Primaires : le roi est mort, vive le roi ! / Les « soirées spéciales » d’Aulnay-sous-Bois / Les avancées et les reculs de la liberté d’expression / Le succès Médiapart / L’arnaque Vantablack.

Les artistes sont en colère noire après l’accaparement d’une nouvelle couleur, le black Vantablack, par Anish Kapoor. L’artiste en mal d’inspiration est devenu trader. Pour bluffer sur son talent.

Quand on me parle de primaire de gauche, je songe immédiatement à Martine Aubry, avant de me souvenir qu’il ne s’agit pas de la nature d’une personne, mais de la tenue d’un scrutin. Ortega Y Gasset définissait les diplomates comme des « hommes-presque » : qu’on leur donne une ambassade, ils sont presque tout. Qu’ils la perdent, ils ne sont presque rien. Cela vaut aussi des primaires à la française, un jeu jankelevitchien entre le presque-tout et le presque-rien. On ne pourra traiter ici d’une primaire qui n’existe pas encore, celle de la gauche. Si le président Hollande descend dans les sondages, il ne condescend pas à affronter des rivaux. Normal si l’on considère la théorie des deux corps du roi de Kantorowicz, le corps terrestre, périssable, et le corps sublime, celui de l’onction et de la transcendance. C’est déjà dur d’enfiler un costume, on ne va pas en plus sortir de son enveloppe. Surtout si c’est pour se réincarner face à Cécile Duflot. Il me reste donc la primaire à droite. Là, j’organise ma propre primaire, mais à table, façon guide Gault et Millau, en auditionnant mine de rien les candidats lorsque je rompt le pain avec eux. (…) Bon, prenons Bruno Le Maire, ce candidat fractal. (…) Comme le débat s’ouvrait après le Gevrey-Chambertin, je lui ai demandé pourquoi la France était entrée en déficit au moment où la vision comptable du monde a commencé à prévaloir sur la pratique normalienne du pouvoir. Car, ne vous en déplaise, les budgets étaient tenus quand la France était gouvernée par des littéraires. (…) Bon, Bruno Le Maire aurait pu agrémenter son propos humaniste par cette définition que Paul Morand donnait de l’Inspection des finances : « Tous les chiffres sont exacts, et le total, faux ». Ou bien rappeler cette phrase d’un homme d’esprit américain (ça existe) : « Sur les trois dernières grandes crises financières, les économistes en avaient prévu douze. » (…) NKM a confirmé qu’elle se déclarerait en mars, cette sortie dans le toril s’accompagnant de la parution d’un livre. C’est curieux, chez les politiques, cet usage de l’essai comme un tract pour accéder aux lucarnes et créer le buzz. Un écrivain n’aurait jamais l’idée de faire l’inverse : se présenter à une élection pour que ses livres se vendent bien. (…) Il ne me reste guère de place ici pour évoquer Nicolas Sarkozy, qui ne m’a plus invité à déjeuner depuis ce jour de 2004 où il avait traité à Bercy une brochettes d’intellectuels comme Robespierre accommodait les girondins : à la charrette. Guère de place non plus pour François Fillon, qui m’avait convié à Matignon lorsque j’avais publié un livre un peu caustique sur Nicolas Sarkozy. Quant au favori des sondages, Alain Juppé, je réserve pour une prochaine chronique le récit du récent dîner où je l’ai côtoyé. (…) Juppé, au demeurant, me fait songer à une phrase d’Oscar Wilde : « J’aime les hommes qui ont un avenir et les femmes qui ont un passé. » Que l’on sache, le maire de Bordeaux appartient encore au sexe masculin.

Marc Lambron, écrivain, le un, mercredi 2 mars 2016, N° 96.

L’affiche diffusée par les organisateurs vantait « une soirée spéciale ». Il est vrai que les trois conférenciers invités le 31 décembre dernier au gymnase de la Rose-des-Vents d’Aulnay-sous-Bois, en Seine-Saint-Denis, étaient pour le moins « spéciaux ». L’auditoire a pu ainsi écouter le prédicateur Nader Abou Anas, qui estime dans ses prêches disponibles sur Internet que « la femme ne sort de chez elle que par la permission de son mari » et qualifie la musique de « sifflements sataniques ». Le deuxième intervenant, Éric Younous, habitué à fustiger les femmes occidentales qui se baladeraient « à moitié nues dans les rues », affirmait en 2013 que le shabbat est « une punition d’Allah a infligée aux juifs ». Quant au troisième orateur, un mystérieux « imam Mehdi d’Aubervilliers », il s’agit de Mehdi Bouzid, un salafiste fiché par la préfecture de Seine-Saint-Denis comme « prosélyte radical » qui a autrefois fréquenté Cherif Kouachi, l’un des assassins de Charlie Hebdo. Tout ce beau monde était convié par l’Espérance musulmane de la jeunesse française (EMJF), une association locale dont les penchants communautaristes ne sont plus à démontrer. Le gymnase lui a été gracieusement prêté par le maire Les Républicains d’Aulnay, Bruno Beschizza, un proche de Nicolas Sarkozy et Jean-François Copé, pourtant connu pour ses positions très sécuritaires.

Louis Hausalter, Marianne, 4 au 10 mars 2016, N° 986.

(…) En Occident, plusieurs siècles ont été nécessaires à l’affirmation du principe de la liberté d’expression. Après la Déclaration des droits de l’homme de 1789, on a vu des retours en arrière, d’abord par la loi de 1819 qui rétablit un délit d’outrage à la morale religieuse, remise en cause par la loi sur la liberté de la presse de 1881. Depuis les années 1980 revient la revendication de « la prise en considération de la blessure aux convictions intimes. Dans les années 2000, cette idée, portée par des groupes catholiques, a été reprise par des organisations musulmanes. (…) Les religions sont susceptibles, et l’État doit se montrer très clair. Mais certains textes compliquent la tâche, à l’image de la loi Pleven du 1er juillet 1972, qui institue un nouveau délit de « provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence » commise envers des individus en « raison de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion ». Le texte a été voté à la suite de la ratification par la France de la Convention internationale sur l’Élimination de toutes les Formes de Discrimination raciale, mais le législateur est allé plus loin en ajoutant une dimension religieuse dont se sont servies des organisations confessionnelles qui, elles-mêmes, cristallisent des logiques identitaires. (…) Je discerne deux camps : l’un estime que l’on doit prendre en compte l’évolution du monde, marquée par un retour des religions, pour épouser ce mouvement. Les théoriciens de la post-modernité, comme Michel Maffesoli, veulent revenir sur les Lumières. Au contraire, je pense que les Lumières doivent être réaffirmées. C’est banal, mais il faut le dire !

Jacques de Saint Victor, propos recueillis par Maxime Laurent, L’OBS, 3 au 9 mars 2016, n° 2678.

(…) La presse française pâtit de la faible intensité de notre culture démocratique qui fait que nous nous retrouvons aujourd’hui avec des propriétaires de journaux qui ne sont pas des industriels de l’info, qui sont en lien de clientèle avec les gouvernants et en conflits d’intérêts potentiel avec les métiers de l’information. Là-dessus s’ajoute l’impact de la révolution numérique. Ce choc ébranle nos sociétés comme, lors des deux précédentes révolutions industrielles, la machine à vapeur et l’électricité. Face à cette révolution, les patrons de presse français ont commis l’erreur historique d’abandonner le modèle économique de la presse de qualité, à savoir : vivre d’abord de ses lecteurs. Avec la montée en puissance d’internet, des gestionnaires affolés ont cédé à l’autre modèle, à savoir le tout gratuit, en comptant sur l’audience pour récolter des ressources publicitaires, à l’image de la radio et de la télévision. (…) La vraie tristesse, pour moi, c’est qu’un projet comme Les Jours doive se battre pour trouver des financements. On est dans un pays où il y a pourtant plein d’argent. Il faudrait juste inventer un système où ces milliardaires qui font fortune dans les nouvelles technologies soient presque obligés de mettre de l’argent dans la presse sans en prendre le contrôle, sur un modèle de mécénat au bénéfice de l’intérêt général, en l’occurrence le pluralisme de la presse. (…) Et ça pourrait ne rien coûter à l’État s’il mettait sur pied des incitations fiscales pour ceux qui possèdent déjà beaucoup. (…) Nous n’avons pas des cibles, mais des curiosités. Au service du droit de savoir des citoyens, concernant tout ce qui est d’intérêt public.

Edwy Plenel, journaliste, TÉLÉOBS, 5 au 11 mars 2016, N° 2678.

Anish Kapoor, mégastar de l’art contemporain, défraie à nouveau la chronique, à mi-chemin des pages finances et faits divers, mais toujours un peu plus loin des pages arts, à l’occasion de l’OPA agressive, rapportée par le Daily Mail le 27 février, qui lui assure (c’est signé) l’usage exclusif d’une couleur. Un noir, nommé Vantablack, à effets très spéciaux puisqu’il a, selon la firme britannique Surrey NanoSystem (à qui en revient l’invention), cette qualité « d’absorber 99,6 % de la lumière », et donc de transfigurer en trou noir abyssal n’importe quelle surface. (…) Ce genre d’illusion d’optique, à la croisée du visible et de l’invisible, pour faire vite, Kapoor en est coutumier, lui qui, dès les débuts des années 80, plaçait le spectateur devant des « trous » dans le sol de ses espaces d’exposition, cavités vertigineusement creusées par la profondeur des pigments dont il les avait badigeonnées. (…) Plus sérieusement, son geste arrogant témoigne de la volonté d’écarter la concurrence et révèle quelque chose de ces altitudes du marché de l’art où n’évoluent qu’une poignée d’artistes, un Top 5 ou Top 10 qui prend toute la place médiatique et financière, Kapoor donc, Jeff Koons, Takashi Murakami, Damian Hirst, voire Ai Wei Wei (ça se discute), Lucien Freund (peut-être). Dans ces sphères-là, l’artiste est un entrepreneur qui fait vivre toute une équipe, des galeries et des courtiers. S’il n’a plus d’idées, il ferme boutique. Ou bien il fait un coup. Il bluffe. En espérant que, pour un temps, on n’y verra que du noir. Beaucoup y ont vu une forme de mépris capitalistique. Évidemment, mettre la main sur une couleur n’a pas de précédent. Même Yves Klein n’a jamais eu l’idée d’établir un monopole. La formule de son bleu outremer, IKB, mis au point en 1960, a été simplement déposé à l’INPI (Institut National de la propriété industrielle), sous enveloppe Soleau, procédure qui permet de revendiquer la paternité d’une invention. Klein était alors dans cette double ambition mystico-technique que l’artiste puisse être ingénieur et démiurge. Quant à l’Outrenoir, ce n’est pas juste une couleur, mais bien une manière d’en user, de l’étaler, de la peindre, dont Pierre Soulages se prévaut. C’est cela qui fait défaut à Kapoor. En s’arrogeant une couleur, il ne se comporte plus comme un artiste innovateur, mais comme un trader, mettant la main sur une matière première. (…) Vantablack, ça sent l’arnaque.

Judicaël Lavrador, Libération, 5 et 6 mars 2016, N° 10820.

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