplifiée. Clarifiée. Quel est le secret ? Quelle est la méthode ? Mettre en commun ce que nous avons de meilleur en nous, associer ce que nous avons de plus précieux, penser en commun ce que nous avons de plus pur dans notre pensée. Voilà pourquoi il faut se réunir, dit-il, en pensant à la fête où ils se rendraient tout à l’heure. Chaque réunion doit être un portrait en miniature de l’Union sacrée. À propos, continua-t-il, le Général est guéri. Le Général est guéri ! » trompeta Babinot, comme s’il se fût adressé à un sourd.

Le Général ? « Quel Général ? » faillit demander Cripure, qui répondit cependant par un Ah ! Ah ! peu compromettant.

Guilloux (Louis) Le sang noir, éditions Folio, avril 1983.

DÉMOCRATIE, ABSENTIONNISME, MOUVEMENTISME, PEUR ET INCERTITUDE. Chaque régime crée ses mythes, ses histoires et ses héros, et en a même un besoin vital pour se procurer de la confiance et le crédit des citoyens, surtout auprès des classes les moins critiques ; c’est pourquoi il n’est pas surprenant que la démocratie ait suivi la même ligne. Habituellement ces mythes « exaltent la coupure historique ayant détruit les anciens régimes, abolissent la symbolique et les figures imaginaires associées à ceux-ci. Ils montrent les nouveaux acteurs historiques – la nation, les classes, l’État moderne –, et ils les constituent en entités génératrices de religions politiques et de passions1 » (…) En somme, le terme de démocratie a fini par désigner non seulement un régime avec ses institutions, mais aussi une mentalité partagée, de même qu’une mythologie foisonnante. Ces trois piliers, en partie immatériels et en partie matériels, constituent encore aujourd’hui le soutènement de l’architecture des régimes démocratiques et ils ont encore des dynamiques coordonnées sans pour autant coïncider entre eux. Tout le monde a profité de cet admirable complexe de ressources et des protections qu’il offre, même ceux qui n’y croyaient pas. (…) Si nous promenons notre regard sur lui aujourd’hui, à soixante-dix ans de distance de la fin de la guerre, nous constatons pourtant que le cadre est radicalement différent. Tous les piliers des régimes démocratiques (institutions, mentalité, mythologie) ont perdu de leur stabilité, pour ne pas dire qu’ils sont carrément chancelants. Le réseau des institutions (les élections, le parlement, les magistratures, etc.) est encore là. Subsiste encore aussi la riche gamme des conquêtes matérielles que la démocratie a apportées en termes de services publics, d’aides, de protections : école, welfare, santé, forces de l’ordre, etc. Il n’en reste pas moins que dans toute l’Europe on enregistre une prise de distance à l’égard d’institutions qui étaient les icônes même de la méthode démocratique : l’abstentionnisme électoral s’accroît d’année en année ; la confiance dans la sphère politique s’est effondrée ; les inscrits aux partis et aux syndicats fondent sans arrêt ; le crédit de la magistrature vacille… (…) Le terme démocratique, comme évocation d’une attitude, est utilisé avec prudence, parce qu’il rappelle des expériences de démocraties populaires sur lesquelles se sont abattus le discrédit ou la condamnation de l’histoire ; et démocratie, en tant que métaphore pour désigner un pays spécifique, ne représente plus qu’une abréviation commode utilisée plus par les médias et les milieux de la politique internationale que par le peuple. « Tout un dictionnaire de mots et de concepts est tombé en désuétude : les classes, l’État, la solidarité, l’égalité, le collectif, le public, l’intérêt général, le bien commun, le parti, le travail, le compromis2. » (…) Le phénomène le plus intéressant est l’apparition impétueuse, à cheval entre les deux siècles, des mouvements : formations fluides, sans statut3, sans structures physiques stables, convocables en peu de minutes (à travers des forums sociaux), sans hiérarchie interne (du moins en apparence), autofinancées. L’Occident connaissait déjà ce phénomène. Dans la première décennie du siècle, en effet, il y avait eu déjà, ici et là, des manifestations de protestation plus ou moins informelles, rassemblant parfois des dizaines de milliers de personnes, focalisées sur la critique de certains aspects malins de la modernité : la concentration du pouvoir financier mondial dans quelques mains, l’exploitation inconsidérée des ressources de la planète, les grand travaux mettant en danger l’équilibre éthologique et écologiste de vastes régions, etc. Les mouvements naissent pour protester sur des thèmes généraux ou locaux (c’est le du No TAV contre la construction de la ligne TGV en Italie ou de celui qui s’opposait à la privatisation des services publics en Espagne en 2014) et ils semblent dotés d’une grande emprise, qui passe en un bond par-dessus la politique conventionnelle. En italien, le phénomène porte le nom, très bien trouvé, de movimentismo (« le mouvementisme »), un terme qui mériterait, au moins par commodité, des équivalents dans d’autres langues. (…) Les mouvements n’ont pas de programme reposant sur des actions positives, mais ils ne font qu’adopter des postures de rejet, des slogans contestataires et une attitude d’opposition générale. Ce trait ressort dès leurs mots d’ordre, qui sont certes radicaux, mais génériques et politiquement inconsistants : c’est le cas du refus de toutes les structures du pouvoir, résumé dans la formule simpliste : « Qu’ils dégagent tous ! », qui a trouvé des équivalents dans différentes langues. (…) Malgré l’effervescence qui est la leur, les mouvements s’évanouissent aussi vite qu’ils sont nés. Cette volatilité est surtout due au caractère générique de leur inspiration, à l’inconsistance politique de leurs revendications et à l’absence d’une quelconque structure stable. En effet, aucun d’entre eux n’était plus en vie quelques mois seulement après le début de son activité et aucun n’est parvenu à créer de représentation politique (à part le Mouvement 5 Étoiles en Italie). Mais il ne faut pas en conclure pour autant qu’ils sont insignifiants. Leur diffusion et la facilité même avec laquelle ils se forment sont l’indice d’un bouillonnement d’impatience à l’égard du mode de fonctionnement des démocraties et du besoin qu’on les citoyens de récupérer des espaces pour eux. (…) Ces mythes de la démocratie (en partie des histoires réelles, en partie de purs formats narratifs) ont fonctionné jusqu’à un certain moment de l’histoire récente, surtout sous l’effet de la Seconde Guerre mondiale, qui exigeait un effort spécial pour donner de l’élan à la reprise. Mais une fois disparue l’aura de la guerre, la mythologie démocratique a commencé à s’effacer, à perdre de son mordant. L’héroïsme a laissé place à la routine, la politique est devenue une profession rentable et bien protégée, les appareils administratifs on montré qu’ils n’étaient pas du tout au service des citoyens, ces derniers ont commencé à se sentir écœurés par les convocations continues aux urnes, par le caractère invasif de l’État, par l’immense quantité d’obligations que la vie démocratique comporte, par la tendance du pouvoir à profiter de la délégation reçue pour s’enrichir et faire des affaires… Entre-temps, la modernité a propagé sur la planète un fort coefficient de peur et d’incertitude, contre lequel la politique s’est montrée impuissante. Les causes, comme les effets, en sont nombreuses : la crise économique et la peur de la pauvreté, le terrorisme et la peur de la violence, les guerres proches et lointaines et la peur des destructions, la surpopulation et la peur de l’invasion, la pollution et la peur des maladies et des catastrophes environnementales… Si certains facteurs de risques pouvaient paraitre à une certaine époque éloignés de nous, on a vu petit à petit qu’ils se rapprochaient et qu’ils se concentraient précisément sur le pas de notre porte. Si la démocratie est le régime libre de toute peur par excellence, l’avancée de ces sombres perspectives est en train d’éroder l’un de ses principaux facteurs de supériorité et d’introduire un élément d’inquiétude permanente.

1 Georges Balandier, Le pouvoir sur scène, Fayard 2006.

2 Robert A. Dahl, On democracy, New Haven-London, Yale University Press.

3 La « charte » fondamentale du Mouvement 5 étoiles italien s’appelle de manière expressive « Non statut ».

THOMAS L. FRIEDMAN, SURVIVRE ET SE DÉVELOPPER DANS LES ACCÉLÉRATIONS DU MONDE (…) On devient journaliste pour différentes raisons, souvent idéalisées. Il y a des enquêteurs, des rubricards, des chasseurs de scoops. Et puis des vulgarisateurs. C’est ce que j’ai toujours voulu être. J’ai choisi ce métier parce que j’adore traduire de l’anglais… à l’anglais. (…) Les trois plus grandes forces à l’oeuvre sur la Planète – technologie, mondialisation et changement climatique – connaissent une accélération simultanée. Bouleversés, les institution, le monde du travail et la géopolitique exigent d’être repensés. (…) Car in fine, les chroniques parlent des gens, de leurs folies, de leurs passions, de leur haines et de leurs espoirs. J’aime étayer mes éditoriaux par des données. Mais ne l’oublions jamais : parler à quelqu’un, ce sont aussi des données. Les articles qui suscitent le plus de réactions sont toujours ceux qui parlent des gens. N’oublions pas non plus que le plus grand best-seller de tous les temps est un recueil d’histoires humaines : la Bible. (…) Il se passe désormais cinq à sept ans seulement entre le moment où une innovation est lancée et celui où sa diffusion, devenue planétaire, change la face du monde. (…) Il y a mille ans, il fallait probablement deux ou trois générations pour s’adapter à une nouveauté. À l’aube du XX e siècle, une seule suffisait. Aujourd’hui, nous sommes devenus si adaptables qu’il nous faut à peine dix à quinze ans. (…) C’est un véritable problème. Quand les choses accélèrent vraiment, la lenteur à s’adapter vous ralentit pour de bon, et vous désoriente. Comme si nous empruntions un tapis roulant d’aéroport à 7km/h qui accélérait soudaine à 112 km/h, l’environnement restant à peu près le même. C’est très perturbant pour la plupart des individus. (…) Le temps de la stabilité statique est derrière nous. (…) Figurer une croissance exponentielle – une grandeur qui double, triple ou quadruple sur plusieurs années – et l’énormité des chiffres atteints est très difficile. Alors, pour expliquer l’impact de la loi de Moore, c’est-à-dire le doublement de la puissance des ordinateurs tous les deux ans pendant un demi-siècle, le PDG d’Intel, Brian Krzanich, a recours à une analogie. Il applique à la coccinelle de Vokswagen les performances obtenues sur les microprocesseurs d’Intel depuis 1971. Entre la première génération de puces (la 4004) et la plus récente, leur puissance a été multipliée par 3 500, leur consommation d’énergie divisée par 90 000 et leur coût de production par 60 000. Une Coccinelle améliorée au même rythme roulerait aujourd’hui à 180 000 km/h, consommerait un litre au 800 000 km et coûterait trois centimes à produire ! (…) La page de la vie privée est aussi sans doute tournée. Quand on songe aux quantités de données aspirées par les géants (Facebook, Google, Amazon, Apple, Alibaba, Tencent, Microsoft, IBM, Netflix, Salesforce, General Electric, Cisco et les opérateurs téléphoniques) et à l’efficacité avec laquelle ils les scrutent pour en tirer informations et idées, c’est à se demander qui pourrait les concurrencer. Personne ne disposera jamais d’autant de gaz d’échappement digital à analyser pour en tirer des prévisions de plus en plus précises. Or le pouvoir réside désormais dans ce gaz numérique. Il faudra garder un œil sur le monopole que le big data peut donner à ces géants. Le danger n’est pas tant que leurs produits dominent le marché, mais que les données qu’ils recueillent renforcent cette domination. (…) Comme l’a souligné Tom Goodwin, vice-président senior de la stratégie et de l’innovation de Havas Media sur TechCrunch.com en mars 2015 : « Uber, le numéro un mondial des taxis, ne possède aucun véhicule. Facebook, le numéro un mondial des médias, ne créé aucun contenu. Alibaba, le commerçant le mieux valorisé au monde, n’a pas de stocks. Enfin Airbnb, le grand hébergeur du monde, ne possède aucun mur. Ce qui se passe est fascinant. C’est indéniable. Ce qui va suivre le prouve. Que l’on soit spécialiste du cancer, commerçant, designer, innovateur isolé dans les montagnes turques, ou propriétaire transformant la cabane de son jardin en centre de profit, l’occasion n’a jamais été aussi belle de devenir maker. (…) Le monde ne pas être autant connecté sans être profondément remodelé. Grâce aux superpouvoirs de la supernova, ces flux offrent des facultés de création et de destruction à des millions d’individus, rendent les pays dépendants financièrement les uns des autres, diffusent les idées les plus géniales comme les plus détestables et amplifient leurs conséquences à une vitesse inédite, contraignent plus que jamais les dirigeants à rendre des comptes, augmentent la facture des initiatives aventureuses à l’étranger, posant de ce fait une nouvelle contrainte géopolitique. (…) Autrefois, détenir un savoir particulier permettait de souffler, assuré qu’on était d’en tirer profit indéfiniment. C’est fini. Pour réussir, il faut désormais rafraîchir en permanence ses stocks de savoirs en s’abreuvant aux flux pertinents de nouvelles connaissances. » « Nous avons appris que nous savions transplanter des cœurs et fouler le terrain de nos bottes, nous ne pouvons pas transplanter l’éthique du pluralisme, en l’absence de ce terreau qu’on appelle confiance.

Friedman (Thomas L.), Merci d’être en retard. Survivre dans le monde de demain, éditions Saint-Simon, mars 2017.

BOHUMIL HRABAL, LA BEAUTÉ ÉCLATANTE ÉTERNELLE, LA JOIE DE VIVRE ET LES RIRES DES ABSURDES SITUATIONS / (…) Malgré la pluie d’automne, j’étais sortie dans le parc afin de contempler dans une délectation quasi amoureuse les statues nues des jeunes femmes et des jeunes gens qui semblaient émerger des vagues de la mer ou de l’eau claire d’une rivière, ces sculptures près desquelles je venais me ressourcer et retrouver la quintessence de la jeunesse. Moi-même, à mon heure, j’avais vécu comme ces héros ou ces demi-dieux que les sculpteurs et les architectes du comte Spok avaient disséminés dans notre parc, en leur présence je me sentais revigorée, fière de mes affinités profondes avec ces effigies de ma jeunesse. Revenue toute trempée dans le couloir où mes contemporaines en pantoufles se prélassaient dans leurs fauteuils, je marchais la tête haute, laissant derrière moi de petites mares d’eau qui dégoulinaient de ma robe en cotonnade, de mes souliers troués, fière de ma pauvreté et de mon dénuement, fière d’être ainsi trempée, je redevenais à mes yeux telle que j’avais été naguère. Les petites vieilles faisaient semblant de lire ou de rajuster les brides de leurs tabliers en réprimant des quintes d’une toux persistante, elles prenaient prétexte d’une lecture absorbante ou d’une conversation imaginaire pour me laisser passer sans avoir à me regarder. Mais je savais que, dès que j’aurais le dos tourné, elles me suivraient toutes des yeux avec la même hargne qu’autrefois, lorsque je passais à bicyclette en laissant derrière moi une foule de regards féminins dévorant d’envie. Les trois témoins des temps anciens étaient installés sous l’un des haut-parleurs de la radio interne. Me voyant si trempée, ils s’empressèrent de m’offrir une chaise près du chauffage central, me regardant comme si j’étais une jeune fille et se frottant déjà les mains car, en quelque sorte, je leur apportais l’inspiration, tout ce qu’ils racontaient semblait être destiné à moi seule, je sentais dans mon dos les côtes bien chaudes du radiateur pendant qu’au-dessus de nos têtes s’égrenaient Les Millions d’Arlequin, millions attendrissants qui, en se déversant sur eux, donnaient à la voix de ces trois témoins un timbre tremblotant, langoureux, quasi amoureux. (…) Pendant que le vieux médecin faisait sa cure à Marienbad, son remplaçant, le docteur Holoubek, insufflait la joie de vivre à tous les pensionnaires de la maison, on voyait sur-le-champ les hommes marcher d’un pas allègre, ils s’achetaient quelques petits flacons d’alcool qu’ils débouchaient dès le matin, tout le château s’imprégnait de la bonne odeur anisée de l’eau-de-vie de Prostejov, à quoi s’ajoutait celle de la gelée royale dont les femmes se barbouillaient la figure dès leur lever, se repoudrant le nez, s’aspergeant d’eau de toilette et portant des chemises de nuit imbibées de senteur florales, de sorte que les couloirs, telle une loge de théâtre, embaumaient sans cesse des odeurs de maquillage et de parfum. Dans ce château livré à toute cette diversité olfactive, chaque retraité guettait avec plaisir le passage du docteur Holoubek, le saluait, s’inclinait devant lui, car le vieux médecin octogénaire, quoique fumeur invétéré, ne tolérait pas qu’on fume dans les couloirs, le vieux docteur, bien que buveur lui-même, se mettait en colère dès qu’un bonhomme sentait la bière ou l’alcool et menaçait de le renvoyer immédiatement chez lui, dans ses foyers, en guise de représailles… (…) Franci fit le salut militaire et le White démarra, s’avança lentement le long des canons qui scintillaient dans le fossé, déjà les servants s’apprêtaient à engager l’obus et Franci remarqua, en passant près du troisième canon, des artilleurs agenouillés autour de l’affût, en train de l’assujettir fermement au sol… Soudain le White se mit à tousser pour la première fois de son existence, puis s’arrêta net. En me racontant la scène à la maison, Franci m’avoua que cela lui avait déclenché une crise de rhumatismes, qu’il aurait eu besoin que quelqu’un lui dégèle les articulations avec un fer à souder, cramponné qu’il était à son volant, il voyait le lieutenant lui faisant énergiquement signe de déguerpir, les salves d’honneur allaient être tirées. Surmontant sa douleur, Franci sauta de la cabine, releva le capot, revint chercher son tournevis et sa clef anglaise, il dégagea le carburateur, dévissa le flotteur et sortit le gicleur qu’il nettoya en soufflant dedans. Mais alors il aperçut le lieutenant qui, l’oreille collée à son talkie-walkie, l’envoyait au diable d’un geste définitif, jetait un coup d’œil sur sa montre et levait le bras, l’abaissait brusquement, tandis que certains artilleurs se bouchaient déjà les oreilles puis, à son commandement, la première salve déchira l’air en fauchant les ridelles du White, et toutes les bouteilles de limonade s’éparpillèrent en mille morceaux dans le fossé, le souffle de la déflagration arracha le capot ouvert, et Franci, à quatre pattes sur cette ferraille, s’envola comme sur des oreilles d’éléphant au-dessus d’un champ de blé mûrissant, il fendait l’air comme M. Jirout, le malteur, qui, dans sa jeunesse, s’amusait dans les kermesses à se faire propulser par un canon. Enfin le souffle retomba et Franci atterrit en vol plané à l’autre bout du fossé, le carburateur toujours à la main, couvert de débris de verre. La deuxième salve fit tourner le White, balaya le reste des casiers à bouteilles, et les ridelles arrachées retombèrent par terre. Chaque nouvelle salve saluant la statue du célèbre général soulevait et retournait le camion en tous sens, comme dans le jeu cruel du chat et de la souris… Au comble de l’excitation, Franci me raconta comment, entre deux coups de canon, il se hissait sur les coudes au fond de son fossé, inquiet de savoir ce qu’il était advenu de Pepi. Il finit par le découvrir au milieu d’une haie d’églantiers et de prunelliers, juché sur le siège du White dans cette suspension épineuse, si bien qu’à chaque coup de canon oncle Pepi se balançait sur ces ronces comme dans un antique landau en osier. La canonnade finie, le lieutenant accourut et, lorsqu’il constata avec soulagement que Franci n’avait qu’une déchirure au pantalon et à l’arcade sourcilière, il donna l’ordre aux soldats d’emporter oncle Pepi, encore bercé par les bras accueillants de la haie, toujours assis sur son siège, et Franci me disait dans un grand éclat de rire que son frère alors ressemblait à la statue d’un grand écrivain tchèque.

Hrabal (Bohumil), Les millions d’Arlequin, éditions Robert Laffont, mai 1995.

BALZAC, TOUJOURS DROIT AU FAIT, NOBLESSE OBLIGE !, VASSAL D’AUCUNE ÂME. LES JEUNES FEMMES / (…) Âgé seulement de quarante-cinq ans, il paraissait approcher de la soixantaine, tant il avait promptement vieilli dans le grand naufrage qui termina le dix-huitième siècle. La demi-couronne, qui ceignait monastiquement l’arrière de sa tête dégarnie de cheveux, venait mourir aux oreilles en caressant les tempes par des touffes grises mélangées de noir. Son visage ressemblait vaguement à celui d’un loup blanc qui a du sang au museau, car son nez était enflammé comme celui d’un homme dont la vie est altérée dans ses principes, dont l’estomac est affaibli, dont les humeurs sont viciées par d’anciennes maladies. Son front plat, trop large pour sa figure qui finissait en pointe, ridé transversalement par marches inégales, annonçait les habitudes de la vie en plein air et non les fatigues de l’esprit, le poids d’une constante infortune et non les efforts fait pour la dominer. Ses pommettes, saillantes et brunes au milieu des tons blafards de son teint, indiquaient une charpente assez forte pour lui assurer une longue vie. Son œil clair, jaune et dur, tombait sur vous comme un rayon du soleil en hiver, lumineux sans chaleur, inquiet sans pensée, défiant sans objet. Sa bouche était violente et impérieuse, son menton était droit et long. Maigre et de haute taille, il avait l’attitude d’un gentilhomme appuyée sur une valeur de convention, qui se sait au-dessus des autres par le droit, au-dessous par le fait. Le laissez-aller de la campagne lui avait fait négliger son extérieur. Son habillement était celui du campagnard en qui les paysans aussi bien que les voisins ne considèrent plus que la fortune territoriale. Ses mains brunies et nerveuses attestaient qu’il ne mettait de gants que pour monter à cheval ou le dimanche pour aller à la messe. Sa chaussure était grossière. Quoique les dix années d’émigration et les dix années de l’agriculteur eussent influé sur son physique, il subsistait en lui des vestiges de noblesse. (…) Génies éteints dans les larmes, cœurs méconnus, saintes Clarisse Harlowe ignorées, enfants désavoués, proscrits innocents, vous tous qui êtes entrés dans la vie par ses déserts, vous qui partout avez trouvé les visages froids, les cœurs fermés, les oreilles closes, ne vous plaignez jamais ! vous seuls pouvez connaître l’infini de la joie au moment où pour vous un cœur s’ouvre, une oreille vous écoute, un regard vous répond. Un seul jour efface les mauvais jours. Les douleurs, les méditations, les désespoirs, les mélancolies passées et non pas oubliées sont autant de liens par lesquels l’âme s’attache à l’âme confidente. Belle de nos désirs réprimés, une femme hérite alors des soupirs et des amours perdus, elle nous restitue agrandies toutes les affections trompées, elle explique les chagrins antérieurs comme la soulte exigée par le destin pour les éternelles félicitées qu’elle donne au jour des fiançailles de l’âme. Les anges seuls disent le nom nouveau dont il faudrait nommer ce saint amour, de même que vous seuls, chers martyrs, saurez bien ce que madame de Mortsauf était soudain devenue pour moi, pauvre, seul ! (…) Dès ce jour, elle fut non pas la bien-aimée, mais la plus aimée ; elle ne fut pas dans mon cœur comme une femme qui veut une place, qui s’y grave par le dévouement pour par l’excès du plaisir ; non, elle eut tout le cœur, et fut quelque chose de nécessaire au jeu des muscles ; elle devint ce qu’était la Béatrix du poëte florentin, la Laure sans tache du poëte vénitien, la mère des grandes pensées, la cause inconnue des résolutions qui sauvent, le soutien de l’avenir, la lumière qui brille dans l’obscurité comme le lys dans les feuillages sombres. Oui, elle dicta ces hautes déterminations qui coupent la part du feu, qui restituent la chose en péril ; elle m’a donné cette constance à la Coligny pour vaincre les vainqueurs, pour renaître de la défaite, pour lasser les plus forts lutteurs. (…) Maintenant appliquez ces préceptes à la politique des affaires. Vous entendrez plusieurs personnes disant que la finesse est l’élément du succès, que le moyen de percer la foule est de diviser les hommes pour se faire place. Mon ami, ces principes étaient bons au Moyen-Âge, quand les princes avaient des forces rivales à détruire les unes par les autres ; mais aujourd’hui tout est à jour, et ce système vous rendrait de fort mauvais services. En effet, vous rencontrerez devant vous, soit un homme loyal et vrai, soit un ennemi traître, un homme qui procédera par la calomnie, par la médisance, par la fourberie. Eh ! bien, sachez que vous n’avez pas de plus puissant auxiliaire que celui-ci, l’ennemi de cet homme est lui-même ; vous pouvez le combattre en vous servant d’armes loyales, il sera tôt ou tard méprisé. Quant au premier, votre franchise vous conciliera son estime ; et, vos intérêts conciliés (car tout s’arrange), il vous servira. Ne craignez pas de vous faire des ennemis ; malheur à qui n’en a pas dans le monde où vous allez ; mais tâchez de ne donner prise ni au ridicule ni à la déconsidération ; je dis tâchez, car à Paris un homme ne s’appartient pas toujours, il est soumis à de fatales circonstances ; vous ne pourrez éviter ni la boue du ruisseau, ni la tuile qui tombe. La morale a ses ruisseaux d’où les gens déshonorés essaient de faire jaillir sur les plus nobles personnes la boue dans laquelle ils se noient. Mais vous pouvez toujours vous faire respecter en vous montrant dans toutes les sphères implacables dans vos dernières déterminations. Dans ce conflit d’ambitions, au milieu de ces difficultés entrecroisées, allez toujours droit au fait, marchez résolûment à la question, et ne vous battez jamais que sur un point, avec toutes vos forces. (…) Il vous arrivera souvent d’être utile aux autres, de leur rendre service, et vous en serez peu récompensé ; mais n’imitez pas ceux qui se plaignent des hommes et se vantent de ne trouver que des ingrats. N’est-ce pas se mettre sur un piédestal ? puis n’est-il pas un peu niais d’avouer son peu de connaissance du monde ? Mais ferez-vous le bien comme un usurier prête son argent ? Ne le ferez-vous pas pour le bien en lui-même ? Noblesse oblige ! Néanmoins ne rendez pas de tels services que vous forciez les gens à l’ingratitude, car ceux-là deviendraient pour vous d’irréconciliables ennemis : il y a le désespoir de l’obligation, comme le désespoir de la ruine, qui prête des forces incalculables. Quant à vous, acceptez le moins que vous pourrez des autres. Ne soyez le vassal d’aucune âme, ne relevez que de vous-même. (…) Fuyez les jeunes femmes ! Ne croyez pas qu’il y ait le moindre intérêt personnel dans ce que je vous dis ? La femme de cinquante ans fera tout pour vous et la femme de vingt ans rien ; celle-ci veut toute votre vie, l’autre ne vous demandera qu’un moment, une attention. Raillez les jeunes femmes, prenez d’elles tout en plaisanterie, elles sont incapables d’avoir une pensée sérieuse. Les jeunes femmes, mon ami, sont égoïstes, petites, sans amitié vraie, elles n’aiment qu’elles, elles vous sacrifieraient à un succès. D’ailleurs, toutes veulent du dévouement, et votre situation exigera qu’on en ait pour vous, deux prétentions inconciliables. Aucune d’elle n’aura l’entente de vos intérêts, toutes penseront à elle et non à vous, toutes vous nuiront plus par leur vanité qu’elles ne vous serviront par leur attachement ; elles vous dévoreront sans scrupule votre temps, vous feront manquer votre fortune, vous détruiront de la meilleure grâce du monde. Si vous vous plaignez, la plus sotte d’entre elles vous prouvera que son gant vaut le monde, que rien n’est plus glorieux que de la servir. Toutes vous diront qu’elles donnent le bonheur, et vous feront oublier vos belles destinées : leur bonheur est variable, votre grandeur est certaine. Vous ne savez pas avec quel art perfide elles s’y prennent pour satisfaire leurs fantaisies, pour convertir un goût passager en un amour qui commence sur la terre et doit se continuer dans le ciel. Le jour où elles vous quitteront, elles vous diront que le mot je n’aime plus justifie l’abandon, comme le mot j’aime excusait leur amour, que l’amour est involontaire. Doctrine absurde, cher ! Croyez-le, le véritable amour est éternel, infini, toujours semblable à lui-même ; il est égal et pur, sans démonstrations violentes ; il se voit en cheveux blancs, toujours jeune de cœur. (…) Pour la première fois, j’éprouvais ce spleen moral que connaissent, dit-on, les plus robustes lutteurs au fort de leurs combats, espèce de folie froide qui fait un lâche de l’homme le plus brave, un dévot d’un incrédule, qui rend indifférent à toute chose, même aux sentiments les plus vitaux, à l’honneur, à l’amour ; car le doute nous ôte la connaissance de nous-mêmes, et nous dégoute de la vie. (…) Vous connaissez la singulière personnalité des Anglais, cette orgueilleuse Manche infranchissable, ce froid canal Saint-Georges qu’ils mettent entre eux et les gens qui ne leur sont point présentés ; l’humanité semble être une fourmillière sur laquelle ils marchent ; ils ne connaissent de leur espèces que les gens admis par eux ; les autres, ils n’en entendent pas le langage ; c’est bien des lèvres qui se remuent et des yeux qui voient, mais ni le son ni le regard ne les atteignent ; pour eux, ces gens sont comme s’ils n’étaient point. Les Anglais offrent ainsi comme une image de leur île où la loi régit tout, où tout est uniforme dans chaque sphère, où l’exercice des vertus semble être le jeu nécessaire de rouages qui marchent à heure fixe.

Balzac (Honoré de), Le lys dans la vallée, éditions Michel de L’Ormeraie, illustrations de Charles Huard, 4ème trimestre 1986.

DONALD RAY POLLOCK, L’IDIOTIE, LE MENSONGE, L’HUMILIATION ET LE MEURTRE /  (…) Malgré son incompétence dans pratiquement tous les domaines, Homer avait néanmoins appris que la meilleure chose à faire pour un politicien qui voulait survivre était de ne strictement rien faire : il avait ainsi remporté les quatre dernières élections grâce à sa grande habilité à ménager la chèvre et le chou. Personnellement, il était partisan de toutes les commodités modernes, mais il n’allait pas risquer de sacrifier sa bonne planque en se lançant dans leur promotion active. La majorité des gens détestaient plus que tout le changement. (…) Pasteur presbytérien de profession, mais depuis peu retraité, Edgar Blaine avait eu besoin de toute la soirée pour arriver à saisir de quoi au juste ils débattaient. À peine quelques minutes plus tôt, il croyait encore qu’ils projetaient une cérémonie. Le matin même, il avait répété à sa femme que sa tête ne fonctionnait plus très bien et qu’il serait préférable pour lui de laisser son siège de conseiller municipal à quelqu’un d’autre, mais elle n’avait pas voulu en entendre parler. De manière incompréhensible, malgré le nombre de fois où il avait débarqué au petit-déjeuner uniquement vêtu de chaussettes sur les mains, ou encore sa manie de se servir d’une tasse à café pour beurrer sa tranche de pain, elle refusait obstinément d’admettre que ses meilleures années étaient derrière lui. Pourquoi ne pouvait-elle comprendre qu’il désirait juste passer son temps dans le jardin, une couverture sur ses jambes froides, à relire ses anciens sermons en méditant sur le nombre d’âmes que ses paroles avaient pu sauver avant d’oublier définitivement à quoi servaient les mots ? (…) Les photos montraient un Montgomery presque incapable de retenir son chagrin et l’attorney général se demanda s’il trouverait en lui autant d’émotion si, par exemple, sa vieille mère disparaissait ou si son épouse partait avec un homme davantage à son goût. Il en doutait. Powys avait beau refuser de voir la plupart de ses défauts, il était tout de même bien conscient que la première qualité que perdait un homme lorsqu’il entrait en politique, c’était son humanité. (…) On imputa bientôt au trio des crimes commis dans des États aussi éloignés que l’Idaho ou l’Arizona. Un arboriculteur du Vermont, qui sentait que son épouse trop curieuse commençait à avoir des soupçons sur son propre comportement pervers, vit en eux les boucs émissaires parfaits. Il alla au poste de police de Montpelier et jura les avoir surpris en train d’enterrer dans son verger le corps d’une femme nue. Heureusement, l’agent de permanence, un certain Abe Abramson, possédait l’étrange faculté de pouvoir détecter le mensonge chez une personne – principalement en observant sa façon de tenir sa tasse de café ou de thé, qu’il servait au cours de l’interrogatoire sans même poser la question – et, quelques heures plus tard, le fermier fut arrêté pour le meurtre de neuf femmes qui avaient disparu dans les Green Mountains au cours des dix années précédentes. Toutefois, alors que ce macabre incident, largement colporté au niveau national, aurait dû servir d’avertissement général en démontrant que les bandits étaient peut-être accusés de méfaits qu’ils n’avaient pas commis, les reportages devenaient de plus en plus racoleurs et excessifs, au gré du déluge de bobards contradictoires et d’absurdités délirantes que charriaient allègrement les fils du télégraphe ou ceux du téléphone. (…) Malgré les efforts de Blackie pour promouvoir son nouvel établissement comme « Le Harem céleste des plaisirs terrestres », difficile, même avec toute la bonne volonté du monde, d’assimiler l’étable à chèvre de Virgil Brandon à un quelconque terrain de jeu exotique et, à sa consternation, les gens en vinrent bientôt à appeler l’endroit « La Grange aux putes », tout simplement. De plus, le succès n’était pas tout à fait à la hauteur de ses espérances initiales. Il avait prévu que les filles se taperaient plus de michetons qu’il n’était humainement possible, mais il s’avéra que les soldats de Camp Pritchard étaient sévèrement tenus en laisse, en tout cas pendant la semaine. (…) – Je les ai vus entrer là juste avant de venir vous chercher », répondit Sugar. Convaincu que l’informateur disait la vérité, le chef regarda Luther et déclara : « Arrête cet homme et ramène-le en prison. – Qui ça ? » interrogea Sugar. Luther dégaina son revolver de service et le braqua sur le Noir. « Tu as entendu. Tu es en état d’arrestation. – Pour quelle raison ? Je vous ai montré où y z’étaient. » Wallingford fit volte-face pour considérer la foule grouillante, dont une fraction importante était désormais armée.« Pour trouble à l’ordre public. – Espèce de sale fils de pute ! s’écria Sugar. J’aurais dû m’en douter. Ces putains de salauds de Blancs sont tous les mêmes. – Et agression verbale contre un officier de la force publique, ajouta Wallingford. À présent, embarque-moi ce type. » Pour Sugar, après la succession d’épreuves  de ces derniers jours qui l’avaient finalement conduit jusqu’ici, se voir ainsi escroqué de sa part potentielle de la récompense était la goutte d’eau qui faisait déborder le vase. Cette fois, il n’en pouvait plus, il avait été trop humilié. Alors que Luther sortait les menottes, il décida que la seule chose qui lui apporterait un tant soit peu de réconfort serait de se battre, de se défendre, de filer des coups de surin à quelqu’un, sans se soucier des conséquences. Concentrant tout sa rage sur le chef de la police, il avança d’un pas et quelqu’un hurla : « Gaffe ! Il a un couteau ! » Heureusement, du moins pour Wallingford, son fils n’hésita pas à agir. Comme c’est parfois le cas avec ceux qui s’engagent dans les forces de l’ordre, Luther attendait que se présente une raison valable de tuer un homme depuis qu’il avait prêter serment de protéger la population et Sugar eût à peine le temps d’ouvrir son rasoir qu’il se retrouvait gisant dans la rue, sa poitrine décharnée criblée de trois balles. Tandis qu’il parcourait des yeux l’assemblée de Blancs qui se pressait autour de lui, de nombreuses pensées traversèrent de nouveau son esprit, certaines agréables et d’autres non : le gros cul rebondi de Flora, le jour où il avait vu le chapeau melon dans la vitrine du magasin, la vieille femme blanche qui l’implorait de ne pas lui faire de mal, les chansons que sa mère lui fredonnait le soir pour l’endormir, et ainsi de suite, des bribes de son existence qu’il voyait voler devant lui trop vite pour pouvoir les attraper, et alors, juste avant de rendre le dernier souffle de sa triste vie, il tourna légèrement la tête sur la gauche pour expédier un crachat sur le bout de la chaussure de Sandy Saunders.

Ray Pollock (Donald), Une mort qui en vaut la peine, éditions Albin Michel, octobre 2016.

BALZAC, LES RUMEURS DE L’OPINION PUBLIQUE, LES ÉCOLES ET LES PROMESSES DE L’ÉTAT / (…) Dans un rang élevé, ces avantages lui eussent fait obtenir sur les masses cet ascendant nécessaire, et qu’elles laissent prendre sur elles par des hommes ainsi doués, mais les supérieurs ne pardonnent jamais à leurs inférieurs de posséder les dehors de la grandeur, ni de déployer cette majesté tant prisée des anciens et qui manque si souvent aux organes du pouvoir moderne. (…) L’Opposition, quand elle est systématique, arrive à de semblables non-sens ; car il ne s’agit pas pour elle d’avoir raison, mais de toujours fronder le pouvoir. Le Parquet eut donc, vers les premiers jours d’août, la main forcée par cette rumeur si souvent stupide, appelée l’Opinion publique. (…) Sans circulation, il ne saurait exister ni commerce, ni industrie, ni échange d’idées, aucune espèce de richesse : les merveilles physiques de la civilisation sont toujours le résultat d’idées primitives appliquées. La pensée est constamment le point de départ et le point d’arrivée de toute société. (…) L’ingénieur ordinaire, de même que le capitaine d’artillerie, sait toute la science ; il ne devrait y avoir au-dessus qu’un chef d’administration pour relier les quatre-vingt-six ingénieurs à l’État ; car un seul ingénieur, aidé par deux aspirants, suffit à un Département. La hiérarchie, en de pareils corps, a pour effet de subordonner les capacités actives à d’anciennes capacités éteintes qui, tout en croyant mieux faire, altèrent ou dénaturent ordinairement les conceptions qui leur sont soumises, peut-être dans le seul but de ne pas voir mettre leur existence en question ; car telle me semble être l’unique influence qu’exerce sur les travaux publics, en France, le Conseil-général des Ponts-et-chaussées. Supposons néanmoins qu’entre trente et quarante ans, je sois ingénieur de première classe et ingénieur en chef avant l’âge de cinquante ans ? Hélas ! je vois mon avenir, il est écrit à mes yeux. Mon ingénieur en chef a soixante ans, il est sorti avec honneur, comme moi, de cette fameuse École ; il a blanchi dans deux départements à faire ce que je fais, il y est devenu l’homme le plus ordinaire qu’il soit possible d’imaginer, il est retombé de toute la hauteur à laquelle il s’était élevé ; bien plus, il n’est pas au niveau de la science, la science a marché, il est resté stationnaire ; bien mieux, il a oublié ce qu’il savait. L’homme qui se produisait à vingt-deux ans avec tous les symptômes de la supériorité, n’en a plus aujourd’hui que l’apparence. D’abord, spécialement tourné vers les sciences exactes et les mathématiques par son éducation, il a négligé tout ce qui n’était pas sa partie. Aussi ne sauriez-vous imaginer jusqu’où va sa nullité dans les autres branches des connaissances humaines. Le calcul lui a desséché le cœur et le cerveau. Je n’ose confier qu’à vous le secret de sa nullité, abritée par le renom de l’École Polytechnique. Cette étiquette impose, et sur la foi du préjugé, personne n’ose mettre en doute sa capacité. À vous seul je dirai que l’extinction de ses talents l’a conduit à faire dépenser dans une seule affaire un million au lieu de deux cent mille francs au Département. J’ai voulu protester, éclairer le Préfet ; mais un ingénieur de mes amis m’a cité l’un de nos camarades devenu la bête noire de l’Administration pour un fait de ce genre. – « Serais-tu bien aise, quand tu seras ingénieur en chef, de voir tes erreurs relevées par ton subordonné ? me dit-il. Ton ingénieur en chef va devenir inspecteur divisionnaire. Dès qu’un des nôtres commet une lourde faute, l’Administration, qui ne doit jamais avoir tort, le retire du service actif en le faisant inspecteur. » Voilà comment la récompense due au talent est dévolue à la nullité. La France entière a vu le désastre, au cœur de Paris, du premier pont suspendu que voulut élever un ingénieur, membre de l’Académie des sciences, triste chute qui fut causée par des fautes qui ni le constructeur du canal de Briare, sous Henri IV, ni le moine qui a bâti le Pont-Royal, n’eussent faites, et que l’Administration consola en appelant cet ingénieur au Conseil général. Les Écoles spéciales seraient-elles donc des grandes fabriques d’incapacités ? Ce sujet exige de longues observations. (…) Quel but se propose l’État ? Veut-il obtenir des capacités ? Les moyens employés vont directement contre sa fin, il a bien certainement créé les plus honnêtes médiocrités qu’un Gouvernement ennemi de la supériorité pourrait souhaiter. Veut-il donner une carrière à des intelligences choisies ? Il leur a préparé la condition la plus médiocre : il n’est pas un des hommes sortis des Écoles qui ne regrette, entre cinquante et soixante ans, d’avoir donné dans le piège que cachent les promesses de l’État. Veut-il obtenir des hommes de génies ? Quel immense talent ont produit les Écoles depuis 1790 ? Sans Napoléon, Cachin, l’homme de génie à qui l’on doit Cherbourg eût-il existé ? Le despotisme impérial l’a distingué, le régime constitutionnel l’aurait étouffé. L’Académie des sciences compte-t-elle beaucoup d’hommes sortis des Écoles spéciales ? Peut-être y en a-t-il deux ou trois ! L’homme de génie se révélera toujours en dehors des Écoles spéciales. Dans les sciences dont s’occupent ces Écoles, le génie n’obéit qu’à ses propres lois, il ne se développe que par des circonstances sur lesquelles l’homme ne peut rien : ni l’État, ni la science de l’homme, l’Anthropologie, ne les connaissent. Riquet, Perronet, Léonard de Vinci, Cachin, Palladio, Brunelleschi, Michel-Ange, Bramante, Vauban, Vicat tiennent leur génie de causes inobservées et préparatoires auxquelles nous donnons le nom de hasard, le grand mot des sots. Jamais, avec ou sans Écoles, ces ouvriers sublimes ne manquent à leurs siècles. Maintenant est-ce que, par cette organisation, l’État gagne des travaux d’utilité publique mieux faits ou à meilleur marché ? (…) Comment voulez-vous que les masses deviennent religieuses et obéissent, si elles voient l’irréligion et l’indiscipline au-dessus d’elles ? Les peuples unis par une foi quelconque auront toujours bon marché des peuples sans croyance. La loi de l’Intérêt général, qui engendre le Patriotisme, est immédiatement détruite par la loi de l’Intérêt particulier, qu’elle autorise, et qui engendre l’Égoïsme. (…) Les peuples ont un cœur et n’ont pas d’yeux, ils sentent et ne voient pas. Les gouvernements doivent voir et ne jamais se déterminer par les sentiments. Il y a donc une évidente contradiction entre les premiers mouvements des masses et l’action du pouvoir qui doit en déterminer la force et l’unité. Rencontrer un grand prince est un effet du hasard, pour parler votre langage ; mais se fier à une assemblée quelconque, fût-elle composée d’honnêtes gens, est une folie. (…) – Que voulez-vous, monsieur le curé, dit Gérard, s’il faut vous parler comme au confessionnal, je regarde la Foi comme un mensonge qu’on se fait à soi-même, l’Espérance comme un mensonge qu’on se fait sur l’avenir, et votre Charité comme une ruse d’enfant qui se tient sage pour avoir des confitures. – On dort cependant bien, monsieur, dit madame Graslin, quand l’Espérance nous berce.

Balzac (Honoré de), Le curé du village, éditions Michel de L’Ormeraie, illustrations de Charles Huard, 3ème trimestre 1986.

MICHEL DÉON, UNE INITIATION À LA VIE DANS LE MONDE TROUBLE DE L’OCCUPATION ALLEMANDE / (…) Nous n’évoquerons pas à son sujet le charme slave par égard pour ceux qui ont connu l’arrivée des premières troupes soviétiques en Pologne, en Silésie, en Poméranie et en Allemagne de l’Est, et, plus tard, l’entrée triomphale des libérateurs en Hongrie et en Tchécoslovaquie. Le charme slave est peut-être bien un de ces affreux clichés qui traînent encore dans les boîtes de nuit. (…) On a enseigné longtemps aux hommes de ma génération qu’obtenir trop vite et sans effort ce qu’on l’on désire ne procure aucune satisfaction, même d’amour-propre. Et pire encore : on s’en lasse aussitôt. Mais les générations d’après, celles qui sont nés de la guerre ou pendant la dernière guerre, éprouvent à l’égard de la morale traditionnelle une méfiance animale. L’instinct – enfin l’instinct du moment avec tout ce qu’il peut avoir de sauvage ou d’intuitif –, l’instinct leur dicte que l’objet désiré ou l’être désiré perd son pouvoir d’attraction pendant l’attente et se dévalue ou se dégrade. En nous, également, le désir lassé se vide de son pouvoir énergétique. Et comment le conserverait-il quand tout l’invite à la dispersion mentale et à la dilution dans un océan de tentations ? Quand les femmes n’étaient pas faciles (nous parlons d’hier et non d’avant-hier, car, on l’oublie trop, les mœurs passent des modes de rigueur et de laxisme qui devraient nous rendre plus modestes sur l’étendue de nos conquêtes vers la liberté), quand elles n’étaient pas faciles, le don de l’une d’elles inspirait à son possesseur un sentiment d’orgueil et de fierté qui contribuait beaucoup à la perfection du plaisir. Nous parlons d’amour. Il pourrait s’agir de maisons, de voitures, de chevaux, de livres ou de bijoux. Dans une société, non de consommation, comme il a été dit bêtement, mais de sollicitation, la patience est la vertu des imbéciles. À pratiquer cette vertu, on part vaincu d’avance. La jeunesse le sait vite, par une grâce spéciale qui lui est donnée. La guerre et ses incidences ou plutôt les misères de la guerre et leurs incidences tendent à rompre le fil fragile qui nous reliait à nos désirs lointains. Demain n’est à personne et le présent exige des joies exaltantes et courtes qui atteignent très peu le cœur et jamais l’âme. Tout désir accompli est paré des gloires de l’adieu. Il s’agit d’un défi. Comme il reste sans réponse, le joueur gagne ou croit gagner. Il n’a pas le temps de faire ses comptes. La victoire est déjà loin, son souvenir s’estompe. Reste une poignante tristesse pour les âmes sensibles. Certains y décèlent une preuve de l’existence de Dieu, arguant de ce que l’acte de procréation, même sans intention de donner la vie, est un acte de foi et un don. Mais Dieu ressentit-il cette atroce amertume après nous avoir créés si mal et si peu à son image que le moins qu’on puisse dire est qu’il n’est pas un artiste ? La possession n’est plus le sommet d’une existence, l’affirmation d’une personnalité dont nous voulons transmettre le principe. Il s’agit seulement d’un désir fugitif qui, assouvi, laisse à peine de traces. Quoi ? Ce n’était que ça ? Encore une fois, nous parlons d’amour et aussi des jouets de la vie : maisons, voitures, chevaux… (…) Ce soir, Jean aurait aimé écrire une page dans son vieux carnet : « Une forme de l’amour, la plus belle, la seule précieuse, prend fin à l’instant où l’on couche pour la première fois avec la femme aimée. Les baisers volés, la chair entrevue passent pour des enfantillages. Une aventure énorme, superbe, enivrante mais obscène commence. Une somme immense de tendresse est nécessaire pour l’empêcher de dégénérer en chiennerie. Dans les romans érotico-romanesques seulement, l’acte d’amour est figuré comme une merveilleuse envolée, le détachement terrestre de deux corps. La réalité est moins magique et ce qu’elle a de moins magique rend les choses effrayantes. Deux corps retombent. Vertige du vide, retour à soi, moment d’indifférence terrible. Les bruits, les odeurs, les précautions peuvent tout détruire. Je serais sage en ne faisant jamais l’amour à la femme que j’ai longtemps aimée, et en revanche, de le faire beaucoup avec celles qui ne m’attacheront pas. Au fond, le moment le plus équilibré de ma vie se situe entre ma première nuit avec Nelly et mon premier après-midi avec Claude. Je ne m’en rendais pas compte. Maintenant, je le sais. Avec Nelly, la partie de plaisir est peut-être terminée. Avec Claude débute peut-être une difficile et longue conquête… » (…) Les nouvelles les plus tristes arrivent avec un tel retard qu’elles s’inscrivent dans l’histoire, mineures, insignifiantes, refroidies, dépassées. Le désir angoissé de savoir de quoi demain sera fait repousse l’hier beaucoup plus loin qu’il n’est. Des distances ridicules, mais qui paraissent infranchissables, tamisent l’atroce. On ne verse pas de vieilles larmes. On les refoule sans trop de pitié. La durée efface les notes les plus aiguës de la mort. Les survivants tirent même orgueil d’être là quand les plus faibles ou les plus malchanceux ont disparu. C’est tout juste s’ils ne les accusent pas de lâcheté. (…) En fait il s’agit d’une révolution profonde et encore à peine perceptible : la France mue parce que la fortune change de main, une classe de possédants disparaît, lentement ruinée, vendant pour survivre ses richesses traditionnelles amoureusement amassées et préservées de génération en génération. Une autre classe se substitue à elle, énorme, infatuée, la poche pleine de billets, fardée, avec des femmes couvertes de verroterie. Flotte sur cette nouvelle catégorie de citoyens français un air de bonheur, de superbe qui suscite mille concours intéressés.

Déon (Michel), Les vingt ans du jeune homme vert, éditions Gallimard folio, décembre 2012.

BALZAC, ÉGOÏSME, ÉLECTION, CONSCIENCE ET LIBERTÉ (…) L’industrie ne peut être sauvée que par elle-même. La concurrence est sa vie. Protégée elle s’endort; elle meurt par le monopole comme sous le tarif. Le pays qui rendra tous les autres ses tributaires sera celui qui proclamera la liberté commerciale, il sentira la puissance manufacturière de tenir ses produits à des prix inférieurs à ceux de ses concurrents. La France peut atteindre à ce but beaucoup mieux que l’Angleterre, car elle seule possède un territoire assez étendu pour maintenir les productions agricoles à des prix qui maintiennent l’abaissement du salaire industriel : là devrait tendre l’Administration en France, car là est toute la question moderne. (…) Maintenant, pour étayer la Société, nous n’avons d’autres soutiens que l’égoïsme. Les individus croient en eux. L’avenir, c’est l’homme social ; nous ne voyons plus rien au-delà. Le grand homme qui nous sauvera du naufrage vers lequel nous courons se servira sans doute de l’individualisme pour refaire la nation ; mais en attendant cette régénération, nous sommes dans le siècle des intérêts matériels et du positif. Ce dernier mot est celui de tout le monde. Nous sommes tous chiffrés, non d’après ce que nous valons, mais d’après ce que nous pesons. S’il est en veste, l’homme d’énergie obtient à peine un regard. Ce sentiment a passé dans le Gouvernement. Le Ministre envoie une chétive médaille au marin qui sauve au péril de ses jours une douzaine d’hommes, il donne la croix d’honneur au député qui lui vend sa voix. Malheur au pays ainsi constitué ! Les nations, de même que les individus, ne doivent leur énergie qu’à de grands sentiments. Les sentiments d’un peuple sont ses croyances. Au lieu d’avoir des croyances, nous avons des intérêts. Si chacun ne pense qu’à soi et n’a de foi qu’en lui-même, comment voulez-vous rencontrer beaucoup de courage civil, quand la condition de cette vertu consiste dans le renoncement à soi-même ? (…) Eh ! bien, mon cher monsieur, le journalier Taboureau, brave garçon, obligeant, commode, donnait un coup de main à qui le lui demandait ; mais, au prorata de ses gains, monsieur Taboureau est devenu processif, chicaneur, dédaigneux. Plus il s’est enrichi, plus il s’est vicié. Dès que le paysan passe de sa vie purement laborieuse à la vie aisée ou à la possession territoriale, il devient insupportable. Il existe une classe à demi vertueuse, à demi vicieuse, à demi savante, ignorante à demi, qui sera toujours le désespoir des Gouvernements. Vous allez voir un peu l’esprit de classe dans Taboureau, homme simple en apparence, ignare même, mais certainement profond dès qu’il s’agit de ses intérêts. (…) Il ne suffit pas en effet d’être honnête homme, il faut le paraître. La Société ne vit pas seulement par des idées morales ; pour subsister, elle a besoin d’actions en harmonie avec ces idées. Dans la plupart des communes rurales, sur une centaine de famille que la mort a privées de leur chef, quelques individus seulement, doués d’une sensibilité vive, garderont de cette mort un long souvenir ; mais tous les autres l’auront complètement oubliée dans l’année. Cet oubli n’est-il pas une grande plaie ? Une religion est le cœur d’un peuple, elle exprime ses sentiments et les agrandit en leur donnant une fin ; mais sans un Dieu visiblement honoré, la Religion n’existe pas, et partant, les lois humaines n’ont aucune vigueur. Si la conscience appartient à Dieu seul, le corps tombe sous la loi sociale ; or, n’est-ce pas un commencement d’athéisme que d’effacer ainsi les signes d’une douleur religieuse, de ne pas indiquer fortement aux enfants qui ne réfléchissent pas encore, et à tous les gens qui ont besoin d’exemples, la nécessité d’obéir aux lois par une résignation patente aux ordres de la Providence qui frappe et console, qui donne et ôte les biens de ce monde ? (…) Là, les mœurs sont patriarcales : l’autorité du père est illimitée, sa parole est souveraine ; il mange seul assis au haut bout de la table, sa femme et ses enfants le servent, ceux qui l’entourent ne lui parlent point sans employer certaines formules respectueuses, devant lui chacun se tient debout et découvert. Élevés ainsi, les hommes ont l’instinct de leur grandeur. Ces usages constituent, à mon sens, une noble éducation. Aussi dans cette commune sont-ils généralement justes, économes et laborieux. Chaque père de famille a coutume de partager également ses biens entre ses enfants quand l’âge lui a interdit le travail ; ses enfants le nourrissent. Dans le dernier siècle, un vieillard de quatre-vingt-dix ans, après avoir fait ses partages entre ses quatre enfants, venait vivre trois mois de l’année chez chacun d’eux. Quand il quitta l’aîné pour aller chez le cadet, un de ses amis lui demanda : – Hé ! bien, es-tu content ? – Ma foi oui, lui dit le vieillard, ils m’ont traité comme leur enfant. (…) Pour le pauvre, le vol n’est plus uni un délit, ni un crime, mais une vengeance. Si, quand il s’agit de rendre justice aux petits, un administrateur les maltraite et filoute leurs droits acquis, comment pouvons-nous exiger de malheureux sans pain résignation à leurs peines et respect aux propriétés ?… Je frémis en pensant qu’un garçon de bureaux, de qui le service consiste à épousseter des papiers, a eu les mille francs de pension promis à Gondrin. Puis certaines gens, qui n’ont jamais mesuré l’excès des souffrances, accusent d’excès les vengeances populaires ! Mais le jour où le Gouvernement a causé plus de malheurs individuels que de prospérités, son renversement ne tient qu’à un hasard ; en le renversant, le peuple solde ses comptes à sa manière. Un homme d’État devrait toujours se peindre les pauvres aux pieds de la Justice, elle n’a été inventée que pour eux. (…) – Monsieur le capitaine, répondit le prêtre, il ne faut s’attendre à trouver des anges nulle part, ici-bas. Partout où il y a la misère, il y a souffrance. La souffrance, la misère, sont des forces vives qui ont leur abus comme le pouvoir a les siens. Quand des paysans ont fait deux lieues pour aller à leur ouvrage et reviennent bien fatigués le soir, s’ils voient des chasseurs passant à travers les champs et les prairies pour regagner plus tôt la table, croyez-vous qu’ils se feront un scrupule de les imiter ? Parmi ceux qui se fraient ainsi le sentier dont se plaignaient ces messieurs tout-à-l’heure, quel sera le délinquant ? celui qui travaille ou celui qui s’amuse ? Aujourd’hui les riches et les pauvres nous donnent autant de mal les uns que les autres. La foi, comme le pouvoir, doit toujours descendre des hauteurs ou célestes ou sociales ; et certes, de nos jours, les classes élevées ont moins de foi que n’en a le peuple, auquel Dieu promet un jour le ciel en récompense de ses maux patiemment supportés. Tout en me soumettant à la discipline ecclésiastique et à la pensée de me supérieurs, je crois que, pendant long-temps, nous devrions être moins exigeants sur les questions du culte, et tâcher de ranimer le sentiment religieux au cœur des régions moyennes, là où l’on discute le christianisme au lieu d’en pratiquer les maximes. Le philosophisme du riche a été d’un bien fatal exemple pour le pauvre, et a causé de trop longs interrègnes dans le royaume de Dieu. Ce que nous gagnons aujourd’hui sur nos ouailles dépend entièrement de notre influence personnelle, n’est-ce-pas un malheur que la foi d’une commune soit due à la considération qu’y obtient un homme ? Lorsque le christianisme aura fécondé de nouveau l’ordre social, en imprégnant toutes les classes de ses doctrines conservatrices, son culte ne sera plus alors mis en question. Le culte de la religion est sa forme, les sociétés ne subsistent que par la forme. À vous des drapeaux, à nous la croix… (…) Les pouvoirs discutés n’existent pas. Imaginez-vous une société sans pouvoir ? Non. Eh ! bien, qui dit pouvoir dit force. La force doit reposer sur des choses jugées. Telles sont les raisons qui m’ont conduit à penser que le principe de l’Élection est un des plus funestes à l’existence des gouvernements modernes. Certes je crois avoir assez prouvé mon attachement à la classe pauvre et souffrante, je ne saurais être accusé de vouloir son malheur ; mais tout en l’admirant dans la voie laborieuse où elle chemine, sublime de patience et de résignation, je la déclare incapable de participer au Gouvernement. Les prolétaires me semblent les mineurs d’une nation, et doivent toujours rester en tutelle. Ainsi, selon moi, messieurs, le mot élection est près de causer autant de dommage qu’en ont fait les mots conscience et liberté, mal compris, mal définis, et jetés aux peuples comme des symboles de révolte et des ordres de destruction. La tutelle des masses me paraît donc une chose juste et nécessaire au soutien des sociétés. (…) Nous voyons depuis quelque temps trop d’hommes n’avoir que des idées ministérielles au lieu d’avoir des idées nationales, pour ne pas admirer le véritable homme d’État comme celui qui nous offre la plus immense poësie humaine. Toujours voir au-delà du moment et devancer la destinée, être au-dessus du pouvoir et n’y rester que par le sentiment de l’utilité dont on est sans s’abuser de ses forces, dépouiller ses passions et même toute ambition vulgaire pour demeurer maître de ses facultés, pour prévoir, vouloir et agir sans cesse ; se faire juste et absolu, maintenir l’ordre en grand, imposer silence à son cœur et n’écouter que son intelligence ; n’être ni défiant, ni confiant, ni douteur ni crédule, ni reconnaissant ni ingrat, ni en arrière avec un événement ni surpris par une pensée ; vivre enfin par le sentiment des masses, et toujours les dominer en étendant les ailes de son esprit, le volume de sa voix et la pénétration de son regard, en voyant non pas les détails, mais les conséquences de toute chose, n’est-ce pas être un peu plus qu’un homme ? Aussi, les noms de ces grands et nobles pères des nations devraient-ils être à jamais populaires.

Balzac (Honoré de), Le médecin de campagne, éditions Michel de L’Ormeraie, illustrations de Charles Huard, 2ème trimestre 1986.

GIDE, LE FAUX PAPE ET LES MARCHANDS D’ILLUSION (…) Son Anthime était là, en face d’elle ; il n’était ni assis, ni debout ; le sommet de sa tête, à hauteur de la table, recevait en pleine lumière de la bougie qu’il avait posée sur le bord ; Anthime le savant, l’athée, celui dont le jarret perclus, non plus que la volonté insoumise, depuis des ans n’avait jamais fléchi (car il est à remarquer combien chez lui l’esprit allait de pair avec le corps), Anthime était agenouillé. Il était à genoux, Anthime ; il tenait à deux mains un petit débris de stuc qu’il trempait de larmes, qu’il couvrait de frénétiques baisers. Il ne se dérangea pas d’abord, et Véronique, devant ce mystère, interdite, n’osant ni reculer ni entrer, déjà pensait à s’agenouiller elle-même, sur le seuil, bien en face de son mari, quand celui-ci se relevant sans effort, ô miracle ! marcha vers elle d’un pas sûr, et la saisissant à pleins bras : « Désormais », lui dit-il en la pressant contre son cœur et le visage penché vers elle, « désormais, mon amie, c’est avec moi que tu prieras. » (…) Les punaises ont des mœurs particulières ; elles attendent que la bougie soit soufflée, et, sitôt dans le noir, s’élancent. Elles ne dirigent pas au hasard ; vont droit au cou, qu’elles prédilectionnent ; s’adressent parfois aux poignets ; quelques rares préfèrent les chevilles. On ne sait trop pourquoi elles infusent sous la peau du dormeur une subtile huile urticante dont la virulence à la moindre friction s’exaspère… La démangeaison qui réveilla Fleurissoire était si vive qu’il ralluma sa bougie et courut au miroir contempler, sous le maxillaire inférieur, une rougeur confuse semée d’indistincts petits points blancs ; mais la camoufle éclairait mal ; la glace était de tain sali, son regard brouillé de sommeil… Il se recoucha, frottant toujours ; éteignit de nouveau ; ralluma cinq minutes après, la cuisson devenant intolérable ; bondit à sa toilette, mouilla dans le broc son mouchoir et l’appliqua sur la zone enflammée ; celle-ci, toujours plus étendue, atteignait à présent la clavicule. Amédée crut qu’il tombait malade et pria ; puis éteignit encore. Le répit apporté par la fraicheur de la compresse fut de trop courte durée pour laisser le patient se rendormir ; à présent se joignait à l’atrocité de l’urticaire la gêne d’un col de chemise trempé ; qu’il trempait aussi de larmes. Et tout à coup il sursauta d’horreur : des punaises ! ce sont des punaises !… Il s’étonna de n’y avoir pas pensé plus tôt ; mais il ne connaissait l’insecte que de nom, et comment aurait-il assimilé l’effet d’une morsure précise à brûlure indéfinie ? Il jaillit hors du lit ; pour la troisième fois ralluma la bougie. (…) Et dès que l’autre fut dépassé : « Avez-vous vu comme il nous regardait ? Il fallait à tout prix donner le change. – Quoi ! s’écria Fleurissoire ahuri, se pourrait-il que ce vulgaire maraîcher soit un de ceux, lui aussi, dont nous devions nous défier ? – Monsieur, je ne le saurais affirmer ; mais je le suppose. Les alentours de ce château sont particulièrement surveillés ; des agents d’une police spéciale sans cesse y rôdent. Pour ne point éveiller les soupçons, ils se présentent sous les revêtements les plus divers. Ces gens sont si habiles, si habiles ! et nous si crédules, si naturellement confiants ! Mais si je vous disais, monsieur, que j’ai failli tout compromettre en ne me défiant pas d’un facchino sans apparence, à qui j’ai simplement, le soir de mon arrivée, laissé porter mon modeste bagage, de la gare au logement où je suis descendu ! Il parlait français, et bien que je parle l’italien couramment depuis mon enfance… vous auriez éprouvé sans doute vous-même cette émotion, contre laquelle je n’ai pas su me défendre, en entendant sur terre étrangère parler ma langue maternelle… Eh bien ! ce facchino… – Il en était ? – Il en était. J’ai pu, à peu près, m’en convaincre. Heureusement, je n’avais que très peu parlé. – Vous me faites trembler, dit Fleurissoire ; moi aussi, le soir de mon arrivée, c’est-à-dire hier soir, je suis tombé entre les mains d’un guide à qui j’ai confié ma valise et qui parlait français. – Juste ciel ! fit le curé plein d’épouvante ; avait-il un nom peut-être : Baptistin ?

– Baptistin : c’est lui ! gémit Amédée qui sentit ses genoux fléchir. (…) Fleurissoire ne poussa pas un cri. Sous la poussée de Lafcadio et en face du gouffre brusquement ouvert devant lui, il fit pour se retenir un grand geste, sa main gauche agrippa le cadre lisse de la portière, tandis qu’à demi retourné, il rejetait la droite loin en arrière par-dessus Lafcadio, envoyant rouler sous la banquette, à l’autre extrémité du wagon, la seconde manchette qu’il était au moment de passer. Lafcadio sentit s’abattre sur sa nuque une griffe affreuse, baissa la tête et donna une seconde poussée plus impatiente que la première ; les ongles lui raclèrent le col ; et Fleurissoire ne trouva plus où se raccrocher que le chapeau de castor qu’il saisit désespérément et qu’il emporta dans sa chute. « À présent, du sang-froid, se dit Lafcadio. Ne claquons pas la portière : on pourrait entendre à côté. » Il tira la portière à lui, contre le vent, avec effort, puis la referma doucement. « Il m’a laissé son hideux chapeau plat ; qu’un peu plus, d’un coup de pied, j’allais envoyer le rejoindre ; mais il m’a pris le mien, qui lui suffit. Bonne précaution que j’ai eue d’en enlever les initiales !… Mais, sur la coiffe, reste la marque du chapelier, à qui l’on ne commande pas des feutres de castor tous les jours… Tant pis, c’est joué… Qu’on puisse croire à un accident… Non, puisque j’ai refermé la portière… Faire stopper le train ?… Allons, allons ! Cadio, pas de retouches : tout est comme tu l’as voulu. « Preuve que je me possède parfaitement : je vais d’abord regarder tranquillement ce que représente cette photographie que le vieux contemplait tout à l’heure… Miramar ! Aucun désir d’aller voir ça… On manque d’air ici. » Il ouvrit la fenêtre. « L’animal m’a griffé. Je saigne… Il m’a fait très mal. Un peu d’eau là-dessus ; la toilette est au bout du couloir, à gauche. Emportons un second mouchoir. » (…) Ici commence un nouveau livre. Ô vérité palpable du désir ! tu repousses dans la pénombre les fantômes de mon esprit. Nous quitterons nos deux amants à cette heure du chant du coq où la couleur, la chaleur et la vie vont triompher enfin de la nuit. Lafcadio, au-dessus de Geneviève endormie, se soulève. Pourtant ce n’est pas le beau visage de son amante, ce front que trempe une moiteur, ces paupières nacrées, ces lèvres chaudes entrouvertes, ces seins parfaits, ces membres las, non, ce n’est rien de tout cela qu’il contemple – mais, par la fenêtre grande ouverte, l’aube où frissonne un arbre du jardin. Il sera bientôt temps que Geneviève le quitte ; mais il attend encore ; il écoute, penché sur elle, à travers son souffle léger, la vague rumeur de la ville qui déjà secoue sa torpeur. Au loin, dans les casernes, le clairon chante. Quoi ! va-t-il renoncer à vivre ? et pour l’estime de Geneviève, qu’il estime un peu moins depuis qu’elle l’aime un peu plus, songe-t-il encore à se livrer ?

Gide (André), Les caves du Vatican, éditions Gallimard La Pléiade, février 2009.

BALZAC, LA MÉDIOCRATIE, LA VERTU ET LE BON HOMME. ( …) Comment, depuis trente ans que le père Rigou vous suce la moelle de vos os, vous n’avez pas core vu que les bourgeois seront pires que les seigneurs ? Dans cette affaire-là, mes petits, les Soudry, les Gaubertin, les Rigou vous feront danser sur l’air de : J’ai du bon tabac, tu n’en auras pas ! L’air national des riches, quoi !… Le paysan sera toujours le paysan ! ne voyez-vous pas (mais vous ne connaissez rien à la politique !…) que le Gouvernement n’a tant mis de droits sur le vin que pour nous repincer notre quibus, et vous maintenir dans la misère ! Les bourgeois et le gouvernement, c’est tout un. Quéqu’ils deviendraient si nous étions tous riches ?… Laboureraient-ils leurs champs, feraient-ils la moisson ? Il leur faut des malheureux ! J’ai été riche pendant dix ans, et je sais bien ce que je pensais des gueux !… (…) Me voilà, n’est-ce pas ? Moi le paresseux, le fainéant, l’ivrogne, le propre à rien de pare Fourchon, qui a eu de l’éducation, qui a été farmier, qu’a tombé dans le malheur et ne s’en est pas erlevé !… eh ! bien, qué différence y a-t-il donc entre moi et ce brave, s’t’honnête père Niseron, un vigneron de soixante-dix ans, car il a mon âge, qui pendant soixante ans, a pioché la terre, qui s’est levé tous les matins avant le jour pour aller au labour, qui s’est fait un corps ed fer et eune belle âme ! Je le vois tout aussi pauvre que moi. La Péchina, sa petite-fille, est en service chez madame Michaud, tandis que mon petit Mouche est libre comme l’air. Ce pauvre bonhomme est donc récompensé de ses vertus comme je suis puni de mes vices ? Il ne sait pas ce qu’est un verre de vin, il est sobre comme un apôtre, il enterre les morts, et moi je fais danser les vivants. Il a mangé de la vache enragée, et moi je me suis rigolé comme une joyeuse créature du diable. Nous sommes aussi avancé l’un que l’autre, nous avons la même neige sur la tête, le même avoir dans nos poches, et je luis fournis la corde pour sonner la cloche. Il est républicain et je ne suis pas publicain, v’là tout. Que le paysan vive de bien ou de mal faire, à vout’ idée, il s’en va comme il est venu, dans des haillons et vous dans de beaux linges !… (…) Quant aux simples maires de communes, on serait effrayé du nombre de ceux qui ne savent ni lire ni écrire, et de la manière dont sont tenus les actes de l’État civil. La gravité de cette situation, parfaitement connue des administrateurs sérieux, diminuera sans doute ; mais ce que la centralisation contre laquelle on déclame tant, comme on déclame en France contre tout ce qui est grand, utile et fort, n’atteindra jamais ; mais la puissance contre laquelle elle se brisera toujours, est celle contre laquelle allais se heurter le général, et qu’il faut nommer la Médiocratie. (…) La comtesse répondit par le fatal : Nous verrons ! des riches qui contient assez de promesses pour qu’ils puissent se débarrasser d’un appel à leur bourse, et qui leur permet plus tard de rester les bras croisés devant tout malheur, sous prétexte qu’il est accompli. (…) Le festin de Balthasar sera donc le symbole éternel des derniers jours d’une caste, d’une oligarchie, d’une domination !… se dit-il quand il fut à dix pas. Mon Dieu ! si votre volonté sainte est de déchaîner les pauvres comme un torrent pour transformer les sociétés, je comprends que vous aveugliez les riches !… (…) Jamais un denier, une branche d’arbre appartenant à autrui ne passa dans les mains de ce sublime républicain, qui rendrait la république acceptable s’il pouvait faire école. Il refusa d’acheter des biens nationaux, il déniait à la république le droit de confiscation. En réponse aux demandes du comité de Salut Public, il voulait que la vertu des citoyens fît pour la sainte patrie les miracles que les tripoteurs de pouvoir voulaient opérer à prix d’or. Cet homme antique reprocha publiquement à Gaubertin père ses trahisons secrètes, ses complaisances et ses déprédations. Il gourmanda le vertueux Mouchon, ce représentant du peuple dont la vertu fut, tout bonnement, de l’incapacité, comme chez tant d’autres qui, gorgés des ressources politiques les plus immenses que jamais nation ait livrés, armés de toute la force d’un peuple enfin, n’en tirèrent pas tant de grandeur pour la France que Richelieu sut en trouver dans la faiblesse de son roi. Aussi le citoyen Niseron devint-il un reproche vivant pour trop de monde. On accabla bientôt le bonhomme sous l’avalanche de l’oubli, sous ce mot terrible : « Il n’est content de rien ! » Le mot de ceux qui se sont repus pendant la sédition. (…) Des douze années de la République française, le vieillard s’était fait une histoire à lui, pleine uniquement des traits grandioses qui donneront à ce temps héroïque l’immortalité. Les infamies, les massacres, les spoliations, ce bonhomme voulait les ignorer ; il admirait toujours les dévouements, le Vengeur, les dons à la patrie, l’élan du peuple aux frontières, et il continuait son rêve pour s’y endormir. La Révolution a eu beaucoup de poëtes semblables au père Niseron qui chantèrent leurs poëmes à l’intérieur ou aux armées, secrètement ou au grand jour, par des actes ensevelis sous les vagues de cet ouragan, et de même que sous l’Empire, des blessés oubliés criaient : vive l’Empereur ! avant de mourir. Ce sublime appartient en propre à la France.

Balzac (Honoré de), Les paysans, éditions Michel de L’Ormeraie, illustrations de Charles Huard, 2ème trimestre 1986.

BALZAC, PASSION ET SOLITUDE ANIMALES / (…) En ce moment, la panthère retourna la tête vers le Français, et le regarda fixement sans avancer. La rigidité de ses yeux métalliques et leur insupportable clarté firent tressaillir le Provençal, surtout quand la bête marcha vers lui ; mais il la contempla d’un air caressant, et la guignant comme pour la magnétiser, il la laissa venir près de lui ; puis, par un mouvement aussi doux, aussi amoureux que s’il avait voulu caresser la plus jolie femme, il lui passa la main sur tout le corps, de la tête à la queue, en irritant avec ses ongles les flexibles vertèbres qui partageaient le dos jaune de la panthère. La bête redressa voluptueusement sa queue, ses yeux s’adoucirent ; et quand, pour la troisième fois, le Français accomplit cette flatterie intéressée, elle fit entendre un de ces rourou par lesquels nos chats expriment leur plaisir ; mais ce murmure partait d’un gosier si puissant et si profond, qu’il retentit dans la grotte comme les derniers ronflements des orgues dans une église. Le Provençal, comprenant l’importance de ses caresses, les redoubla de manière à étourdir, à stupéfier cette courtisane impérieuse. Quand il se crut sûr d’avoir éteint la férocité de sa capricieuse compagne, dont la faim avait été si heureusement assouvie la veille, il se leva et voulut sortir de la grotte ; la panthère le laissa bien partir, mais quand il eut gravi la colline, elle bondit avec la légèreté des moineaux sautant d’une branche à une autre, et vint se frotter contre les jambes du soldat en faisant le gros dos à la manière des chattes. Puis, regardant son hôte d’un œil dont l’éclat était devenu moins inflexible, elle jeta ce cri sauvage que les naturalistes comparent au bruit d’une scie. (…) Enfin il se passionna pour sa panthère ; car il lui fallait bien une affection. Soit que sa volonté, puissamment projetée, eût modifié le caractère de sa compagne, soit qu’elle trouvât une nourriture abondante, grâce aux combats qui se livraient alors dans ces déserts, elle respecta la vie du Français, qui finit par ne plus s’en défier en la voyant si bien apprivoisée. (…) C’était pendant les longues heures où l’abandonnait l’espérance qu’il s’amusait avec la panthère. Il avait fini par connaître les différentes inflexions de sa voix, l’expression de ses regards, il avait étudié les caprices de toutes les taches qui nuançaient l’or de sa robe. Mignonne ne grondait même plus quand il lui prenait la touffe par laquelle sa redoutable queue était terminée, pour compter les anneaux noirs et blancs, ornements gracieux, qui brillait de loin au soleil comme des pierreries. Il avait plaisir à contempler les lignes moelleuses et fines des contours, la blancheur du ventre, la grâce de la tête. Mais c’était surtout quand elle folâtrait qu’il la contemplait complaisamment, et l’agilité, la jeunesse de ses mouvements, le surprenaient toujours ; il admirait sa souplesse quand elle se mettait à bondir, à ramper, à se glisser, à se fourrer, à s’accrocher, se rouler, se blottir, s’élancer partout. Quelque rapide qui fût son élan, quelque glissant que fût un bloc de granit, elle s’y arrêtait tout court, au mot de « Mignonne… »

Balzac (Honoré de), Une passion dans le désert, éditions Michel de L’Ormeraie, illustrations de Charles Huard, 2ème trimestre 1986.

MICHEL DÉON OUBLIÉ DES DIEUX / (…) Depuis longtemps les marins interprètent la fuite des rats comme un de ces avertissements que la camarde des mers, en son atroce et méprisant cynisme, adresse aux équipages avant de frapper. Et si le capitaine ordonne quand même le départ, sans rats à bord, c’est bravade, façon de relever le gant, vaine illusion de vaincre la mort. Dépourvu d’un sixième sens, maintenu en état d’infantilisme par une société qui l’enrobe de coton et le ficelle dans le rationalisme, le terrien perçoit rarement la menace. Il s’accuse de maladresse, de distraction, il accuse la femme qui fait le ménage de sa vie de cacher sous un ordre prosaïque le désordre dans lequel il s’est complu, guidé par un fil rouge de lui seul visible. (…) Angèle tremblait de peur. Il aime le souvenir des quelques peurs d’Angèle. Elle était tout entière à lui dans ces moments-là, tétanisée par des craintes puériles qu’il apaisait en la pressant contre lui jusqu’à ce qu’elle s’abandonnât. Elle y mettait du temps. Heureuse Angèle qui conservait, dans la maturité, des terreurs du monde de l’enfance et peuplait l’ombre de loups-garous et de fantômes. Comme on se sentait pauvre, à côté d’elle, de ne plus y croire. (…) Couché à ses pieds, Rhadamanthe hurle à la mort. À tâtons, Gilbert pose sa main sur la tête du chien qui se tait. – N’aie pas peur, mon vieux. Nous sommes dans les limbes. C’est le séjour des Justes et des Bienheureux. Nous allons fêter ça. Dans sa poche il prend le sandwich préparé par Émilia, le casse en deux. Rhadamanthe n’y touche pas. Il tremble de tout son corps au poil hérissé. – Je te sais panthéiste, mais tu te trompes un peu. Les dieux ne sont pas si omniprésents, et ils ne s’occupent pas de nous. En ce moment, ils se vengent de l’outrecuidante beauté du monde ou de ses sordides calculs. Ils oublient qu’ils ont créé la beauté et la sordidité, qu’ils en portent à jamais la responsabilité. Quant à cette nuée qui nous dissimule tout, et nous dissimule à tout, je t’accorde qu’elle a quelque chose d’inquiétant, bien qu’il soit naïf de croire aux présages. Elle colle, elle poisse, elle pénètre jusqu’aux os et si tu as froid dans ton poil, je t’avouerai que je ne suis pas beaucoup mieux, qu’un filet d’eau coule de ma casquette dans mon dos, le long de colonne vertébrale et que j’ai, comme toi, du mal à respirer. Sais-tu que nous allons périr noyés à deux mille cinq cents mètres si un coup de vent ne nous libère pas ? J’ose à peine ouvrir la bouche. Rhadamanthe tremble toujours, collé contre les pieds de Gilbert. – Allons, calme-toi… Veux-tu que je te chante une chanson ? Je chante très faux et au fond, je ne connais pas de chanson. Mais il y a un hymne qui inquiétait tant ma mère quand nous passions devant le temple des hérétiques. Écoute… je vais essayer… C’est l’endroit ou jamais, et déjà hier j’ai eu envie de l’entonner, mais j’étais seul et on a terriblement peur du ridicule quand on est seul. Écoute… « Plus près de toi, mon Dieu… » La voix fausse de son maître – fausse jusqu’à la bouffonnerie, mais c’est une voix dans l’angoissante nuée – calme les tremblements de Rhadamante qui s’assied et pose sa tête sur la cuisse de Gilbert.

Déon (Michel), La montée du soir, éditions Gallimard folio, août 2006.

ORHAN PAMUK, LA SOLITUDE ET LA RECHERCHE DU BONHEUR / (…) Ka savait bien que croire en Dieu, en Turquie, cela signifiait non pas la rencontre d’un seul homme avec la plus haute pensée et le plus grand créateur, mais avant tout l’entrée dans une communauté et un réseau ; cependant, le fait que Muhtar parlât seulement de l’utilité de la communauté, sans évoquer la croyance du seul individu, provoquait en lui une nouvelle déception. Mais tout en regardant par la fenêtre à laquelle il appuyait son front, il raconta une autre chose à Muhtar, sous le coup d’une impulsion subite. « Muhtar, si je me mettais à croire en Dieu, j’ai l’impression que tu serais déçu et même que tu me mépriserais. – Pourquoi donc ? – L’idée de l’individu occidentalisé, esseulé et croyant en Dieu seul dans son coin t’effraie. Tu trouves plus sûr un homme de communauté, qui ne croit pas vraiment, qu’un individu qui croit. Pour toi un homme seul est plus misérable et nuisible qu’un homme qui ne croit pas. – Moi-même, je suis très seul », dit Muhtar. Comme il avait prononcé ces mots de la manière la plus sincère et la plus convaincante possible, il éprouva rancœur et pitié. Maintenant, il sentait que l’obscurité de la pièce avait fait naître, et en lui-même et en Muhtar, une espèce d’enivrante intimité. « Je ne suis pas sûr, mais le fait que je sois un religieux qui fait cinq fois par jour sa prière, tu sais pourquoi ça t’effraie au fond ? Tu ne parviens pas à concevoir la religion et la communauté qu’en les référant automatiquement, à la façon des laïcs sans Dieu, à des relations étatiques et commerciales. Dans ce pays, un homme ne peut pas prier tranquille, sans devoir se livrer à un mécréant qui va mêler à Dieu des histoires non religieuses, comme les affaires et la politique avec l’Occident. (…) Ce qui distinguait le nom de Sunay parmi les nombreuses petites compagnies de ces années d’or du théâtre politique de gauche, c’était, autant que ses qualités d’acteur et le travail qu’il abattait, ce que le spectateur trouvait en lui dans certaines des pièces dont il jouait le rôle principal, à savoir sa qualité de meneur d’hommes, vrai don de Dieu. Le spectateur nationaliste appréciait beaucoup Sunay dans les pièces où il incarnait de fortes personnalités historiques ayant exercé le pouvoir, Napoléon, Lénine, des révolutionnaires jacobins comme Robespierre ou Enver Paşa, ou alors des héros populaires locaux qui leur ressemblaient. Les lycéens, les étudiants « progressistes » le regardaient, avec force larmes et applaudissements, se faire du mauvais sang avec une voix subliment suggestive pour le peuple en danger et déclarer : « Un jour, assurément, nous demanderons des comptes pour cela » en redressant fièrement la tête comme s’il avait subi l’affront de quelque tyran, redonner de l’espoir à ses camarades, dans les pires des jours, en serrant les dents de souffrance (il devait toujours être mis en prison à un moment ou à un autre)et, si c’était pour le bonheur de son peuple, recourir sans pitié à la violence, même à son corps défendant. On discernait des restes de l’éducation militaire qu’il avait reçue, spécialement à la fin des pièces, après qu’il avait pris le pouvoir, dans sa détermination à châtier les méchants. Il avait entrepris ses études au lycée naval Kuleli. Il en avait été expulsé la dernière année parce qu’il allait traîner dans les théâtres de Beyoğlu, traversant le Bosphore en barque, et qu’il avait entrepris secrètement de mettre en scène au lycée, la pièce intitulée Avant la fonte des glaces. Le coup d’État de 1980 entraîna l’interdiction de tout ce théâtre politique de gauche, mais il fut décidé de tourner un grand film sur Atatürk pour la télévision, à l’occasion du centième anniversaire de la naissance du père de la République. Jusqu’alors, personne ne pensait qu’un Turc pût incarner ce grand héros de l’occidentalisation aux cheveux blonds et aux yeux bleus et, pour les rôles principaux dans de grands films nationaux qui ne furent jamais tournés, on pensait plutôt à des acteurs occidentaux comme Laurence Olivier, Curd Jürgens, ou Charlton Heston. Cette fois, le quotidien Hürriyet se mêla de l’affaire et fit rapidement accepter à l’opinion publique que, « enfin », un Turc puisse jouer Attatürk. Par ailleurs, le même journal fit savoir que les lecteurs détermineraient eux-mêmes qui jouerait Atatürk, par le biais de coupons à découper et à renvoyer. Sunay, qui figurait parmi les candidats sélectionnés par un pré-jury, après une longue période de promotion démocratique de soi, apparut, dès le premier jour du vote populaire organisé par la suite, de loin comme le candidat le plus sérieux. Le spectateur turc avait immédiatement pressenti que celui qui pouvait incarner Atatürk, c’était Sunay, fort de nombreuses années de rôles jacobins, élégant, majestueux et inspirant confiance. (…) Ils s’embrassèrent et, avec une douceur immensément jouissive pour Ka, ils basculèrent sur le lit. C’était un bonheur miraculeux pour Ka, qui n’avait fait l’amour avec personne depuis quatre ans. Aussi, plus que de s’adonner aux plaisirs charnels du moment qu’il vivait, il était tout accaparé par des pensées relatives à l’exceptionnelle beauté de ce moment. Comme lors des premières expériences sexuelles de ses années de jeunesse, il était plus préoccupé par sa propre personne en train de faire l’amour que par l’acte lui-même. Cela, au premier abord, protégea Ka des enthousiasmes démesurés. En même temps, il commença à se remémorer rapidement, avec une logique poétique, certains détails non encore élucidés des films pornographiques dont il était devenu grand amateur à Francfort. Mais il ne s’agissait pas de rêver à des scènes pornographiques pour s’exciter : tout au contraire, c’était comme s’il célébrait la possibilité d’être en fin de compte partie prenante de certaines visions pornographiques de son imaginaire, et sur le miracle que femme fût là dans son lit. Tout en défaisant impatiemment ses vêtements, après l’avoir déshabillée non sans une certaine rudesse sauvage et une certaine maladresse, il réalisa alors seulement qu’il s’agissait d’Ipek. Ses seins étaient énormes, la chair autour de ses épaules et de son cou très délicate, et elle avait un parfum qui lui parut bizarrement étranger. Il la contempla à la lumière neigeuse qui venait de l’extérieur et eut peur de ses yeux qui brillaient par intermittence. Un regard très sûr de lui ; et Ka redoutait aussi d’apprendre qu’Ipek n’était pas suffisamment vulnérable. Aussi, il lui tira les cheveux de façon à lui faire mal et, prenant du plaisir à lui infliger ce traitement, il les lui tira plus encore, avec acharnement ; il la força à des choses qui correspondaient aux scènes pornographiques qu’il avait en tête et il se comportait fermement sous le coup d’un instinct inattendu. Sentant qu’elle prenait plaisir à cela, le sentiment de victoire qu’il éprouvait se transforma en fraternité. Il la prit dans ses bras de toutes ses forces comme s’il voulait non seulement se protéger lui-même du malheur de Kars (la ville de province où vit Ipek), aussi en protéger Ipek. Mais estimant qu’il ne parvenait pas à susciter suffisamment de réactions, il s’éloigna d’elle. Sur ce, il contrôla avec une maîtrise qu’il n’aurait jamais soupçonnée de sa part les acrobaties et les initiatives sexuelles qui habitaient ses fantasmes. Ainsi dans un moment de réflexion où il s’était passablement éloigné d’Ipek, il se rapprocha d’elle avec autant de violence qu’il s’il avait voulu lui ôter la vie. Selon quelques notes prises par Ka au sujet ce de rapport sexuel, dont je ne pense pas qu’il soit nécessaire que je rapporte tous les détails aux lecteurs : ils se rapprochèrent donc l’un de l’autre avec violence et demeurèrent comme hors de ce bas monde. Toujours selon les notes de Ka, vers la fin Ipek cria d’une voix vaincue, et Ka, tel qu’il était, enclin à la paranoïa et à la peur, pensa qu’elle s’était donnée à lui seulement pour ça, dans cette chambre de ce recoin éloigné de l’hôtel, et il sentit que le plaisir qu’ils avaient pris à se faire mal l’un l’autre était imprégné d’un sentiment de solitude. Et son esprit imagina que ce couloir éloigné et cette chambre se détachaient de l’hôtel et s’installaient dans un quartier éloigné de la ville désolée de Kars. Il neigeait sur cette ville qui rappelait le silence d’après la fin du monde.

Pamuk (Orhan), Neige, éditions Gallimard, 2 septembre 2005.

BALZAC, L’AMOUR DES FEMMES ET LEUR DESTINÉE INCOMPLÈTE / (…) Là point de villages. Les constructions précaires que l’on nomme des logis sont clairsemées à travers la contrée. Chaque famille y vit comme dans un désert. Les seules réunions connues sont les assemblées éphémères que le dimanche ou les fêtes de la religion consacrent à la paroisse. Ces réunions silencieuses, dominées par le Recteur, le seul maître de ces esprits grossiers, ne durent que quelques heures. Après avoir entendu la voix terrible de ce prêtre, le paysan retourne pour une semaine dans sa demeure insalubre ; il en sort pour le travail, il y rentre pour dormir. S’il y est visité, c’est par ce recteur, l’âme de la contrée. Aussi, fût-ce à la voix de ce prêtre que des milliers d’hommes se ruèrent sur la République, et que ces parties de la Bretagne fournirent cinq ans avant l’époque à laquelle commence cette histoire, des masses de soldats à la première chouannerie. (…) Les Chouans sont restés comme un mémorable exemple du danger de remuer les masses peu civilisées d’un pays. (…) Voudriez-vous, par hasard, me parler de vos sentiments ? dit-elle avec une emphase sardonique. Me supposeriez-vous donc la simplicité de croire à des sympathies soudaines asses fortes pour dominer une vie entière par le souvenir d’une matinée. – Non pas d’une matinée, répondit-il, mais d’une belle femme qui s’est montrée généreuse. – Vous oubliez, reprit-elle en riant, de bien plus grands attraits, une femme inconnue, et chez laquelle tout doit sembler bizarre, le nom, la qualité, la situation, la liberté d’esprit et de manières. – Vous ne m’êtes point inconnue, s’écria-t-il, j’ai su vous deviner, et ne voudrais rien ajouter à vos perfections, si ce n’est un peu plus de foi dans l’amour que vous inspirez tout d’abord. – Ah ! mon pauvre enfant de dix-sept ans, vous parlez déjà d’amour ? dit-elle en souriant. Eh ! bien, soit, reprit-elle. C’est là un sujet de conversation entre deux personnes, comme la pluie et le beau temps quand nous faisons une visite, prenons-le ? Vous ne trouverez en moi, ni fausse modestie, ni petitesse. Je puis écouter ce mot sans rougir, il m’a été tant de fois prononcé sans l’accent du cœur, qu’il est devenu presque insignifiant pour moi. Il m’a été répété au théâtre, dans les livres, dans le monde, partout ; mais je n’ai jamais rien rencontré qui ressemblât à ce magnifique sentiment. – L’avez-vous cherché ? – Oui. Ce mot fut prononcé avec tant de laissez-aller, que le jeune homme fit un geste de surprise et regarda fixement Marie comme s’il eût tout-à-coup changé d’opinion sur son caractère et sa véritable situation. – Mademoiselle, dit-il avec une émotion mal déguisée, êtes-vous fille ou femme, ange ou démon ? (…) – Oh ! heureuse, reprit-elle, non. Si je viens à penser que je suis seule, dominée par des conventions sociales qui me rendent nécessairement artificieuse, j’envie les privilèges de l’homme. Mais si je songe à tous les moyens que la nature nous a donnés pour vous envelopper, vous autres, pour vous enlacer dans les filets invisibles d’une puissance à laquelle aucun de vous ne peut résister, alors mon rôle ici-bas me sourit ; puis, tout-à-coup, il me semble petit, et je sens que je mépriserais un homme s’il était la dupe de séductions vulgaires. Enfin, tantôt j’aperçois notre joug, et il me plaît, puis il me semble horrible, et je m’y refuse ; tantôt je sens en moi ce désir de dévouement qui rend la femme si noblement belle, puis j’éprouve un désir de domination qui me dévore. Peut-être, est-ce le combat naturel du bon et du mauvais principe qui fait vivre toute créature ici-bas. Ange et démon, vous l’avez dit. Ah ! ce n’est pas d’aujourd’hui que je reconnais ma double nature. Mais, nous autres femmes, nous comprenons encore mieux que vous notre insuffisance. N’avons-nous pas un instinct qui nous fait pressentir en toute chose une perfection à laquelle il est sans doute impossible d’atteindre. Mais, ajouta-t-elle en regardant le ciel et jetant un soupir, ce qui nous grandit à vos yeux… – C’est ?… dit-il. – Hé ! bien, répondit-elle, c’est que nous luttons toutes, plus ou moins, contre une destinée incomplète. (…) Mademoiselle de Verneuil comprit alors la nécessité où se trouvait la République d’étouffer la discorde plutôt par des moyens de police et de diplomatie, que par l’inutile emploi de la force militaire. Que faire en effet contre des gens assez habiles pour mépriser la possession des villes et s’assurer celle de ces campagnes à fortifications indestructibles ? Comme ne pas négocier lorsque toute la force de ces paysans aveuglés résidait dans un chef habile et entreprenant ? Elle admira le génie du ministre qui devinait du fond d’un cabinet le secret de la paix. Elle crut entrevoir les considérations qui agissent sur les hommes assez puissants pour voir tout un empire d’un regard, et dont les actions, criminelles aux yeux de la foule, ne sont que les jeux d’une pensée immense. Il y a chez ces âmes terribles, on ne sait quel partage entre le pouvoir de la fatalité et celui du destin, on ne sait quelle prescience dont les signes élèvent tout-à-coup ; la foule les cherche un moment parmi elle, elle lève les yeux et les voit planant. (…) – Mais si je ne redoute rien… – Et qui m’en assurera ? Je suis défiante. Dans ma situation, qui ne le serait pas ?… Si l’amour que nous inspirons ne dure pas, au moins doit-il être complet, et nous faire supporter avec joie l’injustice du monde. Qu’avez-vous fait pour moi ?… Vous me désirez. Croyez-vous vous être élevé par là bien au-dessus de ceux qui m’ont vue jusqu’à présent ? Avez-vous risqué, pour une heure de plaisir, vos Chouans, sans plus vous en soucier que je ne m’inquiétais des Bleus massacrés quand tout fut perdu pour moi ? Et si je vous ordonnais de renoncer à toutes vos idées, à toutes vos espérances, à votre Roi qui m’offusque et qui peut-être se moquera de vous quand vous périrez pour lui ; tandis que je saurais mourir pour vous avec un saint respect ! Enfin, si je voulais que vous envoyassiez votre soumission au Premier Consul pour que vous pussiez me suivre à Paris ?… si j’exigeais que nous allassions en Amérique y vivre loin d’un monde où tout est vanité, afin de savoir si vous m’aimez bien pour moi-même, comme en ce moment je vous aime ? Pour tout dire en un mot, si je voulais, au lieu de m’élever à vous, que vous tombassiez jusqu’à moi, que feriez-vous ?

Balzac (Honoré de), Les Chouans, éditions Michel de L’Ormeraie, illustrations de Charles Huard, 2ème trimestre 1986.

GEORGES DIDI-HUBERMAN / LA DESTRUCTION N’EST JAMAIS ABSOLUE / (…) Toute l’œuvre littéraire, cinématographique et même politique de Pasolini semble bien traversée par de tels moments d’exception où les êtres humains deviennent lucioles – être luminescents, dansants, erratiques, insaisissables et résistants comme tel – sous notre regard émerveillé. Les exemples sont innombrables, il n’est que de penser à la danse sans but de Ninetto Davoli dans La sequenza del fiore di carta, en 1968, où la grâce lumineuse du jeune homme se détache sur le fond d’une rue passante de Rome, et surtout depuis la hantise des plus noires images de l’histoire : bombardements entrecoupés par les projecteurs de la DCA, visions « glorieuses » de politiciens véreux contredites par les sombres charniers de la guerre. L’homme-luciole finira, on le sait, par s’effondrer sous une absurde sentence divine : « L’innocence est une faute, l’innocence est une faute, comprends-tu ? Et les innocents seront condamnés, car ils n’ont plus le droit de l’être. Je ne peux pardonner celui qui traverse avec le regard heureux de l’innocent les injustices et les guerres, les horreurs et le sang. Il y a des millions d’innocents comme toi à travers le monde qui préfèrent s’effacer de l’histoire plutôt que de perdre leur innocence. Et je dois les faire mourir, même si je sais qu’ils ne peuvent faire autrement, je dois les maudire comme le figuier, et les faire mourir, mourir, mourir. » (La sequenza del fiore di carta  (1967-1969), Per il cinema, éd. W. Siti et F. Zabagli, Milan, Arnoldo Mondadori, 2001.) À cette condamnation céleste, le gentil Ninetto ne comprend évidemment rien du tout. Il demandera juste, l’air plus innocent que jamais : « Quoi ? » Avant de s’effondrer dans une attitude qui reprend exactement celle d’un cadavre filmé lors de la guerre du Vietnam. La luciole est morte, elle a perdu ses gestes et sa lumière dans l’histoire politique de notre sombre contemporain qui condamne son innocence à mort. (…) Le fascisme proposait un modèle, réactionnaire et monumental, mais qui restait lettre morte. Les différentes cultures particulières (paysannes, sous-prolétarienne, ouvrières) continuaient imperturbablement à s’identifier à leurs modèles, car la répression se limitait à obtenir leur adhésion en paroles. De nos jours, au contraire, l’adhésion aux modèles imposés par le centre est totale et inconditionnée. On renie les véritables modèles culturels. L’abjuration est accomplie. En 1974, Pasolini développera amplement son thème du « génocide culturel ». Le « véritable fascisme », dit-il, est celui qui s’en prend aux valeurs, aux âmes, aux langages, aux gestes, aux corps du peuple. C’est celui qui « mène, sans bourreaux ni exécutions de masse, à la suppression de larges portions de la société elle-même », et c’est pourquoi il faut appeler génocide « cette assimilation [totale] au mode et à la qualité de vie de la bourgeoisie. En 1975, tout près d’écrire son texte sur la disparition des lucioles, le cinéaste s’engagera dans le motif – tragique et apocalyptique – d’une disparition de l’humain au cœur de la société présente : « Je tiens simplement à ce que tu regardes autour de toi et prennes conscience de la tragédie. Et quelle est-elle, la tragédie ? La tragédie, c’est qu’il n’existe plus d’êtres humains ; on ne voit plus que de singuliers engins qui se lancent les uns contre les autres. » (…) Les lucioles ont disparu dans l’aveuglante clarté des « féroces » projecteurs : projecteurs des miradors, des shows politiques, des stades de football, des plateaux de télévision. Quant aux « singuliers engins qui se lancent les uns contre les autres », ce ne sont que des corps surexposés, avec leurs stéréotypes du désir, qui s’affrontent dans la pleine lumière des sitcoms, bien loin des discrètes, des hésitantes, des innocentes lucioles, ces « souvenirs quelque peu poignants du passé ». (…) J’ai vu avec « mes sens », dit-il pour assumer le caractère empirique, sensible et même poétique de son analyse, « le comportement imposé par le pouvoir de la consommation remodeler et déformer la conscience du peuple italien, jusqu’à une irréversible dégradation ; ce qui n’était pas arrivé pendant le fascisme fasciste, période au cours de laquelle le comportement était totalement dissocié de la conscience. » Le caractère véritablement tragique et déchirant d’une telle protestation vient de ce que Pasolini se voit contraint, en ces dernières années de sa vie, d’abjurer cela même qui avait constitué le socle de toute son énergie poétique, cinématographique et politique. À savoir son amour du peuple, qui transfigure notamment ses récits des années cinquante et tous ses films des années soixante. (…) La télévision non seulement ne concourt pas à élever le niveau culturel des couches inférieures, mais provoque chez elles le sentiment d’une infériorité presque angoissante. » (…) Chacun finit par s’exhiber à l’égal d’une marchandise dans sa vitrine, façon de ne pas apparaître, justement. Façon de troquer la dignité civile contre un spectacle indéfiniment remonnayable. Les projecteurs ont investi tout l’espace social, personne n’échappe plus à leurs « féroces yeux mécaniques ». Et le pire, c’est que tout le monde a l’air content, croyant pouvoir « se refaire une nouvelle beauté » en profitant de triomphale industrie de l’exposition politique. (…) Nous savons aujourd’hui que pour détruire l’expérience point n’est besoin d’une catastrophe : la vie quotidienne, dans une grande ville, suffit parfaitement en temps de paix à garantir ce résultat. Dans une journée d’homme contemporain, il n’est presque plus rien en effet qui puisse se traduire en expérience : ni la lecture du journal, si riche en nouvelles irrémédiablement étrangères au lecteur même qu’elles concernent ; ni le temps passé dans les embouteillages au volant d’une voiture ; ni la traversée des enfers où s’engouffrent les rames de métro ; ni le cortège des manifestants, barrant soudain toute la rue ; ni la nappe des gaz lacrymogènes, qui s’effilochent lentement entre les immeubles du centre-ville ; pas davantage les rafales d’armes automatiques qui éclatent on ne sait où ; ni la file d’attente qui s’allonge devant les guichets d’une administration ; ni la visite au supermarché, ce nouveau pays de Cocagne ; ni les instants d’éternité passés avec des inconnus, en ascenseur ou en autobus, dans une muette promiscuité. L’homme moderne rentre chez lui le soir épuisé par un fatras d’événements – divertissants ou ennuyeux – sans qu’aucun d’eux ne soit mué en expérience. C’est bien cette impossibilité où nous sommes de la traduire en expérience qui rend notre vie quotidienne insupportable, plus qu’elle ne l’a jamais été. […] La visite d’un musée ou d’un lieu de pèlerinage touristique est particulièrement instructive à cet égard. Placée devant les plus grandes merveilles de la terre (disons, par exemple, le Patio de los leones à l’Alhambra), une écrasante majorité de nos contemporains se refuse à en faire l’expérience : elle préfère laisser ce soin à l’appareil photographique. Il ne s’agit nullement ici de déplorer une telle attitude, mais d’en prendre acte. » (G. Agamben, Enfance et histoire. Destruction de l’expérience et origine de l’histoire (1977), Paris, Payot, 1989 (édition remaniée). (…) Les survivances ne sont que lueurs passantes dans les ténèbres, en aucun cas l’advenue d’une grande « lumière de toute lumière ». Parce qu’elles nous enseignent que la destruction n’est jamais absolue – fût-elle continue –, les survivances nous dispensent justement de croire qu’une « dernière » révélation ou une salvation « finale » soient nécessaires à notre liberté. (…) Nous ne vivons pas dans un monde, mais entre deux mondes au moins. Le premier est inondé de lumière, le second traversé de lueurs. Au centre de la lumière, nous fait-on croire, s’agitent ceux que l’appelle aujourd’hui, par cruelle et hollywodienne antiphrase, les quelques people, autrement dit les stars – les étoiles, on le sait, portent des noms de divinités – sur lesquelles nous regorgeons d’informations le plus souvent inutiles. Poudre aux yeux qui fait système avec la gloire efficace du « règne » : elle ne nous demande qu’une seule chose, et c’est de l’acclamer unanimement. Mais aux marges, c’est-à-dire à travers un territoire infiniment plus étendu, cheminent d’innombrables peuples sur lesquels nous en savons trop peu, donc pour lesquels une contre-information apparaît toujours plus nécessaire. Peuples-lucioles quand ils se retirent dans la nuit, cherchent comme ils peuvent leur liberté de mouvement, fuient les projecteurs du « règne », font l’impossible pour affirmer leurs désirs, émettre leurs propres lueurs et les adresser à d’autres. Je repense soudain – ce ne sera ici qu’un dernier exemple, il y en aurait bien d’autres à convoquer – aux quelques images fragiles surgies dans la nuit du camp de Sangatte, en 2002, et filmées par Laura Waddington sous le titre Border.

Didi-Huberman (Georges), Survivance des lucioles, Les éditions de Minuit, janvier 2015.

MICHEL DÉON ET LES CARESSES DE DÉSIR / (…) La prenant par l’épaule, il la fit pivoter et, sans hâte, commença de déboutonner la robe grise. – Je me dis, continua-t-elle, que vous faites l’amour avec moi parce que je vous le demande. Vous seriez aussi bien aise de vous en passer. Non, là c’est une agrafe. Je me creuse la tête pour inventer du nouveau. Avant-hier, je pensais me faire tatouer. Que diriez-vous d’un papillon sur la cuisse ? Je connais une Italienne qui s’est fait tatouer sur le ventre le prénom de son amant… Elle ne peut plus en changer. C’est une idiote. Ne laissez pas ma jupe par terre. Elle sera toute chiffonnée. Hier, il m’est venu une bien meilleure idée que les tatouages, mais je ne vous la raconterai pas. C’est un peu intellectuel. Tant pis. Je connais assez vos réflexes pour savoir que vous tomberez dans le panneau. Le plus curieux est que cela se corse d’une bonne action. Attention, ne déchirez pas mon bas. Où est mon verre ? Ah ! sur la cheminée. Passez-le moi. Je déferai seule ma ceinture. Vous ne vous doutez pas de ce qu’il faut subir pour garder un corps présentable à quarante ans : massage, régime, douches froides, culture physique. C’est fou ! Non ! Attendez ! Pas comme ça ! Me trouvez-vous mieux qu’Évelyne ? Je vous pose des questions stupides auxquelles vous refusez toujours de répondre. Est-ce au moins vrai que vous ne racontez tout qu’à moi ? Évelyne ne sait pas rien ? On dit que son mari est pédéraste. Merci. (…) Le pianiste claqua le couvercle de son piano. Il y eut un flottement sur la piste : la fête était finie. Nous n’avions plus qu’à rentrer par la pinède dont le parfum tiède montait par bouffées jusqu’à la route. À la porte de l’hôtel, nous nous dîmes au revoir. J’essayai de garder un instant la main d’Agnès. Elle m’échappa. Ce soir, dans leurs chambres, les quelques maris qui avaient osé danser avec Agnès jouaient les héros et leurs femmes les admiraient et les reprenaient en main. Je dormis mal, mal pour ne pas dire pas du tout. (…) Ce fut une ruée vers le vestiaire. Une cavalcade de diplomates dévala l’escalier de marbre, plaquant contre la rampe les huissiers ahuris. Dans la grande allée rouge du Parc, Constance conduisit un étrange cortège qui la suivait, un peu essoufflé, mais grisé d’un indicible espoir. Elle se mit à courir et le seul le délégué finlandais put la suivre de près. Jérôme du Terrail préféra prendre un raccourci pour arriver en même temps qu’elle au bord du lac, sur le môle du petit port réservé à la S.D.N. Les trente-deux nations restantes suivaient, haletantes dans un nuage de buée. Le froid couperosait les visages. Constance, avec calme et dignité, ôta son manteau, le jeta à ses pieds, et lentement se déshabilla. Les délégués reculèrent de quelques pas. Déjà leur apparaissait son corps rose et blanc, orné à peine d’une légère blondeur. C’est une vraie blonde, pensa Jérôme. Puis, nue et fraîche comme un bonbon, elle plongea. La mince couche de glace à peine épaisse de quelques millimètres éclata son sous poids. Constance apparut quelques brassées plus loin, brisant de nouveau la pellicule couvrant la surface du lac. Dans un bouillonnement d’écume elle regagna le môle et se hissa à la force des poignets. Elle a tort de ne pas se raser sous les bras, pensa Jérôme. Deux longues égratignures vermeilles rayaient son ventre et son dos. (…) Bien que fils de sous-préfet, il n’avait jamais caressé une cuisse aussi belle. Miss Patsy Rose était heureuse et bien que ses larmes fussent séchées depuis longtemps elle mimait encore les sanglots pour mieux jouir de cette première caresse. Un soir de paye, elle avait giflé le dompteur qui cherchait à lui voler un baiser. Pourquoi le jeune blond restait-il si discret ? (…) Bientôt ces chocs sourds qui endolorissaient son sein gauche prirent une telle intensité que les spectateurs se bouchèrent les oreilles pour ne plus les entendre. Seul Gérard, les yeux fixés sur elle, qu’il discernait à peine, n’entendait rien. Son cœur battait aussi fort et au même rythme que celui de Miss Patsy Rose qui prit enfin son élan et, les yeux clos, travers le faisceau des projecteurs, et agrippa le trapèze. Personne d’autre que Gérard n’entendit son soupir de soulagement. Maintenant, là-haut, Patsy déploya des grâces, distribua baisers et sourires, avant de regagner la piste, glorieuse et de nouveau pure comme son propre ange gardien. La règle du cirque voulant que les artistes, quittent la piste en trois bonds et disparaissent derrière le rideau, Miss Patsy Rose plus légère que l’air, au troisième saut vers la sortie, se tordit la cheville dans la sciure épaisse et tomba en avant, le front contre la bordure de la piste. Un flot de sang vermeil couvrit son visage sur lequel une nuit d’amour et deux minutes d’angoisse n’avaient même pas su tracer une ride. Son dernier mot fut pour demander le peignoir de pilou bleu pâle. Gérard, garçon d’avenir, était libre… (…) C’est cela que j’appelle être bien : une façon rare et allègre de se retrouver avec ses vrais amours que la vie quotidienne et la maturité engloutissent sournoisement. Je faisais des rêves absurdes. Je me disais qu’au retour je réciterais ces vers à la jeune fille (car déjà dans mon esprit ce ne pouvait plus être qu’une jeune fille). La Graziella de Lamartine se rappelait à moi, laissant tout d’un coup la bride à une imagination romantique dont la naïveté est une délicieuse source de rajeunissement. Que n’inventerait-on pas autour d’un sujet pareil ? Je voyais cette nouvelle Akrivie transplantée à Paris, quittant sa robe de grossière toile noire, ses bas de fil, ses espadrilles de corde pour des vêtements civilisés. Je la devinais à l’avance, muette, intimidée devant tous ces gens qui ne parleraient que de choses auxquelles elle n’entendait rien, mais le soir, au retour, jacassant seule avec moi, comme elle le faisait à Formentera avec ses oiseaux, me racontant dans le détail tout ce qu’elle aurait compris de ce monde à l’envers où je la transplanterais. (…) Mais comment se détruit-on le mieux : en bâtissant des songes impossibles ou en brûlant tout ? Un jour, je le saurai. Ce qu’il importait de souhaiter, c’est que ce ne fût pas trop tard. (…) Je pouvais être tranquille : aucun secours ne viendrait d’en haut. J’avais massacré un bonheur bancal. Je l’avais massacré pour rien, pour l’honneur, pour le plaisir raffiné de ne laisser derrière moi qu’une ruine, et parce que ceux qui ont un jour l’espoir ne supportent pas que d’autres en arrivent, par le jeu stupide des mensonges et des illusions, à cette lente agonie.

Déon (Michel), À la légère, éditions Gallimard folio, novembre 2014.

BALZAC ET LA JEUNESSE CONDAMNÉE / (…) En s’évertuant, en déployant toute son énergie, un jeune homme qui part de zéro peut se trouver, au bout de dix ans, au-dessous du point de départ. Aujourd’hui, le talent doit avoir le bonheur qui fait réussir l’incapacité ; bien plus, s’il manque aux basses conditions qui donnent le succès à la médiocrité rampante, il n’arrivera jamais. Si nous connaissions parfaitement notre époque, nous nous connaissions aussi nous-mêmes, et nous préférions l’oisiveté des penseurs à une activité sans but, la nonchalance et le plaisir à des travaux inutiles qui eussent lassé notre courage et usé le vif de notre intelligence. Nous avions analysé l’état social en riant, en fumant, en nous promenant. Pour se faire ainsi, nos réflexions, nos discours n’en étaient ni moins sages, ni moins profonds. (…) Je déserte la France, où l’on dépense à se faire place le temps et l’énergie nécessaires aux plus hautes créations. Imitez-moi, mes amis, je vais là où l’on dirige à sa gré sa destinée. (…) Il est impossible de vous raconter les scènes de haute comédie qui sont cachées sous cette synthèse algébrique de sa vie ; les factions inutiles faites au pied de la fortune qui s’envolait, les longues chasses à travers les broussailles parisiennes, les courses du solliciteur haletant ; les tentatives essayées sur des imbéciles, les projets élevés qui avortaient par l’influence d’une femme inepte ; les conférences avec des boutiquiers qui voulaient que leurs fonds leur rapportassent et des loges, et la pairie, et de gros intérêts ; les espoirs arrivés au faîte, et qui tombaient à fond sur des brisants ; les merveilles opérées dans le rapprochement d’intérêts contraires et qui se séparent après avoir bien marché pendant une semaine ; les déplaisirs mille fois répétés de voir un sot décoré de la Légion-d’Honneur, et ignorant comme un commis, préféré à l’homme de talent ; puis ce que Marcas appelait les stratagèmes de la bêtise : on frappe sur un homme, il paraît convaincu, il hoche la tête, tout va s’arranger ; le lendemain, cette gomme élastique, un moment comprimée, a repris, pendant la nuit sa consistance, elle s’est même gonflée, et tout est à recommencer ; vous retravaillez jusqu’à ce que vous ayez reconnu que vous n’avez pas affaire à un homme, mais à du mastic qui se sèche au soleil. (…) La jeunesse n’a pas d’issue en France, elle y amasse une avalanche de capacités méconnues, d’ambitions légitimes et inquiètes, elle se marie peu, les familles ne savent que faire de leurs enfants : quel sera le bruit qui ébranlera ces masses, je ne sais ; mais elles se précipiteront dans l’état de choses actuel et le bouleverseront. Il est des lois de fluctuation qui régissent les générations, et que l’empire romain avait méconnus quand les Barbares arrivèrent. Aujourd’hui, les Barbares sont des intelligences. (…) Louis XIV, Napoléon, l’Angleterre, étaient et sont avides de jeunesse intelligente. En France, la jeunesse est condamnée par la légalité nouvelle, par les conditions mauvaises du principe électif, par les vices de la constitution ministérielle. En examinant la composition de la chambre élective, vous n’y trouverez point de député de trente ans : la jeunesse de Richelieu et celle de Mazarin, la jeunesse de Turenne et celle de Colbert, la jeunesse de Pitt et celle de Saint-Just, celle de Napoléon et celle du prince de Metternich, n’y trouveraient point de place. Burke, Sheridan, Fox, n’y pourraient s’y asseoir. On aurait pu mettre la majorité politique à vingt et un ans et dégrever l’éligibilité de toute espèce de condition, les départements n’auraient élu que les députés actuels, des gens sans aucun talent politique, incapables de parler sans estropier la grammaire, et parmi lesquels, en dix ans, il s’est à peine rencontré un homme d’État.

Balzac (Honoré de), Z. Marcas, éditions Michel de L’Ormeraie, illustrations de Charles Huard, 1er trimestre 1986.

BALZAC, LE DRAPEAU DU PROGRÈS EN POLITIQUE, L’ÉCONOMIE SPÉCULATIVE ET LA GUERRE ÉCONOMIQUE / (…) Cette satisfaction interne passant d’autant plus pour de la bienveillance et de l’affabilité, que Philéas s’était fait un langage à lui, remarquable par un usage immodéré des formules de la politesse. Il avait toujours l’honneur ; il joignait à toutes ses demandes de santé relatives aux personnages absentes les épithètes de cher, de bon, d’excellent. Il prodiguait les phrases de condoléances ou les phrases complimenteuses à propos des petites misères ou des petites félicités de la vie humaine. Il cachait ainsi sous un déluge de lieux communs son incapacité, son défaut absolu d’instruction, et une faiblesse de caractère qui ne peut être exprimée que par le mot un peu vieilli de girouette. (…) Le Progrès, un de ces mots derrière lesquels on essayait alors de grouper beaucoup plus d’ambitions menteuses que d’idées ; car, après 1830, il ne pouvait représenter que les prétentions de quelques démocrates affamés, ce mot faisait encore beaucoup d’effet dans Arcis et donnait de la consistance à qui l’inscrivait sur son drapeau. Se dire un homme de progrès, c’était se proclamer philosophe en toute chose et puritain en politique. On se déclarait ainsi pour les chemins de fer, les mackintosh, les pénitenciers, le pavage en bois, l’indépendance des nègres, les caisses d’épargne, les souliers sans couture, l’éclairage au gaz, les trottoirs en asphalte, le vote universel, la réduction de la Liste Civile. Enfin, c’était se prononcer contre les traités de 1815, contre la branche aînée, contre le colosse du Nord, la perfide Albion, contre toutes les entreprises bonnes ou mauvaises du gouvernement. Comme on le voit, le mot progrès peut aussi bien signifier : Non ! que Oui !… C’était le réchampissage du mot libéralisme, un nouveau mot d’ordre pour des ambitions nouvelles. (…) Ces ouvriers correspondent à des facteurs, lesquels aboutissent à un spéculateur appelé fabricant. Ce fabricant traite avec des maisons de Paris ou souvent avec de simples bonnetiers au détail qui, les uns et les autres, ont une enseigne où se lisent ces mots : Fabrique de bonneteries. Ni les uns ni les autres ne font un bas, ni un bonnet, ni une chaussette. La bonneterie vient de la Champagne en grande partie, car il existe à Paris des ouvriers qui rivalisent avec les Champenois. Cet intermédiaire entre le producteur et le consommateur n’est pas une plaie particulière à la bonneterie. Il existe dans la plupart des commerces, et renchérit la marchandise de tout le bénéfice exigé par le l’entrepositaire. Abattre ces cloisons coûteuses qui nuisent à la vente des produits, serait une entreprise grandiose qui, par ses résultats, arriverait à la hauteur d’une œuvre politique. En effet, l’industrie tout entière y gagnerait, en établissant à l’intérieur ce bon marché si nécessaire à l’extérieur pour soutenir victorieusement la guerre industrielle avec l’étranger ; bataille tout aussi meurtrière que celle des armes. (…) Les écrivains, les administrateurs, l’Église du haut de ses chaires, la Presse du haut de ses colonnes, tous ceux à qui le hasard donne le pouvoir d’influencer sur les masses, doivent le dire et le redire : thésauriser est un crime social. L’économie inintelligente de la province arrête la vie du corps industriel et gêne la santé de la nation.

Balzac (Honoré de), Le député d’Arcis, éditions Michel de L’Ormeraie, illustrations de Charles Huard, 1er trimestre 1986.

BALZAC, LA FEMME DÉPENDANTE, L’HOMME DU MOYEN-ÂGE ET L’ART DU POUVOIR / (…) Sous le rapport des sentiments, l’aîné des d’Hauteserre appartenait à cette secte d’homme qui considèrent la femme comme dépendante de l’homme, en restreignant au physique son droit de maternité, lui voulant beaucoup de perfections et ne lui en tenant aucun compte. Selon eux, admettre la femme dans la Société, dans la Politique, dans la Famille, est un bouleversement social. Nous sommes aujourd’hui si loin de cette vieille opinion des peuples primitifs, que presque toutes les femmes, même celles qui ne veulent pas de la liberté funeste offerte par les nouvelles sectes, pourront s’en choquer ; mais Robert d’Hauteserre avait le malheur de penser ainsi. Robert était l’homme du Moyen-Âge, le cadet était un homme d’aujourd’hui. Ces différences, au lieu d’empêcher l’affection, l’avaient au contraire resserrée entre les deux frères. Dès la première soirée, ces nuances furent saisies et appréciées par le curé, par mademoiselle Goujet et madame d’Hauteserre, qui, tout en faisant leur boston, aperçurent déjà des difficultés dans l’avenir. (…) – Sur cent affaires criminelles, dit Bordin, il n’y en a pas dix que la Justice développe dans toute leur étendue, et il y en a peut-être un bon tiers dont le secret lui est inconnu. La vôtre est du nombre de celles qui sont indéchiffrables pour les accusés et les accusateurs, pour la Justice et pour le public. Quant au souverain, il a d’autres pois à lier qu’à secourir messieurs de Simeuse, quand même ils n’auraient pas voulu le renverser. (…) Enfin, tranchons le mot, dit Fouché, que ferons-nous, si le Premier Consul est vaincu ? Est-il possible de refaire une armée ? Resterons-nous ses humbles serviteurs ? – Il n’y a plus de république en ce moment, fit observer Sieyès, il est consul pour dix ans. – Il a plus de pouvoir que n’en avait Cromwell, ajouta l’évêque, et n’a pas voté la mort du Roi. – Nous avons un maître, di Fouché, le conserverons-nous, s’il perd la bataille, ou reviendrons-nous à la république pure ? – La France, répliqua sentencieusement Carnot, ne pourra résister qu’en revenant à l’énergie conventionnelle. – Je suis de l’avis de Carnot, dit Sieyès. Si Bonaparte revient défait, il faut l’achever ; il nous en a trop dit depuis sept mois ! – Il a l’armée, reprit Carnot d’un air penseur. – Nous aurons le peuple ! s’écria Fouché. – Vous êtes prompt, monsieur ! répliqua le grand seigneur de cette voix de basse-taille qu’il a conservée et qui fit rentrer l’oratorien en lui-même. – Soyons franc, dit un ancien conventionnel en montrant sa tête, si Bonaparte est vainqueur, nous l’adorerons ; vaincu nous l’enterrerons !

Balzac (Honoré de), Une ténébreuse affaire, éditions Michel de L’Ormeraie, illustrations de Charles Huard, 1er trimestre 1986.

BOHUMIL HRABAL, GARE ÉROTIQUE ET VIE EN TEMPS DE GUERRE / (…) Et Mme la comtesse lui tendit la main qu’il baisa respectueusement, puis il voulut l’aider à passer les pieds dans les étriers, mais Mme la comtesse le dissuada d’un geste et se hissa sur le poulain noir, d’un seul coup de reins, les jambes s’ouvrirent une brève seconde et M. Hubicka s’essuya la bouche et déclara : – En voilà une belle croupe ! et il cracha. Mme la comtesse s’éloignait au galop sur le chemin du château, le poulain se détachait sur la neige qui scintillait sous le soleil rose. M. Hubicka répartissait les femmes en deux catégories. Celles que la nature avait particulièrement favorisé au-dessous de la ceinture, il les appelait, comme Mme la comtesse, les belles croupes. Ou les beaux jarrets. Et celles qui avaient l’avantage au-dessus de la ceinture et arboraient un joli buste, il les appelait les beaux poitrails. Comme on dirait d’un cheval ou d’une vache. (…) – Malédiction d’un siècle érotique ! Tout est hyperérotisé ! Partout des excitants érotiques ! Des adolescents et des gosses s’éprennent de gardeuses d’oie ! Les lectures et les films érotiques conduisent à des drames d’amour ! Au pilori les écrivains et les éducateurs et les marchands de livres et d’images pornographiques ! Il faut en finir avec la monstrueuse imagination de la jeunesse ! Il a coupé en morceaux le cadavre de la crémière et aurait certainement découpé le cadavre de sa cousine si on l’avait laissé faire ! (…) – Alors c’est vrai, vous n’avez encore jamais couché avec une femme, dit-elle, et elle sourit et elle avait des fossettes comme en avait Macha, et ses yeux étaient tout attendris, comme si elle s’étonnait de sa chance ou comme si elle avait découvert une chose rare, et elle me plongea ses doigts dans les cheveux, comme si j’avais été un piano, puis elle regarda la porte fermée qui donnait sur le bureau de la gare et elle se pencha sur la table et tira la mèche, je l’entendis distinctement souffler la lampe et je sentis ses mains sur moi et elle m’entraîna sur le canapé du chef de gare et se renversa en arrière et m’attira contre elle, puis elle fut douce avec moi, comme quand j’étais petit et que maman m’habillait ou me déshabillait, elle me permit de l’aider à relever sa jupe, puis je sentis qu’elle levait et ouvrait les jambes, elle posa ses chaussures tyroliennes sur le canapé du chef de gare, et tout à coup je fus collé contre Viktoria, comme j’étais collé à la photo de Macha sur ma photo de garçonnet en costume marin, et je me sentis submergé par une lumière de plus en plus violente, je prenais sans cesse de la hauteur, toute la terre tremblait, ce n’était que roulement de tonnerre et grondement, c’était un bruit qui n’émanait ni de moi ni du corps de Viktoria, mais de l’extérieur, tout le bâtiment semblait frémir jusque dans ses fondations, les vitres tremblaient, jusqu’aux téléphones dont le timbre se mettait à retentir en l’honneur de mon entrée victorieuse et solennelle dans la vie, les télégraphes égrenaient d’eux-mêmes leurs signaux Morse, comme il arrivait parfois dans les bureaux de gare pendant les orages, je croyais entendre les pigeons du chef de gare roucouler à l’unisson, l’horizon se soulevait et flambait de toutes les couleurs des flammes, puis à nouveau le bâtiment de la gare trembla, bougea légèrement dans ses fondations. Puis, je sentis le corps de Viktoria se tendre et s’arquer comme une voûte, j’entendis ses chaussures ferrées se planter dans le canapé de toile cirée, j’entendis la toile se déchirer, et je ne sais d’où, des ongles des mains et des pieds un spasme radieux affluait dans mon cerveau, tout à coup tout fut blanc, puis gris, puis brun, comme s’il était tombé de l’eau brûlante puis aussitôt de l’eau glacée et je sentis une douleur agréable dans le dos comme si l’on m’avait frappé avec une truelle de maçon.

Hrabal (Bohumil), Trains étroitement surveillés, éditions Gallimard folio, 10 mars 2012.

BALZAC ET LE PARDON / (…) Il y a une indigence que les indigents savent deviner. Le pâtissier et sa femme se regardèrent et se montrèrent la vieille femme en se communiquant une même pensée. Ce louis d’or devait être le dernier. Les mains de la dame tremblaient en offrant cette pièce, qu’elle contemplait avec douleur et sans avarice ; mais elle semblait connaître toute l’étendue du sacrifice. Le jeûne et la misère étaient gravés sur cette figure en traits aussi lisibles que ceux de la peur et des habitudes ascétiques. (…) L’homme leva la tête, jeta un regard sombre sur la religieuse, et ne répondit pas ; elle sentit comme un vêtement de glace tombant sur elle, et garda le silence ; à son aspect, la reconnaissance et la curiosité expirèrent dans tous les cœurs. Il était peut-être moins froid, moins taciturne, moins terrible qu’il le parut à ces âmes que l’exaltation de leurs sentiments disposait aux épanchements de l’amitié. Les trois pauvres prisonniers, qui comprirent que cet homme voulait rester un étranger pour eux, se résignèrent. Le prêtre crut remarquer sur les lèvres de l’inconnu un sourire promptement réprimé au moment où il s’aperçut des apprêts qui avaient été faits pour le recevoir, il entendit la messe et pria ; mais il disparut, après avoir répondu par quelques mots de politesse négative à l’invitation que lui fit mademoiselle de Langeais de partager la petite collation préparée. Après le 9 thermidor, les religieuses et l’abbé de Marolles purent aller dans Paris, sans y courir le moindre danger. La première sortie du vieux prêtre fut pour un magasin de parfumerie, à l’enseigne de la Reine des Fleurs, tenu par les citoyen et citoyenne Ragon, anciens parfumeurs de la Cour, restés fidèles à la famille royale, et dont se servaient les Vendéens pour correspondre avec les princes et le comité royaliste de Paris. L’abbé, mis comme le voulait cette époque, se trouvait sur le pas de la porte de cette boutique, située entre Saint-Roch et la rue des Frondeurs, quand une foule, qui remplissait la rue Saint-Honoré, l’empêcha de sortir. – Qu’est-ce ? dit-il à madame Ragon. Ce n’est rien, reprit-elle, c’est la charrette et le bourreau qui vont à la place Louis XV. Ah ! nous l’avons vu bien souvent l’année dernière ; mais aujourd’hui, quatre jours après l’anniversaire du 21 janvier, on peut regarder cet affreux cortège sans chagrin.

Balzac (Honoré de), Un épisode sous la terreur, éditions Michel de L’Ormeraie, illustrations de Charles Huard, 1er trimestre 1986.

BOHUMIL HRABAL, UNE VIE EN IMAGES, CLICHÉS DE VÉRITÉS VANTARDES ET DE BESOIN D’AMOUR / (…) Sous l’Autriche-Hongrie les gens étaient terriblement retardés, un péquenot travaillait au champ avec une pioche et s’est coupé le doigt en se tapant dessus parce qu’il croyait que c’était un ver de terre, Latal l’instituteur battait les élèves et leur cognait la tête contre le tableau noir parce que les gosses ne connaissaient pas leur géométrie, quant au curé Zboril, il saisissait les gosses par la peau du cou et les soulevait en l’air en les secouant comme des lapins, parce qu’ils ne pouvaient pas comprendre que la grâce est à la fois un attribut de la nature divine et une récompense surnaturelle, et il a fallu qu’il fasse une longue prière, notre curé, pour que le bon Dieu le rende un peu moins méchant, parce qu’il plantait là son calice pour aller gifler ses enfants de chœur, et discipline autrichienne, on raffolait de la parade et des couleurs, l’archevêque portait une calotte violette et un manteau violet, le général Lucas avait un col doré avec trois étoiles sur fond de soie rouge, une fois un soldat a crié merde pour la guerre ! et l’instant d’après il s’est retrouvé cassé en deux pendu à un arbre, on a vendu le Fils de l’homme pour trente florins mais le sultan s’achetait des femmes pour cent mille et davantage, un crack comme saint Pierre a été pendu sur la croix la tête en bas, mais aujourd’hui le Pape, son successeur, se balade dans les mille pièces de Latran et du Vatican, et il a fallu installer des panneaux indicateurs pour qu’il ne s’égare pas, quand il discute avec les cardinaux il est moins question de l’amour du prochain que des cours de Bourse et des caisses catholiques, (…) c’est pour ça que Batista, dans ses écrits sur l’hygiène sexuelle, enjoint aux hommes de ne pas trop s’adonner à la passion, au plus trois fois dans l’après-midi, les catholiques quatre fois, pour ne plus avoir de mauvaises pensées vue que les mauvaises pensées peuvent porter malheur, ça vous tourne le sang, les sultans y sont particulièrement sujets, et ils attrapent un tour de reins, il est même arrivé que des papes et des rois n’aient guère de chance sur ce chapitre, et ensuite il est trop tard, tout un empire s’écroule à cause d’une gourgandine, parce qu’on ne tire jamais à la temps la morale de l’histoire, maman me le disait, ma mère m’avait prévenu, avec les femmes il faut faire du sentiment, donc mentir, parce que la lune de miel, la bagatelle, la rigolade, tout ça a une fin, mais quand c’est pour toute la vie ? (…) Mon cousin, quel numéro celui-là ! il avait un frère jumeau, il s’appelait Vincent de son nom de baptême et son frère jumeau s’appelait Louis, donc, quand ils ont eu un an leur mère leur a donné un bain dans la lessiveuse, mais elle a fait un saut chez une voisine et quand elle est revenue au bout d’une demi-heure un des jumeaux s’était noyé, et comme ils se ressemblaient comme deux gouttes d’eau, les deux jumeaux, on ne savait pas lequel c’était, Loulou ou Vincent, alors les parents ont tiré à pile ou face, l’aigle c’était Louis, l’empereur c’était Vincent, donc le noyé c’était Louis, seulement le cousin Vincent, quand il a été plus grand ça lui a pris la tête, il était en chômage et il avait le temps de réfléchir, il se demandait toute la journée lequel des deux au juste s’était noyé, si Louis n’était pas encore de ce monde, et si ce n’était pas lui Vincent qui s’était noyé ? et il s’est mis à boire, et après ça il se promenait au bord de l’eau et il se baignait souvent dans la rivière, et par la suite dans les bains publics, il cherchait sans doute à connaître la vérité, parce qu’il a fini par se noyer, pour avoir la certitude que ce n’était pas lui qui s’était noyé autrefois dans la lessiveuse… (…) … mon neveu s’est réveillé en entendant un robinet qui gouttait, mais il a allumé et Bondy, le pauvre, était en train de pisser ses deux brocs de bière sur le tapis et s’est rendormi aussitôt, ce sont ses gosses qui l’ont réveillé le lendemain matin et quand il a rouvert les yeux il s’est mis à hurler, comme ça, de but en blanc, ça y est les gars, j’ai trouvé ! et il poussait des cris et il caracolait sur le tapis plein de pisse, messieurs, non seulement ceux qui ne sont pas avec nous sont avec nous mais ceux qui sont contre nous sont aussi avec nous, parce qu’on ne peut pas se couper de son époque ! comprenez-vous, mademoiselle ? c’est le penchant des poètes pour la boisson et la méditation, et quand tout espoir semble perdu, le ciel se déchire et une main tire la pensée à la lumière du jour, et moi je retournais à la pelle le malt germé, je commençais par le ratisser avec cette pelle qu’on appelait la toute mignonne, Socrate et le Christ n’ont pas écrit une seule ligne et, regardez, leur enseignement est toujours actuel tandis que d’autres, plus ils publient de livres plus ils sont inconnus.

Hrabal (Bohumil), Cours de danse pour adultes et élèves avancés, éditions Gallimard (la Blanche), préface de Milan Kundera, février 2011.

BALZAC ET MONSIEUR DIMANCHE / (…) Je suis une des mille victimes des réactions politique. Je cache un nom objet de bien des vengeances, et si les leçons de l’expérience ne doivent pas toujours être perdues d’une génération à l’autre, souvenez-vous, jeune homme, de ne jamais vous prêter aux rigueurs d’aucune politique… Non que je me repente d’avoir fait mon devoir, ma conscience est parfaitement en repos, mais les pouvoirs aujourd’hui n’ont plus cette solidarité qui lie les gouvernements entre eux, quoique différents ; et si l’on récompense le zèle, c’est l’effet d’une peur passagère. (…) Quel admirable représentant du bourgeois d’aujourd’hui : commère, curieux, dévoré d’égalité, jaloux de la pratique, furieux de ne pas savoir pourquoi un pauvre malade reste dans sa chambre sans se montrer, et cachant sa fortune, vaniteux au point de la découvrir pour pouvoir se mettre au-dessus de son voisin. Cet homme doit être au moins lieutenant dans sa compagnie. Avec quelle facilité se joue à toutes les époques la scène de monsieur Dimanche.

Balzac (Honoré de), L’envers de l’histoire contemporaine – L’initié, éditions Michel de L’Ormeraie, illustrations de Charles Huard, 3ème trimestre 1985.

BALZAC, LE TITRE D’HOMME NUL, LE TRÉSOR DE LA CONSCIENCE ET DIEU DANS LE MÉNAGE / (…) Son ignorance lui apprit à se taire, et son silence le servit ; il s’habitua, sous le régime impérial, à cette obéissance passive qui plaît aux supérieurs, et ce fut à cette qualité qu’il dut, plus tard, sa promotion au grade de sous-chef. Sa routine devient une grande expérience, ses manières et son silence couvrirent son défaut d’instruction. Cette nullité fut un titre quand on eut besoin d’un homme nul. On eut peur de mécontenter deux partis à la Chambre, qui, chacun, protégeaient un homme, et le ministère sortit d’embarras en exécutant la loi sur l’ancienneté. Voilà comment Thuillier devint sous-chef. (…) Quoique tout parvenu suppose un mérite quelconque, Minard était un ballon bouffi. S’épanchant en phrases filandreuses, prenant l’obséquiosité pour de la politesse et la formule pour de l’esprit, il débitait des lieux communs avec un aplomb et une rondeur qui s’acceptaient comme de l’éloquence. Ces mots, qui ne disent rien et répondent à tout : progrès, vapeur, bitume, garde nationale, ordre, élément démocratique, esprit d’association, légalité, mouvement et résistance, intimidation, semblaient à chaque phrase politique, inventés pour Minard, qui paraphrasait alors les idées de son journal. (…) N’offrons pas, je vous en supplie, notre ami Thuillier aux coups de ses concurrents ! ne le livrons pas à la discussion publique, cette harpie moderne qui n’est que le porte-voix de la calomnie, de l’envie, le prétexte saisi par les inimitiés, qui diminue tout ce qui est grand, qui salit tout ce qui est respectable, à qui déshonore tout ce qui est sacré ; … faisons comme a fait le tiers-parti à la Chambre, restons muets et votons ! (…) Or, Céleste avait reconnu non pas l’irréligion, mais l’indifférence de Félix en matière de religion. Comme la plupart des géomètres, des chimistes, des mathématiciens et des grands naturalistes, il avait soumis la religion au raisonnement : il y reconnaissait un problème insoluble comme la quadrature du cercle. Déiste in petto, il restait dans la religion de la majorité des Français, sans y attacher plus d’importance que la loi nouvelle éclose en juillet. Il fallait Dieu dans le ciel, comme un buste de roi sur un socle à la mairie. Félix Phellion, digne fils de son père, n’avait pas mis le plus léger voile sur sa conscience ; il y laissait lire par Céleste avec la candeur, avec la distraction d’un chercheur de problèmes : et la jeune fille mêlait la question religieuse à la question civile ; elle professait une profonde horreur pour l’athéisme ; son confesseur lui disait que le déiste est le cousin-germain de l’athée. – Avez-vous pensé, Félix, à faire ce que vous m’avez promis ? demanda Céleste aussitôt que madame Colleville les eût laissés seuls. – Non, ma chère Céleste, répondit Félix. – Oh ! manquer à sa promesse ! s’écria-t-elle doucement. – Il s’agissait d’une profanation, di Félix. Je vous aime tant, et d’une tendresse si peu ferme contre vos désirs, que j’ai promis une chose contraire à ma conscience. La conscience, Céleste, est notre trésor, notre force, notre appui. Comment vouliez-vous que j’allasse dans une église m’y mettre aux genoux d’un prêtre en qui ne je ne vois qu’un homme ?… Vous m’eussiez méprisé, si je vous avais obéi. – Ainsi, mon cher Félix, vous ne voulez pas aller à l’église ?… dit Céleste en jetant à celui qu’elle aimait un regard trempé de larmes. Si j’étais votre femme, vous me laisseriez aller seule là ?… Vous ne m’aimez pas comme je vous aime !… car jusqu’à présent, j’ai dans le cœur, pour un [athée], un sentiment contraire à ce que Dieu veut de moi ! – Un athée ! s’écria Félix Phellion. Oh ! non. Écoutez, Céleste… Il y a certainement un Dieu, j’y crois, mais j’ai de lui de plus belles idées que n’en ont vos prêtres ; je ne le rabaisse pas jusqu’à moi, je tente de m’élever jusqu’à lui… J’écoute  la voix qu’il a mise en moi, que les honnêtes gens appellent la conscience, et je tâche de ne pas obscurcir les divins rayons qui m’arrivent. Aussi ne nuirai-je jamais à personne, et ne ferai-je jamais rien contre les commandements de la morale universelle, qui fut la morale de Confucius, de Moïse, de Pythagore, de Socrate, comme celle de Jésus-Christ… Je resterai pur devant Dieu ; mes actions seront mes prières ; je ne mentirai jamais, ma parole sera sacrée, et jamais je ne ferai rien de bas ni de vil… Voilà les enseignements que je tiens de mon vertueux père, et que je veux léguer à mes enfants. Tout le bien que je pourrai faire, je l’accomplirai, même dussé-je en souffrir. Que demandez-vous de plus à un homme ?… Cette profession de foi de Phellion fit douloureusement hocher la tête à Céleste. – Lisez attentivement, dit-elle, l’Imitation de Jésus-Christ !… Essayer de vous convertir à la sainte Église catholique, apostolique et romaine, et vous reconnaîtrez combien vos paroles sont absurdes… Écoutez, Félix : le mariage n’est pas, selon l’Église, une affaire d’un jour, la satisfaction de nos désirs ; il est fait pour l’éternité… Comment ! nous serions unis la nuit et le jour, nous devrions faire une seule chair, un seul verbe, et nous aurions dans notre cœur deux langages, deux religions, une cause de dissentiment perpétuel ! Vous me condamneriez à des pleurs que je vous cacherais sur l’état de votre âme ; je pourrais m’adresser à Dieu ! combien de malheurs pour une épouse !… Non, ces idées sont intolérables… Oh ! Félix ! soyez de ma foi, car je ne puis être de la vôtre ! Ne mettez pas des abîmes entre nous… Si vous m’aimiez, vous auriez déjà lu l’Imitation de Jésus-Christ !… Les Phellion, enfants du Constitutionnel, n’aimaient pas l’esprit prêtre. Félix eut l’imprudence de répondre à cette espèce de prière échappée du fond d’une âme ardente ; – Vous répétez, Céleste, une leçon de votre confesseur, et rien n’est plus fatal au bonheur, croyez-moi, que l’intervention des prêtres dans les ménages… – Oh ! s’écria Céleste indignée, et que l’amour seul avait inspirée, vous n’aimez pas !… La voix de mon cœur ne va pas au vôtre ! Vous ne m’avez pas comprise, car vous ne m’avez pas entendue, et je vous pardonne, car vous ne savez ce que vous dites. Elle s’enveloppa dans un silence superbe, et Félix alla battre du tambour avec les doigts sur une vitre de la fenêtre : musique familière de ceux qui se livrent à des réflexions poignantes. Félix, en effet, se posait ces singulières et délicates questions de conscience phellione ; – Céleste est une riche héritière, et, en cédant, contre la voix de la religion naturelle, à ses idées, j’aurais en vue de faire un mariage avantageux : acte infâme. Je ne dois pas, comme père de famille, laisser les prêtres avoir la moindre influence chez moi ; si je cède aujourd’hui, je fais un acte de faiblesse qui sera suivi de beaucoup d’autres pernicieux à l’autorité du père et du mari… Tout cela n’est pas digne d’un philosophe. Et il revint vers sa bien-aimée. – Céleste, je vous en supplie à genoux, ne mêlons pas ce que la loi, dans sa sagesse, a séparé. Nous vivons pour deux mondes, la société et le ciel. À chacun sa voie pour faire son salut ; mais, quant à la société, n’est-ce-pas obéir à Dieu que d’en observer les lois ? Le Christ a dit : « Rendez à César ce qui appartient à César. » César est le monde politique… Oublions cette petite querelle ! – Une petite querelle !… s’écria la jeune enthousiaste. Je veux que vous ayez mon cœur comme je veux avoir tout le vôtre, et vous en faîtes deux parts !… N’est-ce-pas le malheur ? Vous oubliez que le mariage est un sacrement… – Votre prêtraille vous tourne la tête ! s’écria le mathématicien impatienté.

Balzac (Honoré de), Les petits bourgeois, éditions Michel de L’Ormeraie, illustrations de Charles Huard, 3ème trimestre 1985.

JIM HARRISON, LE MOQUEUR BLEU DU MEXIQUE ET LA BOOM BOX / (…) Il savait depuis longtemps que l’humilité était la qualité la plus précieuse qu’on pût avoir. Sinon, on devenait victime des ambitions et des rêves vains de la jeunesse. Qui donc avait décrété que les écrivains étaient si importants pour le destin de l’humanité ? Shakespeare et quelques rares génies pouvaient revendiquer cet honneur, mais des milliers d’autres tombaient dans le vide et l’oubli. Assez curieusement, cela lui rappela le jour où il s’était arrêté un moment de travailler pour essayer d’aider une guêpe piégée derrière un store, dans son studio. Les efforts de cette guêpe pour traverser la vitre et rejoindre son nid dans le pommier situé à sept mètres de la fenêtre le rendaient fou. Il réussit à la libérer, mais la guêpe, furieuse de s’être fait attraper, agitait son abdomen en tous sens pour essayer de le piquer. Dès qu’il la fit sortir par la porte, elle vola droit vers le pommier. Bien que chasseur depuis l’enfance, il se refusa à tuer cette guêpe et, certains jours, il ne pouvait même pas se résoudre à tuer une banale mouche qui l’irritait. Qui aurait pu déclarer que ces insectes étaient moins importants qu’un écrivain luttant pour accéder à la gloire ? Il classa cette réflexion dans la rubrique respect de la vie, puis se sentit gêné par le côté prétentieux de l’expression. Il paya le paysan pour qu’il vienne limer les dents des porcelets afin qu’ils ne blessent pas les mamelles de leur mère en tétant. Cette attention plut à sa femme, mais il lui rétorqua que ce n’était pourtant qu’une simple routine. (…) Son obsession la plus agaçante, qui durait depuis un demi-siècle, était d’être l’esclave du langage. Il avait lu Keats à quatorze ans et le couperet était tombé. La poésie devint sa drogue, il perdit sa liberté. La nuit de son anniversaire, un 11 décembre, il s’en souvint, il était monté sur le toit de la maison pour regarder les étoiles et la nouvelle lune. La poésie requiert des vœux et il en fit. Beaucoup plus tard, sept ans plus tard pour être exact, son père et sa sœur moururent dans un accident de voiture. Après ce drame, ses vœux devinrent plus durs que le marbre. Si une telle horreur peut arriver à ceux qu’on aime, alors aucun autre travail n’est digne d’être entrepris. Quand il se mit à écrire aussi de la prose, il eut d’abord le sentiment de commettre un adultère, mais il découvrit bientôt  qu’en écrivant un roman il créait aussi d’autres poèmes. Sa journée de travail commençait par la poésie. Pasternak dit : « Révise ton âme jusqu’à la frénésie. » Malgré toutes les compromissions de son existence, il s’y tint : même durant ses séjours à Hollywood, il se voua à la poésie. À Los Angeles, on ne se lève pas de bonne heure, de sorte qu’il était seul à se promener de bon matin. Tout près de l’hôtel où il descendait toujours, le Westwood Marquis, s’étendait le splendide jardin botanique de UCLA, qu’il aimait à la folie. Là, il retrouvait souvent un chirurgien chinois, assis, immobile, près d’un joli bassin de carpes, pour se préparer à six heures de chirurgie du cerveau. Lui-même se mettait en condition avant d’affronter une journée de réunions qui n’aideraient personne sinon ceux qui avaient besoin d’argent, lui inclus. L’ironie de la situation était qu’il touchait trois cent cinquante mille dollars pour la première mouture d’un scénario et un certain nombre de versions corrigées. Assez d’argent à l’époque pour acheter la petite ferme de ses rêves. (…) En deux mots, la réalité pouvait s’ouvrir et révéler son essence comme un morceau de linoléum qu’on plie jusqu’à ce qu’il casse, et qu’on découvre la fibre noire sous-jacente. Lorsque, debout sur le pont de Niagara Falls, il avait failli se suicider, il avait aperçu cette essence. Ou en tenant le petit corps d’Alice avant son enterrement. Dans les deux cas, il avait entrevu de manière poignante la fibre noire de l’existence. La mort éveille l’attention. Il ressentit un peu la même chose en roulant à deux cent vingt kilomètres heure sur l’autoroute dans la Ferrari d’un ami. Néanmoins, cette dernière expérience ne correspondait pas tout à fait à sa définition. C’était trop stupide et artificiel. (…) Son éditrice lui écrivit un bref mot après leur désagréable échange téléphonique : « Pour vingt-cinq dollars, le lecteur ne veut pas un de vos aperçus, mais une histoire formidable qu’il se prend en pleine face. » Il se sentit vexé mais il savait très bien que, dans leurs moments de faiblesse, les écrivains avaient toujours cherché des fondements philosophiques à leurs créations. Dans son cas, tous ces prétendus fondements étaient franchement risibles. Pareilles velléités étaient presque toujours le fait de l’écrivain le plus mauvais du groupe, celui qui avait le plus à gagner, un bref éclair d’immortalité illuminant « le mouvement ». (…) Il assista à l’arrivée près de chez lui du très rare moqueur bleu du Mexique. La rumeur se répandit et presque aussitôt il y eut des centaines d’amateurs d’oiseaux postés le long de leur clôture, tout près de la rivière. Furieux de cette intrusion, il menaça certains d’entre eux d’abattre cet oiseau splendide. Quelques femmes en pleurèrent. Il installa une pancarte disant : « Attention ! Pitbull Black Savage champion d’Amérique ! » Le flot humain diminua, mais pas de beaucoup. Il se rendit au Walmart de Nogales, acheta une boom box stéréo et quelques CD de chansons de la frontière mexicaine incluant cette fameuse musique d’amour, de violence et de mort. Il atteignit son objectif : tout le monde sembla terrorisé. Les gens arrivaient toujours, mais repartaient très vite. Il constata avec amusement que le moqueur bleu du Mexique se pavanait et dansait devant la boom box.

Harrison (Jim), Le Vieux Saltimbanque, éditions Flammarion, septembre 2016.

BALZAC ET LA FOI DE L’ARTISTE /(…) – Voilà, lui dit Bixiou, une basse-taille et un second premier sujet de la danse. La basse-taille est un homme d’un immense talent, mais la basse-taille étant un accessoire dans les partitions, il gagne à peine ce que gagne la danseuse. Célèbre avant que la Taglioni et la Elssler parussent, le second sujet a conservé chez nous la danse de caractère, la mimique ; si les deux autres n’eussent révélé dans la danse une poësie inaperçue jusqu’alors, celle-ci serait un premier talent ; mais elle est en seconde ligne aujourd’hui ; néanmoins, elle palpe ses trente mille francs, et a pour ami fidèle un pair de France très-influent à la Chambre. Tenez, voici la danseuse du troisième ordre, une danseuse qui n’existe que par la toute-puissance d’un journal. Si son engagement n’eût pas été renouvelé, le Ministère eût eu sur le dos un ennemi de plus. Le corps de ballet est à l’Opéra la grande puissance : aussi est-il de bien meilleur ton dans les hautes sphères du dandysme et de la politique d’avoir des relations avec la Danse qu’avec le Chant. À l’orchestre, où se tiennent les habitués de l’Opéra, ces mots : « Monsieur est pour le Chant, » sont une espèce de raillerie. Un petit homme à figure commune, vêtu simplement, vint à passer. – Enfin, voilà l’autre moitié de la recette de l’Opéra qui passe, c’est le ténor. Il n’y a plus de poëme, ni de musique, ni de représentation sans un ténor célèbre dont la voix atteigne à une certaine note. Le ténor, c’est l’amour, c’est la voix qui touche le cœur, qui vibre dans l’âme, et cela se chiffre par un traitement plus considérable que celui d’un ministre. Cent mille franc à un gosier, cent mille francs à une paire de chevilles, voilà les deux fléaux financiers de l’Opéra. – Je suis abasourdi, dit Gazonal, de tous les cent mille francs qui se promènent ici. – Tu vas l’être bien davantage, mon cher cousin, suis-nous … Nous allons prendre Paris comme un artiste prend un violoncelle, et te faire voir comment on en joue, enfin comment on s’amuse à Paris. (…) – Il a de la main, il a du savoir… dit Léon ; mais le fouriérisme l’a tué. Tu viens de voir là, cousin, l’un des effets de l’ambition chez les artistes. Trop souvent, à Paris, dans le désir d’arriver plus promptement que par la voie naturelle à cette célébrité qui pour eux est la fortune, les artistes empruntent les ailes de la circonstance, ils croient se grandir en se faisant les hommes d’une chose, en devenant les souteneurs d’un système, et ils espèrent changer une coterie en public. Tel est Républicain, tel autre était Saint-Simonien, tel est Aristocrate, tel Catholique, tel Juste-Milieu, tel Moyen-Âge ou Allemand par parti pris. Mais si l’opinion ne donne pas le talent, elle le gâte toujours, témoin le pauvre garçon que vous venez de voir. L’opinion d’un artiste doit être la foi dans les œuvres… et son seul moyen de succès, le travail quand la nature lui a donné le feu sacré.

Balzac (Honoré de), Les comédiens sans le savoir, éditions Michel de L’Ormeraie, illustrations de Charles Huard, 3ème trimestre 1985.

BALZAC, LE RAPPORT ET L’HISTOIRE DE LA BUREAUCRATIE / (…) Mis à portée d’étudier l’administration française et d’en observer le mécanisme, Rabourdin opéra dans le milieu où le hasard avait fait mouvoir sa pensée, ce qui, par parenthèse, est le secret de beaucoup d’œuvres humaines, et il finit par inventer un nouveau système d’administration. Connaissant les gens auxquels il aurait affaire, il avait respecté la machine qui fonctionnait alors, qui fonctionne encore et qui fonctionnera long-temps, car tout le monde sera toujours effrayé à l’idée de la refaire ; mais personne ne devait, selon Rabourdin, se refuser à la simplifier. Le problème à résoudre visait à son sens, dans un meilleur emploi des mêmes forces. À sa plus grande expression, ce plan consistait à remanier les impôts de manière à les diminuer sans que l’État perdît ses revenus, et à obtenir, avec un budget égal au budget qui soulevait alors tant de folles discussions, des résultats deux fois plus considérables que les résultats actuels. Une longue pratique avait démontré à Rabourdin, qu’en toute chose la perfection est produite par de simples revirements. Économiser, c’est simplifier. Simplifier, c’est supprimer un rouage inutile : il y a donc déplacement. Aussi, son système reposait-il sur un déclassement, il se traduisait par une nouvelle nomenclature administrative. De là vient peut-être la raison de la haine que s’attirent les novateurs. Les suppressions exigées par le perfectionnement, et d’abord mal comprises, menacent des existences qui ne se résolvent pas facilement à changer de condition. Ce qui rend Rabourdin vraiment grand, est d’avoir su contenir l’enthousiasme qui saisit tous les inventeurs, d’avoir cherché patiemment un engrenage à chaque mesure afin d’éviter les chocs, en laissant au temps et à l’expérience le soin de démontrer l’excellence de chaque changement. La grandeur du résultat ferait croire à son impossibilité, si l’on perdait de vue cette pensée au milieu de la rapide analyse de ce système. (…) Depuis 1789, l’État, la patrie si l’on veut, a remplacé le Prince. Au lieu de relever directement d’un premier magistrat politique, les commis sont devenus, malgré nos belles idées sur la patrie, des employés du Gouvernement, et leurs chefs flottent à tous les vents d’un pouvoir appelé le Ministère qui ne sait pas la veille s’il existera le lendemain. Le courant des affaires devant toujours s’expédier, il surnage une certaine quantité de commis indispensables quoique congéables à merci et qui veulent rester en place. La Bureaucratie, pouvoir gigantesque mis en mouvement par des nains, est née ainsi. Si en subordonnant toute chose et tout homme à sa volonté, Napoléon avait retardé pour un moment l’influence de la Bureaucratie, ce rideau pesant placé entre le bien à faire et celui qui peut l’ordonner, elle s’était définitivement organisée sous le gouvernement constitutionnel, inévitablement ami des médiocrités, grand amateur de pièces probantes et de comptes, enfin tracassier comme une petite bourgeoise. Heureux de voir les ministres en lutte constante avec quatre cent petits esprits, avec dix ou douze têtes ambitieuses et de mauvaise foi, les Bureaux se hâtèrent de se rendre nécessaires en se substituant à l’action vivante par l’action écrite, et ils créèrent une puissance d’inertie appelée le Rapport. Expliquons le Rapport. Quand les rois eurent des ministres, ce qui n’a commencé que sous Louis XV, ils se firent faire des rapports sur les questions importantes, au lieu de tenir comme autrefois, conseil avec les grands de l’État. Insensiblement, les ministres furent amenés par leurs Bureaux à imiter les rois. Occupés de se défendre devant les deux Chambres et devant la Cour, ils se laissèrent mener par les lisières du rapport. Il ne se présenta rien d’important dans l’Administration, que le ministre, à la chose la plus urgente, ne répondît : « J’ai demandé un rapport. » Le rapport devint ainsi, pour l’affaire et pour le ministre, c’est qu’est le rapport à la Chambre des députés pour les lois : une consultation où sont traitées les raisons contre et pour avec plus ou moins de partialité. Le ministre, de même que la Chambre, se trouve tout aussi avancé avant qu’après le rapport. Toute espèce de parti se prend en un instant. Quoi qu’on fasse, il faut arriver au moment où l’on se décide. Plus on met en bataille de raisons pour et de raisons contre, moins le jugement est sain. Les plus belles choses de la France se sont accomplies quand il n’existait pas de rapport et que les décisions étaient spontanées. La loi suprême de l’homme d’état est d’appliquer des formules précises à tous les cas, à la manière des juges et des médecins. Rabourdin qui se disait : « On est ministre pour avoir de la décision, connaître les affaires et les faire marcher », vit le rapport régnant en France depuis le colonel jusqu’au maréchal, depuis le commissaire de police jusqu’au roi, depuis les préfets jusqu’aux ministres, depuis la Chambre jusqu’à la loi. Dès 1818, tout commençait à se discuter, se balancer et se contre-balancer de vive voix et par écrit, tout prenait la forme littéraire. La France allait se ruiner malgré de si beaux rapports, et disserter au lieu d’agir. Il se faisait alors en France un million de rapports écrits par année ! Aussi la Bureaucratie régnait-elle ! Les dossiers, les cartons, les paperasses à l’appui des pièces sans lesquelles la France serait perdue, la circulaire sans laquelle elle n’irait pas, s’accrurent et embellirent. La Bureaucratie entretint dès lors à son profit la méfiance entre la recette et la dépense, elle calomnia l’Administration pour le salut de l’administrateur. Enfin elle inventa les fils lilliputiens qui enchaînent la France à la centralisation parisienne, comme si, de 1500 à 1800, la France n’avait rien pu entreprendre sans trente mille commis. En s’attachant à la chose publique, comme le gui au poirier, l’employé s’en désintéressa complétement, et voici comme. Obligés d’obéir aux princes ou aux Chambres qui leur imposent des parties prenantes au budget et forcés de garder des travailleurs, les ministres diminuaient les salaires et augmentaient les emplois, en pensant que plus il y aurait de monde employé par le gouvernement, plus le gouvernement serait fort. La loi contraire est un axiome écrit dans l’univers : il n’y a d’énergie que par la rareté des principes agissants. Aussi l’événement a-t-il prouvé, vers juillet 1830, l’erreur du ministérialisme de la Restauration. Pour implanter un gouvernement au cœur d’une nation, il faut savoir y rattacher des intérêts et non des hommes. Conduit à mépriser le gouvernement qui lui retirait à la fois considération et salaire, l’employé se comportait en ce moment avec lui comme une courtisane avec un vieil amant, il lui donnait du travail pour son argent : situation aussi peu tolérable pour l’Administration que pour l’employé, si tous deux osaient se tâter le pouls, et si les gros salaires n’étouffaient pas la voix des petits. Seulement occupé de se maintenir, de toucher ses appointements et d’arriver à sa pension, l’employé se croyait tout permis pour obtenir ce grand résultat. Cet état de choses amenait le servilisme du commis, il engendrait de perpétuelles intrigues au sein des Ministères où les employés pauvres luttaient contre une Aristocratie dégénérée qui venait pâturer sur les communaux de la bourgeoisie, en exigeant des places pour ses enfants ruinés. Un homme supérieur pouvait difficilement marcher le long de ces haies tortueuses, plier, ramper, se couler dans la fange de ces sentines où les têtes remarquables effrayaient tout le monde, Un génie ambitieux se vieillit pour obtenir la triple couronne, il n’imite pas Sixte-Quint pour devenir Chef de Bureau. Il ne restait ou ne venait que des paresseux, des incapables ou des niais. Ainsi s’établissait lentement la médiocrité de l’Administration française. Entièrement composée de petits esprits, la Bureaucratie mettait un obstacle à la prospérité du pays, retardait sept ans dans ses cartons le projet d’un canal qui eût stimulé la production d’une province, s’épouvantait de tout, perpétuait les lenteurs, éternisait les abus qui la perpétuaient et l’éternisaient elle-même ; elle tenait tout et le ministre même en lisière ; enfin elle étouffait les hommes de talent assez hardis pour vouloir aller sans elle ou l’éclairer sur ses sottises. Le livre des pensions venait d’être publié, Rabourdin y vit un garçon de bureau inscrit pour une retraite supérieure à celle des vieux colonels criblés de blessures. L’histoire de la Bureaucratie se lisait là toute entière. Autre plaie engendrée par les mœurs modernes, et qu’il comptait parmi les causes de cette secrète démoralisation : l’Administration à Paris n’a point de subordination réelle, il y règne une égalité complète entre le chef d’une Division important et le dernier expéditionnaire : l’un est aussi grand que l’autre dans une arène d’où l’on sort pour aller trôner ailleurs, car on y faisait un simple employé d’un poëte, d’un commerçant. Les employés se jugeaient entre eux sans aucun respect. L’instruction, également dispensée sans mesures aux masses, n’amène-t-elle pas aujourd’hui le fils d’un concierge de ministère à prononcer sur le sort d’un homme de mérite ou d’un grand propriétaire chez qui son père a tiré le cordon de la porte. Le dernier venu peut donc lutter avec le plus ancien. Un riche surnuméraire éclabousse son chef en allant à Longchamp dans un tilbury qui porte une jolie femme à laquelle il indique par un mouvement de son fouet le pauvre père de famille à pied, en disant : « Voilà mon chef ! » Les Libéraux nommaient cet état de choses le PROGRÈS, Rabourdin y voyait l’ANARCHIE au cœur du pouvoir. Ne voyait-il pas en résultat des intrigues agitées, comme celles du sérail, entre des eunuques, des femmes et des sultans imbéciles, des petitesses de religieuses, des vexations sourdes, des tyrannies de collège, des travaux diplomatiques à effrayer un ambassadeur entrepris pour une gratification ou pour une augmentation, des sauts de puces attelés à un char de carton, des malices de nègre faite au ministre lui-même ; des parasites ; les gens dévoués à leur pays qui tranchent vigoureusement sur la masse des incapacités, succombant sous d’ignobles trahisons. Toutes les hautes places dévolues à l’influence parlementaire et non plus à la Royauté, les employés devaient tôt ou tard se trouver dans la condition de rouages vissés à une machine : il ne s’agirait plus pour eux que d’être plus ou moins graissés. Cette fatale conviction, déjà venue à de bons esprits, étouffait bien des mémoires écrits en conscience sur les plaies secrètes du pays, désarmait bien des courages, corrodait les probités les plus sévères, fatigués de l’injustice et conviées à l’insouciance par de dissolvants ennuis. (…) Dans la monarchie vous n’avez que des courtisans et des serviteurs ; tandis qu’avec une Charte vous êtes servi, flatté, caressé par des hommes libres. Les ministres, en France, sont donc plus heureux que les femmes et que les rois : ils ont quelqu’un qui les comprend. Peut-être faut-il plaindre les secrétaires particuliers à l’égal des femmes et du papier blanc : ils souffrent tout. Comme la femme chaste, ils doivent n’avoir de talent qu’en secret, et pour leurs ministres. S’ils ont du talent en public, ils sont perdus. Un secrétaire particulier est donc un ami donné par le Gouvernement. (…)

Balzac (Honoré de), Les employés, éditions Michel de L’Ormeraie, illustrations de Charles Huard, 3ème trimestre 1985.

BALZAC ET LES DISCOURS HYPOCRITES /  (…) Lorette est un mot décent inventé pour exprimer l’état d’une fille ou la fille d’un état difficile à nommer, et que, dans sa pudeur, l’Académie Française a négliger de définir, vu l’âge de ses quarante membres. Quand un nom nouveau répond à un cas social qu’on ne pouvait pas dire sans périphrases, la fortune de ce mot est faite. Aussi la Lorette passa-t-elle dans toutes les classes de la société, même dans celles où ne passera jamais une Lorette. Le mot ne fut fait qu’en 1840, sans doute à cause de l’agglomération de ces nids d’hirondelles autour de l’église dédiée à Notre-Dame-de-Lorette. Ceci n’est écrit que pour les étymologistes. Ces messieurs ne seraient pas tant embarrassés si les écrivains du Moyen-Âge avaient pris le soin de détailler les mœurs comme nous. (…) Si l’on ne dîne pas chez une Lorette pour y manger le bœuf patriarcal, le maigre poulet de table conjugale et la salade de famille, l’on n’y tient pas non plus les discours hypocrites qui ont cours dans un salon meublé de vertueuses bourgeoises. (…) Oui, les hommes méritent leur sort ! on chausse une couronne ou un boulet ! on est millionnaire ou portier, et tout est juste. Que voulez-vous mon cher ? Moi, je ne suis pas un roi, je tiens à mes principes. Je suis sans pitié pour ceux qui me font des frais ou qui ne savent pas leur métier de créancier. Suzon, mon thé ? Tu vois monsieur ?… dit-il au valet de chambre. Eh ! bien, tu t’es laissé attraper, mon vieux. Monsieur est un créancier, tu aurais dû le reconnaître à ses bottes. Ni mes amis, ni des indifférents qui ont besoin de moi, ni mes ennemis, ne viennent me voir à pied. Mon cher monsieur Cérizet vous comprenez ! Vous n’essuierez plus vos bottes sur mon tapis, dit-il en regardant la crotte qui blanchissait les semelles de son adversaire…

Balzac (Honoré de), Un homme d’affaires, éditions Michel de L’Ormeraie, illustrations de Charles Huard, 2ème trimestre 1983.

BALZAC ET LA MISE EN SCÈNE DES MAGASINS DE PARIS / (…) Un mot sur les effets naturels d’optique, d’architecture, de décor ; un mot court, décisif, terrible ; un mot, qui est de l’histoire faite sur place. Le livre où vous lisez cette page instructive se vend rue de Richelieu, 76, dans une élégante boutique, blanc et or, vêtue de velours rouge, qui possédait une pièce en entresol où le jour vient en plein de la rue de Ménars, et vient, comme chez un peintre, franc, pur, net, toujours égal à lui-même. Quel flâneur n’a pas admiré le Persan, ce roi d’Asie qui se carre à l’angle de la rue de la Bourse et de la rue Richelieu, chargé de dire urbi et orbi : « Je règne plus tranquillement ici qu’à Lahore. » Dans cinq cents ans, cette sculpture au coin de deux rues pourrait, sans cette immortelle analyse, occuper les archéologues, faire écrire des volumes in-quarto avec figures, comme celui de monsieur Quatremère sur le Jupiter-Olympien, et où l’on démontrerait que Napoléon a été un peu Sophi dans quelques contrées d’Orient avant d’être empereur des Français. Eh ! bien, ce riche magasin a fait le siège de ce pauvre petit entresol ; et, à coup de billets de banque, il s’en est emparé. La COMÉDIE HUMAINE a cédé la place à la comédie des cachemires. Le Persan a sacrifié quelques diamants de sa couronne pour obtenir ce jour si nécessaire. Ce rayon de soleil augmente la vente de cent pour cent, à cause de son influence sur le jeu des couleurs ; il met en relief toutes les séductions des châles, c’est une lumière irrésistible, c’est un rayon d’or ! Sur ce fait, jugez de la mise en scène de tous les magasins de Paris ?…

Balzac (Honoré de), Gaudissart II, éditions Michel de L’Ormeraie, illustrations de Charles Huard, 3ème trimestre 1985.

BALZAC ET LES FORCES DE LA JEUNESSE / (…) Quel absurde pouvoir laisse ainsi se perdre des forces immenses ? Il se trouve dans la Bohême des diplomates capables de renverser les projets de la Russie, s’ils se sentaient appuyés par la puissance de la France. On y rencontre des écrivains, des administrateurs, des militaires, des journalistes, des artistes ! Enfin tous les genres de capacité, d’esprit y sont représentés. C’est un microcosme. Si l’empereur de Russie achetait la Bohême moyennant une vingtaine de millions, en admettant qu’elle voulût quitter l’asphalte des boulevards, et qu’il la déportât à Odessa ; dans un an, Odessa serait Paris. Là se trouve la fleur inutile, et qui se dessèche, de cette admirable jeunesse française que Napoléon et Louis XIV recherchaient, que néglige depuis trente ans la gérontocratie sous laquelle tout se flétrit en France, belle jeunesse dont hier encore le professeur Tissot, homme peu suspect, disait : « Cette jeunesse, vraiment digne de lui, l’Empereur l’employait partout, dans ses conseils, dans l’administration générale, dans des négociations hérissées de difficultés ou pleines de périls, dans le gouvernement des pays conquis, et partout elle répondait à son attente ! Les jeunes gens étaient pour lui les missi dominici de Charlemagne. » Ce mot de Bohême vous dit tout. La Bohême n’a rien et vit de ce qu’elle a. L’Espérance est sa religion, la Foi en soi-même est son code, la Charité passe pour être son budget. Tous ces jeunes gens sont plus grands que leur malheur, au-dessous de la fortune, mais au-dessus du destin. Toujours à cheval sur un si, spirituels comme des feuilletons, gais comme des gens qui doivent, oh ! ils doivent autant qu’ils boivent ! enfin, c’est là où j’en veux venir, ils sont tous amoureux, mais amoureux !… figurez-vous Lovelace, Henri IV, le Régent, Werther, Saint-Preux, René, le maréchal de Richelieu, réunis dans un seul homme, et vous aurez une idée de leur amour !

Balzac (Honoré de), Un prince de Bohême, éditions Michel de L’Ormeraie, illustrations de Charles Huard, 2ème trimestre 1983.

TANGUY VIEL ET LA FIDÉLITÉ ATTACHÉE / (…) J’ai regardé trois mille quatre cents fois par la fenêtre. J’ai passé deux mille trois cents après-midi sur ma paillasse à regarder les fissures du plafond. J’ai fait sept cent promenades dans la cour du béton pour échapper aux crampes, à l’ankylose des muscles. J’ai pris neuf cents fois des médicaments pour ne pas te voir, Marin, ni ton sourire dans mes rêves. J’ai travaillé. J’ai plié des morceaux de fer et des cartons dans les ateliers du sous-sol. J’ai fabriqué des repas pour les trains et les avions. En tant d’années, j’ai emballé cinq cent mille plateaux, sans jamais savoir où atterrirait l’avion. J’ai pensé souvent à toi, Marin. Où seras-tu parti, à New York peut-être, ou en Amérique du Sud ? J’ai pensé souvent à toi, Marin, je te le jure. J’ai pensé au trajet du plateau-repas sur le tapis roulant, son transport dans un camion frigorifique, et puis l’aéroport, l’embarquement immédiat, j’ai pensé à l’hôtesse qui les distribue, les plateaux, toi en première classe et souriant à cette femme dans cet avion, puis mangeant, déballant cette nourriture que j’ai condition pour toi, Marin. Je te jure que j’ai craché dans chaque plat, et que j’ai su qu’un jour tu sentirais ma salive dans ta bouche.

Viel (Tanguy), L’absolue perfection du crime, Les Éditions de Minuit, septembre 2001.

BALZAC, LA MONNAIE DE SINGE, LES GRIMACES SOCIALES, L’HOMME MICROCOSME ET MONSIEUR / (…) On jouait beaucoup alors à la royauté, comme on joue aujourd’hui à la Chambre en créant une foule de Sociétés à présidents, vice-présidents et secrétaires ; Société linière, vinicole, séricicole, agricole, de l’industrie, etc. On est arrivé jusqu’à chercher des plaies sociales pour constituer les guérisseurs en sociétés ! Un estomac dont l’éducation se fait ainsi, réagit nécessairement sur le moral et le corrompt en raison de la haute sapience culinaire qu’il acquiert. La Volupté, tapie dans tous les plis du cœur, y parle en souveraine, elle bat en brèche la volonté, l’honneur, elle veut à tout prix sa satisfaction. On n’a jamais peint les exigences de la Gueule, elles échappent à la critique littéraire par la nécessité de vivre ; mais on ne se figure pas le nombre des gens que la Table a ruinés. La Table est, à Paris, sous ce rapport, l’émule de la courtisane ; c’est d’ailleurs, la Recette dont celle-ci est la Dépense. Lorsque, d’invité perpétuel, Pons arriva, par sa décadence comme artiste, à l’état de pique-assiette, il lui fut impossible de passer de ces tables si bien servies au brouet lacédémonien d’un restaurant à quatre sous. Hélas ! il lui prit des frissons en pensant que son indépendance tenait à de si grands sacrifices, et il se sentit capable des plus grandes lâchetés pour continuer à bien vivre, à savourer toutes les primeurs à leur date, enfin à gobichonner (mot populaire, pas expressif) de bons petits plats soignés. Oiseau picoreur, s’enfuyant le gosier plein, et gazouillant un air pour tout remercîment, Pons éprouvait d’ailleurs un certain plaisir à bien vivre aux dépens de la société qui lui demandait, quoi ? de la monnaie de singe. Habitué, comme tous les célibataires qui ont le chez soi en horreur et qui vivent chez les autres, à ces formules, à ces grimaces sociales par lesquelles on remplace les sentiments dans le monde, il se servait des compliments comme de menue monnaie ; et, à l’égard des personnes, il se contentait des étiquettes sans plonger une main curieuse dans les sacs. (…) La ressemblance est assez grande entre le solitaire et l’égoïste pour que les médisants paraissent avoir raison contre l’homme de cœur, surtout à Paris, où personne dans le monde n’observe, où tout est rapide comme le flot, où tout passe comme un ministère ! (…) Rabelais, le plus grand esprit de l’humanité moderne, cet homme qui résuma Pythagore, Hippocrate, Aristophane et Dante, a dit, il y a maintenant trois siècles : « L’homme est un microcosme. » Trois siècles après, Swedenborg, le grand prophète suédois, disait que la terre était un homme. Le prophète et le précurseur de l’incrédulité se rencontraient ainsi dans la plus grande des formules. Tout est fatal dans la vie humaine, comme dans la vie de notre planète. Les moindres accidents, les plus futiles, y sont subordonnés. Donc les grandes choses, les grands desseins, les grandes pensées s’y reflètent nécessairement dans les plus petites actions, et avec tant de fidélité, qui si quelques conspirateurs mêle et coupe un jeu de cartes, il y écrira le secret de sa conspiration pour le Voyant appelé bohème, diseur de bonne aventure, charlatan, etc. Dès qu’on admet la fatalité, c’est-à-dire l’enchaînement des causes, l’astrologie judiciaire existe et devient ce qu’elle était jadis, une science immense, car elle comprend la faculté de déduction qui fit Cuvier si grand, mais spontanée, au lieu d’être, comme chez ce beau génie, exercée dans les nuits studieuses du cabinet. L’astrologie judiciaire, la divination, a régné pendant sept siècles, non pas comme aujourd’hui sur les gens du peuple, mais sur les plus grandes intelligences, sur des souverains, sur les reines et sur les gens riches. Une des plus grandes sciences de l’antiquité, le magnétisme animal, est sorti des sciences occultes, comme la chimie est sortie des fourneaux des alchimistes. La crânologie, la physiognomonie, la névrologie en sont également issues ; et les illustres créateurs de ces sciences, en apparence nouvelles, n’ont eu qu’un tort, celui de tous les inventeurs, et qui consiste à systématiser absolument des faits isolés, dont la cause génératrice échappe encore à l’analyse. Un jour l’Église catholique et la Philosophie moderne se sont trouvées d’accord avec la Justice pour proscrire, persécuter, ridiculiser les mystères de la Cabale ainsi que ses adeptes, et il s’est fait une regrettable lacune de cent ans dans le règne et l’étude des sciences occultes. Quoi qu’il en soit, le peuple et beaucoup de gens d’esprit, les femmes surtout, continuent à payer leurs contributions à la mystérieuse puissance de ceux qui peuvent soulever le voile de l’avenir ; ils vont leur acheter de l’espérance, du courage, de la force, c’est-à-dire ce que la religion seule peut donner. Aussi cette science est-elle toujours pratiquée, non sans quelques risques. Aujourd’hui, les sorciers, garantis de tout supplice par la tolérance due aux encyclopédistes du dix-huitième siècle, ne sont plus justifiables que de la police correctionnelle, et dans le cas seulement où ils se livrent à des manœuvres frauduleuses, quand ils effraient leurs pratiques dans le dessin d’extorquer de l’argent, ce qui constitue une escroquerie. Malheureusement l’escroquerie et souvent le crime accompagnent l’exercice de cette faculté sublime. (…) L’avilissement des mots est une de ces bizarreries des mœurs qui, pour être expliquée, voudrait des volumes. Écrivez à un avoué en le qualifiant d’homme de loi, vous l’aurez offensé tout autant que vous offenseriez un négociant en gros de denrées coloniales à qui vous adresseriez ainsi votre lettre : « Monsieur un tel, épicier. » Un assez grand nombre de gens du monde qui devraient savoir, puisque c’est là toute leur science, ces délicatesses du savoir-vivre, ignorent encore que la qualification d’homme de lettres est la plus cruelle injure qu’on puisse faire à un auteur. Le mot monsieur est le plus grand exemple de la vie et de la mort des mots. Monsieur veut dire monseigneur. Ce titre, si considérable autrefois, réservé maintenant aux rois par la transformation de sieur en sire, se donne à tout le monde ; et néanmoins messire, qui n’est pas autre chose que le double du mot monsieur et son équivalent, soulève des articles dans les feuilles républicaines, quand par hasard, il se trouve mis dans un billet d’enterrement. Magistrats, conseillers, jurisconsultes, juges, avocats, officier ministériels, avoués, huissiers, conseils, hommes d’affaires, agents d’affaires et défenseurs, sont les Variétés sous lesquelles se classent les gens qui rendent la justice ou qui la travaillent. Les deux derniers bâtons de cette échelle sont le praticien et l’homme de loi. Le praticien, vulgairement appelé recors, est l’homme de justice par hasard, il est là pour assister l’exécution des jugements, c’est, pour les affaires civiles, un bourreau d’occasion. Quant à l’homme de loi, c’est l’injure particulière à la profession. Il est à la justice, ce que l’homme de lettres est à la littérature. Dans toutes les professions, en France, la rivalité qui les dévore, a trouvé des termes de dénigrement. Chaque état a son insulte. Le mépris qui frappe les mots homme de lettres et homme de loi s’arrête au pluriel. On dit très-bien sans blesser personne les gens de lettres, les gens de loi. Mais, à Paris, chaque profession a ses Oméga, des individus qui mettent le métier de plain-pied avec la pratique des rues, avec le peuple. Aussi l’homme de loi, le petit agent d’affaires existe-t-il encore dans certains quartiers, comme on en trouve encore à la Halle, le prêteur à la petite semaine qui est à la haute banque ce que monsieur Fraisier était à la compagnie des avoués. Chose étrange ! Les gens du peuple ont peur des officiers ministériels comme ils ont peur des restaurants fashionables. Ils s’adressent à des gens d’affaires comme ils vont boire au cabaret. Le plain-pied est la loi générale des différentes sphères sociales. Il n’y a que les natures d’élites qui aiment gravir les hauteurs, qui ne souffrent pas en se voyant en présence de leurs supérieurs, qui se font leur place, comme Beaumarchais laissant tomber la montre d’un grand seigneur essayant de l’humilier ; mais aussi les parvenus, surtout ceux qui savent faire disparaître leurs langes, sont-ils des exceptions grandioses. (…) Lorsque les morts ne jouissent d’aucune célébrité, n’attirent aucun concours du monde, il y a toujours trop de voitures. Les morts doivent avoir été bien aimés dans leur vie pour qu’à Paris, où tout le monde voudrait trouver une vingt-cinquième heure à chaque journée, on suive un parent ou un ami jusqu’au cimetière. Mais les cochers perdraient leur pour-boire, s’ils ne faisaient pas leur besogne. Aussi, pleines ou vides, les voitures vont-elles à l’église, au cimetière, et reviennent-elles à la maison mortuaire, où les cochers demandent un pour-boire. On ne se figure pas le nombre des gens pour qui la mort est un abreuvoir. Le bas clergé de l’Église, les pauvres, les croquemorts, les cochers, les fossoyeurs, ces natures spongieuses se retirent gonflées en se plongeant dans un corbillard. »

Balzac (Honoré de), Les parents pauvresLe cousin Pons, éditions Michel de L’Ormeraie, illustrations de Charles Huard, 2ème trimestre 1983.

COLUM MCCANN, LA LIBÉRATION ET LE PARDON / (…) Si jeune à cette époque. Vingt-deux, vingt-trois ans au plus. Déjà commandant, la haine durcie au fond de lui, et pourtant elle croyait trouver un point sensible. Elle imaginait que ses mots iraient chercher, derrière ses yeux, le bon endroit de la mémoire, une prière, une parole, un souvenir maternel qu’elle saurait réveiller. Il avait grandi sans bréviaire, sans comptines enfantines, ignorait tout de leurs rythmes. Ne connaissait que les hymnes paramilitaires, des hymnes de droite, dont elle ne savait rien. Elle était sûre de parvenir à l’émouvoir – mais il demeurait distant, hors d’atteinte. Même quand d’autres personnes l’avaient rejointe en captivité : des travailleurs humanitaires, des militants, des professeurs, ainsi que, quelques jours seulement, un candidat sénateur de gauche. Cinq mois dans la jungle, quatre semaines dans un refuge, six mois en tout. Le regard fixe de cet homme, toujours à mille mètres. Il avait un grain de beauté sur la joue. Y était-il encore ? Hier soir, elle a touché le fantôme de son visage, l’écran chargé d’électricité statique. Enfin, elle aurait dû remarquer s’il ne l’avait plus. Comment n’y avait-elle pas pensé ? Pourquoi n’avait-elle pas enregistré l’émission ? Elle aurait pu la détruire, se débarrasser de lui. Qu’ai-je fait ? Pardonnez-moi, Seigneur. Un jour, il lui avait retiré son foulard et le lui avait fourré dans la bouche pour ne plus l’entendre, de sorte qu’à la fin elle était restée allongée, docile, un vague sentiment de liberté dans l’humiliation, avec la pensée d’un ailleurs, l’ouest de l’Irlande, les murs de pierre, la pluie constante sur les champs, le visage de sa mère, rouge de honte, la silhouette de son père avançant dans l’allée, son frère dans la rue, qui s’éloignait d’elle, l’enfance disparue, une goutte de sueur à lui sur son nez, puta, le son de sa voix, calme, contrôlée, puta.

McCann (Colum), Traité, Belfond, avril 2016.

COLUM MCCANN, L’ANGE POIGNARDÉ / (…) Jamie est arrivé juste en dessous du mec à la corde. Il lui a dit quelque chose, l’autre a hoché la tête et s’est redressé une seconde pour regarder ses copains en haut sur la rampe. Ils lui ont donné un peu de mou. Il était vraiment doué, tout en se balançant, il a réussi à sortir un paquet de cigarettes de sa poche. Il l’a ouvert et il a fait une pirouette pour se mettre comme un ange juste au-dessus de Jamie. Jamie a tendu le bras pour prendre la clope, il l’a calée entre ses lèvres et peut-être qu’il a dit merci ou quelque chose. L’autre allait se déplacer quand le couteau s’est planté dans son coude. J’ai vu sa tête complètement ébahi. Il a regardé son bras, le temps qu’il commence à saigner, ensuite il a roulé sur lui-même pour essayer de donner un coup de pied, mais Jamie lui a planté la lame dans la jambe. Le bébé a hurlé et le cheval avait peur, un des mecs a crié en haut. C’est là que je me suis rappelé, c’est les Roumains, parce qu’ils criaient dans leur langue. J’ai repensé au jour où on a refusé de les servir au Well. Tommy disait qu’ils avaient bien de la chance de se balader dans le coin, même de boire un coup, ces connards qui viennent nous piquer nos jobs. Ils avaient pas dit un mot, sauf merci, à moi, et ils avaient filé. Mais putain, ce qu’ils gueulaient là-haut avec leur copain qui pissait le sang, vraiment bizarre de saigner comme ça dans les airs, comme un jet de peinture dans le ciel, quand les autres le remontaient. Il était pas mort, bien sûr, mais ils le tiraient vers le ciel. J’ai regardé Jamie, il était super-calme. Il a fait demi-tour avec le cheval et il est parti tranquillement. Il avait toujours la gamine sous le bras, la cigarette au bec, et il avait lâché le couteau, les yeux pleins de larmes. Adossée au mur, j’ai jeté un coup d’œil vers la cité. Les gens sortaient des couloirs et y en avait qui regardaient, penchés sur les balcons. Personne disait rien. Y avait Tommy, aussi, avec les petits. Il avait l’air de sourire, et ça se voyait qu’il était pour Jamie et que, là-bas tout seul dans son coin, il lui tapait dans les couilles, au Roumain, il lui cassait la gueule, il lui vidait les poches et il le renvoyait chez lui, avec ses gosses basanés, avec les côtes cassées et des dents en moins, et je me suis dit que peut-être moi aussi, ça me plairait de voir ça, j’en ai eu des frissons, soudain il faisait très froid, j’ai eu envie de serrer le bambin de Jamie dans mes bras comme il le serrait lui.

McCann (Colum), Comme s’il y avait des arbres, Belfond, avril 2016.

COLUM MCCANN, LA PEUR ÉTOUFFANTE ET LA SURDITÉ DE L’AUTRE / (…) Alan répondit à la sixième sonnerie. Bon sang. Qu’avait-elle fait ? Avait-elle perdu la tête ? Il allait appeler la police, les garde-côtes, et il fallait compter trois ou quatre heures de route depuis Dublin. Rappelle-moi si tu le retrouves. Dépêche-toi ! Retrouve-le ! Putain, Rebecca ! Il coupa brusquement, laissant place à un silence violent. Lorsqu’elle referma Skype, l’image de Tomas revint à l’écran. Elle courut dans sa propre chambre, se battit avec sa vieille combi. Le néoprène la grattait partout, lui serrait la poitrine, lui éraflait le cou. Les nuages menaçant dehors. Elle scruta l’horizon. Ces îles au loin, bossues comme des baleines. L’eau grise et le ciel gris. Très probablement, il avait nagé vers le nord. Évitant les contre-courants. Ce qu’ils avaient fait, cet été, sans jamais s’éloigner du rivage, en déchiffrant le message de l’eau. Là où elle moussait sur les rochers ; où elle se repliait sur elle-même. Un petit bateau pêchait à la traine au fond de la baie. Rebecca lui fit de grands signes – ridicule, elle le savait –, puis descendit la pente, ses pieds glissant sur la piste mouillée. Elle s’arrêta avant d’atteindre la plage : les tennis de Tomas étaient là, le bout pointé vers la mer. Comment avaient-elles pu lui échapper tout à l’heure ? Cela, elle s’en souviendrait toujours : elle les tourna dans l’autre sens, comme si, d’un moment à l’autre, il devait revenir les chausser, grimper jusqu’au cottage, se réfugier dans la chaleur. Pas d’empreintes de pas dans le sable : la croûte était trop dure. Pas de blouson non plus. Avait-il mis son duffel-coat ? L’hypothermie ne prenait que quelques minutes. Avec cette combinaison trop grande, le risque était accru. Où s’arrêterait-il ? Depuis combien de temps était-il parti, maintenant ? Elle s’était réveillée si tard. Ce vin. Beaucoup trop bu. Elle ajusta le bonnet sur sa tête, remonta la fermeture éclair de sa combinaison. Les bordures étaient raides. Rebecca pataugea, plongea. Le froid la transperça. Ses bras se relevaient, retombaient. Elle marqua un temps, regarda derrière elle, se força à continuer. La douleur à l’épaule. Elle voyait son visage à chaque nouvelle brasse : la cagoule noire, les cheveux blonds, les yeux bleus. Au-delà de l’aiguille, elle poursuivit le long de la côte, le bruit des vagues dans les oreilles, une autre forme de surdité, le sang refluant de ses doigts, ses orteils, son esprit.

McCann (Colum), Sh’khol, Belfond, avril 2016.

COLUM MCCANNN, LES LIENS DE L’ATTENTE / (…) Au printemps, il avait accepté d’écrire une nouvelle pour le magazine d’un quotidien, qui serait publiée à la Saint-Sylvestre. Un travail facile, avait-il tout d’abord pensé. Fin mai, il a commencé à ébaucher quelques images susceptibles de fonctionner, mais il s’est rendu compte qu’il se débattait, qu’il perdait le cap. Pendant une quinzaine de jours au début de l’été, il a couru après les idées, composé quelques paragraphes, laissant plusieurs d’entre eux en suspens. Il a compris qu’il remettait la chose à plus tard, qu’il la repoussait au fond de son esprit. De temps en temps, il revenait sur ses notes, mais les délaissait une fois de plus. (…) De garde dans la nuit afghane – il vaudrait mieux être précis : disons juchée sur une saillie au-dessus du village de Loi Kolay –, elle aurait devant elle la vallée de Korengal, une cathédrale de ténèbres. Elle se dresserait dans le théâtre sauvage de tous les avant-postes. Des couches d’obscurité pèsent sur des montagnes déjà sombres ; une région où les arbres rabougris semblent vouloir se détacher des pentes et se jeter dans la vallée ; partout le givre éclaire la nuit, soulignant les contours des sacs de sable, du fer à béton, de la mitrailleuse Le Browning M-57, l’impossible étendue au loin, l’énormité du ciel noir, il fait si froid que la jeune marine, appelons-la Sandi, porte une cagoule sous son casque, que les pointes de ses cils ont gelé. Ses poumons lui paraissent imprégnés de glace et, quand elle regarde par un interstice entre deux sacs, elle grelotte si fort qu’elle a peur d’ébrécher ses dents. Sa phobie à elle, car elle a les hanches larges, de petits seins, elle ne se trouve pas jolie ; une impression qui, à vingt-six ans, ne l’a jamais quittée ; mais elle est fière de ses dents blanches, solides, et lorsqu’elle étire sa cagoule jusqu’au bas du cou, le tissu laisse un goût synthétique sur sa langue – râpeux, rêche.

McCann (Colum), Quelle heure est-il, maintenant, là où vous êtes ?, Belfond, avril 2016.

COLUM MCCANN, LES YEUX DU DEDANS ET DU DEHORS / (…) Tiens, c’est intéressant. La poche des pyjamas est cousue à gauche, sur le cœur. Avec une visée médicale ? Une sorte de boite à gants pour les docteurs ? Un endroit où ranger stents, tubes et comprimés en cas de crise cardiaque ? Les accessoires de l’âge. Une question à poser au vieil ami le Dr Marion. Pourquoi la poche sur le cœur, Jim ? Ce n’est peut-être qu’un caprice de la mode. Qui a eu l’idée de coudre des poches sur les pyjamas, d’ailleurs ? Pour quoi faire ? Y conserver un bout de pain, un cracker, une biscotte, en cas de fringale nocturne ? Y entreposer d’anciennes lettres d’amour ? Servir d’écrin à l’alter ego qui attend, là-bas, dans les coulisses ? (…) Il fut un temps où bien plier son journal était un art. À l’époque notamment où ils passaient l’été dans l’île. Un jeune blanc-bec assis dans le train de Long Island avec les autres costards-cravates. Un talent spectaculaire, même, de savoir plier son journal en longues sections bien nettes. La chorégraphie de la navette. Le ballet du matin tôt. Ils étaient capables de s’asseoir alignés trois par trois, les genoux parallèles, et de tourner les pages sans que leurs coudes se touchent. Un travail scientifiquement organisé. Les plus méticuleux parvenaient à délimiter quatre fins couloirs dans une grande page, tel un costume sur mesure, et poursuivaient leur article de colonne en colonne. Le monde était encore poli et respectueux. Cartables, parapluies et je vous tiens la porte. Parfois un crétin n’arrivait à rien, s’agitait dans un froissement de papier, impertinent, jouant des coudes comme d’un accordéon, cette espèce-là qui ne retrouvait jamais sa carte d’abonnement, renversait son café, toujours à fouiller, tâtonner, dans le bruit et la confusion. Au moins, on n’avait pas à supporter les téléphones portables en ce temps-là. (…) Il reste au bord du trottoir devant le passage piéton. Pourquoi les feux rouges sont-ils là pour nous humilier ? Il pouvait jadis traverser sans que le petit bonhomme se mette à clignoter. À peine atteint le milieu de la rue, aujourd’hui, voilà que le bipède rouge repart dans ses singeries. Il n’est rien qu’il déteste plus que de voir les voitures essayer de grapiller quelques centimètres. Vous avez fait votre temps, Mendelsshon. Au revoir et merci, maintenant on file en Floride. Ou en Caroline du Nord. Le bipède, là-bas, n’est pas pressé, c’est un fait avéré. Les voilà qui recommencent à klaxonner. La grossièreté intrinsèque de cette ville ne cesse de le sidérer. Collision simultanée de huit millions d’existences. De minuscules atomes qui rebondissent sans cesse les uns les autres. Oui, oui, madame, vous allez les bouger, vos fesses, mais du calme, votre altesse, que je bouge d’abord les miennes. Ce côté purement crâne de New York lui plaisait tant jadis. La ville vous consommait et vous jetait, une fois usé. À mesure que les années passaient, il s’est mis à penser qu’un minimum de respect serait bienvenu. Après tout, il s’était consacré à elle. Avait siégé au tribunal. Assisté aux réunions du parti. Juge à la Cour suprême. Le titre est élégant, plus que la réalité : il s’est tapé toutes les sales affaires. Le tribunal ? Une chambre de compensation, plutôt, à l’usage de tous les assassins, gredins, faisans et malfaisants à l’œuvre sous le soleil de Brooklyn. Coups de couteau aveugles. Homicide avec préméditation. Successions. Injonctions. Annulations. Des rames et des rames de papier. Sans jamais tirer sa révérence ni défaillir, mêmes aux moments les plus durs. Fidèle au système. Juriste dans une entreprise, il aurait doublé son salaire. Alors, après avoir enduré ça, il aurait apprécié quelques remerciements de la part des rouspéteurs. Quelques instants de plus sur le passage piétons, s’il vous plaît. Renonçant à une carrière rémunératrice, il s’est mis au service du public, tout ça pour quoi ? Pour cette jeune tchotchke dans un 4×4 noir immatriculé dans le New Jersey, qui ne semble vouloir qu’une chose : l’aplatir d’un coup d’accélérateur. Le regard agressif et le brillant à lèvres derrière la danse des essuie-glaces. Une ex-Juicy. Elle tapote des doigts sur son volant. Ne croyez pas que je ne vous voie pas, jeune femme. Je sais que j’avance à la vitesse d’une tortue, que rien ne vous ferait autant plaisir que coller le pied au plancher, harponner la pauvre Sally au passage et nous tirer tous deux, accrochés au pare-chocs, le long de la Quatre-vingt sixième.

McCann (Colum), Treize façons de voir, Belfond, avril 2016.

BALZAC, L’AMOUR ET LA HAINE, LE TRAVAIL MORAL ET LE LABEUR DE L’ART

(…) Après bientôt trois ans, Lisbeth commençait à voir les progrès de la sape souterraine à laquelle elle consumait sa vie et dévouait son intelligence. Lisbeth pensait, madame Marneffe agissait. Madame Marneffe était la hache, Lisbeth était la main qui la manie, et la main démolissait à coups pressés cette famille qui, de jour en jour, lui devenait plus odieuse, car on hait de plus en plus, comme on aime tous les jours davantage, quand on aime. L’amour et la haine sont des sentiments qui s’alimentent par eux-mêmes ; mais, des deux, la haine a la vie la plus longue. L’amour a pour bornes des forces limitées, il tient ses pouvoirs de la vie et de la prodigalité ; la haine ressemble à la mort, à l’avarice, elle est en quelque sorte une abstraction active, au-dessus des êtres et des choses. Lisbeth, entrée dans l’existence qui lui était propre, y déployait toutes ses facultés ; elle régnait à la manière des jésuites, en puissance occulte. Aussi la régénérescence de sa personne était-elle complète. (…) Le travail moral, la chasse dans les hautes régions de l’intelligence, est un des plus grands efforts de l’homme. Ce qui doit mériter la gloire dans l’Art, car il faut comprendre sous ce mot toutes les créations de la Pensée, c’est surtout le courage, un courage dont le vulgaire ne se doute pas, et qui peut-être est expliqué pour la première fois ici. Poussé par la terrible situation de ces chevaux à qui l’on met des œillères pour les empêcher de voir à droite et à gauche du chemin, fouetté par cette dure fille, image de la Nécessité, cette espèce de Destin subalterne, Wenceslas, né poëte et rêveur, avait passé de la Conception à l’Éxécution, en franchissant sans les mesurer les abîmes qui séparent ces deux hémisphères de l’Art. Penser, rêver, concevoir de belles œuvres, est une occupation délicieuse. C’est fumer des cigares enchantés, c’est mener la vie de la courtisane occupée à sa fantaisie. L’œuvre apparaît alors dans la grâce de l’enfance, dans la joie folle de la génération, avec les couleurs embaumées de la fleur et les sucs rapides du fruit dégusté par avance. Telle est la Conception et ses plaisirs. Celui qui peut dessiner son plan par la parole, passe déjà pour un homme extraordinaire. Cette faculté, tous les artistes et les écrivains la possèdent. Mais produire ! mais accoucher ! mais élever laborieusement l’enfant, le coucher gorgé de lait tous les soirs, l’embrasser tous les matins avec le cœur inépuisé de la mère, le lécher sale, le vêtir cent fois des plus belles jaquettes qu’il déchire incessamment ; mais ne pas se rebuter des convulsions de cette folle vie et en faire le chef-d’œuvre animé qui parle à tous les regards en sculpture, à toutes les intelligences en littérature, à tous les souvenirs en peinture, à tous les cœurs en musique, c’est l’Éxécution et ses travaux. La main doit s’avancer à tout moment, prête à tout moment à obéir à la tête. Or, la tête n’a pas plus les dispositions créatrices à commandement, que l’amour n’est continu. (…) Si Paganini, qui faisait raconter son âme par les cordes de son violon, avait passé trois jours sans étudier, il aurait perdu, selon son expression, le registre de son instrument ; il désignait ainsi le mariage existant entre le bois, l’archet, les cordes et lui ; cet accord dissous, il serait devenu soudain un violoniste ordinaire. Le travail constant est la loi de l’art comme celle de la vie ; car l’art, c’est la création idéalisée. Aussi les grands artistes, les poëtes complets n’attendent-ils ni les commandes, ni les chalands, ils enfantent aujourd’hui, demain, toujours. Il en résulte cette habitude du labeur, cette perpétuelle connaissance des difficultés qui les maintient en concubinage avec la Muse, avec ses forces créatrices. Canova vivait dans son atelier, comme Voltaire a vécu dans son cabinet. Homère et Phidias ont du vivre ainsi.

Balzac (Honoré de), Les parents pauvres – La cousine Bette, éditions Michel de L’Ormeraie, illustrations de Charles Huard, 2ème trimestre 1983.

 

MURAKAMI, LES IDÉAUX USURPÉS, LES GENS CREUX, DIEU ET LA CAUSE PERDUE

(…)

– Les gays, les lesbiennes, les hétéros, les féministes, les cochons de fascistes, les communistes, les Hare Krishna, et j’en passe, aucun d’eux ne me dérange. Peu m’importe de savoir quel drapeau ils brandissent. Ce que je ne supporte pas, ce sont les gens creux. Ceux-là me font perdre tout contrôle. Je finis par dire des choses que je ne devrais pas dire. Tout à l’heure, j’aurais dû les laisser parler, prendre ça à la légère. Ou alors j’aurais pu appeler Mlle Saeki et la laisser s’en charger. Elle est capable d’affronter ce genre de personnes en gardant le sourire jusqu’au bout. Moi, j’en suis incapable. Je ne sais pas me contrôler, c’est mon point faible. Et sais-tu pourquoi c’est une faiblesse ?

– Parce que si vous deviez vous occuper sérieusement de tous ceux qui manquent d’imagination, ce sait épuisant et surtout cela n’aurait jamais de fin.

Exactement, dit-il en pressant légèrement sur sa tempe la gomme de son crayon. C’est tout à fait ça. Mais rappelle-toi ceci, Kafka Tamura : ceux qui ont arraché son ami d’enfance, l’amour de sa vie, à Mlle Saeki, étaient de cette sorte. Des esprits étroits, sans aucune imagination et très intolérants. Les thèses déconnectées de la réalité, les termes vidés de leur sens, les idéaux usurpés, les systèmes rigides. Voilà ce qui me fait vraiment peur. Je crains toutes ces choses et je les exècre du fond du cœur. Qu’est-ce qui est juste ? Bien sûr, c’est important de savoir ce qui est juste et injuste. Mais, la plupart du temps, les erreurs de jugement peuvent être rectifiées. Quand on a le courage de reconnaître ses erreurs, on peut les réparer. Or l’étroitesse d’esprit et l’intolérance sont des parasites qui changent d’hôte et de forme, et continuent éternellement à prospérer. Je sais que c’est une cause perdue, mais je refuse que ce genre de choses entre ici.

Il désigne les étagères du bout de son crayon. Naturellement, il parle de la bibliothèque en général.

Je ne peux pas me contenter d’en rire et de les ignorer.

(…)

– Alors, écoute, benêt, les dieux existent seulement dans la conscience humaine. Et c’est un concept qui n’a pas arrêté de changer selon les circonstances, surtout au Japon. La preuve, avant la guerre, Dieu, c’était l’empereur, mais quand le général MacArthur lui a intimé l’ordre de quitter cette fonction, il a fait un beau discours pour déclarer : « Écoutez-moi tous, à partir de maintenant, je ne suis plus Dieu » et, en 1946, c’était terminé. Pour te dire à quel point les dieux japonais sont accommodants. Ils changent de statut comme ça, il suffit qu’un militaire américain avec des lunettes de soleil sur le nez et une pipe bon marché au bec le leur ordonne et pfut ! ils files leur démission. Si tu crois qu’il existe, il existe. Si tu n’y crois pas, il n’existe pas. Alors pourquoi on ferait du mouron à cause de lui ?

– Bon, alors…

– Alors, tu me la sors de là, cette pierre ? J’en assume toute la responsabilité. Je ne suis ni Dieu ni Bouddha, mais j’ai tout de même quelques relations. Aucune malédiction ne s’abattra sur toi, je m’en porte garant.

– Vous en prenez vraiment la responsabilité ?

– Je ne reviens jamais sur ce que j’ai dit.

Hoshino tendit les mains et souleva la pierre, avec autant de précautions que si c’était une mine antipersonnel.

– Elle est sacrément lourde.

– C’est une pierre, pas flan de soja.

– Même pour une pierre, elle est vraiment lourde. Et que voulez-vous que j’en fasse maintenant ?

– Emporte-la chez toi, et pose-la à ton chevet. Ensuite, il se passera ce qu’il se passera.

– Vous voulez que je porte cette pierre jusqu’à l’hôtel ?

– Si c’est trop lourd, tu n’as qu’à prendre un taxi,

– Mais on a vraiment le droit de l’emporter ?

– Écoute, mon petit Hoshino. Tout en ce monde est constamment en mouvement. La Terre, le temps, les idées, l’amour, la vie, la foi, la justice, le mal. Tout est fluide, tout est transitoire. Rien ne reste éternellement au même endroit, sous la même forme. L’univers lui-même est une sorte d’énorme service postal.

– Ah !

– Cette pierre est là, temporairement, sous sa forme de pierre. Le cours de l’univers ne vas pas changer parce que tu l’aides à se déplacer un peu plus vite.

– Mais qu’a-t-elle de si important, cette pierre ? Elle n’a pas l’air si extraordinaire que ça, à vue d’œil.

– Pour tout te dire, cette pierre n’a en elle-même aucune importance. Les circonstances exigent la participation d’un certain objet, et il se trouve qu’il s’agit de cette pierre. Comme l’a si bien dit l’écrivain russe Anton Tchekov : « Si un revolver apparaît dans une histoire, à un moment donné, il faut que quelqu’un s’en serve. » Tu comprends ce que cela signifie ?

– Non.

– Ça m’aurait étonné. Tu ne comprends jamais rien. Je t’ai juste posé la question par politesse.

– Trop aimable.

– Ce que Tchekov voulait dire, c’est que la nécessité est un concept indépendant. La nécessité a une structure différente de la logique, de la morale ou de la signification. Sa fonction repose entièrement sur le rôle. Ce qui n’est pas indispensable n’a pas besoin d’exister. Ce qui a un rôle à jouer doit exister. C’est cela, la dramaturgie. La logique, la morale ou la signification, quant à elles, n’ont pas d’existence en tant que telles, mais naissent d’interrelations. Tchekov, en voilà un qui s’y connaissait en dramaturgie !

– J’y comprends rien, c’est trop compliqué ce que vous dîtes.

– La pierre que tu tiens entre tes mains, c’est le revolver dont parle Tchekov. Et il va falloir que quelqu’un tire. C’est en ce sens que cette pierre est spéciale. Mais elle n’est pas sacrée pour autant. Aussi tu n’as pas à t’en faire pour cette histoire de malédiction.

Hoshino fronça les sourcils.

– Cette pierre est un revolver ?

– Au sens métaphorique, oui. Aucune balle ne va en sortir, tranquillise-toi.

Murakami (Haruki), Kafka sur le rivage, 10/18, octobre 2014.

BALZAC ET LES FIGURES ENCOMBRANTES / (…) L’atelier peint en fond de briques, le carreau soigneusement mis en couleur brune et frotté, chaque chaise munie d’un petit tapis bordé, le canapé, simple d’ailleurs, mais propre comme celui de la chambre à coucher d’une épicière, là, tout dénotait la vie méticuleuse des petits esprits et le soin d’un homme pauvre. Il y avait une commode pour serrer les effets d’atelier, une table à déjeuner, un buffet, un secrétaire, enfin les ustensiles nécessaires aux peintres, tous rangés et propres. Le poêle participait à ce système de soin hollandais, d’autant plus visible que la lumière pure et peu changeante du nord inondait de son jour net et froid cette immense pièce. Fougères, simple peintre de Genre, n’a pas besoin des machines énormes qui ruinent les peintres d’Histoire, il ne s’est jamais reconnu de facultés assez complètes pour aborder la haute peinture, il s’en tenait encore au Chevalet. Au commencement du mois de décembre de cette année, époque à laquelle les bourgeois de Paris conçoivent périodiquement l’idée burlesque de perpétuer leur figure, déjà bien encombrante par elle-même, Pierre Grassou, levé de bonne heure, préparait sa palette, allumait son poêle, mangeait une flûte trempée dans du lait, et attendait pour travailler, que le dégel de ses carreaux laissât passer le jour. Il faisait sec et beau. En ce moment, l’artiste qui mangeait avec cet air patient et résigné qui dit tant de choses, reconnut le pas d’un homme qui avait eu sur sa vie l’influence que ces sortes de gens ont sur celle de presque tous les artistes, d’Élias Magus, un marchand de tableaux, l’usurier des toiles.

Balzac (Honoré de), Pierre Grassou, éditions Michel de L’Ormeraie, illustrations de Charles Huard, 2ème trimestre 1995.

BALZAC ET LES ÉQUATIONS SOCIALES ALGÉBRIQUES / J’avançai la tête et reconnus les deux interlocuteurs pour appartenir à cette gent curieuse qui, à Paris, s’occupe exclusivement des Pourquoi ? des Comment ? D’où vient-il ? Qui sont-ils ? Qu’y a-t-il ? Qu’a-t-elle fait ? Ils se mirent à parler bas, et s’éloignèrent pour aller causer plus à l’aise sur quelque canapé solitaire. Jamais mine plus féconde ne s’était ouverte aux chercheurs de mystères. Personne ne savait de quel pays venait la famille de Lanty, ni de quel commerce, de quelle spoliation, de quelle piraterie ou de quel héritage provenait une fortune estimée à plusieurs millions. Tous les membres de cette famille parlaient l’italien, le français, l’espagnol, l’anglais et l’allemand, avec assez de perfection pour faire supposer qu’ils avaient dû long-temps séjourner parmi ces différents peuples. Étaient des bohémiens ? étaient-ce des flibustiers ?

– Quand ce serait le diable ! disaient de jeunes politiques, ils reçoivent à merveille.

– Le comte de Lanty eût-il dévalisé quelque Casauba, j’épouserai bien sa fille ! s’écriait un philosophe. (…) La réserve que monsieur et madame de Lanty gardaient sur leur origine, sur leur existence passée et sur leurs relations avec les quatre parties du monde n’eût pas longtemps été un sujet d’étonnement à Paris. En nul pays peut-être l’axiome de Vespasien n’est mieux compris. Là, les écus mêmes tâchés de sang ou de boue ne trahissent rien et représentent tout. Pourvu que la haute société sache le chiffre de votre fortune, vous êtes classé parmi les sommes qui vous sont égales, et personne ne vous demande à voir vos parchemins, parce que tout le monde sait combien peu ils coûtent. Dans une ville où les problèmes sociaux se résolvent par des équations algébriques, les aventuriers ont en leur faveur d’excellentes chances. En supposant que cette famille eût été bohémienne d’origine, elle était si riche, si attrayante, que la haute société pouvait bien lui pardonner ses petits mystères. Mais, par malheur, l’histoire énigmatique de la maison Lanty offrait un perpétuel intérêt de curiosité, assez semblable à celui des romans d’Anne Radcliffe. Les observateurs, ces gens qui tiennent à savoir dans quel magasin vous achetez vos candélabres, ou qui vous demandent le prix du loyer quand votre appartement leur semble beau, avaient remarqué, de loin en loin, au milieu des fêtes, des concerts, des bals, des raouts donnés par la comtesse, l’apparition d’un personnage étrange. C’était un homme. La première fois qu’il se montra dans l’hôtel, ce fut pendant un concert, où il semblait avoir été attiré vers le salon par la voix enchanteresse de Marianina.

– Depuis un moment, j’ai froid, dit à sa voisine une dame placée près de la porte.

L’inconnu, qui se trouvait près de cette femme, s’en alla.

– Voilà qui est singulier ! j’ai chaud, dit cette femme après le départ de l’étranger. Et vous me taxerez peut-être de folie, mais je ne saurais m’empêcher de penser que mon voisin, ce monsieur vêtu de noir qui vient de partir, causait ce froid.

Bientôt l’exagération naturelle aux gens de la haute société fit naître et accumuler les idées les plus plaisantes, les expressions les plus bizarres, les contes les plus ridicules sur ce personnage mystérieux. Sans être précisément un vampire, une goule, un homme artificiel, une espèce de Faust ou de Robin des bois, il participait, au dire des gens amis du fantastique, de toutes ces natures anthropomorphes.

Balzac (Honoré de), Sarrasine, éditions Michel de L’Ormeraie, illustrations de Charles Huard, 2ème trimestre 1995.

BALZAC ET L’OR QUI TUE L’AMOUR (…) – Que je meure sans confession, me dit-il avec violence, si ce que je vais vous dire n’est pas vrai. J’ai eu vingt ans comme vous les avez en ce moment, j’étais riche, j’étais beau, j’étais noble, j’ai commencé par la première des folies, l’amour. J’ai aimé comme l’on n’aime plus, jusqu’à me mettre dans un coffre et risquer d’y être poignardé sans avoir reçu autre chose que la promesse d’un baiser. Mourir pour elle me semblait toute une vie. En 1760, je devins amoureux d’une Vendramini, une femme de dix-huit ans, mariée à un Sagredo, l’un des plus riches sénateurs, un homme de trente ans, fou de sa femme. Ma maîtresse et moi nous étions innocents comme deux chérubins, quand le sposo nous surprit causant d’amour ; j’étais sans armes, il me manqua, je sautai sur lui, je l’étranglai de mes deux mains en lui tordant le cou comme à un poulet. Je voulus partir avec Bianca, elle ne voulut pas me suivre. Voilà les femmes ! Je m’en allai seul, je fus condamné, mes biens furent séquestrés au profit de mes héritiers ; mais j’avais emporté mes diamants, cinq tableaux de Titien roulés, et tout mon or. J’allai à Milan, où je ne fus pas inquiété : mon affaire n’intéressait pas l’État. (…) Étourdi de cette confidence, qui dans mon imagination prenait les proportions d’un poëme, à l’aspect de cette tête blanchie, et devant l’eau noire des fossés de la Bastille, eau dormante comme celle des canaux de Venise, je ne répondis pas. Facino Cane crut sans doute que je le jugeais comme tous les autres, avec une pitié dédaigneuse, il fit un geste qui exprima toute la philosophie du désespoir. Ce récit l’avait reporté peut-être à ses heureux jours, à Venise : il saisit sa clarinette et joua mélancoliquement une chanson vénitienne, barcarolle pour laquelle il retrouva son premier talent, son talent de patricien amoureux. Ce fut quelque chose comme le Super flumina Babylonis. Mes yeux s’emplirent de larmes. Si quelques promeneurs attardés vinrent à passer le long du boulevard Bourdon, sans doute ils s’arrêtèrent pour écouter cette dernière prière du banni, le dernier regret d’un nom perdu, auquel se mêlait le souvenir de Bianca. Mais l’or reprit bientôt le dessus, et la fatale passion éteignit cette lueur de jeunesse.

Balzac (Honoré de), Facino Cane, Michel de l’Ormeraie, 2ème trimestre 1985. Illustration de Charles Huard

BALZAC ET LES DUPERIES DE L’AMOUR (…) Les femmes savent donner à leurs paroles une sainteté particulière, elles leurs communiquent je ne sais quoi de vibrant qui étend le sens des idées et leur prête de la profondeur ; si plus tard leur auditeur charmé ne se rend pas compte de ce qu’elles ont dit, le but a été complètement atteint, ce qui est le propre de l’éloquence. La princesse aurait en ce moment porté le diadème de France, son front n’eût pas été le plus imposant qu’il l’était sous le beau diadème de ses cheveux élevés en natte comme une tour, et ornés de ses jolies bruyères. Cette femme semblait marcher sur les flots de la calomnie, comme le Sauveur sur les vagues du lac de Tibériade, enveloppée dans le suaire de cet amour, comme un ange dans ses nimbes. Il n’y avait rien qui sentît ni la nécessité d’être ainsi, ni le désir de paraître grande ou aimante : ce fut simple et calme. Un homme vivant n’aurait jamais pu rendre à la princesse les services qu’elle obtenait de ce mort. D’Arthez, travailleur solitaire, à qui la pratique du monde était étrangère, et que l’Étude avait enveloppé de ses voiles protecteurs, fut la dupe de * cet accent et de ces paroles. Il fut sous le charme de ces exquises manières, il admira cette beauté parfaite, mûrie par le malheur, reposée dans la retraite ; il adora la réunion si rare d’un esprit fin et d’une belle âme. Enfin il désira recueillir la succession de Michel Chrestien. Le commencement de cette passion fut, comme chez la plupart des profonds penseurs, une idée. En voyant la princesse, en étudiant la forme de sa tête, la disposition de ses traits si doux, sa taille, son pied, ses mains si finement modelées, de plus près qu’il ne l’avait fait en accompagnant son ami dans ses folles courses, il remarqua le surprenant phénomène de la seconde vue morale que l’homme exalté par l’amour trouve en lui-même. Avec quelle lucidité Michel Chrestien n’avait-il pas lu dans ce cœur, dans cette âme, éclairée par les feux de l’amour ? Le fédéraliste avait donc été deviné, lui aussi ! il eût sans doute été heureux. Ainsi la princesse avait aux yeux de d’Arthez un grand charme, elle était entourée d’une auréole de poësie. Pendant le dîner, l’écrivain se rappela les confidences désespérées du républicain, et ses espérances quand il s’était cru aimé ; les beaux poëmes que dicte un sentiment vrai avaient été chantés pour lui seul à propos de cette femme. Sans le savoir, Daniel allait profiter de ces préparations dues au hasard. Il est rare qu’un homme passe sans remords de l’état de confident à celui de rival, et d’Arthez le pouvait alors sans crime. En un moment, il aperçut les énormes différences qui existent entre les femmes comme il faut, ces fleurs du grand monde, et les femmes vulgaires, qu’il ne connaissait cependant encore que sur un échantillon ; il fut donc pris par les coins les plus accessibles, les plus tendres de son âme et de son génie. Poussé par sa naïveté, par l’impétuosité de ses idées à s’emparer de cette femme, il se trouva retenu par le monde et par la barrière que les manières, disons le mot, que la majesté de la princesse mettait entre et lui.

Balzac (Honoré de), Les secrets de la princesse de Cadignan, Michel de l’Ormeraie, 2ème trimestre 1985. Illustration de Charles Huard

BALZAC ET LA RÉHABILITATION DES FORÇATS (…) Cette nuit, en tenant dans ma main la main glacée de ce jeune mort, je me suis promis à moi-même de renoncer à la lutte insensée que je soutiens depuis vingt ans contre la société toute entière. Vous ne me croyez pas susceptible de faire des capucinades, après ce que je vous ai dit de mes opinions religieuses… Eh ! bien, j’ai vu, depuis vingt ans, le monde par son envers, dans ses caves, et j’ai reconnu qu’il y a dans la marche des choses une force que vous nommez la Providence, que j’appelais le hasard, que mes compagnons appellent la chance. Toute mauvaise action est rattrapée par une vengeance quelconque, avec quelque rapidité qu’elle s’y dérobe. Dans ce métier de lutteur, quand on a beau jeu, quinte et quatorze en main avec la primauté, la bougie tombe, les cartes brûlent, ou le joueur est frappé d’apoplexie !… C’est l’histoire de Lucien. Ce garçon, cet ange, n’a pas commis l’ombre d’un crime ; il s’est laissé faire, il a laissé faire ! Il allait épouser mademoiselle de Grandlieu, être nommé marquis, il avait une fortune ; eh ! bien, une fille s’empoisonne, elle cache le produit d’une inscription de ses rentes, et l’édifice si péniblement élevé de cette fortune s’écroule en un instant. Et qui nous adresse le premier coup d’épée ? un homme couvert d’infamies secrètes, un monstre qui a commis dans le monde des intérêts, de tels crimes (voir La Maison Nucingen), que chaque écu de sa fortune est trempé des larmes d’une famille, par un Nucingen qui a été Jacques Collin légalement et dans le monde des écus. Enfin vous connaissez tout aussi bien que moi les liquidations, les tours pendables de cet homme. Mes fers estampilleront toujours mes actions, même les plus vertueuses. Être un volant entre deux raquettes, dont l’une s’appelle le bagne, et l’autre la police, c’est une vie où le triomphe est un labeur sans fin, où la tranquillité me semble impossible. Jacques Collin est en ce moment enterré, monsieur de Granville, avec Lucien, sur qui l’on jette actuellement de l’eau bénite et qui part, pour le Père-Lachaise. Mais il me faut une place où aller, non pas y vivre, mais y mourir… Dans l’état actuel des choses, vous n’avez pas voulu, vous, la justice, vous occuper de l’état-civil et social du forçat libéré. Quand la loi est satisfaite, la société ne l’est pas, elle conserve ses défiances, et elle fait tout pour se les justifier à elle-même ; elle rend le forçat libéré un être impossible ; elle doit lui rendre tous ses droits, mais elle lui interdit de vivre dans une certaine zone. La société dit à ce misérable : Paris, le seul endroit où tu peux te cacher, et sa banlieue sur une telle étendue, tu ne l’habiteras pas !… Puis elle soumet le forçat libéré à la surveillance de la police. Et vous croyez qu’il est possible dans ces conditions de vivre ? Pour vivre, il faut travailler, car on ne sort pas avec des rentes du bagne. Vous vous arrangez pour que le forçat soit clairement désigné, reconnu, parqué, puis vous croyez que les citoyens auront confiance en lui, quand la société, la justice, le monde qui l’entoure n’en ont aucune. Vous le condamnez à la faim ou au crime. Il ne trouve pas d’ouvrage, il est poussé fatalement à recommencer son ancien métier qui l’envoie à l’échafaud. Ainsi, tout en voulant renoncer à une lutte avec la loi, je n’ai point trouvé de place au soleil pour moi. Une seule me convient, c’est de me faire le serviteur de cette puissance qui pèse sur nous, et quand cette pensée m’est venue, la force dont je vous parlais s’est manifestée clairement autour de moi. « Trois grandes familles sont à ma disposition. Ne croyez pas que je veuille les faire chanter… Le chantage est un des plus lâches assassinats. C’est à mes yeux un crime d’une plus profonde scélératesse que le meurtre. L’assassin a besoin d’un atroce courage. Je signe mes opinions ; car les lettres qui font ma sécurité, que me permettent de vous parler ainsi, qui me mettent de plain-pied en ce moment avec vous, moi le crime et vous la justice, ces lettres sont à votre disposition…

Balzac (Honoré de), Splendeurs et misères des courtisanes – quatrième partie / La dernière incarnation de Vautrin, Michel de l’Ormeraie, 2ème trimestre 1985. Illustration de Charles Huard

BALZAC ET LA SUBTILITÉ DES JUGES / (…) Lucien ne répondit plus. La réflexion était venue trop tard, comme chez tous les hommes qui sont esclaves de la sensation. Là est la différence entre le poëte et l’homme d’action : l’un se livre au sentiment pour le reproduire en images vives, il ne juge qu’après ; tandis que l’autre sent et juge à la fois. Lucien resta morne, pâle, il se voyait au fond du précipice où l’avait fait rouler le juge d’instruction à la bonhomie de qui, lui poëte, il s’était laissé prendre. Il venait de trahir non pas son bienfaiteur, mais son complice qui, lui, avait défendu leur position avec un courage de lion, avec une habilité tout d’une pièce. Là où Jacques Collin avait tout sauvé par son audace, Lucien, l’homme d’esprit, avait tout perdu par son inintelligence et par son défaut de réflexion. Ce mensonge infâme et qui l’indignait servait de paravent à une plus infâme vérité. Confondu par la subtilité du juge, épouvanté par sa cruelle adresse, par la rapidité des coups qu’il lui avait portés en se servant des fautes d’une vie mise à jour comme de crocs pour fouiller sa conscience, Lucien était là semblable à l’animal que le billot de l’abattoir a manqué. Libre et innocent, à son entrée dans ce cabinet, en un instant, il se trouvait criminel par ses propres aveux. Enfin, dernière raillerie sérieuse, le juge, calme et froid, faisait observer à Lucien que ses révélations étaient le fruit d’une méprise. Camusot pensait à la qualité de père prise par Jacques Collin, tandis que Lucien, tout entier à la crainte de voir son alliance avec un forçat évadé devenir publique, avait imité la célèbre inadvertance des meurtriers d’Ibicus.

Balzac (Honoré de), Splendeurs et misères des courtisanes – troisième partie / Où mènent les mauvais chemins, Michel de l’Ormeraie, 2ème trimestre 1985. Illustration de Charles Huard

UMBERTO ECO ET HUMPHREY BOGART / (…) « Je suis venu avec d’autres infos, naturellement tirées de mes dossiers personnels. Le 5 juin 1990, le marquis Allessandro Gerini, organisme ecclésiastique sous le contrôle de la Congrégation salésienne. Jusqu’à ce jour, on ne sait pas où cet argent a fini. Certains insinuent que les salésiens l’auraient reçu, mais feraient mine de rien, pour des raisons fiscales. Plus vraisemblablement, ils n’ont encore rien touché, et on murmure que la cession dépend d’un mystérieux médiateur, peut-être un homme de loi, réclamant toutefois une commission qui a tout l’air d’un véritable pot de vin. Par ailleurs, on raconte que ceux qui ont favorisé cette opération feraient aussi partie des milieux salésiens, et nous nous trouverions donc en face à un partage illégal du magot. Pour l’instant, ce ne sont que des rumeurs mais je peux essayer d’en savoir plus.

– Faites, avait dit Simei, mais ne créez pas de conflits avec les salésiens ni avec le Vatican. Éventuellement, on titrera Les salésiens victimes d’une escroquerie ?, avec un point d’interrogation. Comme ça on ne créée pas d’incident avec eux.

– Et si nous mettions Les salésiens dans l’œil du cyclone ? » avait demandé Cambria, inopportun comme à son habitude.

J’étais intervenu avec sévérité : « Je croyais avoir été clair. Dans l’œil du cyclone, pour nos lecteurs, ça veut dire dans le pétrin, et on peut s’y être mis soi-même.

– En effet, a dit Simei. Limitons-nous à diffuser des soupçons généralisés. Il y a quelqu’un qui pêche en eaux troubles, et même si nous ne savons pas qui c’est, nous lui ferons certainement peur. Cela suffit. Ensuite, nous en tirerons profit, ou plutôt notre éditeur, le moment venu. Bravo Lucidi, continuez. Le plus grand respect pour les salésiens, je vous en prie, mais qu’ils s’inquiètent un peu eux aussi, ça ne fait pas de mal.

Pardon, avait demandé Maia avec timidité, mais notre éditeur approuve ou approuvera cette politique, comment dire, du dossier et l’insinuation ? Juste pour savoir.

– Nous ne devons pas rendre compte de nos méthodes à l’éditeur, avait réagi, indigné, Simei. Personne n’a jamais essayé de m’influencer, d’aucune façon. Allez, au travail. »

Ce jour-là, j’avais eu un entretien très privé avec Simei. Je n’avais certes pas oublié les « mémoires », et j’avais déjà rédigé un premier jet de quelques chapitres du livre Domani : ieri. J’y parlais plus ou moins des réunions de rédaction, mais en intervertissant les rôles, c’est-à-dire en montrant un Simei prêt à affronter une dénonciation même si ses collaborateurs lui conseillaient la prudence. J’allais jusqu’à penser ajouter un tout dernier chapitre où un haut prélat proche des salésiens lui passaient un coup de fil d’une voix sucrée l’invitant à ne pas s’occuper de la malheureuse histoire du marquis Gerini. Sans parler d’autres coups de téléphone, pour la prévenir amicalement que ce ne serait pas bien de salir le Pio Albergo Trivulzio. Mais Simei avait repris la célèbre réplique d’Humphrey Bogart : « C’est la presse, ma jolie, et tu n’y peux rien ! »

Eco (Umberto), Numéro zéro, éditions Grasset, mai 2015.

GUAY DE BELLISSEN ET LES COEURS ASSASSINÉS DE L’AMÉRIQUE / (…) J’aime autant Iris que Jodie. Mais il faut que je revienne à la réalité cinq minutes. Iris n’est pas pour moi, elle est beaucoup trop jeune, mais Jodie je pourrais vraiment l’avoir. Iris n’existe pas, je ne suis pas fou. Jodie prend la place de toute chose : l’amour, la rage, la tristesse, le mal de vivre, le bonheur en suspens. Je veux dire, elle tient mes sentiments entre ses mains. Et je ne sais presque rien sur elle, des bribes trouvées dans les journaux. Elle habite Los Angeles et a joué dans la série Mayberry quand elle avait six ans. J’envoie des lettres à toutes les chaînes de télévision pour qu’on les rediffuse. J’écris « John Hinckley, avocat à la cour » pour que les mecs se sentent intimidés. Ça ne donne rien. Aimer à ce point quelqu’un ça donne l’impression d’être un drap suspendu à une corde à linge en plein soleil, ça fait de petits mouvements lents dans le bide et c’est chaud. Aimer à ce point, c’est avoir quelque chose dans la peau dont on voudrait se débarrasser. Cacher les preuves, changer son sang, partir loin, ne plus revenir vers soi, juste pour changer de disque. Aimer à ce point, ça prend un temps fou sur l’existence, la vraie, celle que je ne joue plus. Si je quitte Jodie, il me reste quoi ? Porter le deuil d’une jeunesse bâclée ? Non, merci. Dans une interview à un grand quotidien, j’apprends qu’elle est nominée aux Oscars et qu’elle voudrait bien être écrivain. J’ai lu trois livres dans toute ma vie. Je vais m’envoyer tous les classiques, Huckleberry Finn, Gatsby le Magnifique, Hamlet, et tout un tas de conneries dont je ne connais pas les noms. Je dois devenir brillant, incollable sur la littérature. Ce qu’elle connaît, je dois le connaître. Lui en foutre plein la vue.

Guay de Bellissen (Héloïse), Les enfants de chœur de l’Amérique, éditions Anne Carrière, août 2015.

BALZAC ET L’AMOUR À LA BOURSE

– C’est mon plan, dit Esther. Aussi ne te dirai-je plus jamais rien qui te chagrine, mon bichon d’éléphant, car tu es devenu candide comme un enfant… Parbleu, gros scélérat, tu n’as jamais eu d’innocence, il fallait bien que ce que tu en as reçu en venant au monde reparût à la surface ; mais elle était enfoncée si avant qu’elle n’est revenue qu’à soixante-six ans passés… et amenée par le croc de l’amour. Ce phénomène a lieu chez les très-vieillards… Et voilà pourquoi j’ai fini par t’aimer, tu es jeune, très-jeune… Il n’y a que moi qui aurai connu ce Frédéric-là… moi seule !… car tu étais banquier à quinze ans… Au collège, tu devais prêter à tes camarades une bille à la condition d’entre rendre deux… (Elle sauta sur ses genoux en le voyant rire.) – Eh ! bien, tu feras ce que tu voudras ! Hé ! mon Dieu, pille les hommes… va, je t’y aiderai. Les hommes ne valent pas la peine d’être aimés, Napoléon les tuait comme des mouches. Que ce soit à toi ou au Budget que les Français paient des contributions, qué que ça leur fait !… On ne fait pas l’amour avec le Budget, et ma foi… – va, j’y ai bien réfléchi, tu as raison… – tonds les moutons, c’est dans l’Évangile selon Béranger… Embrassez votre Esder… Ah ! dis donc, tu donneras à cette pauvre Val-Noble tous les meubles de l’appartement de la rue Taitbout ! Et puis, demain, tu… lui offriras cinquante mille francs… ça te posera bien, vois-tu, mon chat. Tu as tué Falleix, on commence à crier après toi… Cette générosité-là paraîtra babylonienne… et toutes les femmes parleront de toi. Oh !… il n’y aura que toi de grand, de noble dans Paris, et le monde est ainsi fait que l’on oubliera Falleix. Ainsi c’est, après tout, de l’argent placé en considération !…

– Ti has raison, mon anche, ti gonnais le monte, répondit-il, ti seras mon gonzeil.

– Hé ! bien, reprit-elle, tu vois comme je pense aux affaires de mon homme, à sa considération, à son honneur… Va, va me chercher les cinquante mille francs…

Elle voulait se débarrasser de monsieur Nucingen pour faire venir un Agent de change et vendre le soir même à la Bourse l’inscription.

Balzac (Honoré de), Splendeurs et misères des courtisanes – deuxième partie / À combien l’amour revient aux vieillards, Michel de l’Ormeraie, 1er trimestre 1985. Illustration de Charles Huard

BALZAC ET LE MODELAGE D’UNE COURTISANE

(…) – Quelle perte irréparable fait l’élite de la littérature, de la science, de l’art et de la politique ! dit Blondet. La Torpille est la seule fille de joie en qui s’est rencontrée l’étoffe d’une belle courtisane ; l’instruction ne l’avait pas gâtée, elle ne sait ni lire ni écrire : elle nous aurait compris. Nous aurions doté notre époque d’une de ces magnifiques figures/aspasiennes sans lesquelles il n’y a pas de grand siècle. Voyez comme la Dubarry va bien au dix-huitième siècle, Ninon de l’Enclos au dix-septième, Marion de Lorme au seizième, Impéria au quinzième, Flora à la république romaine, qu’elle fit son héritière et qui put payer la dette publique avec cette succession ! Que serait Horace sans Lydie, Tibulle sans Délie, Catulle sans Lesbie, Properce sans Cynthie, Démétrius sans Lamie, qui fait aujourd’hui sa gloire ?

– Blondet, parlant de Démétrius dans le foyer de l’Opéra, me semble un peu trop Débats, dit Bixiou à l’oreille de son voisin.

– Et sans toutes ces reines, que serait l’empire des Césars ? disait toujours Blondet. Laïs, Rhodope sont la Grèce et l’Égypte. Toutes sont d’ailleurs la poësie des siècles où elles ont vécu. Cette poësie, qui manque à Napoléon, car la veuve de sa grande armée est une plaisanterie de caserne, n’a pas manqué à la Révolution, qui a eu madame Tallien ! Maintenant, en France où c’est à qui trônera, certes, il y a un trône vacant ! A nous tous, nous pouvions faire une reine. Moi, j’aurais donné une tante à La Torpille, car sa mère est trop authentiquement morte au champ du déshonneur ; Du Tillet lui aurait payé un hôtel, Lousteau une voiture, Rastignac des laquais, des Lupeaulx un cuisinier, Finot des chapeaux (Finot ne put réprimer un mouvement en recevant cette épigramme à bout portant), Vernou lui aurait fait des réclames, Bixiou lui aurait fait ses mots ! L’aristocratie serait venue s’amuser chez notre Ninon, où nous aurions appelé les artistes sous peine d’articles mortifères. Ninon II aurait été magnifique d’impertinence, écrasante de luxe. Elle aurait eu des opinions. On aurait lu chez elle quelque chef-d’œuvre dramatique défendu qu’on aurait au besoin fait faire exprès. Elle n’aurait pas été libérale, une courtisane est essentiellement monarchique. Ah ! quelle perte ! elle devait embrasser tout son siècle, elle aime avec un petit jeune homme ! Lucien en fera quelque chien de chasse !

Balzac (Honoré de), Splendeurs et misères des courtisanes – première partie / Comment aiment les filles, Michel de l’Ormeraie, 1er trimestre 1985. Illustration de Charles Huard

OLIVIER ROLIN ET L’HUMANITÉ DES VICTIMES –  (…) Il a convenu avec sa femme qu’ils se retrouveraient sous la colonnade, à l’entrée du théâtre. Elle l’attend en vain, les derniers spectateurs sont entrées depuis longtemps, secouant la neige de leur manteau, ôtant leurs caoutchoucs, la sonnerie a retenti, il n’arrive pas, la neige strie le halo mauve qui entoure les étoiles rouges au sommet des tours du Kremlin, il n’arrivera pas, à cette heure-là il se trouve non loin du Bolchoï, à quelques centaines de mètres à peine, mais séparé d’elle pourtant par une distance immense, dans un monde dont il est beaucoup plus difficile de revenir que du monde sous-marin de Sadko * : l’« isolateur intérieur » de la Loubianka, siège de la Guépéou.

Je ne sais pas si Alexeï Féodossiévitch avait senti la menace se rapprocher, mais je suppose que oui – à moins sa foi communiste ne l’ait rendu complètement aveugle. En tant que fils de noble et frère d’un émigré, il était de toute façon un candidat naturel aux soupçons des paranoïaques de la police politique. Depuis un certain temps, le cercle se resserrait autour de lui. Pas seulement de lui, le propre de la terreur que Staline commençait à faire régner est que nul n’en était épargné, si haut placé fût-il, si fidèle exécutant des basses œuvres. Il n’est personne qui ne soit un mort en sursis. Les enquêteurs du NKVD qui vont l’interroger seront un jour pas très lointain interrogés eux-mêmes et fusillés, de même que le terrible Iagoda, le commissaire du peuple à l’Intérieur, le maître de la Loubianka. Le cercle ne se resserrait donc pas autour de lui seulement : mais de lui aussi. Il y avait eu, en mars 1933, la découverte dans les rangs du Commissariat du peuple de la Terre, dont dépendaient ses services, d’une prétendue organisation contre-révolutionnaire formée majoritairement d’individus « d’origine bourgeoise et grand propriétaire ». Trente-cinq « comploteurs » avaient été fusillés avec leur chef, Moïse Wolfe. Puis il y avait eu les articles venimeux d’un type qui était pourtant un de ses subordonnés, N. Spéranski.

Vangengheim avait contribué à l’introduction dans les cercles météorologiques soviétiques de la « théorie norvégienne », c’est-à-dire, pour faire vite, d’une théorie de la naissance des dépressions à partir des ondulations d’un front mettant en contact air polaire et air tropical. L’un des concepteurs de cette théorie qui sera massivement adoptée au vingtième siècle, le Suédois (en dépit de son nom) Bergeron, avait été invité à venir faire des conférences en URSS, des articles avaient paru dans des revues spécialisées, notamment celui d’un jeune collaborateur du Bureau du temps, Sergueï Khromov, intitulé « Nouvelles idées dans la météorologie et leurs implications philosophiques ». Des « nouvelles idées », vraiment ? Voilà qui est suspect. Comme si Marx-Engels-Lénine-Staline ne suffisaient pas, n’avaient pas réponse à tout… Spéranski accuse l’écervelé de n’avoir pas fait référence à Lénine (« il semble incroyable que l’on puisse « par hasard » oublier Lénine »), pire encore, de ne pas citer les œuvres de Staline parmi les ouvrages recommandés ! Il invite à « repousser décidemment la propagande de classe étrangère dissimulée sous des déguisements marxistes ». Et, dans un autre article, il remet ça, tonnant contre « le tas de détritus répandus à dessein par des mains ennemies » et un « courant menchéviste manifeste dans la presse du service hydro-météorologique ». Oubli de Lénine et Staline, propagande de classe étrangère, courant menchéviste : ce sont des mots terribles dans l’URSS d’alors, et surtout celle qui est en train de naître, des mots qui tuent. Vangengheim comprend très bien que c’est lui, le patron de Khromov, le directeur de la revue qui a publié ce « tas de détritus » qui est visé : il souligne au crayon rouge les passages les plus assassins.

Finalement, en novembre 1933, c’est un de ses proches collaborateurs du Bureau central du temps, Mikhaïl Loris-Mélikov, qui est arrêté à Léningrad. Interrogé, il se met à table, dénonce l’existence d’une organisation contre-révolutionnaire dans le Service hydro-met, dont le professeur Vangengheim, « d’un tempérament autoritaire et carriériste, politiquement hostile au Parti », est l’organisateur clandestin. Le but de la conspiration : saboter la lutte contre la sécheresse en désorganisant le réseau des stations et en falsifiant les prévisions (c’est bien la première fois que de mauvais pronostics peuvent valoir la mort). Et Loris-Mélikov balance largement, pas seulement son patron mais d’autres collaborateurs, dont un certain Kramaleï, d’origine noble comme lui (et ayant, comme Vangengheim, un frère émigré, servant dans la Légion étrangère française). On arrête donc Kramaleï, qui confirme les dires de Loris-Mélikov et ajoute d’autres noms. Dès lors, le dossier des limiers de la Guépéou est suffisamment étoffé pour qu’on puisse procéder à l’arrestation de Vangengheim.

* Sadko est un opéra de Rimski-Korsakov contant les aventures sous-marines du marchand Sadko avec la fille du roi de la Mer

Rolin (Olivier), Le météorologue, Seuil Paulsen, octobre 2014.

BALZAC ET LE BONHEUR INCOMPLET (…) Il aurait bien voulu se dépraver le cœur, se le cuirasser, perdre ses illusions, apprendre à tout écouter sans rougir, à parler sans rien dire, à pénétrer les secrets intérêts des puissances… Bah ! il eut bien de la peine à se munir de quatre langues, c’est-à-dire à s’approvisionner de quatre mots contre une idée. Il revint veuf de plusieurs douairières ennuyeuses, appelées bonnes fortunes à l’étranger, timide et peu formé, bon garçon, plein de confiance, incapable de dire du mal des gens qui lui faisaient l’honneur de l’admettre chez eux, ayant trop de bonne foi pour être diplomate, enfin ce que nous appelons un loyal garçon.

– Bref un moutard qui tenait ses dix-huit mille livres de rente à la disposition des premières actions venues, dit Couture.

– Ce diable de Couture a tellement l’habitude d’anticiper les dividendes, qu’il anticipe le dénoûment de mon histoire. Où en étais-je ? Au retour de Beaudenord. Quand il fut installé quai Malaquais, il arriva que mille francs au-dessus de ses besoins furent insuffisants pour sa part de loge aux Italiens et à l’Opéra. Quand il perdait vingt-cinq ou trente louis au jeu dans un pari, naturellement il payait ; puis il dépensait en cas de gain, ce qui nous arriverait si nous étions assez bêtes pour nous laisser prendre à parier. Beaudenord, gêné dans ses dix-huit mille livres de rente, sentit la nécessité de créer ce que nous appelons aujourd’hui le fond de roulement. Il tenait beaucoup à ne pas s’enfoncer lui-même. Il alla consulter son tuteur : « Mon cher enfant, lui dit d’Aiglemont, les rentes arrivent au pair, vends tes rentes, j’ai vendu les miennes et celles de ma femme. Nucingen a tous mes capitaux et m’en donne six pour cent ; fais comme moi, tu auras un pour cent de plus, et ce un pour cent te permettra d’être tout-à-fait à ton aise. » En trois jours, notre Godefroid fut à son aise. Ses revenus étant dans un équilibre parfait avec son superflu, son bonheur matériel fut complet. S’il était possible d’interroger tous les jeunes gens de Paris d’un seul regard, comme il paraît que la chose se fera lors du jugement dernier pour les milliards de générations qui auront pataugé sur tous les globes, en gardes nationaux ou en sauvages, et de leur demander si le bonheur d’un jeune homme de vingt-six ans ne consiste pas : à pouvoir sortir à cheval, en tilbury, ou en cabriolet avec tigre gros comme le poing, frais et rose comme Toby, Joby, Paddy ; à avoir, le soir, pour douze francs, un coupé de louage très convenable ; à se montrer élégamment tenu suivant les lois vestimentales qui régissent huit heures, midi, quatre heures et le soir ; à être bien reçu dans toutes les ambassades, et y recueillir les fleurs éphémères d’amitiés cosmopolites et superficielles ; à être d’une beauté supportable, et à bien porter son nom, son habit et sa tête ; à loger dans un charmant petit entresol arrangé comme je vous ai dit que l’était l’entresol du quai Malaquais ; à pouvoir inviter des amis à vous accompagner au Rocher-de-Cancale sans avoir… interrogé préalablement son gousset, et n’être arrêté dans aucun de ses mouvements raisonnables par ce mot : « Ah ! et de l’argent ? » à pouvoir renouveler les bouffettes roses qui embellissent les oreilles de ses trois chevaux pur sang, et à avoir toujours une coiffe neuve à son chapeau. Tous, nous-mêmes, gens supérieurs, tous répondraient que ce bonheur est incomplet, que c’est la Madeleine sans autel, qu’il faut aimer et être aimé, ou aimer sans être aimé, ou être aimé sans aimer, ou pouvoir aimer à tort et à travers.

Balzac (Honoré de), La maison Nucingen, Michel de l’Ormeraie, 4ème trimestre 1984. Illustration de Charles Huard

ECHENOZ DÉGAINE CHEZ LES BARBOUZES / (…) L’on peut, l’on doit admettre que du point de vue de Clément Pognel, cela fait beaucoup pour une journée. Il pourrait encore s’accommoder de son entretien avec Lessertisseur, du traitement qu’il lui a infligé dans le parking de la rue d’Abbeville, de ce qu’il a compris quant au petit doigt de Lucile, il le pourrait. Tout ça ne change pas grand-chose et on peut faire avec. Mais il est d’abord très embarrassant que Tausk ait rencontré Marie-Odile. Puis, que celle-ci ait découvert l’inexistence de Titan-Guss mène Pognel au-delà de l’embarras. Tout risque d’être cuit. Il pourrait prendre le temps de réfléchir, se débrouiller, concevoir une autre fable pour se couvrir, ne serait-ce que provisoirement. Il le pourrait, il en a vu d’autres mais il n’y pense pas, ne l’envisage même pas, se voit dos au mur, coincé dans une impasse obscure, sans rien à quoi se raccrocher, sans autre issue que de se débarrasser du premier danger venu, face à lui.

C’est ainsi que n’ayant rien prémédité, n’y pensant à vrai dire pas vraiment, Clément Pognel a extrait son Astra Cub de sa poche et, sans viser spécialement quoi que ce soit, il a juste tiré sur ce qui se trouvait en face de lui : cette fois le projectile .25 ACP s’étant introduit par l’œil droit dans la boîte crânienne de Marie-Odile Zwang, celle-ci est morte sur le coup, sous le regard placide de l’animal Biscuit qui n’a même pas sursauté sous l’effet de la détonation. Après quoi, Pognel est resté assis un long moment sur sa chaise, considérant sans expression le corps de Marie-Odile. Puis, cessant de le considérer, il est allé chercher le téléphone mobile de la défunte sur le plan de travail où refroidissait l’omelette et il a composé un numéro. En attendant que ça sonne à l’autre bout, il a prélevé un morceau de cette omelette, l’a avalé sans le mâcher pendant que Biscuit commençait à flairer le cadavre de sa patronne, hésitant à goûter, par curiosité, au sang qui suintait de son orbite.

Echenoz (Jean), Envoyée spéciale, Les éditions de Minuit, janvier 2016.

BALZAC ET LES LIEUX DU COMMUN -/ (…) D’abord, Birotteau n’eut qu’une cuisinière, il se logea dans l’entresol situé au-dessus de sa boutique, espèce de bouge assez bien décoré par un tapissier, et où les nouveaux mariés entamèrent une éternelle lune de miel. Madame César apparut comme une merveille dans son comptoir. Sa beauté célèbre eut une énorme influence sur la vente, il ne fut question que de la belle madame Birotteau parmi les élégants de l’Empire. Si César fut accusé de royalisme, le monde lui rendit justice à sa probité ; si quelques marchands voisins envièrent son bonheur, il passa pour en être digne. Le coup de feu qu’il avait reçu sur les marches de Saint-Roch lui donna la réputation d’un homme mêlé aux secrets de la politique et celle d’un homme courageux, quoiqu’il n’eût aucun courage militaire au cœur et nulle idée politique dans la cervelle. Sur ces données, les honnêtes gens de l’arrondissement le nommèrent capitaine de la garde nationale, mais il fut cassé par Napoléon qui, selon Birotteau, lui gardait rancune de leur rencontre en vendémiaire. César eut alors une certaine importance. (…) Le parfumeur venait d’être élu juge au Tribunal de Commerce. Sa probité, sa délicatesse connue et la considération dont il jouissait lui valurent cette dignité qui le classa désormais parmi les notables commerçants de Paris. Pour augmenter ses connaissances, il se leva dès cinq heures du matin, lut les répertoires de jurisprudence et les livres qui traitaient des litiges commerciaux. Son sentiment du juste, sa rectitude, son bon vouloir, qualités essentielles dans l’appréciation des difficultés soumises aux sentences consulaires, le rendirent un des juges les plus estimés. Ses défauts contribuèrent également à sa réputation. En sentant son infériorité, César subordonnait volontiers ses lumières à celles de ses collègues flattés d’être si curieusement écoutés par lui : les uns recherchèrent la silencieuse approbation d’un homme censé profond, en sa qualité d’écouteur ; les autres, enchantés de sa modestie et de sa douceur, le vantèrent. Les justiciables louèrent sa bienveillance, son esprit conciliateur, et il fut souvent pris pour arbitre en des contestations où son bon sens lui suggérait une justice de cadi. Pendant le temps que durèrent ses fonctions, il sut se composer un langage farci de lieux communs, semé d’axiomes et de calculs traduits en phrases arrondies qui doucement débitées sonnaient aux oreilles des gens superficiels comme de l’éloquence. Il plut ainsi à cette majorité naturellement médiocre, à perpétuité condamnée aux travaux, aux vues du terre à terre.

Balzac (Honoré de), César Birotteau, Michel de l’Ormeraie, 4ème trimestre 1984. Illustration de Charles Huard

HARRISON ET LA NATURE DE LA NATURE / (…) J’avais à peine la quarantaine lorsque la botanique et un certain nombre d’autres sujets devinrent pour moi plus intéressant que la géologie. Le pétrole et les droits d’exploitation des minerais, voire même de l’eau, font dans l’Ouest l’objet de querelles impitoyables. Toute cette agressivité devenait souvent trop épuisante, mais je pouvais aisément me rabattre sur l’héritage que m’avait laissé ma mère. J’ai toujours vécu assez sobrement et en tout cas dans des lieux jugés inintéressants par la plupart des gens ayant la même formation que moi. Ce n’est pas le résultat d’une absurde excentricité, cela tient davantage à mon dégoût précoce pour le travail au service d’une abstraction baptisée entreprise. J’ai rendu de brèves visites à des amis, hommes et femmes, dans les enclaves huppées de Berverly Hills ou de Palm Beach et ces lieux m’ont toujours paru déprimants et comiques. Je préfère l’odeur des chèvres, des moutons, des poulets, des vaches, les cris des vendeurs des rues, même l’odeur de ce que cuisinent mes voisins et les hurlements de leurs enfants. Aujourd’hui, je vis dans un certain isolement, mais simplement. J’aime être au plus près des processus vitaux, de la faune à la flore en passant par les gens. J’aime mes amis, les riches comme les pauvres, mais en compagnie des premiers je me moque des boucliers, des barrières et autres protections qui les tiennent à l’écart de tous sauf de leurs pairs. La vie est brève. Pourquoi ne pas vivre sur un pied d’égalité avec toutes les créatures ? L’un de mes amis très riche soutient que la vie est vraiment longue, une différence d’opinion qui m’amuse. Il est assez bizarre, mais peut-être que je le suis aussi. Le tout-venant de n’importe quelle culture a tendance à ne pas être très admirable.

Harrison (Jim), La route du retour, Christian Bourgeois éditeur, septembre 1998.

BALZAC ET LES MASQUES DE PARIS / Un des spectacles où se rencontre le plus d’épouvantement est certes l’aspect général de la population parisienne, peuple horrible à voir, hâve, jaune, tanné. Paris n’est-il pas un vaste champ incessamment remué par une tempêtes d’intérêts sous laquelle tourbillonne une moisson d’hommes que la mort fauche plus souvent qu’ailleurs et qui renaissent toujours aussi serrés, dont les visages contournés, tordus, rendent par tous les pores l’esprit, les désirs, les poisons dont sont engrossés leurs cerveaux ; non pas des visages, mais bien des masques : masques de faiblesse, masques de force, masques de misère, masques de joie, masques d’hypocrisies ; tous exténués, tous empreints des signes ineffaçables d’une haletante avidité ? Que veulent-ils ? De l’or, ou du plaisir ? Quelques observations sur l’âme de Paris peuvent expliquer les causes de sa physionomie cadavéreuse qui n’a que deux âges, ou la jeunesse ou la caducité : jeunesse blafarde et sans couleur, caducité fardée qui veut paraître jeune. En voyant ce peuple exhumé, les étrangers, qui ne sont pas tenus de réfléchir, éprouvent tout d’abord un mouvement de dégout pour cette capitale, vaste atelier de jouissances, d’où bientôt eux-mêmes ils ne peuvent sortir, pour justifier psychologiquement la teinte presque infernale des figures parisiennes, car ce n’est pas seulement par plaisanterie que Paris a été nommé un enfer. Tenez ce mot pour vrai. Là, tout fume, tout brûle, tout brille, tout bouillonne, tout flambe, s’évapore, s’éteint, se rallume, étincelle, pétille et se consume. Jamais vie en aucun pays ne fut plus ardente, ni plus cuisante. Cette nature sociale toujours en fusion semble se dire après chaque œuvre finie : « À une autre ! » comme se le dit la nature elle-même. Comme la nature, cette nature sociale s’occupe d’insectes, de fleurs d’un jour, de bagatelles, d’éphémères, et jette aussi feu et flamme par son éternel cratère. Peut-être avant d’analyser la cause générale qui en décolore, blêmit, bleuit et brunit plus ou moins les individus. À force de s’intéresser à tout, le Parisien finit par ne s’intéresser à rien. Aucun sentiment ne dominant sur sa face usée par le frottement, elle devient grise comme le plâtre des maisons qui a reçu toute espèce de poussière et de fumée. En effet, indifférent la veille à ce dont il s’enivrera le lendemain, le Parisien vit en enfant quel que soit son âge. Il murmure de tout, se console de tout, se moque de tout, oublie tout, veut tout, goûte à tout, prend avec passion, quitte tout avec insouciance ; ses rois, ses conquêtes, sa gloire, son idole, qu’elle soit de bronze ou de verre ; comme il jette ses bas, ses chapeaux et sa fortune. À Paris, aucun sentiment ne résiste au jet des choses, et leur courant oblige à une lutte qui détend les passions : l’amour y est un désir, et la haine une velléité ; il n’y a là de vrai parent que le billet de mille francs, d’autre ami que le Mont-de-Piété. Ce laissez-aller général porte ses fruits ; et, dans le salon, comme dans la rue, personne n’y est de trop, personne n’y est absolument utile, ni absolument nuisible : les sots et les fripons, comme les gens d’esprit ou de probité. Tout y est toléré, le gouvernement et la guillotine, la religion et le choléra. Vous convenez toujours à ce monde, vous n’y manquez jamais. Qui donc domine en ce pays sans mœurs, sans croyance, sans aucun sentiment : mais d’où partent et où aboutissent tous les sentiments, toutes les croyances et toutes les mœurs ? L’or et le plaisir. Prenez ces deux mots comme une lumière et parcourez cette grande cage de plâtre, cette ruche à ruisseaux noirs, et suivez-y les serpenteaux de cette pensée qui l’agite, la soulève, la travaille ? Voyez. Examinez d’abord le monde qui n’a rien ?

Balzac (Honoré de), Histoire des treize (Troisième épisode) – La fille aux yeux d’or, Michel de l’Ormeraie, 3ème trimestre 1984. Illustration de Charles Huard

BALZAC ET LES ÂMES MULTIPLES / (…) Il adorait madame Jules sous une nouvelle forme, il l’aimait avec la rage de la jalousie, avec les délirantes angoisses. Infidèle à son mari, cette femme devenait vulgaire. Auguste pouvait se livrer à toutes les félicités de l’amour heureux, et son imagination lui ouvrit alors l’immense carrière des plaisirs de la possession. Enfin, s’il avait perdu l’ange, il retrouvait le plus délicieux des démons. Il se coucha, faisant mille châteaux en Espagne, justifiant madame Jules par quelque romanesque bienfait auquel il ne croyait pas. Puis il résolut de se vouer entièrement, dès le lendemain, à la recherche des causes, des intérêts, du nœud que cachait ce mystère. C’était un roman à lire ; ou mieux, un drame à jouer, et dans lequel il avait son rôle. Une bien belle chose est le métier d’espion, quand on le fait pour son compte et au profit d’une passion. N’est-ce pas se donner les plaisirs du voleur en restant honnête homme ? Mais il faut se résigner à bouillir de colère, à rugir d’impatience, à se glacer les pieds dans la boue, à transir et brûler, à dévorer des fausses espérances. Il faut aller, sur la foi d’une indication, vers un but ignoré, manquer son coup, pester, s’improviser à soi-même des élégies, des dithyrambes, s’exclamer niaisement devant un passant inoffensif qui vous admire ; puis renverser des bonnes femmes et leurs paniers de pommes, courir, se reposer, rester devant une croisée, faire mille suppositions… Mais c’est la chasse, la chasse dans Paris, la chasse avec tous ses accidents, moins les chiens, le fusil et le tahiau ! Il n’est de comparable à ces scènes que celles de la vie des joueurs. Puis besoin est d’un cœur gros d’amour ou de vengeance pour s’embusquer dans Paris, comme un tigre qui veut sauter sur sa proie, et pour jouir alors de tous les accidents de Paris et d’un quartier, en leur prêtant un intérêt de plus que celui dont ils abondent déjà. Alors, ne faut-il pas avoir une âme multiple ? n’est-ce pas vivre de mille passions, de mille sentiments ensemble ?

Balzac (Honoré de), Histoire des treize (Premier épisode) – Ferragus, chef des Dévorants, Michel de l’Ormeraie, 3ème trimestre 1984. Illustration de Charles Huard

BALZAC ET LA FEMME DE CONVENANCE ENFERMÉE / (…) – Coquette ?… je hais la coquetterie. Être coquette, Armand, mais c’est se promettre à plusieurs hommes et ne pas se donner. Se donner à tous est du libertinage. Voilà ce que j’ai cru comprendre de nos mœurs. Mais se faire mélancolique avec les humoristes, gaie avec les insouciants, politique avec les ambitieux, écouter avec une apparente admiration les bavards, s’occuper de guerre avec les militaires, être passionnée pour le bien du pays avec les philanthropes, accorder à chacun sa petite dose de flatterie, cela me paraît aussi nécessaire que de mettre des fleurs dans nos cheveux, des diamants, des gants et des vêtements. Le discours est la partie morale de la toilette, il se prend et se quitte avec la toque à plumes. Nommez-vous ceci coquetterie ? Mais je ne vous ai jamais traité comme je traite tout le monde. Avec vous, mon ami, je suis vraie. Je n’ai pas toujours partagé vos idées, et quand vous m’avez convaincue, après une discussion, ne m’en avez-vous pas vue toute heureuse ? Enfin je vous aime, mais seulement comme il est permis à une femme religieuse et pure d’aimer. J’ai fait des réflexions. Je suis marié, Armand. Si la manière dont je vis avec monsieur de Langeais me laisse la disposition de mon cœur, les lois, les convenances m’ont ôté le droit de disposer de ma personne. En quelque rang qu’elle soit placée, une femme déshonorée se voit chassée du monde, et je ne connais encore aucun exemple d’un homme qui ait su ce à quoi l’engageaient alors nos sacrifices. Bien mieux, la rupture que chacun prévoit entre madame de Beauséant et monsieur d’Ajuda, qui, dit-on, épouse mademoiselle de Rochefide, m’a prouvé que ces mêmes sacrifices sont presque toujours les causes de votre abandon. Si vous m’aimiez sincèrement, vous cesseriez de me voir pendant quelque temps ! Moi, je dépouillerai pour vous toute vanité ; n’est-ce pas quelque chose ? Que ne dit-on pas d’une femme à laquelle aucun homme ne s’attache ? Ah ! elle est sans cœur, sans esprit, sans âme, sans charme surtout. Oh ! les coquettes ne me feront grâce de rien, elles me raviront les qualités qu’elles sont blessées de trouver en moi. Si ma réputation me reste, que m’importe de voir contester mes avantages par des rivales ? elle n’en hériteront certes pas. Allons, mon ami, donnez quelque chose à qui vous sacrifie tant ! Venez moins souvent, je ne vous en aimerai pas moins.

Balzac (Honoré de), Histoire des treize (Deuxième épisode) – La Duchesse de Langeais, Michel de l’Ormeraie, 3ème trimestre 1984. Illustration de Charles Huard

BALZAC ET LA MORALE / (…) La morale, jeune homme, commence à la loi, dit le prêtre. S’il ne s’agissait que de religion, les lois seraient inutiles : les peuples religieux ont peu de lois. Au-dessus de la loi civile, est la loi politique. Eh ! bien, voulez-vous savoir ce qui, pour un homme politique, est écrit sur le front de votre dix-neuvième siècle ? Les Français ont inventé, en 1793, une souveraineté populaire qui s’est terminée par un empereur absolu. Voilà pour votre histoire nationale. Quant aux mœurs : madame Tallien et madame de Beauharnais ont tenu la même conduite. Napoléon épouse l’une, fait d’elle votre impératrice, et n’a jamais voulu recevoir l’autre, quoiqu’elle fût princesse. Sans-culotte en 1793, Napoléon chausse la couronne de fer en 1804. Les féroces amants de l’Égalité ou la Mort de 1792, deviennent, dès 1806, complices d’une aristocratie légitimée par Louis XVIII. À l’étranger, l’aristocratie, qui trône aujourd’hui dans son faubourg Saint-Germain, a fait pis : elle a été usurière, elle a été marchande, elle a fait des petits pâtés, elle a été cuisinière, fermière, gardienne de moutons. En France donc, la loi politique aussi bien que la loi morale, tous et chacun ont démenti le début au point d’arrivée, leurs opinions par la conduite, ou la conduite par les opinions. Il n’y a pas eu de logique, ni dans le gouvernement, ni chez les particuliers. Aussi n’avez-vous plus de morale. Aujourd’hui, chez vous, le succès est la raison suprême de toutes les actions, quelles qu’elles soient. Le fait n’est donc plus rien en lui-même, il est tout-entier dans l’idée que les autres s’en forment. De là, jeune homme, un second précepte : ayez de beaux dehors ! cachez l’envers de votre vie, et présentez un endroit très brillant.

Balzac (Honoré de), Illusions perdues (partie 3), Les souffrances de l’inventeur, Michel de l’Ormeraie, 3ème trimestre 1984. Illustration de Charles Huard.

PHILIP KERR ET LE MASSACRE DE KATYN

(…) – Eh bien, ici, ils auraient perdu leur temps. Nous n’avons rien trouvé en guise de trésor funéraire pour la vie future sur ces pauvres bougres. Je dirais que le NKVD les a délestés de tout ce qui pouvait avoir de la valeur

– Une pratique courante avec les communistes, pas vrai ? La redistribution des richesses. »

Blobel sourit de sa petite plaisanterie. Qui était meilleure que la mienne, mais je n’étais pas vraiment d’humeur à rigoler, pas avec l’estomac en capilotade.

« Dites-moi, capitaine Gunther, allez-vous brûler ces cadavres ?

– Non, répondis-je. Les aspects politiques de la situation sont très délicats et semblent écarter cette possibilité. C’est ce qui m’a été dit par le ministère. Nous avons donc décidé de laisser les Polonais régler la question eux-mêmes. Ils devraient être ici demain. Il semble plus probable qu’il faudra les réinhumer. Pour le moment en tout cas.

– Tous ? »

Je haussai les épaules.

« Ce n’est pas à moi de me prononcer, Dieu merci. Je ne suis qu’un simple policier.

– J’ai déjà entendu ça. » Blobel sourit. « Du reste, ajouta-t-il, les brûler n’est pas si facile non plus. Surtout quand les cadavres sont humides. Croyez-moi, j’en sais quelque chose. Et, bien évidemment, c’est un tel gaspillage d’essence et de bois de chauffage précieux. Sans compter que, une fois que vous les avez brûlés et réduits à presque rien, il y a encore la cendre à éliminer. Il faut la camoufler aussi. Et, de surcroit, il y a peu de temps pour faire les choses convenablement.

– Ah ! Pourquoi ça ?

Les Russes vont arriver, bien sûr. Dans moins de six mois, toute cette zone aura été envahie.

Et vous pouvez parier votre dernier mark qui, si vous ne brûlez pas ces foutus cadavres jusqu’à ce qu’il ne subsiste qu’une fine couche de scories, les Russes feront tout leur possible pour prouver que c’est nous qui les avons exécutés.

– Là-dessus, vous avez raison. » Je crachais ; c’était ça ou vomir. L’odeur commençait vraiment à m’incommoder, ainsi que la conversation. « Vous en avez vu suffisamment ? lui demandai-je.

Kerr (Philip), Les ombres de Katyn, Éditions du masque, février 2015.

(…) BALZAC ET LES JOURNALISTES – Le peuple hypocrite et sans générosité, reprit Vignon, il bannira de son sein le talent comme Athènes a banni Aristide. Nous verrons les journaux, dirigés d’abord par des hommes d’honneur, tomber plus tard sous le gouvernement des plus médiocres qui auront la patience et la lâcheté de gomme élastique qui manquent aux beaux génies, ou à des épiciers qui auront de l’argent pour acheter des plumes. Nous voyons déjà ces choses-là ! Mais dans dix ans le premier gamin sorti du collège se croira un grand homme, il montera sur la colonne d’un journal pour souffleter ses devanciers, il les tirera par les pieds pour avoir leur place. Napoléon avait bien raison de museler la Presse. Je gagerais que, sous un gouvernement élevé par elles, les feuilles de l’Opposition battraient en brèche par les mêmes raisons et par les mêmes articles qui se font aujourd’hui contre celui du roi, ce même gouvernement au moment où il leur refuserait quoi que ce fût. Plus on fera de concessions aux journalistes, plus les journaux seront exigeants. Les journalistes parvenus seront remplacés par des journalistes affamés et pauvres. La plaie est incurable, elle sera de plus en plus maligne, de plus en plus insolente ; et plus le mal sera grand, plus il sera toléré, jusqu’au jour où la confusion se mettra dans les journaux par leur abondance, comme à Babylone. Nous savons, tous tant que nous sommes, que les journaux iront plus loin que les rois en ingratitude, plus loin que le plus sale commerce en spéculations et en calculs, qu’ils dévoreront nos intelligences à vendre tous les matins leur trois-six cérébral ; mais nous y écrirons tous, comme ces gens qui exploitent une mine de vif-argent en sachant qu’ils y mourront.

Balzac (Honoré de), Illusions perdues (partie 2), Un grand homme de province à Paris, Michel de l’Ormeraie, 3ème trimestre 1984. Illustration de Charles Huard.

BALZAC, LA VERTU RIDICULE / (…) Nos ridicules sont en grande partie causés par un beau sentiment, par des vertus ou par des facultés portées à l’extrême. La fierté que ne modifie pas l’usage du grand monde devient de la roideur en se déployant sur de petites choses au lieu de s’agrandir dans un cercle de sentiments élevés. L’exaltation, cette vertu dans la vertu, qui engendre les saintes, qui inspire les dévouements cachés et les éclatantes poësies, devient de l’exagération en se prenant aux riens de la province. Loin du centre où brillent les grands esprits, où l’air est chargé de pensées, où tout se renouvelle, l’instruction vieillit, le goût se dénature comme une eau stagnante. Faute d’exercice, les passions se rapetissent en grandissant des choses minimes. Là est la raison de l’avarice et du commérage qui empestent la vie de province. Bientôt, l’imitation des idées étroites et des manières mesquines gagne la personne la plus distinguée. Ainsi périssent des hommes nés grands, des femmes qui, redressées par les enseignements du monde et formées par des esprits supérieurs, eussent été charmantes.

Balzac (Honoré de), Illusions perdues (partie 1), Les Deux Poètes, Michel de l’Ormeraie, 3ème trimestre 1984. Illustration de Charles Huard.

FAULKNER ET L’ATTACHE DU MARIAGE / (…) Prenez un type qui tombe malade, un type jeune, qui n’a pratiquement aucune attache, et qui doit venir passer deux ans dans un trou à plus de cinq cents kilomètres du premier feu rouge, là où il y a rien que le silence, le soleil et ces foutues étoiles qui toute la nuit arrêtent pas de le regarder. Pas étonnant qu’il fasse guère attention à quelqu’un qui est là que pour lui faire à bouffer, lui couper son bois et aller lui chercher de l’eau dans un seau en fer-blanc jusqu’à une source à un kilomètre de là, pour le laver comme un gosse. Puis il a guéri, et c’est pas moi qui lui reprocherai de pas s’être aperçu qu’elle avait un poids de plus à porter, surtout si c’était rien que trois petits microbes.

– Alors, je ne sais pas ce que vous appelez des attaches, lui dis-je. Si le mariage n’en est pas une.

– Vous y êtes. Le mariage en est une. Seulement ça dépend un peu de celle avec qui on est marié. Vous savez quelle est mon opinion personnelle, moi qui les ai observés près de dix ans, une fois par semaine, le mardi, et qui leur ai trimbalé dans les deux sens leurs lettres ou leurs télégrammes ?

Faulkner (William), Idylle au désert, Gallimard, septembre 1985.

BALZAC ET DON JUAN / (…) Il éprouvait ces frissons indicibles que donne le sirroco de dettes. Il comptait sur un hasard. Il avait toujours gagné à la loterie depuis cinq ans, sa bourse s’était toujours remplie. Il se disait qu’après Chesnel était venu du Croisier, qu’après du Croisier jaillirait une autre mine d’or. D’ailleurs il gagnait de fortes sommes au jeu. Le jeu l’avait sauvé déjà de plusieurs mauvais pas. Souvent, dans un fol espoir, il allait perdre au salon des Étrangers le gain qu’il faisait au Cercle ou dans le monde au whist. Sa vie, depuis deux mois, ressemblait à l’immortel final du Don Juan de Mozart ! Cette musique doit faire frissonner certains jeunes gens parvenus à la situation où se débattait Victurnien. Si quelque chose peut prouver l’immense pouvoir de la Musique, n’est-ce pas cette sublime traduction du désordre, des embarras qui naissent dans une vie exclusivement voluptueuse, cette peinture effrayante du parti pris de s’étourdir sur des dettes, sur les duels, sur les tromperies, sur les mauvaises chances ? Mozart est, dans ce morceau, le rival heureux de Molière. Ce terrible final ardent, vigoureux, désespéré, joyeux, plein de fantômes horribles et de femmes lutines, marqué par une dernière tentative qu’allument les vins du souper et par une défense enragée ; tout cet infernal poëme, Victurnien le jouait à lui tout seul ! Il se voyait seul, abandonné, sans amis, devant une pierre où était écrit, comme au bout d’un livre enchanteur, le mot FIN. Oui ! tout allait finir pour lui. Il voyait par avance le regard froid et railleur, le sourire par lequel ses compagnons accueilleraient le récit de son désastre. Il savait que parmi eux, qui hasardaient des sommes importantes sur les tapis verts que Paris dresse à la Bourse, dans les salons, dans les cercles, partout, nul n’en distrairait un billet de banque pour sauver un ami. Chesnel devait être ruiné. Victurnien avait dévoré Chesnel.

Balzac (Honoré de), Le cabinet des antiques, Michel de l’Ormeraie, 3ème trimestre 1984. Illustration de Charles Huard.

FAULKNER : LA BOUTEILLE ET LE MARIAGE /(…) Quelqu’un marmonna derrière Max : « Y a pas à dire, ce type de Princeton, il a une bonne descente. Il lui reste un litre de gnôle, et de première bourre. »

Hap White se glissa près de Maxwell et lui dit d’une voix basse, mal assurée : « Eh, Max, cette licence.. »

Maxwell le regarda froidement. « Quelle licence ? »

Hap se tamponna le front avec un mouchoir. « Tu sais bien, cette licence de mariage, pour toi et Doris. On… on voudrait te l’acheter, puisque tu n’en as plus besoin pour toi.

– J’suis pas vendeur, et d’ailleurs elle te servirait à rien du tout. Les noms sont déjà inscrits dessus.

– Ça peut s’arranger, insista Hap. C’est facile, Max. Johns… Jornstadt. Tu piges ? Sur le papier, c’est du pareil au même, et puis, que je sache, un gratte-papier de campagne, ça n’écris pas pour se faire lire. Tu piges ?

– Oui, j’y suis, fit Max, calme, très calme.

– Pas de problème avec Doris, poursuivit Hap. À propos, voici un message qu’elle t’envoie. »

Max lu le message griffonné et sans signature, de l’écriture enfantine de Doris : « Fiche-moi la paix, espèce de vieux bigame ! » Il fronça les sourcils, l’air sombre.

« Alors, Max ? » continua Hap.

Les mâchoires serrées, bien dessinées, Maxwell avait un air farouche.

« Non, je ne la vends pas, mais je la joue aux dés avec Jornstadt : la licence contre sa bouteille.

– Allons, Max, sois sérieux, protesta Hap. Jornstadt ne sait pas jouer aux dés. C’est un type du Nord. Il ne sait même pas les lancer.

– On additionne, sans plus, dit Max. Deux manches gagnantes. C’est à prendre ou à laisser. »

Hap trottina jusqu’à Jornstadt et lui murmura quelques mots. L’étudiant de Princeton protesta, puis finit par donner son accord.

« Bon, fit Hap. Voici la bouteille. Tu mets la licence par terre à côté.

Faulkner (William), Une épouse pour deux dollars, Gallimard, septembre 1985.

GILLES KEPEL ET LA « DJIHADOSPHÈRE » FRANÇAISE / (…) Dans cet « avenir radieux » nouvelle manière, le drapeau rouge a viré au brun des partis autoritaires ou à la bannière verte du Prophète. Les conflits naguère standardisés par la lutte des classes n’opposent plus le prolétariat à la bourgeoisie, mais, selon les uns, les « Français » à l’« Empire mondialisé » (réminiscence du complot judéo-maçonnique des années 1930) ainsi qu’aux immigrés, et, selon les autres, les « musulmans » aux kuffar (« mécréants » en arabe coranique). Ces deux visions du monde redéfinissent les appartenances de groupe, solidarités comme inimitiés, selon des critères qui ne s’affichent plus comme sociaux, même si, dans les faits, ils s’alimentent d’un sentiment ou d’une hantise de déclassement. La communauté imaginaire dont leurs adeptes se réclament est transversale et hétérogène. Elle s’agrège d’abord à des certitudes morales perçues comme menacées et à la construction d’une éthique de substitution, dont serait dépourvue une vie politique institutionnelle faite de compromissions et de corruption.

(…) Violence et dégradation éloignent l’ensemble du pays d’un sentiment de solidarité avec les jeunes de banlieue, sapant toute velléité politique d’action sociale.

(…) Beaucoup plus que l’affaire Merah, dont la nouveauté avait pu laisser espérer qu’elle ne serait qu’un accident conjoncturel, le carnage de janvier est perçu comme le comble d’une série d’attentats qui visent à saper les fondements du pacte social et politique par lequel se définit la société française et, par-delà, les sociétés européennes et occidental en général. L’objectif du terrorisme djihadiste est de la faire s’effondrer par implosion, en mobilisant derrière ses activistes et ses « martyrs » les enfants radicalisés de l’immigration rétrocoloniale en provenance du monde musulman. Mais aussi en agrégeant à ceux-ci l’ensemble des mécontents haïssant un système qui les exclut, en particulier parmi une jeunesse désemparée et sans perspective, pour qui la conversion à l’islamisme djihadiste s’articule ou se substitue au militantisme d’extrême gauche comme d’extrême droite. En ce sens, les mécanismes en jeu dans les événements des 7-9 janvier évoquent ceux qu’a anticipés Houellebecq dans Soumission. Mais la résilience de la société réelle, qu’expriment les immenses manifestations du 11 janvier et les réactions passionnées que celles-ci suscitent à leur tour, montre une voie alternative, bien qu’ardue, aux simplifications fulgurantes de l’œuvre de fiction.

(…) L’objectif stratégique d’Abu Musab al-Suri, (ingénieur syrien quadragénaire naturalisé espagnol rédacteur, en janvier 2005, des mille six cents pages de l’Appel à la résistance islamique mondiale, mélange d’encyclopédie militante et de mode d’emploi du djihad), à travers la multiplication des actions terroristes, est, on l’a vu, l’implosion de la société par un processus gradué de guerre d’enclaves qui aboutira à la destruction de l’Occident, en commençant par l’Europe qui en constitue le ventre mou. Dans cette perspective, il est primordial de dresser les unes contre les autres les composantes ethno-culturelles des sociétés européennes, en homogénéisant une communauté musulmane qui se désavoue de la société globale et engage le combat contre elle. L’une des principales ressources politiques pour parvenir à ce « désaveu » – traduction de l’arabe bara’a – est la mise en exergue de la victimisation, dont l’exacerbation de l’ « islamophobie » est l’instrument le plus efficace. En dénonçant celle-ci sans relâche, en en faisant une tare congénitale des sociétés européennes, et en la substituant à l’antisémitisme comme pêché cardinal de l’Occident, les islamistes d’établir des frontières communautaires culturellement infranchissables pour tous les Européens d’ascendance musulmane, de manière à les transformer en membres exclusifs de la communauté qu’ils aspirent à diriger. (…) La surenchère à la lutte contre l’islamophobie est ainsi devenu un enjeu dans la compétition pour l’hégémonie sur la communauté, dont aucun concurrent ne peut se dispenser sous peine de disqualification.

Kepel (Gilles), Terreur dans l’hexagone, genèse du djihad français, Gallimard, décembre 2015.

FAULKNER ET LES IMPULSIONS DU FOND / (…) C’est alors qu’un des incidents des plus regrettables se produisit. Cette troisième fois, soit que la corde eût glissé, soit qu’elle se fût rompue, Mr. Faulkner et la vache déboulinèrent violemment au fond de la ravine, Mr. Faulkner par-dessous.

Plus tard – dans la soirée, pour être précis – je me rappelai qu’au moment où nous regardions Oliver se hisser hors du ravin, j’avais eu l’impression que la pauvre bête me transmettait, comme par télépathie (une femelle, remarquez bien, une femelle seule parmi trois hommes), non seulement sa terreur, mais ce qui en faisait l’objet : ce qui, pour une femelle, est bien pire que la crainte d’une blessure physique ou d’une souffrance : une de ces incursions dans le domaine privé de la femme, là où, victime désarmée de son propre corps, elle semble se voir comme l’objet d’un malin pouvoir d’ironie et d’outrage ; accident rendu plus amer encore du fait que ceux qui en seront témoins, si galants hommes soient-ils, ne parviendront jamais à l’oublier et, aussi longtemps qu’elle vivra, parcourront la surface de la terre avec ce souvenir dans l’esprit ; … oui, d’autant plus amer que les témoins sont des gentilshommes, des gens de la même classe qu’elle. N’oubliez pas que la pauvre bête, épuisée, terrifiée, avait été, pendant tout l’après-midi, la victime aveugle et angoissée de circonstances qu’elle ne pouvait comprendre : qu’elle avait subi les fantaisies d’un élément qu’elle craignait instinctivement et que, pour finir, elle venait d’être précipitée violemment au fond d’un précipice dont elle était bien persuadée ne plus jamais revoir le bord… Des soldats m’ont raconté (j’ai servi en France dans Y.M.C.A.) qu’au début d’une action, il n’était pas rare qu’il leur arrivât, si prématurément que ce fût, de ressentir une certaine impulsion, un certain désir, suivis d’un résultat fort logique et fort naturel, et dont l’accomplissement est à la fois incontestable et, comme de juste, irrévocable. En un mot, d’angoisse et de désespoir que la pauvre bête venait de passer.

Faulkner (William), L’après-midi d’une vache, Gallimard, septembre 1985

STEFÁNSSON ET LES CHAGRINS D’AMOUR / (…) « J’ignore si, en te voyant, je t’embrasserais ou je te tuerais », « Don’t know if I saw you if you if I would kiss you or kill you », chantait Bob Dylan dans les écouteurs au moment où le plat pays de Danemark disparaissait de la vue, relayé par la haute mer, jamais calme et en proie à des déchaînements tout aussi violents que ceux qui agitent l’homme. Ensuite, les nuages ont occulté la vue. Nous revenons parfois à la souffrance. À nos regrets, à la nostalgie. Et remuons le couteau dans la plaie. Nous ne sommes pas très bien, la vie constitue en écheveau de plus en plus complexe, comme si l’homme peinait toujours plus à la cerner. Nous prenons des calmants, des excitants, des tranquillisants pour supporter le quotidien. Les années passent, le but de la vie demeure vague, nous ne comprenons presque rien, nous prenons du poids, nos nerfs s’usent puis se rompent et nous sommes constamment affligés par l’insatisfaction et les désirs inassouvis. Nous rêvons d’une solution, aspirons à l’azur et l’éther, mais n’ayant ni le temps, ni la sérénité, ni l’endurance qu’il faut pour les atteindre, nous avalons, reconnaissants, les solutions hâtives, les plats préparés, le sexe à la-vite, tout ce qui procure une solution d’urgence, nous vivons l’époque de l’instantané. Les manuels de développement personnel nous promettent une vie meilleure et un peu plus de profondeur dans nos existences : panoplie de dix conseils pour arrêter de boire, arrêter de grossir, de souffrir, d’avoir peur, dix conseils pour mieux vivre, ils sont rarement plus de dix, nous peinerions à en mémoriser plus, ils sont au nombre de dix comme les doigts, comme les commandements. Dix conseils pour mieux vivre. J’aurais mieux fait de ne pas écouter cette fichue chanson, a-t-il pensé, alors qu’il volait par-dessus les nuages et la haute mer, au-dessus de ces dix-huit cailloux verdoyants, c’est pourtant ce qu’il a fait, quatre fois, cinq fois, allait-il l’embrasser ou la tuer la prochaine fois qu’il la verrait ? Pénétrez au plus profond de la plaie, prône le manuel intitulé Dix conseils pour guérir d’un chagrin d’amour, c’est ainsi que surmonterez la souffrance. Ari connaît bien ce livre, c’est lui qui en a dirigé la publication pour une maison d’édition danoise, l’ouvrage s’est vendu à cent soixante mille exemplaires en l’espace de cinq mois, c’est qu’elles sont légions, les peines de cœur – les journaux islandais ont évidemment relayé l’information, en cédant à la manie locale qui consiste à exagérer les prouesses du compatriote : « Un éditeur islandais conquiert le marché du livre au Danemark ! »

Stefánsson (Jón Kalman), D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds, Gallimard, mai 2015.

(…) Louis. – Annabelle * mon amour d’Annabelle combien de fois t’ai-je blessée je le sais je plantais mes paroles dans tes chairs comme l’Indien d’Amérique dans la squaw ses couteaux devant la cible rouge tu étais ma cible mon but le pays que je voulais atteindre j’habitais un pays froid une île au milieu d’un lac gelé cette chose était à moi on ne reste très longtemps sans respirer au fond des lacs mais on peut vivre des années à leur surface avec un cœur gelé j’ai vécu des années à leur surface avec un cœur gelé j’ai vécu des années avec un cœur gelé aujourd’hui parfois je descends avec toi au fond de ce lac par-delà les derniers jardins et je réchauffe mon petit cœur sec auprès du tien qui était grand cela le réchauffe-t-il que je vienne te voir dis hier je suis descendu m’as-tu vu j’ai embrassé tes lèvres m’as-tu vu Annabelle me vois-tu quand je te donne la visite du matin la visite du midi et la visite du soir me vois-tu mon Annabelle je vois souvent tes yeux ouverts ils me regardent mais toi me vois-tu ils sont verts comme l’eau du lac tu flottes tu souris tu as la blancheur du lys je suis scaphandrier souvent la vitre par laquelle je te regarde s’emplit de buée est-ce l’eau du lac sont-ce tes larmes est-ce que je pleure dans le scaphandre est-ce que mon cœur est sec est-ce que mon cœur est moite frémit-il à nouveau est-ce que je revis lorsque nous nageons ensemble dans l’eau verte du lac et que tes dentelles forment des chemins phosphorescents que nous empruntons je poursuis ta chevelure c’est une joie je poursuis les perles de mercure qui s’échappent de tes lèvres quand tu me parles c’est une joie je poursuis la sirène d’eau douce la sirène de rivière la sirène de lac que tu fus cette sirène échouée que j’ai emprisonnée loquetée sur le caillou sec et glacé qu’était mon cœur j’avais un cœur glacé une petite bille noire comme la crotte d’un lapin le soir quand tu te refusais à moi je rentrais dans mon cabinet et dans mon fauteuil de manufacturier je défaisais ma chemise et regardais mon cœur…

* Annabelle en référence au dernier poème « Annabel Lee » d’Edgar Allan Poe.

Rambert (Pascal), Argument, Les Solitaires Intempestifs, décembre 2015.

FAULKNER ET LE VERDICT DES CHIFFRES (…) « Et pourquoi viendrait-il ? Vous viendriez, vous, si on vous avait fait poireauter pendant quatre ans, et qu’on vous nommait au grade de sous-lieutenant comme s’il s’agissait de l’ordre de la Jarretière ? Il a de l’amour propre, ce type, et il a fichtrement raison. »

Après le dîner, MacWyrglinchbeath alla consulter le sergent responsable du mess. Puis il alla consulter l’ordonnance du commandant. Puis il retourna dans sa baraque, s’assit sur son lit et entreprit de faire ses comptes. À présent l’éclairage lui était fourni, il avait donc toujours le même bout de chandelle mais il en était à son deuxième crayon, lequel était d’ailleurs passablement usé. Il calcula le prix approximatif d’un uniforme neuf, avec les accessoires et sans oublier les frais de blanchisserie. Puis il évalua le coût mensuel moyen des repas du mess, fit les totaux, qu’il déduisit de la solde d’un sous-lieutenant. Comparant le résultat avec son revenu net actuel, il médita longuement le verdict des chiffres, muet et pourtant irréfutable. Enfin, il referma son calepin, autour duquel il entortilla un bout de ficelle graisseux.

Le lendemain matin, il demanda à voir son chef d’escadrille. « Les p’tits veulent bien faire, c’est sûr, dit-il pour s’excuser. Le commandant aussi. J’vous remercie tous. Mais, chef, ça peut pas marcher, vous savez bien que ça peut pas marcher.

Faulkner (William), L’esprit d’économie, Gallimard, septembre 1985.

FAULKNER ET L’ÉVASION WHISKY (…) – Tu veux bien répéter ? fit le médecin. En clair, s’il te plait.

– C’est tout, dit Mr. Acarius. L’Homme. Mes semblables. L’humanité. Je serai avec l’homme victime de ses appétits les plus vils et luttant pour s’arracher à son abjection. C’est peut-être même ma faute si je suis incapable de me défoncer avec autre chose que du whisky ; ce sera donc au whisky dans un trou capitonné, dans un lieu où pour un prix modique ceux dont les pauvres nerfs sont écorchés se voient accorder la paix, la tranquillité, la compassion, la compréhension…

– Quoi ? fit le médecin.

… et il est possible que ce qui pousse mes compagnons vers l’hôpital – trop de maîtresses ou trop d’épouses, ou trop d’argent, ou trop de responsabilités, ou toute autre raison qui incite à l’évasion les gens qui ont les moyens de se payer l’évasion au prix de cinquante dollars la journée – ne mérite pas d’être mentionné dans la même phrase que ce qui pousse vers l’alcool à brûler celui qui ne peut s’offrir quelque chose de mieux. Du moins nous aurons raté notre évasion ensemble et ensemble nous apprendrons au bout du compte que l’évasion, ça n’existe pas, qu’on ne s’évade jamais et que, bon gré mal gré, il faut faire sa rentrée dans le monde, s’y supporter, supporter les blessures, les angoisses, les suffocations et qu’une fois la tentative effectuée et la certitude acquise, les hommes doivent s’entraider et s’apporter mutuellement le réconfort.

Faulkner (William), Mr Acarius, Gallimard, septembre 1985.

FAULKNER ET LES EFFIGIES DE MARBRE (…) Et maintenant déjà nous pouvions les voir, gigantesques et blancs, plus grands sur leurs piédestaux de marbre que la clôture croulant sous les roses et le chèvrefeuille, se dessinant, parmi les arbres mêmes, magnolias, cèdres et ormes, contemplant l’est à jamais de leurs yeux de marbre vides – non pas des symboles : non pas des anges de miséricorde ou des séraphins ailés ou des agneaux ou des bergers, mais les effigies des gens eux-mêmes, tels qu’ils avaient été dans la vie, en marbre maintenant, pérennes, inaccessibles, héroïques par leur taille, s’élevant haut au-dessus de leur poussière dans l’implacable, exubérant mais sévère, sculptés dans la pierre italienne par de coûteux artistes italiens et acheminés à grand prix par voie de mer pour venir s’ajouter au nombre des sentinelles invincibles qui gardent le temple de nos mœurs sudistes, valables pour le banquier et le marchand et le planteur ni plus ni moins que pour le dernier métayer qui ne possédait ni la charrue qu’il guidait ni le mulet qui la tirait, et qui décrétèrent, exigèrent que, si spartiate que fût la vie, dans la mort le sens des dollars et des cents était aboli ; que peu importait que Grand-mère eût fendu du bois pour son fourneau jusqu’au jour même de sa mort, car elle devait entrer dans la terre en satin et en acajou et en poignée d’argent même si les deux premiers étaient synthétiques et le troisième allemand – cérémonie nullement en l’honneur de la mort ni même du moment de la mort, mais l’honneur de la dignité : l’homme victime de l’accident ou même du meurtre figuré en effigie non à l’instant de son trépas mais au faite de sa sublimation, comme si dans la mort enfin il niait à jamais les douleurs et les folies des affaires humaines.

Faulkner (William), Sépulture Sud, Gallimard, septembre 1985.

FAULKNER : C’ÉTAIT DANS UNE RAVINE (…) À cette époque, Zilphia était maigre comme un clou, avec un visage pâle, hanté, et de grands yeux encore indomptés. Elle allait à l’école et en revenait à côté de sa mère, et son petit visage était comme un masque tragique. La troisième année elle refusa un jour d’aller à l’école. Elle ne voulut pas dire pourquoi à Mrs. Gant : qu’elle avait de n’être jamais vue dans la rue sans sa mère. Mrs. Gant lui interdisait de s’arrêter. Au printemps, elle retomba malade d’anémie, de nervosité, de solitude et de véritable désespoir.

(…) Un après-midi, Zilphia et le garçon étaient couchés sous la couverture.

C’était dans une ravine, dans les bois en bordure de la ville, à portée de voix de la route. Il y avait environ un mois qu’ils faisaient cela, couchés, comme en rêve, sous une poussée de puberté mutuelle, magnétique, côte à côte, yeux clos et ne parlant même pas. Quand Zilphia ouvrit les yeux, elle vit au-dessus d’elle le visage inversé de Mrs. Gant et son corps en raccourci contre le ciel.

« Lève-toi », dit Mrs Gant. Zilphia, étendue, immobile, leva les yeux vers elle. « Lève-toi, putain », dit Mrs Gant.

Le lendemain, Zilphia quitta l’école. Sous un tablier de toile cirée elle s’assit sur une chaise près de la fenêtre qui donnait sur la place ; tout à côté, la machine de Mrs Gant tournait, tournait.

Faulkner (William), Miss Zilphia Gant, Gallimard, septembre 1985.

FAULKNER ET L’AMULETTE (…) Ce bruit parut en engendrer un autre qui s’amplifia rapidement : levant la tête, je pus voir un feu rouge et cette aile pâle sur l’eau, apparemment empreinte d’une luminosité propre, qui grandissaient, passaient et déclinaient, et je pensai au centaure de Conrad, mi-homme, mi-remorqueur, remontant et descendant le fleuve au galop, toujours avec cette diligence de myope aux aguets, résolu mais sans but, oublieux de tout, hormis ce qui se trouvait exactement sur sa route, et devenant alors une menace effroyable et violente. Puis cela disparut, le son mourut aussi, et je me rallongeai, cependant que mes muscles étaient parcourus de secousses et de soubresauts qu’accompagnait dans mes oreilles l’écho évanescent du labeur immémorial et du déferlement sans fin de la mer. (…) Il y avait un hublot dans la cloison. Pete passa sans difficulté. Mais le nègre, qui avait le torse nu, était pas mal ensanglanté, car ils l’avaient laissé tomber sur les bouteilles cassées et ensuite piétiné, sans parler de la blessure elle-même qui se remit à saigner lorsque je le déplaçai. Je l’enfonçai dans le hublot, entrai dans la cambuse en faisant le tour de la cloison et tentai de le tirer vers l’intérieur. J’essayai de glisser ma main le long de son corps et d’attraper la ceinture de son pantalon, mais à nouveau il resta coincé et quelque chose se rompit : ma main ne tenait plus qu’un bout de ficelle auquel était accrochée son amulette – une blague à tabac en toile contenant trois petites boules dures – l’amulette qui, avait-il dit, le protégerait de tout ce qui lui arriverait d’au-delà de l’eau ; le sac souillé pendait au bout de la ficelle. Mais enfin je réussis à le faire passer par le hublot. Ma main me faisait mal à nouveau, et tout d’un coup nous dépassâmes le côté sous le vent de l’île et le bateau se mit à rouler un peu, et je m’appuyai contre le réchaud à pétrole tout incrusté de graisse, me demandant où était le bicarbonate. Je ne le trouvai pas, mais trouvai la bouteille de Pete, celle qu’il avait apportée à bord avec lui à la La Nouvelle-Orléans. Je la pris et bus un grand coup. Dès que j’eus avalé, je sus que j’allais avoir mal au cœur, mais je continuai d’avaler. Puis je m’arrêtai et je pensai qu’il me fallait essayer de monter sur le pont, mais je cessai de penser à quoi que ce soit et, me penchant au-dessus du réchaud, je vomis. J’eus mal au cœur un bon moment, mais après cela je bus encore une fois et alors je me sentis mieux.

Faulkner (William), Il était un petit navire, Gallimard, septembre 1985.

FAULKNER ET LE PRÊTRE AU SANG BOUILLONNANT (…) Il aurait voulu connaître un répit ; que s’apaisent ces appétits de chair et de sang qui, lui avait-on enseigné, étaient pernicieux. Il espérait parvenir à un état semblable au sommeil, un état où la clameur de son sang serait réduite au silence. Ou plutôt, domptée. Pour qu’au moins elle cesse de le tourmenter : il se trouverait à une hauteur telle que les voix, perdant graduellement de leur force, n’arriveraient plus jusqu’à lui, échos perdus au milieu des canyons et des sommets majestueux de la gloire de Dieu.

Mais rien n’était venu. Au séminaire, quand il avait conversé avec un prêtre, il regagnait son dortoir en proie à une profonde jubilation spirituelle, une émotion si intense que son corps n’était plus qu’une enseigne lumineuse portant un message enflammé destiné à ébranler le monde. Ses doutes étaient alors dissipés ; il n’hésitait plus, il ne pensait plus. Le but de l’existence était clair : il fallait souffrir, offrir son sang, sa chair et ses os à seule fin d’atteindre la gloire éternelle, projet magnifique et stupéfiant qui ne tenait pas compte du fait que les Savonarole et les Thomas Becket n’étaient pas créés par leur époque, mais par l’Histoire. Faire partie des élus malgré les désirs et les harcèlements de la chair, parvenir à l’union spirituelle avec l’Infini, mourir : comparé à cela, que valait le plaisir physique que son sang réclamait à grands cris ?

Mais dès qu’il se retrouvait avec les autres séminaristes, tout cela était vite oublié. Leur point de vue, leur manque de sensibilité constituaient pour lui une véritable énigme. Comment pouvait-on être à la fois de ce monde et hors de ce monde ? Un doute terrible le tenaillait : ne passait-il pas sans s’en apercevoir à côté de quelque chose d’essentiel ? Après tout, la vie n’était peut-être rien d’autre que ce que chacun d’entre nous en faisait au cours de ce bref passage de soixante-dix années. Qui le savait ? Comment le savoir ?

Faulkner (William), Le prêtre, Gallimard, septembre 1985.

FAULKNER ET LE CENTRE DU MONDE (…) Frankie, allongée sur son lit, songeait à toutes les autres filles de par le monde qui, étendues sur leur lit dans l’obscurité, songeait à leur bébé à naître. On est comme le centre du monde, pensait-elle. Elle se demandait d’ailleurs combien de centres du monde il y avait ; et si le monde était une boule avec, dessus, des vies humaines pareilles à des chiures de mouche, ou si la vie de chacun était le centre d’un monde, auquel cas chacun ne voyait que son propre monde, et rien d’autre. Tout cela devait lui paraître sacrément drôle, à celui qui avait tout agencé ! Mais peut-être que lui aussi était le centre d’un monde, et qu’il ne voyait que ce monde-là, et rien d’autre. Et lui aussi, d’ailleurs, n’était peut-être qu’une chiure de mouche sur le monde de quelqu’un d’autre. Mais elle trouvait plus rassurant de penser qu’elle était le centre du monde. Que son ventre était le centre du monde. Pas question que ça change, se dit-elle farouchement. Je n’ai pas besoin de Johnny ; je n’ai pas besoin de ma mère.

« Seigneur Jésus, qu’est-ce qu’on va devenir ? gémissait la mère. Avec une fille enceinte à la maison, de quoi je vais avoir l’air, moi, devant mes amis ? Qu’est-ce que je vais bien pouvoir leur dire ?

– Pourquoi leur dire quoi ce soit ? disait Frankie d’un ton las.

– Qui s’occupera de toi ? Qui te donnera un foyer ? Tu t’imagines que tu vas te trouver un type que te prendra avec ton gosse ?

Frankie regarda sa mère pendant un long moment. « Et toi, tu crois toujours que j’attends le milliardaire qui en pincera pour moi ? Tu devrais pourtant me connaître mieux que ça.

– Alors, qu’est-ce tu comptes faire ? Tu penses vraiment que c’est la solution, pour toi et pour moi, que t’épouses ton gars ? Qu’est-ce que tu lui trouves ? »

Frankie tourna son visage défait vers le mur. « Je te le répète, maman. J’ai pas besoin qu’un homme s’occupe de moi.

– Mais bonté divine, qu’est-ce que tu vas bien pouvoir faire ? demanda la mère exaspérée, le visage en larmes.

Pourquoi t’as fait ça ?

À nouveau, Frankie tourna les yeux vers sa mère. « Espèce d’idiote. J’ai pas fait ça pour que Johnny m’épouse, ni pour lui soutirer quoi que ce soit. J’ai pas besoin de Johnny. J’ai pas besoin d’un homme pour m’entretenir. J’en aurai jamais besoin. Et si tu pouvais en dire autant, tu resterais pas là à pleurnicher et à t’apitoyer tout le temps sur ton sort… parce que ton sort, tu l’as bien voulu. »

Ayant ainsi réaffirmé son intégrité, elle avait l’impression, selon les mots de Johnny qu’elle était restée longtemps dans le noir, et que tout à coup quelqu’un avait allumé l’électricité. La vie lui semblait si évidente, si inéluctable qu’elle se demandait pourquoi elle s’était tant de mauvais sang, et, bizarrement, elle eut une pensée pour son père, qu’elle avait à peine connu. Elle le revoyait, riant aux éclats, la soulevant au-dessus de sa tête ronde aux cheveux blonds, et la berçant vigoureusement entre ses mains calleuses. Une image de son enfance lui revenait en mémoire, un père sombrant au milieu des vagues vertes, mourant, mais triomphant.

Dans le lit voisin, les sanglots de la mère s’apaisaient. Bientôt ce fut le silence, l’obscurité, la respiration régulière du sommeil. Frankie, allongée sur son lit dans l’obscurité bienveillante, caressait doucement son ventre de jeune femme, le regard perdu dans un monde obscur, comme des centaines d’autres filles qui pensaient à leur amant et à leur bébé à naître. Elle se sentait aussi impersonnelle que la terre ; elle était une parcelle ensemencée, féconde, exposée au soleil et aux intempéries, et celui depuis bien avant le registre du temps ; et cette parcelle de terre dormait, attendant la fin du sombre hiver et l’éveil de son printemps, avec toute la souffrance et toute la violence de finalités inéluctables, tendues vers une beauté qui ne disparaîtra jamais de la face de ce monde.

Faulkner (William), Frankie et Johnny, Gallimard, septembre 1985.

FAULKNER ET LA DERNIÈRE EAU NOIRE (…) L’écorce pourrie glissa sous ses pieds, se sépara du tronc et tomba dans le noir ruisseau murmurant. Tout se passa comme si, resté sur la rive, il maudissait son corps maladroit qui glissait et tentait de garder l’équilibre. Tu vas mourir, disait-il à son corps, sentant de nouveau la Présence imminente autour de lui, maintenant que son effort de concentration mentale était vaincu par la pesanteur. Pendant un instant de temps suspendu lui fut communiquée, par une vision pure, sans intervention de l’intellect, la présence de l’eau noire en attente, du tronc perfide, des arbres animés d’un pouls et d’une respiration, et des branches dressées comme une invocation à un dieu obscur et caché ; puis les arbres et le ciel basculèrent lentement à sa vue. Dans sa chute étaient la mort, et un rire morne, plein de dérision. Il mourut, mourut encore – mais son corps disait non à la mort. Puis l’eau le prit.

Puis l’eau le prit. Mais il y avait autre chose que l’eau. Elle courait, obscure, entre son corps et ses vêtements, et il sentit ses cheveux se plaquer sur son crâne. Mais, sous sa main, tressaillante, une cuisse glissa comme un serpent ; parmi les bulles noires, il sentit une jambe nerveuse ; et lorsqu’il coula, la pointe d’un sein lui effleura le dos. Dans le lent chaos de l’eau troublée, il vit la mort comme une femme resplendissante et noyée qui l’attendait ; il vit un corps étincelant, torturé par l’eau ; et ses poumons, rejetant l’eau, aspirèrent une bouffée d’air mouillé.

L’eau brassée vint clapoter à sa bouche, essayant d’y entrer, et la lumière du jour, emprisonnée sous le ruisseau, remonta à la surface au gré des remous. Des méplats chatoyants apparurent, brisèrent la surface et s’éloignèrent ; alors, fouettant l’eau, conscient de ses chaussures détrempées, de ses vêtements alourdis et de ses cheveux plaqués sur son visage, il la vit s’élancer, ruisselante, sur la berge.

Fouaillant l’eau, il se lança à sa poursuite. Il lui sembla qu’il n’atteindrait jamais l’autre rive. Ses lourds vêtements saturés d’eau collaient à lui comme des sirènes, comme des femmes ; il vit se parsemer d’étoiles l’eau brisée de sa tentative. Enfin, il se trouva dans l’ombre des saules et sentit sous sa main la terre humide et glissante. Là était une racine, ici, une branche, il se releva, entendant l’eau dégoutter de ses vêtements, sentant ceux-ci s’alléger, puis s’alourdir à nouveau.

Faulkner (William), Nympholepsie, Gallimard, septembre 1985.

FAULKNER FACE À LA MONTAGNE (…) – C’est que du fric, il en avait le caïd », dit le garçon qui n’avait pas bougé d’un pouce ; on s’attendait à ce qu’il essuyât la table, mais non, ç’aurait été parfaitement inutile. Il demeurait là debout, immobile. « Depuis quatre ou cinq ans, Brix et Hiller le baladaient dans la région… des ascensions faciles, entre deux fusions de sociétés qui lui rapportaient chaque fois deux millions de couronnes, de francs ou de lires. Remarquez, il aurait pu faire des ascensions plus difficiles ; il était un peu plus âgé que vous, pas tellement, après tout, mais ça ne lui disait rien. Il faisait de la montagne pour s’accorder une détente, ou peut-être pour avoir sa photo dans son journal local. Mais on ne fait pas de la montagne pour se détendre. C’est se voler soi-même ; en plus du temps, vous dépensez tout votre argent, même celui qui devait servir à payer le dentiste de Madame ; mais il y avait l’appât du gain, de la rallonge, et l’échéance du mariage était maintenant assez proche pour que Brix se dise sans doute qu’il n’aurait plus guère l’occasion de mettre un sou de côté. Toujours est-il que Rupin prit tout en main ; la cérémonie eut lieu ; c’est lui qui conduisit l’épouse à l’autel et signa le registre.

Faulkner (William), Neige, Gallimard, septembre 1985.

FAULKNER ET LES MÉDAILLES MILITAIRES (…) Debout au soleil et dans le vent, flanqué de son aide de camp, de son second – le colonel commandant la base aérienne – et aussi de quelques épouses, légitimes ou non, le général lisait à voix haute le document qu’ils connaissaient tous depuis la veille :

« … à la date du … mars 1918, l’escadrille prendra l’air immédiatement et sans délai, en état d’armement, avec promptitude et circonspection, pour une destination désignée ici sous le nom de destination zéro. »

Il plia le papier, le rangea, et son regard se posa sur les trois chefs d’escadrille au garde-à-vous, puis sur les hommes qui se tenaient derrière eux, jeunes gens recrutés aux quatre coins de l’Empire (sans oublier Sartoris, le Mississipien, qui avait cessé d’être britannique depuis cent quarante-deux ans) puis, encore derrière, sur les avions bien alignés, qui attendaient, ternes et mat, dans l’éclat intermittent du soleil à travers lequel leur parvenait encore la voix du général égrenant une fois de plus la vieille rengaine : Waterloo, les terrains de jeux d’Eton, et ce coin d’Angleterre éternelle. Enfin la voix s’enfonça dans les profondeurs du temps, évoquant du néant tout un peuple ombreux de cavaliers : Fontenoy, Azincourt, Crécy, le Prince Noir – et Sartoris murmura du coin des lèvres, à l’adresse de son voisin : « Qui c’est ce nègre ? Peut-être bien Jack Johnson. »

Le général avait achevé sa harangue. Il leur faisait face, vieil homme bienveillant sans doute mais infiniment moins martial que son superbe aide de camp, une capitaine des Horse Guards, tout d’acier et de sang avec le bandeau rouge de sa casquette, les pattes de collet, le brassard et les pattes d’épaules – entrelacs d’acier soigneusement fourbis qui brillaient telles des pierres précieuses, à l’endroit même de son corps où un vent violent soufflant depuis des siècles lui avait arraché l’antique cotte d’armes de Crécy et d’Azincourt, laissant