Chagall, Malévitch, Lissitzky et l’école d’art éphémère de Vitebsk


Marc Chagall, Double portrait au verre de vin, 1917 Huile sur toile — 235 × 137 cm Collection Centre Pompidou, musée national d’art moderne. Photo : B. Prevost/Dist. RMN-CP © Adagp, Paris 2018

Les critiques en parlent et invitent à la voir. Mais de quelle exposition s’agit-il vraiment ? D’une exposition Chagall, comme de nombreux journalistes en raccourcissent l’intitulé que l’on peut d’ailleurs lire sur les moteurs de recherche comme « L’événement Chagall – Centre Pompidou » ? Certainement pas même si le peintre de l’onirique et du figuratif, qui n’en est pourtant qu’à ses débuts, domine largement avec quelques toiles seulement l’ensemble de l’exposition plus riche en documents que d’œuvres. Il ne s’agit pas non plus seulement de la proposition « L’événement Chagall, Lissitzky, Malévitch –Centre Pompidou » mais bien comme le titre la brochure proposée aux visiteurs de « Chagall, Lissitzky, Malévitch / L’avant-garde russe à Vitebsk ». C’est bien d’une plongée dans une avant-garde qu’il s’agit.

L’important est donc de pouvoir apprécier par les œuvres présentées et les débats qui les nourrirent, les unirent et les opposèrent, un élan artistique né de la Révolution d’Octobre. La période proposée est courte – de 1919 à 1922 – et ne concerne que l’École populaire de Vitebsk dont Chagall a été nommé commissaire des beaux-arts. Belle reconnaissance pour le natif de la ville qui fera vite venir des amis parmi les enseignants. Tous sont nourris de l’esprit de la Révolution qu’ils soutiennent et les révolutions, du moins dans un premier temps, accouchent souvent dans leurs soubresauts des avant-gardes artistiques. Ils en sont. L’avant-garde révolutionnaire n’a pas pour eux seulement le but de changer le monde mais, comme le note la brochure, de « réaliser une utopie collective : le désir de repenser le monde par l’art. »

À ce titre, Chagall a un rêve : proposer et défendre un « art de gauche » fondé sur une pluralité de tendances, de l’art figuratif à l’abstraction. En revanche, Malévitch est enflammé par un art devant pénétrer toutes les sphères de la vie sociale, et par son art oratoire il attire vite des étudiants adeptes du suprématisme qui rejoindront son collectif « Ounovis / Affirmateurs du nouveau » qui sera fondé en 1920.

Rapidement des dissensions vont apparaître entre ces deux visions qui ne portent pas le même sens de l’harmonie, au sens artistique d’abord, mais aussi au sens social. De ce point de vue les Proun (Projets pour l’affirmation du nouveau), « compositions abstraites entre peintures et architectures » de Lissitzky sont en radicale opposition avec les peintures de Chagall. Tous participeront avec les œuvres de l’école aux défilés du premier anniversaire de la Révolution avec des décors abstraits qui, d’ailleurs, « surprendront » les camarades édiles de la ville. Mais l’enthousiasme est là. Nikolaï Souiétine créera plus tard les pavillons soviétiques pour les Expositions universelles de Paris (1937) et de New York (1939). Ilia Tchachnik conçoit une tribune d’orateur, reprise en 1924 par Lissitzky pour sa Tribune de Lénine, sa maquette est au cœur de l’exposition. C’est peu dire que l’école de Vitebsk est alors le lieu de débats et de créations qui se voulaient l’expression de la Révolution. Dans son autobiographie (non publiée – Archives Nikolai Khardjiev) Lissitsky écrit : « C’était le véritable début de l’ère collectiviste. Nous contribuions activement à la coloration de cette petite ville. Usines, tramways et tribunes rayonnaient sous nos peintures. » Ilia Tchachnik travaillera à l’Usine nationale de Pétrograd en 1922, Ivan Koudriachov crée en 1919 des panneaux de propagande pour automobiles et en collaboration avec Malévitch exécute les fresques du théâtre d’Orenburg.

Tous incarnent le propos de Chagall publié en 1918 dans La feuille Vitebskoise dans l’article intitulé « L’école d’art populaire » : « L’école d’art qui s’ouvre à Vitebsk se donne comme première tâche de faire passer dans la vie les principes d’un art authentiquement révolutionnaire qui rompra avec la vieille routine de l’académie. »

Si l’exposition expose de nombreuses pièces (écrits, sons, vidéos, maquettes, …) qui concernent et illustrent le débat artistique entre les protagonistes, on peut regretter un manque de contextualisation dans une époque où, très rapidement, d’autres enjeux essentiels amenaient à des évolutions majeures et dramatiques. Certaines allaient d’ailleurs toucher directement le débat artistique développé à Vitebsk et nous les connaissons maintenant. Ainsi :

  • Chagall est vite démissionné de force de sa place de directeur de l’école de Vitebsk pour être remplacé par Malévitch. L’école sera rebaptisée « Académie suprématiste ».
  • Malévitch, élu député au Soviet de Moscou en 1917… sera stigmatisé par le pouvoir soviétique en 1929 pour son « subjectivisme » et qualifié de « rêveur philosophique ». Dans les années 30, il perdra toute fonction officielle et sera même emprisonné et torturé.
  • Lissitsky, sera le trait d’union principal entre le Bauhaus (école d’art allemande), le De Stijl (mouvement artistique des Pays-Bas) et l’abstraction révolutionnaire soviétique. Il fut un grand novateur en typographie et en affiches et participera à la revue de propagande « SSSR Stroïke / URSS en construction » puis un acteur majeur des projets esthétiques staliniens jusqu’à sa mort après avoir réalisé la maquette des Œuvres choisies de Staline.

Une inscription plus précise, sans devenir une exposition historique, dans la politique d’une URSS qui choisira et imposera rapidement le « réalisme socialiste » en matière d’art à l’exclusion de tout autre puisque proscrits et déclarés dégénérés, aiderait à comprendre la brièveté de l’esprit de Vitebsk.

En effet, bien qu’opposés artistiquement, Chagall et Malévitch étaient loin de cette ligne officielle qui demandait des œuvres les plus figuratives possibles, des postures académiques et héroïques pour représenter au mieux et d’une manière exemplaire la réalité sociale des classes populaires, des travailleurs, des militants et des combattants.

L’avant-garde révolutionnaire mettait fin à l’avant-garde artistique. Du moins dans ses frontières et plus tard dans celle de son bloc.

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